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Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Schueren, E. V. D. (1993). Les déserts de l'âme: approches sociologiques de la retraite spirituelle dans la France du XVIIe siècle (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres, Bruxelles.
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Faculté de Philosophie et Lettres
LES DESERTS DE L’AME
APPROCHES SOCIOLOGIQUES DE LA RETRAITE SPIRITUELLE DAI^S LA FRANCE DU XVIIe SIECLE
VOLUME III
(ANNEXES - BIBLIOGRAPHIE)
Eric VAN der SCHUEREN
ANNEE ACADEMIQUE 1992 - 1993
Dissertation originale présentée sous la directioh de
Monsieur le Professeur Raymond TROUSSON
en vue de l'obtention du grade de
Docteur en Philosophie et Lettres
Faculté de Philosophie et Lettres
LES DESERTS DE L’AME
APPROCHES SOCIOLOGIQUES DE LA RETRAITE SPIRITUELLE DANS LA FRANCE DU XVIIe SIECLE
VOLUME III
(ANNEXES - BIBLIOGRAPHIE)
673.802 V.3
Eric VAN der SCHUEREN
ANNEE ACADEMIQUE 1992 - 1993
Dissertation originale présentée sous la direction de
Monsieur le Professeur Raymond TROUSSON
en vue de l'obtentîon du grade de
Docteur en Philosophie et Lettres
VOLOMB III
ANNEXES 596
I. Histoire sociale du XVIIêaie siècle en France : Roland Nousnier 597
II. L'Académie française : ses médecins et ses hoames de sciences 615
BIBLIOGRAPHIE GENERALE 617
Première partie 618
Seconde partie 639
I. Histoire sociale du XVIIe siècle en France ; Roland Mousnier
La variété des modèles scientifiç[ues de la société du XVIIe siècle telle qu'elle apparaît dans les travaux des historiens et des sociologues français ou étrangers, repose la (Question de la compatibilité métho- dologiç[ue de ces modèles et de leur valeur scientifique. Cette question ne peut être éludée sans quoi c'est toute la prétention de l'analyse sociolo
gique, qui a été modélisée précédemment comme élucidation globale et relationnelle de la société et de chaque groupe social constituant cette société, qui risque d'être discréditée aussi bien en théorie c[u'en prati
que. Parmi les modèles concurrents à celui proposé, l'un des plus cons
truits et des plus prégnants dans les travaux de l'histoire sociale de la France monarchique, est sans nul doute celui qu'a proposé Roland Mousnier.
Les recherches de Roland Mousnier, sur les institutions de l'Ancien Régime comme celles qui portèrent au départ sur les mouvements de révolte dans la France du XVIIe siècle, ont été initiatrices dans l'historiographie française. Elles tendaient à saisir la société monarchiste dans la spéci
ficité de son organisation sociale et dans la globalité de ses acteurs, paysans émeutiers de la Normandie jusqu'aux ducs et pairs de la cour versaillaise, sans en oublier la fonction unificatrice et dominante, le roi. Roland Mousnier, de fait, établissait la fusion entre l'histoire comme méthode et la société comme sujet d'enquête. C'est là sans nul doute le premier trait distinctif de son approche par rapport à la sociologie. Cette dernière construit son modèle d'investigation sur base de critères écono
miques et symboliques, en les dialectisant avec une appréhension évolutive des faits, avec une historicité, dans un mouvement fondé sur l'analyse des déterminations qui ne sont jamais intemporelles ou a-typiques mais, bien au contraire, résultat d'une histoire, et création d'histoire à la suite de l'activation particulière de ces déterminations par les agents sociaux, à l'exemple de la notion d'habitus, et de plus d'une histoire d'amplitudes variables comme Norbert Elias l'a démontré.
Arrivé au faîte du cursus professoral, Roland Mousnier a organisé autour de sa méthode et des sujets qui sont les siens une dynamique de groupe, autant par les séminaires au sein du Centre de recherches sur la civilisation de l'Europe moderne, à la Sorbonne que par des colloques
(1) , puis par la direction de collections aux Presses Universitaires de France qui concurrencent la collection Clio "annaliste". Enfin, plusieurs ouvrages généraux et de synthèses, qu'il a dirigés (2) , ont fini de marquer son empreinte sur une nouvelle génération d'historiens de la société, formés par lui, qu'ils s'appellent Yves Durand ou Jean-Pierre Labatut (3) , pour les plus connus. Ils forment une communauté scientifique autour des modèles de hiérarchies sociales, mais également une communauté idéologique qui n'a jamais été aussi explicite que lorsque, pour un col
lectif faisant le bilan des études et des disciplines sur le XVIIe siècle.
(1) Problèmes de stratification sociale. Actes du colloque international 1966, 1968.
(2) Georges LIVET et Roland MOUSNIER, Histoire générale de 1'Europe.
3 vol., 1980.
Voir Jean-Pierre LABATUT, Les noblesses européennes de la fin du XVe siècle à la fin du XVIIIe siècle. 1978.
(3)
il fut demandé à Roland Mousnier de répondre à la ç[uestion que "représente le XVIle siècle pour un homme du XXe siècle” :
le XVIIe siècle "est si riche et si varié que je ne sais par quel bout commencer. A nous placer seulement au point de vue politique, chacun peut y trouver un exemple pour ses préférences, en fait et en théo
rie”. Pour Roland Mousnier, sa conclusion va à "celui d'une société où la hiérarchie nécessaire entre les citoyens serait seulement celle des talents et du dévouement". "Je m'attends, ajoute-t-il plus loin, à être qualifié de fasciste. J'en prends le risque. Fascisme ou pas, cet idéal de société et ces moyens de gouvernement sont les conditions de salut, de survie, pour une nation, et des conditions de bonheur" (4) .
Ce qu'il importe en premier lieu de souligner ici, c'est le repositionne
ment initial de la question sur le plan politique. Il ne s'agit ni d'un malentendu ni de la marque d'une incompétence importune. Au contraire, comme Pierre Bourdieu l'a démontré, "la probabilité de donner une réponse proprement politique à une question constituée" est l'indice d'une position éminente dans l'ordre social et universitaire (5) . L'orientation politique s'insinue par les procédés bien connus de la langue de bois, à savoir la nominalisation d'une proposition où le verbe prédispose à la mise en question : la hiérarchie sociale est-elle nécessaire - les enquêtes d'an
thropologie offrent, par la variété de leurs descriptions sociales, plu
sieurs nuances -, et s'il faut en convenir, est-elle vraiment celle du talent et du dévouement ? Derrière cette affirmation fantasmatique, tran
site le contenu idéologique d'une fraction importante de l'historiographie française du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, intéressée à ressusciter et valoriser la classe des robins, d'où sont issus les grands commis de l'Etat monarchique du XVIIe siècle, contre le modèle nobiliaire.
Les valeurs du talent, contre la naissance, et celles du dévouement, contre l'esprit de corps, permettaient à l'historiographie bourgeoise de concur
rencer, sur son terrain, l'histoire aristocratique. Des historiens comme Daniel Dessert et Denis Richet ont mis à mal ce modèle, incidemment, en montrant que l'exercice de certaines fonctions dans l'Etat, par ces robins, participait d'une élévation sociale et aussi de l'enrichissement personnel et de la proche parentèle. Les valeurs de désintéressement et de compétence ne sont que les indicateurs idéologiques d'une rivalité dans la quête aux postes principaux de l'Etat et à toutes les sortes de positions rémunéra
trices, tels les bénéfices d'Eglise, entre les bourgeois, poursuivant une élévation sociale, et la noblesse, anciennement appelée à exercer les fonctions que la bourgeoisie de robe lui conteste avec âpreté. Par ail
leurs, que le foisonnement du XVIIe siècle fasse de celui-ci un "souk" pour toutes les orientations idéologiques contemporaines, induit en même temps l'existence d'une lutte pour la domination à dire le vrai et le faux de la vérité historique de ce siècle, suivant des oppositions de doctrines contemporaines et concurrentes, ainsi que l'illustre la querelle de Roland Mousnier contre Boris Porchnev.
(4) Roland MOOSNIER, "Que représente le XVIIe siècle pour un homme du XXe siècle ?", dans Yves-Marie BERCE, Norbert DUFOURCQ, Nicole FERRIER-CAVERIVIERE, et alii. Destins et enjeux du XVIIe siècle, 1985, pp. 62 et 68.
Pierre BOURDIEU, La distinction. Critique sociale du jugement.
1979, p. 50J.
(5)
La carrière de Roland Mouanier et les options de sa démarche trouvè
rent leurs définitions, auxquelles l'historien se tint désormais, dans la querelle qui l'opposa à l'Ecole de Léningrad et, en particulier, à l'his
torien soviétique Boris Porchnev dans les années 1960. Boris Porchnev était l'auteur d'un livre pionnier sur les Soulèvements populaires en France au XVIle siècle. Comme le rappelle l'auteur lui-même dans sa préface à l'édi
tion russe, trois motifs sont à l'origine de son entreprise. Le premier tient dans "l'énigme de la Fronde" (6) ; le deuxième dans "l'importance primordiale des mouvements populaires massifs, en particulier paysans, pour expliquer, d'une manière scientifique, l'histoire politique, économique et culturelle des époques révolues" (7) ; enfin, le troisième procède de l'existence d'un important fonds d'archives, en dépôt à la Bibliothèque Saltykov-Chtedrine de Léningrad, rassemblant une partie des archives du chancelier Pierre Sêguier. De ces trois raisons, sans parler de celle plus structurelle et sous-jacente de l'existence d'un groupe de chercheurs marxistes qui visaient l'édification d'une histoire des masses sous l'An
cien Régime et qui y travaillaient déjà dans les années d'avant-guerre, les axes de la querelle de Mousnier contre Porchnev sont évidents : la Fronde reste une période alourdie d'investissements idéologiques, qu'elle soit présentée comme répétition générale de la Révolution française ou qu'à l'inverse, elle soit décrite comme le dernier sursaut d'une aristocratie réactionnaire, allié tantôt objectif tantôt pernicieux des forces pro
gressistes incarnées par la bourgeoisie de robe, fidèle à la monarchie ; le matérialisme historique, qui structure l'analyse de Porchnev, favoriserait l'amalgame entre le projet scientifique d'une histoire de masse et la commande, à des fins idéologiques, de la part d'un pouvoir autoritaire en quête de légitimité historique et pris par le démon de refaire le passé à défaut d'arrêter l'histoire. Dans son compte rendu de la traduction fran
çaise des Soulèvements populaires. Roland Mousnier écrivait ;
pour "un certain nombre d'historiens soviétiques", "les recherches historiques, ce n'est plus tellement trouver du nouveau, c'est ré
écrire l'histoire en la faisant rentrer dans un schéma d'inspiration marxiste-léniniste. Le marxisme devient pour eux une collection de vérités réelles, au lieu d'être une méthode" (8) .
Pour en finir avec la chronique des anathèmes faciles et la mauvaise foi, la critique de Mousnier est à la fois sans intérêt du point de vue philo
sophique, puisqu'une idéologie ne peut être une méthode scientifique valide, et elle est pleine d'enseignements sur les enjeux institutionnels de la critique sociale du XVIle siècle. Le livre de Porchnev avait contre lui deux handicaps : il est soviétique, pour ne pas dire plus, c'est-à-dire que la prégnance d'une idéologie d'Etat est imparable, évidente, néces
saire. Secondement, il est pionnier dans un champ de recherches sur lequel Mousnier venait de se pencher avec ses étudiants. Car la querelle portait aussi sur la paternité de la découverte des mouvements populaires en France sous l'Ancien Régime. Mousnier voulait se l'attribuer à lui seul ou, plus modestement, à la France, en se trouvant des précurseurs dans
(6) Boris PORCHNEV, Les soulèvements populaires en France au XVIIe siècle, 1978, p. 9.
Ibid., pp. 10-11.
Roland MOUSNIER, "Boris Porchnev, Les soulèvements populaires en France de 1623 à 1648". 1965, p. 170.
(7)
(
8)
l'historiographie française (9) , qu'avait cités Porchnev en tête de son enquête. En dehors du fait que cette découverte du peuple et de ses insur
rections n'aurait jamais dû en être une pour l'historiographie de quelque pays que ce soit, le débat portait sur un point qui définit toute la suite des travaux de Mousnier et de ses disciples ainsi que leurs lacunes, leurs carences méthodologiques et leurs finalités implicites de type idéologique.
Pour faire court, en rejetant le caractère historique et réel de la lutte des classes sous l'Ancien Régime (10) , Mousnier évinçait d'un coup le marxisme de l'histoire sociale et, ignorant ce que le principe de lutte des classes entendu comme il le devait être par un lecteur attentif et non prévenu, en tant que concept dynamicjue dans l'appréhension des tensions et des évolutions sociales, il engluait la recherche dans le fixisme et, par là, contribuait, - volontairement ou non, peu importe ! -, à conforter la vision d'un siècle d'ordre et la récupération des mouvements populaires, redéfinis comme un mixte globalisant la société toute entière, par l'idéo
logie libérale contemporaine.
Roland Mousnier, entre autres longues et vigoureuses critiques à l'endroit de Porchnev, lui reprochait de n'avoir qu'une vision parcellaire de l'échange entre le chancelier et les officiers royaux de province pendant les "émotions" populaires. De fait, le fonds est disloqué entre les dépôts de la Bibliothèc[ue Nationale, à Paris, et ceux de Léningrad. Ainsi l'historien français put-il rivaliser avec Porchnev en éditant les Lettres et mémoires adressés au chancelier Séouier. L'entreprise est classique : pour exemple, la carrière de Pierre Séguier est présentée suivant l'ordre de l'exposition inductif-déductif ; d'abord l'office de chancelier de France, puis le chancelier Séguier, d'abord l'institution puis l'homme et sa parentèle (donnée importante comme l'a montré Daniel Dessert dans son ouvrage consacré à Fouquet, car elle permet à une famille de se développer et d'asseoir son pouvoir sur un réseau élargi de relations redevables et clientêlisêes ou intéressées aux mêmes fins (11) ) ; ensuite, les corres
pondants de Séguier, à savoir les maîtres des requêtes, dont est reconsti
tué le type socio-culturel ou idéologique sur base de quelques familles ; quelques exemples illustrent la description et la corroborent. Cependant, à aucun moment dans la présentation des pièces d'archives, les résultats et les effets de cette description ne seront dialectisés dans l'interprétation critique des sources éditées. Malgré les critiques légitimes portées à l'encontre des analyses de Porchnev (12) , il y a dans l'entreprise un net
(9) Voir Pierre GOÜBERT, "Roland Mousnier, Lettres et mémoires adressés au chancelier Séouier". 1967, pp. 539-541.
(10) Roland MOUSNIER, "Boris Porchnev, Les soulèvements populaires.
art. cit.". p. 169.
(11) Daniel DESSERT, Fouauet. 1987, pp. 167-196.
(12) Editeur de la version française des Soulèvements populaires par l’Ecole des Annales, en 1963, Robert MANDROU avait relevé la conception trop unilatérale à laquelle Porchnev donnait créance en définissant le fisc de manière purement administrative.
Derrière cette conception, réside une vision simpliste et faussaire de la monarchie : "le caractère mystique de la Royauté française est, en tout cas, encore trop vivant pour légitimer une conception aussi purement administrative - sinon fiscale - de la Monarchie", "Avant-propos de l'éditeur", p. 9. C’est
(Suite)
déficit épistémologique et critique. Jamais les relais des doléances paysannes ne sont interrogés critiquement : qui s'exprime au nom du groupe de mécontents ou de révoltés ? L'officier qui transmet la plainte insérée dans son rapport au chancelier est-il apte à comprendre tant le langage
(13) que les motivations des paysans ? Plus encore, le rapport n'est-il pas un texte hyper-codé et par là même figé dans une rhétorique, que Porchnev a analysée, et ç[ui est exemplative de la ductilité des officiers pris entre plusieurs contraintes, au titre desquelles figurent le respect de leur mission et la sauvegarde de leur personne ? Ce point est important car il souligne la carence fondamentale des analyses de Mousnier. En effet, ce dernier, à l'instar de Porchnev, a relevé des "cas qui se reproduisent, identiques, semblables ou analogues" (14) , dans les comportements et dans les phrases des intendants au chancelier. Tandis qu'il aurait fallu en inférer la prégnance d'un habitus et d'une rhétorique intériorisée par chaque agent d'un même corps de l'Etat, Mousnier introduit comme donnée explicative les "réactions venues du plus profond de lui-même”, "le mouve
ment intérieur, fixant l'idée et imposant l'action" (15) . En d'autres termes, cette explication, fondée sur une psychologie des profondeurs, pour l'officier, qui le dispute, à d'autres moments, avec une psychologie collective, revient à induire la variété de l'individuel et, en même temps, 1'anthropomorphisation d'un groupe social homogène (16) . Tandis que les
(Suite)
(13)
(14)
(15) (16)
précisément le lien dialectique entre le fisc et la mystique monarchique qui soutient le classique de 1'historiographie médiévale d'Ernst H. KANTOROWICZ, Les deux corps du roi. Essai sur la théologie politique au Moyen Aae, 1989, dont Ralph E.
GIESEY, son assistant, a poursuivi l'analyse, convainquante et heuristique, pour les XVIe et XVIIe siècles, dans Le roi ne meurt jamais : les funérailles royales aux temps de la Renaissance. 1987, et Cérémonial et puissance souveraine.
France. XVe-XVIIe siècles. 1987.
La langue est loin d'être unitaire, la variété des dialectes, patois et régionalismes est encore dense comme le laisse entendre Madame de SEVIGNE dans l'une de ses lettres où elle aborde les soulèvements bretons de 1675 : "Ils sont six ou sept mille, dont le plus habile n'entend pas un mot de français", Correspondance. éd. crit. R. Duchêne, 1974, t. 2, p. 16 (Lettre à Madame de Grignan, 24 juillet [1675]). C'est la lacune fondamentale de l'analyse de Roland Mousnier, sur les rapports de La Force, d'où il conclut sur les aspirations et les motivations des paysans en révolte, et qu'il généralise à l'ensemble des révoltes paysannes. Les mécanismes de la captation et de monopolisation de la position du "porte-parole", parlant au nom d'un groupe qui excède socialement la représentativité de ce porte-parole, ont été analysés avec fruit par Roger CHARTIER et Denis RICHET (dir.). Représentation et vouloir politique. Autour des Etats généraux de 1614. 1982.
Roland MOUSNIER, Lettres et mémoires adressés au chancelier Séauier (1633-1649). 1964, t. 1, p. 64.
Ibid.. pp. 49-50.
Ce point révèle les carences épistémologiques de 1'enquête : la définition de l'habitus, comme intériorisation particulière des conditionnements sociaux et leur reproduction spécifique, permet
(Suite)
répétitions des comportements et de leur verbalisation auraient dû être interrogées dans leur causalité sociale et dynamique, Mousnier en tire argument pour justifier la méthode ;
"L'on peut trouver qu'à vouloir considérer les intendants tous ensem
ble à des moments où ils se trouvent à des points correspondants de leur carrière, nous coupons dans l'écoulement de leur vie emportée par le temps irréversible, le temps vrai, nous immobilisons des moments semblables pour les considérer, nous tuons la vie, et nous créons un temps abstrait et mort, le temps des sociologues. [...] Il y a phéno
mènes de répétition, la répétition soustrait les faits à l'écoulement du temps et permet de rapprocher et de considérer valablement ensemble ceux qui se sont produits de la même manière à des moments différents"
(17) .
Pour revivifier l'exhumation du passé, des exemples viennent illustrer le propos. A part l'esthétisation de l'exposition suivant la rhétorique de la dissertation exemplative, ce procédé confirme les constats précédents ; un fixisme, et son occultation par la variété de l'individuel ou de l'anecdo
tique, ou pour schématiser, l'idéalisme et l'événementiel.
Le dessein idéologique concurrence également la présentation de Roland Mousnier : prétendre que les nobles ont pris part aux "émotions" populaires rejoint le projet d'une historiographie libérale qui cherche à débusquer les événements où se cristallisent des velléités de progressisme social, tout en le scindant de sa source sociale objective et en l'épanchant sur les fractions les plus éminentes de chaque groupe social.
La participation de la noblesse aux révoltes paysannes ou urbaines reste l'une des questions où s'affrontent la théorie libérale de l'histoire et celle marxiste. Boris Porchnev a, tout historien soviétique qu'il soit, relativisé les éléments constitutifs de cette querelle. Ainsi, en 1624, lors de la guerre des Croquants, deux aventuriers prirent la tête du mouvement ; l'un d'eux était un noble ruiné, et, de fait, il était inca
pable de soutenir son rang ou au pire de sauver les apparences : en un mot, il avait dérogé. La justice royale ne s'y est pas trompée : saisi vif et condamné à mort, il ne subit pas la décapitation réservée comme châtiment capital aux nobles, mais il fut pendu comme un vilain. Dans cette guerre, comme dans beaucoup d'autres "émotions" populaires, les nobles, à l'excep
tion de la Fronde, sont apparus comme "les plus actifs défenseurs de l'ordre en province". C'est bien là la raison pour laquelle leurs domaines
(Suite)
de rendre à l'analyse son caractère scientifique et de maintenir celui-ci dans la médiation entre les structures sociales et les comportements de leurs agents. La notion de psychologie collective occulte cette médiation et télescope les termes de la causalité (sociale) et de l'effectivité (comportementale), comme c'est encore le cas dans Roland MOUSNIER, Fureurs paysannes.
1967, p. 18 : "une stratification sociale est en somme un phénomène de psychologie collective, l'image que les gens se font de ce que doit être leur coportement réciproque". La question sera développée plus bas lorsque seront abordées l'in
stitution et l'incorporation.
(17) Ibid.. p. 64.
furent menacés voire pillés par les bandes en révolte. Dans un autre schéma, s'intégrent les cas de ces nobles, qui, à la suite du chantage ou même de la prise de leur famille en otage par les paysans, ont été forcés de prendre la tête des mouvements insurrectionnels. Les paysans attendent de ces nobles qu'ils sachent les encadrer par leur expérience militaire. Or à chaque fois, en plus de la réitération appuyée par ces nobles investis d'une révolte, de leur fidélité au roi, ils limitent les objectifs des paysans insurgés. Ce détournement annonce les tactiques de captation, plus ou moins aboutie, des révoltes de la Fronde, par les princes et leur clientèle nobiliaire. Si elle rappelle les procédés de la noblesse pendant la Fronde, cette politique bénéficiera du déclin progressif jusqu'en 1675 des insurrections prioritairement anti-seigneuriales, ainsi que de la croissance des impôts royaux c[ui déplace les desseins des révoltés vers les officiers et les agents du fisc royal. De la même façon, dans les villes,
les parlements, voués en temps normal à l'impuissance, cherchent à récupé
rer ces mouvements, plutôt qu'être parvenus à les anticiper. Ils s'osent alors à élever la voix face aux gouvernements ; ils "s'emparaient [...] de certains slogans des insurgés pour en menacer les autorités centrales". En conclusion, "les soulèvements populaires, événements constants, universels, généraux demeurent la cause, tandis que les intrigues des 'Grands' sont les conséquences" (18) .
Si, dans son enquête, Boris Porchnev démontre l'incapacité pour certaines classes de faire front dans une période de crise politique, Pierre Goubert arrive aux mêmes conclusions dans son analyse du Beauvaisis, qui porte à l'évidence sur un espace plus restreint mais sur une période plus longue. Les masses populaires urbaines et paysannes avaient globale
ment manqué leur jonction lors des soulèvements, la bourgeoisie avait éclaté en fonction d'intérêts plus immédiats et plus circonstanciels, ou d'ambitions plus particulières que celles qui auraient relevé de la cons
cience de classe ; la noblesse, quant à elle, était plus ou moins restée fidèle à son roi, à son éthos, au système qui perpétue sa domination sociale. A Beauvais, au cours du XVIIe siècle, il n'y a "pas de culture, pas d'idéal, pas de programme, pas de revendications qui soient communes à toute la bourgeoisie". De même, il n'y a pas, pour continuer cet exemple, de conscience de classe, autrement dit, "le sentiment de la communauté de ses intérêts, de son unité sociale et morale, de son appartenance à une classe nationale". S'il existe bien des attitudes et des pratiques communes qui peuvent être identifiées dans le comportement des bourgeois vis-à-vis des ouvriers, du clergé et de la noblesse, l'émergence d'une classe so
ciale, cohérente, est concurrencée par son organisation socio-culturelle de la "parentèle" et par son agencement professionnel qui est traversé "par des haines de métiers, de statuts, de corps", ce qui atteste cependant de la proximité sociale des diverses formations de la bourgeoisie (19) Certes, l'éclatement géographique et les disparités, économiques comme culturelles entre les diverses régions de France, n'aident pas à l'instau
ration consciente d'une classe. Mais c'est précisément la constitution d'une bourgeoisie, souvent originaire de province, qpai va, à Paris, la faire fonctionner comme une classe, hypostasiant, à la fin du XVIIIe
(18) Boris PORCHNEV, Les soulèvements populaires, op. cit.. pp.
88-172.
Pierre GOUBERT, Cent mille provinciaux au XVIIe siècle. Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730. 1968, pp. 388-391.
(19)
siècle, son destin particulier à l'échelle de la France. C'est par la proximité entre ces agents, souvent intéressés à la gestion des affaires des nobles ou du gouvernement, et la cour qui va constituer, par effet de retour, la bourgeoisie en classe. Mêlée à la haute bourgeoisie dans l'es
pace curial, la noblesse n'aura de cesse de marquer les distinctions socia
les. Tant par la pratique des usages curiaux, voire leur détournement, que, plus fortement et plus concrètement, par le renvoi de la bourgeoisie des affaires gouvernementales, puis par les lâchages répétés, sous les gouver
nements de Louis XV et Louis XVI, des bourgeois, en premier lieu ceux qui avaient partie liée avec le commerce maritime et colonial.
Face à une noblesse constituée en classe, les autres formations sociales, par leur rivalité avec elle, devaient épouser sa logique et la structuration des échanges sociaux et comportementaux qu'elle avait insti
tués et qu'elle imposerait au reste de l'espace social aussi travaillé soit-il par les différences de profession, de culture, de géographie, d'intérêts et de mobiles. De sorte que parler de classes sous l'Ancien Régime n'a strictement aucun intérêt s'il s'agit de substituer aux termes épocaux d'états et de corps les modernismes de prolétariat, bourgeoisie, etc. Par contre, si ces notions inscrivent la description des différentes fractions du chéunp social dans leurs relations et leurs interdépendances, dans leurs pratiques et dans leurs discours, elles recouvrent un intérêt qui n'est plus celui du nominalisme. Ainsi c'est moins une classe théorique qu'une pratique de classe qui apparaîtra à l'analyse et qui la sous-tendra.
Cette dernière se retrouve à la variété sociale du XVIIe siècle et à sa complexité, sans se fondre dans l'émiettement événementiel et individuant, dès lors qu'elle s'organise autour du critère premier du capital, donnée qui est la plus stable dans l'évolution des sociétés développées. Il ne faut cependant pas être dupe de ce critère, car non seulement le capital peut revêtir diverses formes, rentes, terres, eunas fiduciaire, objets d'art, mais de surcroît il peut être cumulé dans ses diverses formes par un groupe social, en premier lieu la haute noblesse de robe (20) . S'il atteste la puissance de certaines fractions sociales, il porte aussi témoignage, au même titre que les discours ouvertement ou non prononcés ou rapportés, des aspirations sociales de ces dernières : pour un bourgeois, acheter une terre, c'est dans bien des cas se soustraire à l'impôt, c'est conjointement expliciter une prétention nobiliaire.
L'explication de Boris Porchnev, sur la "féodalisation" de la bour
geoisie officière, est d'une importance capitale. Elle prend à contre-pied l'explication commune, dont Mousnier s'est fait le défenseur, pas toujours subtil, selon laquelle la vénalité des charges des officiers, monopolisées par la bourgeoisie, conduit à un "embourgeoisement" du pouvoir, pour reprendre les mots de Porchnev. Par des manoeuvres diverses, achats de terres et de titres, anoblissements, mariages, etc., la bourgeoisie d'of
fices s'est mêlée à la noblesse, épousant les mêmes dichotomies entre la noblesse de province, plus récalcitrante dans ses moeurs à ces pratiques, et la noblesse de cour, plus perméable que ne laissent paraître les en
volées indignées de Saint-Simon et consort.
(20) Denis RICHET, De la Réforme à la révolution française, Etudes sur la France moderne. 1991, pp, 143-154,
Une des erreurs de perspective de Porchnev est d'attribuer au gouver
nement de Louis XIII la politique de Louis XVI qui "s'est mise effec
tivement à protéger inconditionnellement les privilèges et les privilégiés"
(21) . En fait, c'est précisément parce que 1 'aristocratisation de la haute bourgeoisie d'offices, entendons en premier lieu les ministres de Louis XIII et de son fils, que l'éviction des bourgeois du gouvernement à partir de la Régence, qui touche plus les corps ministériels et de la Maison du Roi que la globalité des offices, n'a pas atteint la bourgeoisie dans ses ambitions : les Séguier, les Colbert ou les Le Tellier se perpétuent au pouvoir, certes plus en tant que bourgeois, mais, au travers de leurs enfants et de leurs descendants, en tant que membres de la haute noblesse, par anoblissement ou par mariage, qui fait main basse sur les affaires gouvernementales. C'est seulement lorsque la bourgeoisie marchande com
prendra, surtout après la guerre de Sept Ans et la perte des comptoirs Outre-Atlantique (22) , que la monarchie est incapable ou inattentive à protéger ses intérêts, et que, après plus ou moins trois générations, les éléments socialement distinctifs de la fusion maritale de la bourgeoisie avec la noblesse d'épée se seront effacés au seul profit de la noblesse, qu'un front d'opposition se structurera avec des bourgeois désemparés dans leurs activités économiques, avec ceux dépossédés des places qu'ils pen
saient conserver en héritage à la cour et l'opposition de certains membres de la haute noblesse au roi, rejouant avec les mêmes acteurs (et le même figurant, le peuple) la Fronde mais autour d'intérêts, cette fois conver
gents ou pour le moins conciliables.
Sans doute, l'histoire sociale et institutionnelle demeure à ce jour, comme le faisait déjà remarquer Robert Mandrou, insuffisante (23) en ce qui concerne les acquis de ses recherches pour pouvoir trancher la thèse de Porchnev sur le basculement de la bourgeoisie dans le camp "féodaliste" à la suite de l'exemple de ses aînés occupant les places supérieures dans l'exercice et la gestion du pouvoir (24) . Cependant les recherches de Norbert Elias confortent, dans un domaine afférent, les conclusions de Porchnev. Pourvu que le terme de "féodalisme", utilisé par ce dernier, soit entendu au sens que lui donne l'historiographie soviétic[ue, à savoir "un état social et économique qui, en France, se prolonge du moyen âge à la Révolution, et en Russie jusqu'à la réforme d'Alexandre II" (25) . Par
"féodalisation" , se comprennent non seulement la volonté d'appartenir à la classe sociale dominante mais en sus l'intériorisation de ses pratiques et de ses codes. Ainsi, l'enquête de Porchnev rencontre les analyses de
(21 ) Robert MANDROU, "Les soulèvements populaires et la société française du XVIIe siècle", 1959, p. 763.
(22) Perry ANDERSON, L'Etat absolutiste, op. cit.. vol. I, pp.
116-117.
(23) Les travaux récents de François BLOCHE et Jean-François SOLNON, La véritable hiérarchie sociale de l'ancienne France, 1983, sont un pas remarquable en cette voie. Malheureusement, ils ménagent concomitamment histoire institutionnelle (socio-économique) et événementielité. Produit bâtard des repositionnements théoriques dans la sphère de l'histoire universitaire française, par rapport à la main-mise des Annales.
(24) Robert MANDROU, "Les soulèvements populaires, art. cit. " . p.
764.
(25) Ibid.. p. 761.
Norbert Elias sur le procès de civilisation, lorsque ce dernier rend compte de 1'aristocratisation et de la curialisation d'un espace social qui excède la noblesse d'épée, laissant dans un lieu indécis la bourgeoisie marchande, susceptible de transformer ses outils de production en biens nobiliaires ou, à l'inverse, se maintenant dans une structuration de la domination, résolument économique plutôt que sociale et administrative. Enfin, ainsi que le remarque Robert Mandrou (26) , la démonstration de Porchnev, qui met en lumière les désunions des classes dominantes, périme les formules de Lucien Goldmann, fondatrices de son analyse dans le Dieu caché, sur l'ho
mogénéité des classes possédantes, contre les révoltes plébéiennes et, de façon plus générale, révèle, en contre-point, leurs caractères sommaires et fixistes dont participe le positivisme du sociologue.
Dans Ou'est-ce que la sociologie. Norbert Elias a analysé la tendance dans la sociologie et l'histoire sociale au XXe siècle qui consiste à voir, à l'exemple de Talcott Parsons, "dans le statique et l'immuable la carac
téristique normale d'un système social". Ce type d'approche réduplique l'idéologie sous-jacente à deux notions, celle du pouvoir et celle de l'individu, qui sont en prise directe, présentement, avec les travaux de Roland Mousnier. De fait, ainsi qu'il apparaîtra dans la suite, l'historien français utilise le concept de pouvoir dans son sens usuel qui induit la référence à "un objet isolé et statique" en lui-même. De même, le concept d'individu fige l'enquête sur une approche de l'homme "sous la forme d'un adulte indépendant, solitaire, situé en dehors de tout réseau relationnel, sans qu'il n'ait jamais été enfant, et sans qu'il soit jamais devenu adulte" (27) . Cet idéalisme fixiste innerve l'ample analyse que Roland Mousnier a consacrée aux Institutions de la France sous la monarchie abso
lue. Il intervient duellement de par la définition théorique du concept d'institution et de par la description socio-historique qui en est faite.
L'intérêt manifesté par Roland Mousnier pour les institutions participe encore de sa confrontation avec l'historiographie marxiste, en ceci que, redéfinissant les institutions monarchiques des XVIIe et XVIIIe siècles, il restaure la primauté et l'effectivité sociales de la "superstructure"
contre le rôle, trop important, que le matérialisme historique aurait dévolu aux "infrastructures". Roland Mousnier tient l'institution pour ;
"d'abord une idée directrice, l'idée d'une fin déterminée de bien public à atteindre, par des procédures prévues et imposées, selon un comportement obligatoire. Cette idée a été acceptée par un groupe d'hommes qui se sont chargés de mettre en oeuvre ces procédures et d'atteindre cette fin. C'est l'idée directrice et les procédures qui font de ce groupe d'hommes une institution" (28) .
Cette définition multiplie les occultations et les investissements subrep- tices. Ainsi l'institutionnalisation est laissée à la libre décision d'individus (29) dont, par ailleurs, n'est pas précisée explicitement
(26) Ibid.. p. 764.
(27) Norbert ELIAS, Ou'est-ce que la sociologie 7. 1991, pp. 137-141.
(28) Roland MOUSNIER, Les institutions de la France sous la monarchie absolue. 1598-1789. t. 1, 1974, p. 5
(29) Il en est de même dans la définition du pouvoir par Roland MOUSNIER, Jean-Pierre LABATUT et Yves DURAND, Problèmes de
(Suite)
l'appartenance sociale. Si la définition de l'institution par Roland Mousnier laisse entendre l'introduction d'un appareil de pression et de contrôle dans l'ordre social, elle explicite davantage la collectivisation, librement décidée, d'intérêts et de volontés individuelles en prévision du bien commun dont il n'est pas précisé s'il correspond aux aspirations de la société en son ensemble. Du point de vue sociologique donc, cette explica
tion de la genèse des institutions, - si elle a par ailleurs le mérite de mettre en exergue les rites d'institution et les pratiques institutionnel
les, pour autant ç[ue le mot "procédures" soit compris en ce sens (30) -, n'assigne pas une place dans l'espace social à l'institution. En bref, Roland Mousnier définit de la sorte l'institution par l'idéologie, ce qu'il appelle "une idée directrice". L'enjeu non dit de cette présentation est d'oblitérer les définitions concurrentes de l'institution et, en premier lieu, la définition marxiste. La description sociale de l'ancien régime en ordres et en corps procède sur le plan de la pratique historienne de la même finalité théorique. En effet, sur base du traité de Charles Loyseau (31) , qui est la référence absolue de Roland Mousnier dans sa description sociale de la France du XVIIe siècle, l'historien diffère la définition en classes aux XIXe et XXe siècles, en se fondant sur l'argument économique de l'émergence des formes de production et de monopolisation définitoires de l'économie capitaliste (32) . C'est alors que la définition marxiste en classes sociales devient pour lui opératoire. Si l'argument économique ne peut donner lieu que petitement à controverse (33) , le fait de repousser au XIXe siècle la définition de la société en terme de classes, en d'autres termes le fait d'induire la définition marxiste de la société pour l'époque où elle s'oppose idéologiquement au système capitaliste, prouve a contrario la prétention idéologique de la définition de la société d'Ancien Régime en ordres et en corps. D'autres arguments viennent soutenir ce constat.
Partant de l'expression idêelle de la société, celle du traité de Loyseau, Roland Mousnier reproduit le même schéma dans son explication de la genèse sociale que celui auquel a eu recours l'histoire des idées à la suite de Jacob Burclchardt et qu'a critiquée décisivement Norbert Elias. En histori- cisant la définition de l'organisation sociale par le recours à Loyseau, c'est-à-dire à la description de la société par l'un de ces contemporains, même si l'historien en souligne l'orientation de corps puisque Loyseau appartient à la noblesse de robe, même si l'historien en présume les lacunes au nom du principe de non-conscience des forces majeures de stra
tifications sociales (34) , Roland Mousnier n'envisage nullement les
(Suite)
(30)
(31)
(32)
(33)
(34)
stratification sociale ; deux cahiers de la noblesse pour les états généraux de 1649-1651. 1965, p. 46 : "Le pouvoir, ce sont tous les moyens qu'un homme peut avoir d'incliner les volontés des autres hommes pour les obliger à aller dans son sens" .
Ce sens précis n'est pas celui que lui confère Roland Mousnier, voir supra.
Charles LOYSEAU, Cinq livres du droit des offices, suivis du livre des seigneuries et de celui des ordres, Paris, 1610.
Roland MOUSNIER, Les institutions de la France, op. cit., t. 1, p. 42.
Voir Fernand BRAUDEL, La dynamique du capitalisme, on. cit., pp.
43-79 et Immanuel WALLERSTEIN, Le capitalisme historique, 1987, pp. 58-61.
Charles Loyseau reste la référence matricielle dans ses autres (Suite)
présentations concurrentes de la société. Pour ne prendre que cet exemple, qui n'a aucune prétention à définir le tout social et qui, à ce titre, est intéressant par son contenu rémanent de la perception sociale, l'orienta
tion est tout autre dans le cas de Ménestrier, érudit jésuite, cherchant à définir de façon axiomatique et quasi an-historique la noblesse de titre :
"A prendre la chevalerie dans sa notion générale que ce nom présente d'abord, elle est une profession de servir en guerre à cheval ; ce qui a toujours été, parmi les peuples, une marque de noblesse et de distinction de l'état populaire, qui s'attachait à la culture des terres, aux arts mécaniques et au commerce, ou à une vie paisible, retirée et sans emploi" (35) .
Sans entrer dans les implications périphériques de cette définition qui induit l'idée d'une noblesse active contre les visions manipulées voire pré-révolutionnaires d'une caste de parasites sociaux, et qui, entre autres, rend compte de la complexité de l'anoblissement par le talent à travers la notion implicite des arts libéraux, Ménestrier diffuse, dans les critères de distinction sociale, le point de vue nobiliaire. C'est en fait tout ce réseau d'oppositions de classes, d'adoptions, aliénantes ou non, de distinctions sociales, etc, qui auraient dû nourrir l'interrogation de Roland Mousnier sur les institutions de la France du XVIIe et du XVIIIe siècles. Au lieu de cela, il se livre à la reconstitution de cette société à travers quelques noms, - que ce soit Loyseau, pour le début du XVIIe siècle, ou Barnave pour la fin de l'Ancien Régime -, dans une hypostase qui annihile les processus de constitution idéologique d'une perception de la société et de la réalité de sa diffusion et de son acceptation ou de son refus par les autres agents du corps social (36) . Le second argument est déduit des précisions de Roland Mousnier à sa définition de l'institution lorsqu'il ajoute ;
(Suite)
analyses, telles celles des Hiérarchies sociales. même s'il en discute les occultations, parce qu'évidentes pour tout homme du XVIIe siècle, même s'il lui ajoute d'autres références, qui confortent la description de Loyseau plus qu'elles ne la problématisent, Roland MOUSNIER, Les hiérarchies sociales de
1450 à nos jours, 1969, pp. 69-72.
(35) Claude François MENESTRIER, De la chevalerie ancienne et moderne. Avec la manière d'en faire les preuves pour tous les ordres de chevalerie, dans C. LEBER, Collection des meilleurs dissertations. t. 12, pp. 9-10.
(36) L'argument des nombreuses rééditions qu'a connues l'ouvrage de Charles Loyseau (Roland MOUSNIER, Les institutions de la France, op. cit., t. 1, p. 14 et suivantes) est trop faible aux vues des travaux sur l'histoire du livre pour juger de sa diffusion et de son pouvoir d'expression objective de la société : le traité de Loyseau est un outil professionnel et, à ce titre, sa diffusion se limite à un milieu professionnel spécifique et restreint, les robins et les officiers, "souvent soucieux d'exalter l'autorité royale", voir Henri-Jean MARTIN, Livre, pouvoirs et société au XVIIe siècle (1598-1701). 1969, t. 1, p. 217 et t. 2, pp.
941-942.
"le groupe d'hommes est partie intégrante à l'institution. En sim
plifiant et en forçant les termes, l'on pourrait presque dire qu'une institution, c'est un groupe d'hommes. Il n'y a d'institution que si 1 ' idée et les procédures se sont incarnées dans des hommes qui les mettent en oeuvre, leur donnent force contraignante et imposent ainsi des actions à d'autres hommes, le groupe institutionnel est donc en même temps un groupe social" (37) .
Ce complément achève d'évacuer le matérialisme historique et, par là, le débat, eût-il été contradictoire. En même temps, sans être complètement erronée, cette addition est falsificatrice. Elle l'est dans ce qu'elle propose une vérité sociale qui n'en est pas une ; tout groupe institution
nel n'est pas social. S'il est vrai qu'un groupe social peut tendre à fonctionner de manière autonome et gommer les différences sociales des agents qui le constituent, Roland Mousnier en ignore les tensions prélimi
naires voire les incompatibilités qui expliquent le devenir de l'institu
tion. Pour exemple, l'Académie Française, par son recrutement parmi les robins, les officiers, mais aussi la noblesse de cour et la prélature, ne présente aucunement une unité sociale ni même une homogénéité profession
nelle. Du même coup sont neutralisés les objectifs et les forces qui la tenaillent, dans sa finalité de maîtrise des gens de lettre par le pouvoir royal, de contrôle de leur loyalisme linguistique, esthétique et, aussi, politique, et d'orientation de leurs compétences pour l'imposition de 1 'esthétiç[ue curiale et de ses fondements qui ne sont pas c[u'affaire de bagatelles artistic[ues.
Sans doute dans l'institution, ou mieux dans les rites d'institution, la donnée de l'incorporation est fondaunentale, comme le note Roland Mousnier ; sans doute aussi, l'imposition voire l'oppression inhé
rente à l'institution dans son fonctionnement n'est plus occultée. Cepen
dant aucune de ces deux données ne sont situées dans leur relation de causalité-effectivité et dans l'espace social : comment s'ordonnent l'in
tériorisation corporelle et comportementale et l'origine de l'institution ; à qui échoit - et pourquoi - le contrôle de l'institution et, dès lors, de l'imposition des normes, quelles qu'elles soient ? C'est précisément à ces questions que, dans une étude contemporaine de celle de Roland Mousnier, Mikel Dufrenne a cherché à répondre à partir du marxisme dans la version qu'en donne Louis Althusser (38) et, à plus d'un égard, contre lui.
Introduisant le concept d'idéologie, le philosophe fournit une explication cohérente, valide et opératoire. L'idéologie "exprime la situation que vivent les individus, [...] les intérêts et les préjugés d'une classe" (39) qui, dans le commerce entre les individus d'une même classe et entre ceux de classes différentes, sert à conforter la cohésion sociale ou l'ordre établi, à les justifier ou à les critiquer. La démarche de Mikel Dufrenne fait la part de l'idéologie et des moyens de l'imposition ou de l'oppression : c'est l'appareil d'Etat, qui permet à la classe dominante de maintenir sa domination sur le tout de la société. Parce c[u'il existe des
(37) Roland MOUSNIER, Les institutions de la France, op. ait., t. 1, p. 5.
(38) La démonstration de Mikel DUFRENNE, Art et politique. 1974, renvoie à 1'étude de Louis ALTHUSSER, "Idéologies et appareils idéologiques d'Etat", dans La Pensée. n° 151, juin 1970.
Mikel DUFRENNE, Art et Politique, op. ait., p. 26.
(39)
dominants et des dominés, il y a pour le moins plusieurs systèmes d'idées en rivalité dont l'un domine. Reste alors la question de la médiation de cette idéologie du groupe dominant dans les institutions, - c'est l'intérêt de la présentation de Louis Althusser d'avoir lié l'institution et l'idéologie et d'en avoir pensé le lien grâce à la notion de reproduction de l'idéologie par les agents des institutions (40) -, et de façon générale de sa diffusion dans le reste de la société.
"Si l'idéologie désigne le système des idées où se reflète le réel, elle s'insinue partout dans la structure, et il n'est pas possible de lui assigner une place, ni une fonction sinon celle de 'représenter' le réel à et dans la conscience des hommes. C'est pourquoi Althusser doit spécifier la notion d'idéologie. D'une part, il renonce au sens 'philosophique', qui est un sens vague, du terme pour considérer l'idéologie dans son rapport au phénomène domination : l'idéologie dont il traite est l'idéologie de la classe dominante : une certaine idéologie, qui est une du fait de son assignation à une classe, elle-même située en un point de la topique sociale. D'autre part, il sectorise cette idéologie en discernant en elle divers appareils, divers champs où elle s'exprime" (41) .
Ce qui peirmet donc la médiation de l'idéologie à l'institution, c'est en l'occurrence sa réalité (de domination) sociale. La définition sociale de l'idéologie tend donc à tenir pour l'idéologie, l'idéologie des dominants et cette dernière se diffuse du fait de leur domination et par les moyens de cette domination, à savoir leurs institutions.
"Pour la diffuser, la classe dominante se sert de son prestige : elle l'impose parce qu'elle en impose ; et surtout elle dispose des plus efficaces moyens d'expression et de pression : le langage, les media, les arts, tous les canaux, tous les circuits de la communication peuvent être mis à son service” (42) .
Cette présentation n'est pas sans intérêt dès lors qu'elle est rapportée au XVIIe siècle, et de la sorte reformulée : ce siècle, en France comme dans d'autres pays (Angleterre et Autriche) ou à l'exemple plus ancien de certains (Italie) est créatif en matière d'institutions, telles les Acadé
mies et le réseau de la librairie, et de monopolisation centralisatrice de celles-ci. Par la notion marxiste d'aliénation (43) , la médiation idéologique est rendue dans sa complexité : l'idéologie n'est pas l'ins
trument de manipulation des dominés par les dominants qui le maîtriseraient en toute conscience et avec cynisme. Karl Marx en a souvent spécifié les
(40) Ibid.. p. 23.
(41) Ibid.. pp. 21-22.
(42) Ibid, p. 47.
(43) Ce concept traverse l'oeuvre de Karl MARX, des Manuscrits de 1844 jusqu'au Livre IV du Capital. Pour une approche historique et philosophique (par rapport à Jean-Jacques Rousseau et Georg Hegel, en premier lieu) de ce concept, Louis ALTHUSSER, Lire le Capital. t. 2, 1965, pp. 212 et suivantes, Bertell OLLMAN, Alienation. Marx's Conception of an in Capitalist Societv. 1971 et Nicolas TERTULIAN, "'L'ontologie'de Georg Lukacs", 1984, pp.
129-174.
effets en montrant comment la bourgeoisie dominante imposait son idéologie ; croyant à sa propre mystification, mystifiée elle-même par elle-même, elle convainc par son exemple et mystifie les dominés.
A la médiation de l'institution aux corps (humains), figure l'habitus, compris comme puissance d'incorporation de déterminations concrètes et durables. Se reproduit une fois encore le problème, qui n'est en somme qu'idéologique, de la diversité des corps, des individus. L'institution fonctionne, confortant cette idéologie, sur la croyance que l'acteur social, enferré dans le réseau des institutions, "est au principe de l'efficacité de son action", contre la réalité objective qui le lui dément et qui affirme, au contraire, qu'il est interchangeable (44) . La croyance prédomine toutefois, sous-tendue par 1'"investissement" préliminaire que l'individu met dans l'institution qui le reçoit et qui produit cet inves
tissement, condition de son fonctionnement.
"L'investissement c'est l'inclination à agir qui s'engendre dans la relation entre un espace de jeu proposant certains enjeux [...] et un système de dispositions ajusté à ce jeu (ce que j'appelle un habitus), sens du jeu et des enjeux qui implique à la fois l'inclination et l'aptitude à jouer le jeu, à prendre intérêt au jeu, à se prendre au jeu" (45) .
L'institution, si elle est productrice de croyance pour se perpétuer, est avant toute chose l'espace (et le temps) de différences : être bachelier ou ne l'être pas, être des quarante de l'Académie ou ne pas en être, etc. Un discours, que génère l'institution et qui spécifie l'investissement, vient entourer et parachever le processus d'incorporation de l'institution. Par ce discours, l'institution naturalise des différences qui ne sont pas naturelles. Ainsi en est-il, pour reprendre l'exemple de Pierre Bourdieu, de la circoncision ; elle dit qu'untel, circoncis, est adulte ; en fait, elle sépare résolument les hommes des femmes, et dans la société, elle accrédite, sous le couvert de la cosmologie, donc sous le couvert de différences naturelles, des différences sociales (46) . Elle naturalise, comme pour mieux les neutraliser, les distinctions sociales fondatrices des hiérarchies sociales. Au XVIIe siècle, être honnête homme, c'est une seconde nature. Cette nature oblitère ce qui la fonde ; le rang social 1 C'est la magie de l'institution, comme la traduit, en ses termes du passé et soumis à l'idéologie de la libre volonté du pouvoir royal, le président de Lavie.
"Il est un royaume où la Noblesse se plaint de ne point former de corps. Cette portion la plus illustre de l'Etat, qui main
tient au prix de son sang la sûreté, la grandeur de la monarchie &
l'éclat de sa couronne, n'offre aux yeux que des membres épars : elle est en cela soumise aux réglés universelles. On ne connaît en aucun
Pierre BOURDIEU, Questions de sociologie, 1980, pp. 29 et 32.
Ibid.. pp. 34-35.
Pierre BOURDIEU, Ce que parler veut dire. L'économie des échanges linguistiques. 1982, pp. 123 et suivantes.
(44) (45) (46)
lieu de corps que ceux qui se réunissent par le commandement du pouvoir souverain : c'est le souffle qui les vivifie" (47) .
Mais, la cour, instituant le courtisan, mêle deux différences préexistantes de critères opposés : la race, pour les nobles ; le pouvoir économique et les aptitudes de gestionnaires, pour la haute noblesse de robe et la bourgeoisie des officiers, dans une société où les qualités d'administra
tion ne sont plus aussi moindres que celles de faire la guerre. Ainsi la cour substitue au critère social du sang, un nouveau et unique distinguo, celui de l'habitus du courtisan, et ceci n'est pas sans expliquer les rancoeurs de la noblesse à l'endroit de ces roturiers qu'elle est forcée de côtoyer dans le même espace et avec lesquels elle est contrainte de compter, même si elle est, selon les manuels de l'esprit de cour, la plus apte à réaliser l'habitus du courtisan.
Pour Louis Althusser, demeuraient cependant problématiques autant l'appréhension du passage de l'idéologie aux idéologies, variables d'un groupe à l'autre, que les modalités pour situer l'idéologie dans le procès historique et pour la critiquer sans que cette opération ne se transforme, à son tour, en production (et imposition) d'idéologie. En la limitant par l'introduction de la notion de perception, c'est-à-dire, en refusant de donner "à l'idéologie une extension qui interdit d'en déceler l'origine et de la cerner pour mieux la combattre" (48) , Mikel Dufrenne permet la distinction de l'expérience, qui peut être sociale, spirituelle, esthétique ou autre encore, et la doctrine, le système normatif, l'appareil idéologi
que. Cette distinction fait défaut dans l'analyse des institutions fran
çaises d'Ancien Régime par Roland Mousnier de par ses lacunes épistémolo
giques. Cette carence, où est conforté le constat de fixisme de sa démarche positiviste, est patente dans l'impossibilité où l'historien se trouve de dialectiser la question des revenus de l'état de la noblesse, qu'il analyse par le menu, et son fonctionnement socio-symbolique à travers la notion aristocratique de "qualité" noble (49) ; de même la puissance ecclésiastique est envisagée dans ses revenus, ce qui tranche sur la vision d'une Eglise désintéressée des choses terrestres et son historiographie spiritualisante, mais, à aucun moment, n'est intégrée, à l'analyse, la puissance (d'imposition ou d'oppression) spirituelle de cette Eglise et de son clergé sur le reste de la société (50) . Enfin, définissant les
(47) Jean Charles de LAVIE, Des corps politiques et de leurs gouvernements. 1764, t. 2, p. 102.
(48) Mikel DUFRENNE, Art et politique, op. ait., p. 30.
(49) Roland MOUSNIER, Les institutions de la France, on. ait., t. 1, pp. 101 et 153.
(50) Dominique JULIA, Philippe LEVILLAIN, Daniel NORMAN, André VAUCHEZ, "Réflexions sur l’historiographie française contemporaine", 1964, avaient laminé, en quelques propositions intelligentes et sans indulgence, les travers de 1'ancienne historiographie de l'Eglise "qui se limitait à de pieuses théodicées dont les auteurs s'évertuaient à montrer comment, malgré l'hostilité des méchants et des hérétiques, l'Eglise et le Saint-Siège avaient toujours volé de succès en succès au cours des siècles". En même temps, ils pointaient les excès de 1'historiographie qui cherchait à réagir à 1'historiographie
(Suite)
classes, dans les Problèmes de stratification sociale, et liant leur apparition aux critères économiques de "la production de biens matériels", il scinde de fait, ou, autrement dit, il ne dialectise pas la production économique avec celle des biens symboliques, lorsqu'il ajoute que la société de classes est aussi "une société à talents" (51) .
Pour répondre à l'homogénéité sociale des groupes institutionnels, qu'indiquait Roland Mousnier, Mikel Dufrenne note, à la suite des enquêtes en anthropologie culturelle, que l'idéologie dominante, tout système qu'elle soit, ne peut éviter les incohérences. C'est autour d'elles c[ue se cristallisent les résistances à l'idéologie dominante, même dans son appareil d'Etat, car ces incohérences attisent les tensions "entre les institutions comme dans les institutions" (52) .
Citant, après quelques autres du même acabit, l'exemple de l'abbé de Choisy, extrait de ses Mémoires :
"Ma mère qui était de la maison Hurault de l'Hospital, me disait souvent ; Ecoutez, mon fils, ne soyez point glorieux et songez que vous n'êtes qu'un bourgeois. Je sais bien que vos pères, que vos grands-parents ont été maîtres des requêtes, conseillers d'Etat ; mais apprenez de moi qu'en France, on ne reconnaît de noblesse que celle de l'êpêe. La nation, toute guerrière, a mis la gloire dans les armes"
(53) ,
Roland Mousnier identifie la France d'Ancien Régime à une société mili
taire. De ce fait, il fonde son analyse de la société française sur un préjugé de classe, la classe qui n'est autre que celle qui domine, comme il le note (54) . En d'autres termes, son explication reproduit l'idéologie dominante, et, à ce titre, perd toute valeur scientifique, pour être restée engluée dans les discours, n'avoir su débusc[uer les tensions ou les frus
trations qu'ils masquaient, pour ne les avoir pas dialectisés avec les pratiques et le système d'interdépendances qui travaille la société et qui, dans les rivalités, en assure aussi la cohésion, plus ou moins grande.
Cette critique a été portée par Denis Richet :
"Pour lui l'absolutisme est un régime où la puissance de l'Etat, absolue et indivisible, s'incarne dans un Roi dont le pouvoir n'est pas sans limites, mais s'exerce sans contrôle. Les limites, ce sont les lois fondamentales. L'absence de contrôle, c'est le principe selon lequel le roi ne partage pas sa souveraineté. Absolutisme s'opposerait ainsi à éparpillement féodal. La principale critique que l'on peut faire à ce modèle [...] est qu'il suppose une fixité, une immuabilité
(51) Roland MOUSNIER, Problèmes de stratification sociale, op. clt., p. 20.
(52) Mikel DUFRENNE, Art et politique, on. oit., p. 71.
(53) Roland MOUSNIER, Les hiérarchies sociales, op. cit., p. 71.
(54) Roland MOUSNIER, Problèmes de stratification sociale, op. cit., p. 16. Pour Mousnier, il y a classe sociale, à partir de l'émergeance d'une économie de marché conjointement à la situation de l'individu dans la "hiérarchie sociale" par son
"rôle joué dans la production des biens matériels et l'argent gagné par ce rôle", ibid.. p. 18.
d'un système qui a duré plus de trois siècles et sous-estime l'impact des circonstances, des luttes réelles, en un mot la pratique sur le fonctionnement des institutions" (55) .
Aussi se comprend mieux que la cour n'intervienne pas, au contraire de la démonstration de Norbert Elias, comme schème sociologique de la description totale de la société. En ce sens, Roland Mousnier rate la rupture épisté
mologique que manifestaient la substitution réfléchie de "la noblesse de cour” (56) par une cour où figure la noblesse avec d'autres fractions sociales dominantes, et le fait d'en tirer les conclusions sur le plan de l'explication sociale et esthétique de l'Ancien Régime. Roland Mousnier perpétue le schéma ancien de la hiérarchie monarchique en trois états et l'analyse routinière qui ne dépasse pas le champ de la description des hiérarchies internes aux trois états.
Cette critique portée à l'endroit des théories et des analyses de Roland Mousnier porte, dans sa globalité, témoignage de deux objectifs méthodologiques qui ont innervé la précédente étude : la dialectisation de l'institution et de l'homme, celle des pratiques et des discours. Ce travail récuse définitivement les modèles critiques qui procèdent d'un fixisme et/ou d'un idéalisme : que ce soit donc ceux constitués à la suite de Claude Lévi-Strauss, que ce soit aussi le modèle d'histoire sociale de Roland Mousnier qui reproduit l'idéologie dominante de l'Ancien Régime français. Ces modèles introduisent soit, pour les premiers, une évacuation de l'homme en tant qu'acteur social, soit, pour le second, une perpétuation de la conception libre et volontaire de l'individu en société, pour ne pas écrire contre la société. Ainsi, ils occupent des positions théoriques convergentes (fixisme) et opposites (mort du sujet-individuation) qui sont les bornes extrêmes de l'espace où, à la suite de Pierre Bourdieu et de Norbert Elias, ont été pensées et activées, dans l'analyse, l'appréhension de l'homme comme produit de déterminations et créateur de modifications, la reconstitution, la plus objective possible, de la société comme lieu d'interdépendances et de marges de manoeuvre, la compréhension de sphères de culture et d'idées, rapportées au devenir global de la société et à son historicité.
(55) Denis RICHET, La France moderne : l'esprit des institutions.
1973, p. 39.
Roland MOUSNIER, Les institutions de la France, op. ait., p, 125 et suivantes.
(56) t. 1
II. L'Académie française ; ses médecins et aes hommes de sciences
Académiciens année ordre
d'élection d'entrée
Protectorat de Richelieu
Pierre BARDIN (1595-1635) 1634 28
Marin Cureau de LA CHAMBRE (1594-1669) 1635 35
Daniel HAY de Chambon (1596-1671) 1635 37
François LA MOTHE LE VAYER (1585-1672) 1639 45
rapport entre admission des des réceptions pour la même
savants et total
période 4/46
Protectorat de Séguier
0/39
Protectorat de Louis XIV
Jean GALL0IS(*) (1632-1707) 1672 88
Pierre Daniel HUET (1630-1721) 1674 90
Bernard Le Bovier de FONTENELLE(*) (1657-1757) 1691 109
Nicolas de MALEZIEU (1650-1727) 1701 128
4/68
Protectorat de Louis XV
Jean Jacques DORTONS de Maireau* (1678-1771) 1743 201 Pierre Louis Moreau de MAUPERTUIS* (1698-1759) 1743 203 Georges Louis Leclerc de BUFFON* (1707-1788) 1753 215 Jean Le Rond d'ALEMBERT* (1717-1774) 1754 219 Charles Marie de LA CONDAMINE* (1701-1774) 1760 226
5/93
Protectorat de Louis XVI
Guillaume de Lamoignon de MALESHERBES* (1721-1794) 1775 249 Jean Antoine de CONDORCET* (1743-1794) 1781 261
Jean Sylvain BAILLY* (1736-1793) 1783 263
Félix VICQ D 'AZIR* (1748-1794) 1794 273
4/31
D'après Emile GASSIER, Les cinq cent immortels. Histoire de l'Académie française 1634-1906. 1906. *
* Membres de l'Académie des Sciences (créée en 1666 et réinstituée en 1699). Ils n'accèdent à l'Académie française, que par après. Leur coopta
tion en son sein institue, puisqu'elle est pour chacun la dernière étape du cursus académique, l'excellence de l'art sur les sciences. En même temps, la présence structurelle des savants parmi cette assemblée les légitime dans la spécificité de leur raison sociale.
Cette première partie de la bibliographie reprend le ti-tre des oeuvres analysées au cours de l'exposition de ce travail.