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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Chapaux, V. (2011). Dominer par les idées: étude de la notion de Failed State (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des Sciences sociales et politiques – Sciences politiques, Bruxelles.

Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/209954/6/28b6b3b6-ab80-4148-8927-34c85e49e9e3.txt

(English version below)

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VINCENT

CHAPAUX

(3)

U

niversité

L

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B

ruxelles

Faculté des sciences sociales et politiques

D

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tudedelanotionde

F

ailed State

P

ar

V

incent

C

hapaux

Thèseprésentéeenvuedelobtentiondutitrededocteurensciences

POLITIQUES ET SOCIALES

Sous LA DIRECTION DE BARBARA DeLCOURT

Compositiondu Jury : Barbara Delcourt, Pierre Klein, Véronique Dimier, Christian Olsson, Christopher Bickerton

Année 2010-2011

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S

econde partie

- U

tilisationd

unoutildedomination

Les idées, une fois exprimées et donc soumises à la pression d’un public, deviennent des objets artificiels privés d’un rapport réel avec leur origine. Les hommes les affinent avec une telle intelligence qu’ils les rendent meurtrières. Avec le temps, ils découvrent qu’ils peuvent les utiliser comme des armes. Ils n’hésitent pas un seul instant. Ils tirent.

Baricco, Alessandro, City, Paris, Gallimard, 2006, pp. 304 et305

- En garde, maraud !

- Réglons cette affaire à la rixme.

- Qu'est cela ? - Un duel.

- Au premier sang ? - Au dernier mot.

Dialogue entre Armand de Maupertuis et Adynaton in De capes et de crocs.

Vol. 7, Paris, Delcourt, 2006.

Comme nous le rappelions dans l’introduction générale, pour que l’hypothèse de travail soit vérifiée et que l’on puisse parler de domination par les idées, il faudrait que deux conditions soient remplies. Il faudrait d’une part constater qu’un acteur a réussi à imposer un système de sens qui poursuit des objectifs de domination. Il s’agit de la première phase, celle de la création d’un outil de domination. Il faudrait d’autre part constater que cet outil de domination s’est révélé efficace ou, en d’autres termes, qu’il a effectivement servi à justifier les politiques de domination.

Il s’agit de la seconde phase, celle de l’utilisation de l’outil de domination.

La partie précédente a montré que la première condition était remplie : le notion de Failed State a en effet été créée par un acteur dominant des relations internationales dans l’objectif d’assurer la pérennisation de sa domination.

Dans les lignes qui suivront nous nous interrogerons sur la seconde partie de l’hypothèse de travail, celle qui concerne l’utilisation de la notion. Comme nous l’avons montré dans la première partie, la notion a essentiellement été créée dans l’objectif de justifier l’intervention dans les Failed

States. C’est donc a priori dans le discours de justification de certaines interventions que nous

devrions retrouver la notion de Failed State utilisée pour justifier les interventions des acteurs dominants.

Nous devons donc constituer notre matériau de recherche de manière à rassembler un ensemble

de sources susceptibles de contenir les justifications des acteurs internationaux en matière

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d’interv'ention. La question à ce stade est assez générale pour une raison simple : nous ne savons pas encore ce que nous entendons par « intervendon ». La nodon d’intervendon est en général utilisée pour décrire des acdons armées qui visent à soutenir ou au contraire à changer la structure polidque de l’endté visée par rintervendon^*"^. Il s’agit donc essendeUement de faire référence à la projecdon physique d’hommes et de matériel d’un État donné sur le territoire d’un État ders. Or, si la première parde a montré que la nodon de Yailed State avait été créée dans l’objecdf de soutenir des intervendon armées, elle a surtout montré qu’elle avait pour objecdf de faire plus que cela et de jusdfier toutes sortes de mécanismes par lesquels les États non faillis se donnaient le droit d’exercer légidmement du pouvoir sur les États faillis c’est-à-dire, pour reprendre la définidon de Weber, à peser sur les États faillis d’une manière qui fasse que ceux-ci posent des actes différents que ceux qu’ils auraient posés s’ils n’avaient pas subi la pression. A ce stade, il pourrait s’agir de pressions militaires mais aussi de mécanismes de sujédon tels que les tutelles ou des reladons « impériales post modernes » dont parlait Cooper et qui désignent en réalité la délégadon à des acteurs externes de compétences de l’État failli au nom de son incapacité à les remplir seul. La parde qui s’ouvre nous permettra de cerner plus concrètement ce que ces

« intervendons » recouvrent.

A l’heure actuelle, toutes ces considéradons nous amènent à penser notre matériau de manière très large comme un ensemble de sources suscepdbles de receler les jusdficadons des acteurs qui jouent un rôle au niveau internadonal - les États, des entrepreneurs de sens, des organisadons internadonales, etc. Le premier de ces lieux est évidemment la presse. Pour représenter cette source dans notre matériau, nous avons procédé au dépouillement de différents drages ; deux quoddiens américains (le ISlew York Times et le Washington Posi), un hebdomadaire anglo-américain

(The Economisi), deux quoddiens espagnols (Ei Mundo et El Pais), deux quoddiens français (Le

Figaro et Libéradon) et une agence de presse internadonale {UnitedPress International). Il s’agit de drages que nous avions déjà dépouillés dans la première parde.

Autre heu suscepdble de receler des jusdficadons, principalement d’États, mais aussi d’experts, de foncdonnaires internadonaux et d’ONG : les Nadons Unies. L’organisadon est en effet un forum très pradque pour étudier la parole de tous ces acteurs et surtout des acteurs les moins dominants dans les reladons internadonales qui disposent d’un siège au sein de l’organisadon pour faire

« Intervention», in SmOUTS, Marie-Claude, BATTISTEIXA, Dario, VENNESSON, Pascal, Dictionnaire des relations internationales, Paris, DaUoz, 2006 (2^"”= édition), p. 285.

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entendre leur voix, quel que soit par ailleurs leur poids politique ou économique sur la scène internationale.

Troisième Heu susceptible de receler des justificaüons : les think tanks. Les think tanks ont pour fonction principale de fournir des conseils aux gouvernements. Ces organisadons produisent un nombre non négHgeable de documents qui se posidonnent sur le caractère jusdfié ou non de certaines acdons (en cours ou potendeUes). Par ailleurs, ces think tanks consdtuent souvent un Heu de débats entre experts et décideurs poHdques directement impHqués dans certaines intervendons, qui profitent de ces réunions pour jusdfier leurs acdons de manière plus informeUe.

Pour représenter cette catégorie d’acteurs, nous avons choisi trois think tanks parmi les dix think

tanks supposément les plus influents en madère de sécurité et de reladons intemadonales^^'’ : le Carnegie Endowment For International Peace (États-Unis), le Council on Foreign Relations (États-Unis) et

le International Crisis Group (Belgique). Nous avons finalement rehaussé ce matériau de deux think

tanks, l’un spécifiquement Hé à l’Union européenne - l’Insdtut d’étude de sécurité - et l’autre

spécifiquement consacré à la failHte de l’État : le Institute for State Effectiveness, soit les mêmes think

tanks que dans la première parde également.

Ce matériau nous semble offrir une place à la fois au discours des États (presse, Nadons Unies et même think tanks) mais aussi, plus largement, aux discours des conseülers poHdques, de la presse et de tous ceux qui ont accès à la presse (États plus faibles, penseurs pubHcs tels que des membres du monde académique ou des inteUectuels en vue). Il consdtue donc un matériau représentadf.

Nous avons dépouülé les documents de toutes ces sources en y cherchant la nodon de Failed

State’'^'^. Il s’agissait d’une sélecdon nominaliste et non essendaHste du matériau, autrement dit

nous avons recherché le mot Failed State ou ses équivalents en français ou en espagnol. Toutes les occurrences de la nodon de Failed State ont été retenues. Nous avons isolé un matériau de 1151 documents, répards de la manière suivante :

Au sujet du mode de sélection de ces think tanks, voy. supra. Première partie, II. — La notion de Failed State : un système de sens américain.

Les recherches ont été effectuées sur les sites Internet des différentes sources à l’aide de leur moteur de recherche ou, si celui-ci faisait défaut, à l’aide du moteur de recherche google limité au nom de domaine de l’institution visée.

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Presse (616 articles)

E/ Mundo (13 articles) El Pais (130 articles)

Le Figaro (16 articles) Libération (7 articles)

New York Times (130 articles) United Press International (45 articles) The Economist (86 articles)

The Washington Post (189 articles)

Nations Unies - (175 documents)

Tbink tanks (360 documents)

Carnegie Endowment For International Peace (61) Council on Foreign Relations (181)

Institute for State Effectiveness (8) Institut d’étude de sécurité (16) International Crisis Group (94)

Nous avons analysé ce matériau, document par document, afin de déterminer si la notion de

Failed State y était utilisée en référence à un Etat particulier, ou si elle était simplement utilisée en

tant que concept général. Chaque fois que la notion de Failed State était utilisée pour faire

référence à un État en particulier nous l’avons comptabilisée. Les résultats pour les 12 premiers

États se trouvent dans le tableau ci-dessous :

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État Occurrences

1 Irak 175

2 Afghanistan 113

3 Somalie 104

4 Pakistan 60

5 Haiti 45

6 Liberia 32

7 Palestine 26

8 Liban 19

9 Colombie 18

10 Soudan 14

11 Zimbabwe 10

12 Bolivie 9

Voici donc les 12 États au sujet desquels la noüon de Failed State a le plus souvent été utilisée dans le matériau que nous avons isolé. Bien entendu, au fur et à mesure que nous descendons dans la liste, le nombre d’occurrences diminue drasüquement. Fallait-il dès lors ne pas étudier ces précédents ? A notre sens, le faible nombre d’occurrences constatées aurait posé problème si nous avions essayé d’expliquer un précédent dans son entièreté. Dans cette étude, nous souhaitons simplement comprendre dans quel objectif la notion a été utilisée, toutes autres choses étant égales par ailleurs. Le but est de comprendre dans quel sens la notion de Failed State a été mobilisée dans chaque précédent ; pas d’expliquer tous les tenants et aboutissants d’une crise donnée. Dans ce sens, tout précédent est bon à prendre.

C’est la raison pour laquelle nous ne traiterons pas non plus, dans les précédents que nous

analyserons, des autres registres de justification ou de légitimation éventuellement utilisés par les

intervenants. Cette absence de référence aux autres registres de justification ne constitue pas un

oubli et, ne dénote pas, à notre sens, une concentration exagérée sur notre objet de recherche (la

notion de Failed State). Encore une fois, cette étude des registres de légitimation concurrents ne

paraissait pas nécessaire dans la mesure où l’intérêt de l’étude de chaque précédent réside moins

dans la compréhension des différents facteurs de légitimation utilisés que dans la place, dans une

démonstration plus large, de ce précédent pour comprendre la manière dont la notion de Failed

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State agit en général. Toutefois, à chaque fois que la notion de Failed State n’aura pas ou peu été

utilisée alors qu’on s’attendait à ce qu’elle le soit, on tentera de montrer rapidement dans quelle mesure cette absence d’utilisaüon peut s’expliquer par l’existence de registres de jusüfication ou de légitimation connexes.

C’est donc de cette manière que nous allons étudier ces douze cas. Cette étude fera l’objet du premier chapitre de cette seconde partie.

Ce chapitre sera suivi d’un second, plus court, qui vise à étudier un autre matériau que celui des jusüfications. En effet, si une idée telle que celle de Failed State peut servir à justifier des interventions, il est également concevable qu’elle produise d’autres effets. Si c’est le cas, la thèse n’en rend pas encore compte puisque jusqu’ici, l’approche privilégiée a été d’évaluer les effets de la notion à l’aune des objectifs pour lesquels elle avait été créée, à savoir justifier les interventions.

Il semble toutefois évident que la notion de Failed State et le système de sens qui l’accompagne peuvent servir à autre chose qu’à justifier - ou à ne pas justifier - les interventions. La notion de

Failed State a servi par exemple à justifier la création d’institutions. Face à ce phénomène, se pose

la question suivante : comment se déroulent, au sein des organes créés sur la base de la logique des Failed States, les rapports entre les acteurs dominants des relations internationales et les États considérés comme faillis ? Constate-t-on que ces États y sont traités de manière différente des autres ? Sont-ils traités selon la logique de domination qui était associée à la notion au départ ? Autrement dit, le système de sens lié à la notion de Failed State s’est-0 transmis aux institutions chargées de les gérer ? Assiste-t-on réellement à Y institutionnalisation d’une idée^^'’ ?

De nombreux organes ont en effet été créés pour gérer des États en difficulté. En réalité, la majorité des ministères ou départements chargés des affaires étrangères en Occident et de nombreuses organisations internationales telles que le Banque mondiale, le FMI, ou l’OCDE se sont organisés pour gérer ces États dits fragiles, soit en créant de nouveaux organes, soit en donnant à d’anciens organes de nouvelles fonctions^'’^. Toutefois, ces organes traitent essentiellement la question du développement et utilisent une notion autre que celle d’État failli ; la notion d’État fragile. La notion de Failed State reste majoritairement utilisée, comme nous le

366 Sur le concept d’institutionalisation, voy. infra, « II. Dominés ou résistants ? La place des Failed States au sein de la Commission de consolidation de la paix ».

367 DAVIRON, Benoît, GlORDANO, Thierry, « Etats fragiles, genèse d’un consensus international », in CHÂTAIGNER, Jean-Marc, MAGRO, Hervé, Ftats et sociétés fragiles. Entre conflits, reconstruction et développement, Paris, Karthala, 2007, pp. 23 à 40.

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verrons plus bas, dans des circonstances où la sécurité ou la violence est un enjeu et appartient donc au langage des organes qui ont des compétences en la madère. Nous aurions pu étudier la manière dont la nodon a provoqué des changements dans toutes les insdtudons chargées de la sécurité internadonale, c’est-à-dire potendellement au sein de tous les ministères de la défense ou des affaires étrangères du monde. Pour des raisons évidentes de faisabilité, nous avons décidé de nous en abstenir, bien que nous ayons déjà montré certains changements survenus notamment aux États-Unis, par la créadon de Y Office of the Coordinatorfor Reconstruction and Stabilis^ation’^^. Nous avons décidé de nous centrer sur le seul organe international qui à notre connaissance a été créé explicitement pour gérer les Failed States : la Commission de consoHdadon de la paix, nouvel organe créé au sein des Nadons Unies en 2005 pour gérer le phénomène des États en faillite^'^^.

C’est donc dans le cadre de cette Commission de consolidadon de la paix que nous tenterons de comprendre dans quelle mesure la logique de dominadon présente dans la nodon de Failed State s’est transmise à l’organe chargé de les gérer c’est-à-dire dans quelle mesure la nodon de Failed

State s’est insdtudonnaüsée.

Cette quesdon apporte une réelle plus value à notre étude. En effet, nous avons sélecdonné les douze études précédentes sur la base d’une logique nominaliste. Autrement dit, nous ne nous sommes basés que sur des documents qui contenaient le terme Failed State ou ses équivalents dans d’autres langues. En ce sens, nous n’avons pas étudié comment le système de sens lié originellement à la nodon de Failed State pouvait s’être imposée indépendamment du terme qui était censé lui servir de réceptacle. Cette dernière parde consacrée à l’étude de la Commission de consolidadon de la paix va nous permettre d’étudier la manière dont une idée voyage indépendamment des mots qui sont censés lui donner corps.

I. - DOMINER OU RESISTER ? UTILISATION DE LA NOTION DE FAILED STATE DANS LES

RELATIONS INTERNATIONALES

Nous étudierons, dans ce chapitre, l’udlisadon qui a été faite de la nodon de Failed State au sujet des douze Etats sélecdonnés en introducdon. L’objecdf sera le même pour chaque cas d’étude :

368 Voy. supra. Première partie, II, B. et le site de l’Office http://www.state.gov/s/ers/ (11/11/10).

369 « Statement by the President of the United Nations General Assembly H.E. Mr. Jan Eüasson at The ftrst session of the organizational Committee of the peacebuUdmg Commission United nations

headquarters », New York , June 23 2006, disponible sur

http://www.un.org/peace/peacebuilding/others.shtml (07/09/10). Au sujet de la Commission de consolidadon de la paix voyez également supra Première partie, II, D, 1.

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comprendre par qui la notion a été utilisée, à quelle occasion et avec quels objectifs. Pour rappel, l’hypothèse de travail est que la notion de Failed State et le système de sens qui l’accompagne vont servir aux acteurs dominants à poursuivre les objectifs suivants :

Objectifprincipal

Justifier l’intervention dans les Failed States

Objectifssecondaires

Présenter les causes de la faillite comme Présenter l'intervention dans les Etats Présenter l’intervention dans les Etats essentiellement internes faillis comme une nécessité du point de vue

la sécurité etl ou du développement

faillis comme un droit et un devoir

Présenter les causes de la faillite comme Présenter l’intervention dans les Etats Présenter le modèle des Etats non faillis dépourvues de dimension politique faillis comme apolitique comme objectivement supérieur aux autres

La question se pose toutefois de savoir qui sont les acteurs dominants susceptibles d’utiliser la notion à leur profit ? Comme nous le mentionnions dans l’introduction de ce travail, la notion de domination peut renvoyer à la domination objective ou relationnelle., la première faisant référence à la place d’un acteur dans une hiérarchie donnée, la seconde aux rapports de pouvoir entre différents groupes d’acteurs. Dans le cas qui nous occupe, la notion de Failed State a été créée au sein d’un acteur dominant sur le plan objectif : les Etats-Unis. Les pages qui suivent vont pouvoir permettre de comprendre dans quelle mesure le système de sens étasunien a servi à l’acteur qui l’a créé et dans quelle mesure ü a été récupéré par d’autres.

Selon les études présentées en introduction générale, la notion de Failed State et le système de sens qui l’accompagne devraient s’imposer et atteindre les objectifs prévus sans résistance puisqu’ils sont soutenus par les acteurs dominants des relations internationales. Le système de sens devrait infiltrer les représentations publiques et s’imposer inconsciemment aux acteurs dominés.

Il ressort de nos douze études de cas que les choses ne sont pas si simples. En réalité, trois types

de situations se dégagent. La première est celle prévue, c’est à dire une situation dans laquelle la

notion de Failed State est utilisée pour justifier une intervention dans les Failed State et où cette

justification est acceptée, c’est-à-dire qu’elle ne rencontre pas de résistance (1). Le second type de

situation est le plus fréquent. Il s’agit du cas dans lequel la notion de Failed State est, certes, utilisée

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pour justifier l’intervention d’acteurs dominants dans les Failed State mais où cette justification rencontre de fortes résistances (2). Enfin, le troisième et dernier cas est celui dans lequel la notion de Failed State est utilisée par les acteurs dominants pour poursuivre un objectif inattendu ; justifier la non intervention dans des États décrits comme affaiblis ou instables (3). Nous étudierons ces trois types de situation tour à tour.

A. - DesacteursutilisentlanotiondeFailed

Statepourjustifierleursinterventions

La notion de Failed State est parfois utilisée pour justifier des intervention extérieures dans les États faillis sans rencontrer de résistance. C’est le cas en Afghanistan (1) et en Haiti (2).

1. - Utilisation de la notion de Failed State dans le cas de l’Afghanistan

utilisation de la notion de Failed State dans le cas de l’Afghanistan

Années

La notion de Failed State est utilisée en corrélation avec l’Afghanistan à 113 reprises dans notre matériau, selon la répartition chronologique présentée ci-dessus. On constate sans surprise que la notion est utilisée de manière nettement plus importante depuis 2001.

Nous ne nous attarderons pas beaucoup sur les éléments de faits liés à l’Afghanistan. Les faits

sont connus de tous. Les États-Unis bientôt aidés de nombreux alliés mènent en Afghanistan une

campagne qui dure depuis 2001 et qui avait pour but de poursuivre les responsables des attentats

du 11 septembre et de chasser les Talibans du pouvoir. L’utilisation faite de la notion de Failed

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State dans notre matériau est suffisamment superficielle pour que l’on se satisfasse de ce rappel

pour les faits postérieurs à 2001. Pour les faits antérieurs à cette date, il peut être utile de rappeler quelques éléments. Avant cette date, l’Afghanistan connaît une guerre civile depuis le départ des forces soviétiques en 1989. Le gouvernement considéré comme légitime par la majorité de la communauté internationale représenté militairement par le Front Uni du commandant Massoud, s’oppose aux Talibans qui, en septembre 1998, contrôlent environ 90% du pays, dont la capitale Kaboul^^°. Les deux factions sont soutenues de part et d’autre par des alliés qui leurs fournissent du matériel et des instructeurs^^’. Au sein des Nations Unies, une écrasante majorité des membres semble soutenir la position des États-Unis et de l’Union Européenne, en faveur du commandant Massoud et refuse de reconnaître le gouvernement taliban — qui ne sera reconnu que par le Pakistan, l’Arabie Saoudite et les Émirats Arabes Unis”^^. Les solutions proposées sont l’ouverture d’un dialogue et la création d’un nouveau gouvernement non uniquement taliban mais représentatif de toute la population^^^. Le Pakistan refuse de s’associer à ces propositions au motif qu’elles font des Talibans les bourreaux et des forces du commandant Massoud les victimes alors que la situation est selon Islamabad beaucoup plus compliquée^^'’. En résumé, l’Afghanistan est dans une situation de guerre civile « classique », certes internationalisée mais à la manière de la guerre froide, chacun soutenant en sous-main une des parties au conflit.

A cette époque, il ne semble d’ailleurs pas que l’Afghanistan soit appréhendé par la majorité des États du point de vue de la logique des Failed States. Prenons par exemple l’épisode du bombardement américain de l’Afghanistan suite aux attaques terroristes perpétrées contre les ambassades américaines au Kenya et en Tanzanie, événement finalement assez semblable à celui du 11 septembre 2001, si on laisse de côté l’ampleur de l’attaque. Au sein des Nations Unies, on ne considère pas que le gouvernement afghan^^^ ou « l’État afghan » soit « en faillite » ou incapable de se gérer. Au contraire. Le Secrétaire général décrit l’Afghanistan « simplement »

Rubin, Michael, « Who Is Responsible For The Taliban? », Middle East Keview of International Affairs, Volume 6, No. 1 - March 2002.

3'^' Ea situation en Afghanistan et ses conséquences pour la paix et la sécurité, Rapport du secrétaire général des Nations Unies, A/53/695 et S/1998/1109, 23 novembre 1998, pp. 1 et 2.

372 « Unban the Taliban.(Islamic group should be recognized as Afghanistan leaders)(Brief Article) » , The Economist (US), July 24, 1999.

373 A/53/L.66, Ea situation en Afghanistan et ses conséquences pour la paix et la sécurité internationales, 9 décembre 1998. Selon les Talibans, c’est déjà le cas, voy. Ea situation en Afghanistan et ses conséquences pour la paix et la sécurité, Eapport du secrétaire général des Nations Unies, A/53/695, op. cit, p. 9.

374 A/53/PV.84, 9 décembre 1998, pp. 17 à 20 (Intervenüon de l’Afghanistan — gouvernement reconnu) et pp. 20 à 25 (Intervention du Pakistan).

375 II est plus courant d’utiliser le terme « régime » plutôt que celui de « gouvernement » pour qualifier l’autorité afghane. L’utilisation de la seconde expression est pourtant plus neutre, la première étant en général toujours utilisée dans un sens négatif en particulier dans la propagande de guerre. Voy. MORELLI, Anne, Critique Historique, Bruxelles, Presses Universitaires de BmxeUes, 4^'"'= édition, 2005-2006.

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comme un pays déchiré par une guerre civile entre deux parties : les Talibans et les rebelles du commandant Massoud^^*. Les débats au sein du Conseil de sécurité concernent les soutiens des uns et des autres à l’une ou l’autre des deux factions et l’Afghanistan n’est pas présenté comme un État incapable de gérer son territoire. Personne ne propose d’ailleurs d’envoyer des troupes pour « gérer un État qui n’en serait pas capable » mais plutôt de forcer un dialogue national afin de minorer la part des Talibans dans la gestion de l’ÉtaÉ^^. En bref, une guerre civile qui nécessite la mise en place d’un processus de négociation entre les parties et non une intervention militaire^™

A cette époque, toute idée d’intervention extérieure est même condamnée par le Secrétaire général.. .et par les deux acteurs qui interviennent le plus dans les affaires de l’Afghanistan à la fin des années 90 : le Pakistanet les États-Unis. Selon les États-Unis, en 1998, les choses sont claires. L’Afghanistan n’est pas un Failed State :

« Comme il est indiqué très clairement dans le rapport du Secrétaire général sur l’Afghanistan (A/53/695) du 23 novembre 1998, le conflit afghan actuel n’est pas simplement interne. Il serait donc erroné de considérer l’Afghanistan comme un autre cas désespéré d’État ayant échoué \Failed State dans le texte anglais], notamment parce que son malheur découle en partie — et je cite le Secrétaire général — « de l’ingérence persistante d’éléments extérieurs dans les affaires de l’Afghanistan » (A/53/695, par.

69) » .

De son côté, la presse souligne surtout en parlant de l’Afghanistan que le terrorisme s’y développe avec le soutien tacite des Talibans^®'. En bref, avant 2001, l’Afghanistan n’est pas

Dî situation en Afghanistan et ses conséquences pour la paix et la sécurité, apport du secrétaire général des Nations Unies, A/53/695 et S/1998/1109, 23 novembre 1998, pp. 1 et 2.

S/PV.4039 (Resumption 1), 27 août 1999, p. 3; «Security Council Hears CaUs For End to Outside Interférence in Afghanistan, with Access for Humanitarian Aid», UN Press Release SC/6718, 22 août 1999, (intervention de la Malaisie), http://www.un.org/News/Press/docs/1999/19990827.sc6718.html (04/05/10).Voyez aussi le long débat à l’Assemblée générale au sujet des actions à prendre pour en finir avec la guerre civile afghane, A/53/PV.84, 9 décembre 1998.

378 U.

375 S/PV.3705, 1er octobre 1996, p. 33 ; Répertoire de la pratique du Conseil de sécurité, Répertoire 13, Supplément (1996 — 1999), Chapter VIII, p. 15,

www.un.org/Depts/dpa//repertoire/96-99/CHAPTER%208/Asia/96-99_8_Asia_23_Afghanistan.pdf, (06/04/09).

380 A/53/PV.84, 9 décembre 1998, p. 8 (Intervention du représentant des États-Unis).

381 « South Asia new center for terrorism », United Press International ,]uly 13, 2000.

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envisagé du point de vue de la fragilité de ses insütutions et la notion de Failed State n’est donc pas mobilisée.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire au vu des développements ultérieurs, la notion de

Failed State ne sera pas non plus utilisée pour justifier l’intervention d’octobre 2001 en

Afghanistan. Au moment de l’intervention, le gouvernement américain insiste au contraire sur le lien entre le gouvernement effectif de l’Afghanistan (les Talibans) et Al-Qaida. Les Talibans sont tenus pour responsable de l’attaque du 11/09. Il n’y pas d’idée d’incapacité ou de manque de contrôle des Talibans sur les terroristes présents sur son territoire :

« Depuis le 11 septembre, mon gouvernement a obtenu des informations claires et irréfutables selon lesquelles l’organisation Al-Qaida, qui reçoit l’appui du régime des Taliban en Afghanistan, avait joué un rôle central dans les attaques. Les attaques perpétrées le 11 septembre 2001 et la menace que l’organisation 7\1-Qaida fait actuellement peser sur les États-Unis et leurs ressortissants découlent de la décision du régime des Taliban de permettre que les parties de l’Afghanistan placées sous son contrôle servent de base d’opérations. Malgré tous les efforts déployés par les États-Unis et la communauté internationale, le régime des Talibans a refusé de changer de politique .

Les États-Unis ne pointent donc pas l’absence de contrôle comme facteur explicatif de l’attaque terroriste mais insistent au contraire sur le fait que les Talibans contrôlaient le pays et dans une certaine mesure le groupe Al-Qaida, lui-même^®^.

Lettre datée du 7 octobre 2001, adressée au Président du Conseil de sécurité par le Pjeprésentant permanent des Etats- Unis d’Amérique auprès de l’Organisation des Nations Unies, S/2001/946, 7 octobre 2001 (nous soulignons).

Cette position est logique au regard des règles du droit international selon lesquelles, malgré de nombreux débats, le droit de légitime défense n’existe qu’envers un État et ne s’ouvre que dans la mesure où cet État a commis l’attaque à l’aide de ses propres forces armées ou l’a fait commettre par un groupe armé sous son contrôle direct. Le simple fait de ne pas avoir pris toutes les mesures nécessaires pour empêcher un groupe armé indépendant d’utiliser son territoire comme base pour une action militaire ne constitue pas une agression de la part de l’État fautif et n’ouvre donc pas le droit à la légitime défense de la part de l’État attaqué.Voy. CORTEN, Olivier, Ue droit contre la guerre. E’interdiction du recours à la force en droit international contemporain, Paris, Pedone, 2008, p. 221. Il semble donc beaucoup plus sûr de justifier une attaque en légitime défense en assurant la communauté internationale que le gouvernement dont le territoire est visé a un lien direct avec les attaques qui servent de base à la justification.

(16)

Une des seules utilisations de la notion que nous ayons trouvée à cette époque provient de la Malaisie, qui ne s’en sert pas pour justifier l’intervention mais pour souligner que la force armée n’est pas le meilleur moyen de traiter le problème afghan ;

« Bien que nous comprenions la colère profonde et le désir naturel de châtier les responsables de ces actes, nous ne pensons pas que le recours à la force militaire soit un moyen judicieux ni le meilleur moyen d’éliminer la menace terroriste. Certes, le recours à la force militaire est tout à fait légitime lorsqu’il entre dans le cadre de la légitime défense, mais ce n’est pas la seule option, ni la plus efficace ou la plus judicieuse politiquement.

[...] Après 20 ans de guerre civile, l’Afghanistan est un État pratiquement en déroute

\¥ailed State dans le texte anglais]. [...] Nous appelons donc à la cessation des

bombardements pour épargner au peuple afghan qui a tant souffert d’autres épreuves et d’autres douleurs et pour permettre à tous de rentrer dans leurs villages et leurs foyers pour se préparer à l’hiver qui approche et au Ramadan .

A part cette voix légèrement discordante, on constate que la notion n’est donc pas utilisée avant l’intervention militaire ni pendant l’intervention militaire.

Utilisation de la notion de Failed State pour justifler la présence de troupes étrangères

En réalité, la notion de Failed State ne sera utilisée que postérieurement à l’intervention d’octobre 2001 pour présenter comme légitime la présence des troupes étrangères en Afghanistan. En effet, au lendemain de l’intervention armée américaine, et alors que la présence des troupes américaines et de l’OTAN se poursuit, l’Afghanistan va se voir qualifié de Failed State à 108 reprises dans notre matériau. Dans l’immense majorité des cas, la notion de Failed State est utilisée dans le raisonnement suivant :

« L’Afghanistan était un Failed State avant le 11/09. Par Failed State ont entend surtout une incapacité à gérer son territoire qui a permis le développement du terrorisme et les attentats du 11/09. Si l’intervention en cours en Afghanistan cesse ou est mal menée, l’Afghanistan redeviendra un Failed State. Le terrorisme va à nouveau s’y développer et pourra frapper à n’importe quel endroit du monde ».

384 S/PV.4414 (Resumption 1), 13 November 2001, p. 23. L’Irlande tiendra un discours moins clair mais similaire, S/PV.4414, 13 novembre 2001, p. 16.

(17)

Ce message va être répété à l’envi par la presse, les décideurs politiques et les think tankl^^. Il consdtue une modificadon fondamentale du message pré-11/09. On ne présente plus l’attaque comme étant due au régime Taliban mais à son incapacité à gérer le territoire. Le Failed State est donc une menace. Mais surtout une menace globale qui peut toucher tout le monde. Américains, bien sûr. Européens certainement mais aussi les ennemis des États-Unis, par exemple les

Iraniens^*^.

La nodon de Failed State va donc servir à légidmer la présence étrangère mais aussi à l’encourager.

La nodon va en effet servir à procéder au recrutement d’autres États pour soutenir l’effort de guerre de l’OTAN. Les premiers à udüser cette technique sont les entrepreneurs de la guerre en Afghanistan : les États-Unis. Le concept de Failed State ne leur a pas servi à jusdfier l’intervendon, mais il leur servira dans la campagne de recrutement qui vise à intégrer un maximum d’États à

A/56/PV.89, 20 décembre 2001, p. 6; «International Community Must Maintain Commitment To Afghanistan, Say Speakers In General Assembly », UN Press Release GA/10002, 20 December 2001, http://www.un.Org/News/Press/docs/2001/GA10002.doc.htm (06/04/09) ; «Rome, Italy, 12July 2006 - Secretary-General's press encounter foUowing working luncheon with Italian Prime Minister, Romano Prodi », http://www.un.org/apps/sg/offthecuff.asp?nid=903 ; De Rituerto, Ricardo M., «La OTAN busca en Riga una estrategia eficaz para Afganistân », Fl Pais, 28 nov. 2006 ; DE RITUERTO, Ricardo M.,

« Séria un error convertir la OTAN en un gendarme global », El Pais, 24 nov. 2006 ; « Securing the peace;

Afghanistan.(More security is needed for Afghanistan - beyondKabul)(Brief Article) », The Economist (US), September 14, 2002; «International Terrorism: Dimensions and Response [Transcript; Fédéral News Service, Inc.] » - Speaker : John Reid, Secretary of State For Defense, United Kingdom, April 5, 2006, http://www.cfr.org/ (18/08/09); ABBOTT, Kimberly, «Afghanistan: The Need for International Résolve», 06 february 2008, http://www.crisisgroup.org (19/08/09) ; INTERNATIONAL CRISIS GROUP,

«Rebuilding The Afghan State: The European Union’s Rôle» Asia Report n°107, 30 November 2005, http://www.crisisgroup.org (19/08/09) ; INTERNATIONAL CRISIS GROUP, «Afghanistan: The Need For International Résolve», Asia Report n° 145, 6 February 2008, http://www.crisisgroup.org (19/08/09) ;

« Afghanistan And Central Asia: Priorities For Reconstruction And Development », ICG Asia report n°

26, 27 November 2001, http://www.crisisgroup.org (19/08/09); «Afghanistan and Central Asia:

Priorities for Reconstruction and Development», OSH/BRUSSELS, November 27, 2001, http://www.crisisgroup.org (19/08/09); «The Jalalabad Challenge», The Washington Post , January 9, 2002; HOGE, Warren, «A Nation Challenged: Afghan Peacekeeping; Britain to Send Up to 1,500 for Security Force», N.Y.T, December 18, 2001 ; Cheney, Richard, «Town FlaU in Berrien Springs, Michigan», October 15, 2004, http://www.cfr.org/ (18/08/09); BeerS, Rand, « Beers: Kerry Would Restore Alliances, Stress Diplomacy if Elected President», August 5, 2004, http://www.cfr.org/

(18/08/09) ; Evans, Gareth, « World Must Flelp Afghanistan through Its Risky Pause », Financial Times, 29 January 2006, http://www.crisisgroup.org (19/08/09).

386 «The test in Afghanistan; The future of NATO.(North Atlantic Treaty Organization) », The Economist (US), November 25, 2006.

387 Certains responsables iraniens auraient déclaré vouloir combattre au côté des États-Unis en Afghanistan pour empêcher qu’U ne devienne un Failed State. Voy. les déclarations de MM. Rafsanjani et Khatami in BEEHNER, Lionel, « The Fight Over Irak», September 5, 2006, http://www.cfr.org/

(18/08/09). En 2000, C. Rice, alors National Security Adviser, révèle son ignorance de la question afghane en soutenant que les Talibans et les Iraniens travaillent main dans la main alors qu’ils étaient quasiment en guerre depuis 1998 et l’attaque du consulat iranien en Afghanistan. Voy. à ce sujet SiFTON, John, « Beyond the Khyber Pass », N.Y.T, November 18, 2000.

(18)

l’effort de guerre afin de rassembler un maximum de troupes. Le message, simple, est celui exposé ci-dessus. Puisque chacun est une victime potentielle de l’Afghanistan, chacun doit mettre la main à la pâte pour empêcher qu’il ne redevienne un nid à terrorisme. Et le meilleur moyen d’y arriver est d’envoyer des troupes.

Condoleezza Rice exhorte ainsi les membres de l’OTAN à envoyer des troupes et souligne que, au cas où ils refuseraient de le faire, ils s’exposeraient aux dangers inhérents à l’existence d’un

FailedState^^. Dick Cheney va dans le même sens^^^. Gordon Brown reprend le même discours et

souligne que tous les États doivent s’investir pour que la charge soit équitablement répartie entre les membres de la communauté internationale qui sont tous menacés en cas d’échec^^*’.

Le secrétaire général de l’OTAN le souligne aussi :

« Lin échec [en Afghanistan] nous exposerait de nouveau à toutes les menaces qui, nous le savons aujourd’hui, peuvent surgir d’un État en faillite. : terrorisme, armes de destruction massive, drogues, crime international. Tout cela arrivera au final dans nos pays et dans nos villes. Pour réussir, nous avons besoin d’augmenter notre présence au- delà de Kaboul et de plus de troupes sur le terrain

En réalité, l’OTAN trouve dans la lutte contre les Failed States, en Afghanistan mais aussi ailleurs, une nouvelle raison d’être. Voici un extrait d’une interview que Jaap De Hoop Scheffer, Secrétaire général de l’organisation, accordait à Fl Pals en novembre 2006 :

« L’OTAN sera appelée par l’ONU à faire de plus en plus de choses. 11 n’existe pas d’organisation internationale capable de faire ce que l’OTAN fait en Afghanistan [...]. Ce sont les valeurs fondatrices que nous défendons aujourd’hui en Afghanistan. L’OTAN ne

388 « Los miembros de la OTAN no ofrecen mâs tropas para reforzar la misiôn de Afganistân », El Pals, 13 sept. 2006.

389 « A U.S. Diplomat », The Washington Post, March 19, 2008.

390 « Condoleezza Rice viaja a Afganistân por sorpresa para reunirse con Hamid Karzai », ElMundo, 7 févr.

2008.

391 PradoS, Luis, « Robertson: "Para vencer al terrorismo hay que ganar antes en Afganistân" », El Pals, 22 nov. 2003. L’exacte même logique sera reprise par le SG suivant (ALTARES, GuiUermo, « Entrevista : Jaap De Hoop Scheffer - Afganistân es la misiôn mâs compleja de la historia de la Alianza », El Pais, 11 juillet 2006). Le discours de l’OTAN se centrera aussi autour de cette notion (SCOTT TYSON, Ann ,« NATO's Not Winning in Afghartistan, Report Says », The Washington Por/, January 31, 2008).

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change pas mais bien les menaces, qui sont globales : terrorisme, prolifération, Failed

States... Le monde a changé et l’OTAN doit s’adapter à ces changements

La presse reprend le même argumentaire pour obtenir des troupes^^^ ainsi que certains think tanks comme le International Crisis Group qui, devant la chambre des représentants des Pays-Bas, plaide pour la même solution :

« Si nous relâchons nos efforts en Afghanistan, nous obdendrons, encore une fois, un

Failed State., qui non seulement apportera de l’instabilité à ses voisins — dont bon nombre

pourraient être menacés de manière significaüve par un Afghanistan dysfonctionnel - mais qui exportera aussi la terreur et une quantité toujours plus grande de drogue vers l’occident. Il condamnera aussi le peuple afghan à de nombreuses autres années de conflit. Si la communauté internationale doit réussir en Afghanistan, il faudra que des pays tels que les Pays-Bas, le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie avec leurs troupes hautement compétentes, assistent les Afghans dans la reconstruction de leur pays

Mais au-delà des acteurs qui utilisent la notion pour demander plus de troupes, la notion est utUisée par tous pour maintenir l’Afghanistan au sommet de l’agenda international. Ainsi la Malaisie, qui s’opposait en partie à l’intervention souligne après coup qu’il faut rester pour reconstruire^^^ ; le N.Y.T. utilise la peur du Failed State pour inviter le congrès à débloquer de nouveaux budgets pour l’Afghanistan ; le Japon, traditionnellement très impliqué dans la gestion de la question afghane utilise la peur du Failed State pour récolter des fonds de la part de donateurs internationaux^^^. La presse suit le mouvement^^^. Le Secrétaire général des Nations

352 De RITUERTO, Ricardo M., « La OTAN busca en Riga una estrategia eficaz para Afganistân », Fl Pals, 28 nov. 2006 ; DE RitUERTO, Ricardo M., « Sen'a un error convertir la OTAN en un gendarme global », El Pals, 24 nov. 2006 ; DAALDER, Ivo, GOLDGEIER, James, « Retos globales de la OTAN », El Pals, 27 nov. 2006.

353 CUADRADO BAUSELA, Jésus, « Tribuna: Jésus Cuadrado Bausela », El Pals, 24 oct. 2005.

354 GRONO, Nick, « NATO Deployment to the South of Afghanistan », Opening statement to the Standing Committees of Foreign Affairs and Defence, House of Représentatives of the Dutch Parliament, 30 January 2006, http://www.crisisgroup.org (19/08/09).

355 A/56/PV.89, 20 décembre 2001, p. 6 ; «International Community Must Maintain Commitment to Afghanistan, Say Speakers In General Assembly », UN Press Release, GA/10002, 20 décembre 2001, http://www.un.org/News/Press/docs/2001/GAI0002.doc.htm (04/05/10).

356 S/PV.5570, 22 novembre 2006, p. 4 ; A/59/PV.69, 8 décembre 2004, p. 13 (Intervention du Japon).

352 « Reluctant donors; Afghanistan.(The ?15 billion it could take to rebuild Afghanistan may prove difficult to coUect)(Brief Article)», The Economist (US), January 19, 2002; BldEN, Joseph R., « Don't Forget Afghanistan », N.Y.T., October 1, 2003

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Unies l’utilise pour attirer l’attention des membres des Nations Unies et les amener à coopérer^’*.

En réalité, les Afghans eux-mêmes vont user de la noüon. L’ancien ministre des finances du gouvernement Karzai' demandera des fonds de manière urgente... sous peine de redevenir un

Failed , comme l’avaient déjà réclamé d’autres leaders afghans auparavant'*^®.

Tout le monde utilise donc la « menace Failed State » pour mobiliser des troupes et des capitaux...

mais dans quel objecüf ? De ce côté les choses sont très floues. Il ne se dégage pas de plan clair sur la manière dont il convient de réorganiser l’État afghan pour empêcher qu’U ne redevienne un

Failed State. Selon les uns, la lutte contre la drogue doit être la priorité . Après que les Nations

Unies aient démontré l’augmentation impressionnante de la production d’opium en Afghanistan'*®', des voix s’élevèrent en effet pour dire que si la lutte contre la drogue ne devenait pas une priorité, l’Afghanistan redeviendrait un Failed State^^^. Le Japon surenchérit : « Soit nous détruisons le pavot, soit c’est lui qui nous détruit »'*°^. Pour d’autres, la priorité est le statut des femmes qui est l’élement le plus important pour empêcher le retour d’un Failed State^"'. Pour d’autres encore, la priorité est de rétablir la sécurité humaine'*®^. Pour d’autres, la priorité est d’intégrer le Pakistan dans le processus'*®", etc__

398 « Activities Of Secretary-General In China, 13-16 October », UN Press Release, SG/T/2345, 16/10/2002, http://www.un.org/News/Press/docs/2002/sgt2345.doc.htm

399 « Nation-Buüding on the Cheap », The Washington Post, May 28, 2006.

“too Kessler, Glenn, « Afghans Ask for Economie Aid to Prevent Domination by Drug Trade », The Washington Post, Aptil 1, 2004.

'^*31 Consolidated First biennial report of the Executive Director on the implémentation of the outcome of the twentieth spécial session of the General Assembly, devoted to countering the world drug problem together, E/CN.7/2001/16, 4 oct. 2001 (publication), p. 26; First biennial report of the Executive Director on the implémentation of the outcome of the twentieth spécial session of the General Assembly, devoted to countering the world drug problem together, E/CN.7/2001/2, 22 décembre 2000, p. 33.

■>02 Constable, Pamela, « Afghan Poppies Sprout Again; Production Nears Record Levels, Worrying Anti-Drug Officiais, The Washington Post, November 10, 2003 ; KRISTOF, Nicholas D., « A Scary Afghan Road », N.Y.T, November 15, 2003 ; « Opium 'threatens' Afghanistan's future », United Press International, October 30, 2003 ; SCHNEIDER, Mark L., «Testimony to the U.S. House Foreign Affairs Committee on

“Counternarcotics and Police Training” in Afghanistan», 04/10/2007, http://www.crisisgroup.org (19/08/09).

'*03 Picard, Maurin, « Afghanistan : la lutte antidrogue en échec », Te Figaro, 1 février 2008.

« NGO Conférence Focuses On Education For Peace, Issues Conceming Oppression, Empowerment » (Intervention des États-Unis), UN Press Release, NGO/520, PI/1502, 9 sept. 2003, http://www.un.org/News/Press/docs/2003/ngo520.doc.htm (06/04/09).

“*03 Afghanistan's progress is notable but perilously fragile, UN report warns, UN News Center, 21 February 2005, http://www.un.org/apps/news/story.asp?NewsID=13406&Cr=Afghanistan&Crl

‘*06 Baker, Peter, « In Afghanistan, for Better or for Worse », The Washington Post, February 11, 2008.

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Conclusion

Dans le cas de l’Afghanistan, la notion de Failed State est utilisée au sujet d’une intervention militaire : l’intervention des États-Unis et de leurs alliés sur le territoire afghan depuis le mois de décembre 2001.

On retrouve, à l’occasion de ce précédent, une confirmation claire de notre hypothèse de travail.

La notion de Failed State est bien utilisée par les États-Unis et ceux qui soutiennent leur action pour répandre les représentations attendues :

- les causes de la faillite sont présentées comme internes à l’Afghanistan. Personne ne mentionne que l’histoire est riche en interventions internationales en tous genres ou que le gouvernement taliban maîtrisait 90 % du territoire avant le conflit. Lorsque la notion de

Failed State est utilisée, on a dès lors l’impression que les causes de la faillite de

l’Afghanistan sont uniquement d’origine interne.

- la société du Failed State est présentée comme apolitisée. et par voie de conséquence les causes de la faillite également. C’est prétendument l’incapacité du gouvernement afghan qui a amené à la situation actuelle. Il ne s’agit donc pas d’un problème politique ou d’une opposition de fond entre différents acteurs mais d’une incapacité à établir la sécurité. Ce qui est paradoxal parce que l’intervention est présentée au départ comme une lutte contre un ennemi sur le plan politique (les Talibans).

- la présence étrangère est présentée comme une nécessité du point de vue de la sécurité internationale (lutte contre le terrorisme et le fléau de la drogue).

- l’intervention est présentée comme un devoit des États civilisés, qui agissent pour le bien commun (protection contre le terrorisme).

Toutes ces représentations serviront à présenter comme légitime l’occupation du territoire afghan par les forces de l’OTAN. Concrètement, la notion va être aussi utilisée pour tenter de constituer une communauté d’intérêts autour du cas afghan afin de lever, dans la communauté internationale, des troupes et des fonds. Cette utilisation était inattendue mais pas imprévisible.

La notion est ici utilisée au final pour justifier que la présence étrangère est nécessaire (ce qui était

pressenti) et que des mesures concrètes doivent être prises (l’envoi de troupes et de fonds). Il

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s’agit d’une conséquence du fait que l’intervendon dans les Failed States est considérée comme légitime.

Plus étonnant, la notion de Failed State est utilisée par l’Etat failli lui-même, qui se sert de la peur que suscite sa faillite dans la communauté internationale pour lever les fonds nécessaires à sa reconstruction. L’État failli récupère donc le discours dominant à son propre avantage.

Toutefois, on constate qu’il n’existe pas réellement de mécanisme de résistance. Presque tous les acteurs représentés dans notre matériau (États, Organisations internationales, think tanks, etc.) acceptent le fait que la présence étrangère en Afghanistan est nécessaire parce qu’elle empêche que l’Afghanistan ne redevienne un Failed State et un foyer pour le terrorisme international. Le fait que l’Afghanistan était loin de connaître un vide de pouvoir au moment des attentats du 11 septembre n’est relevé par personne. Les représentations liées à la notion de Failed State se sont imposées.

Pour être tout à fait exhaustif, relevons que 2 documents sur les 113 qui concernaient l’Afghanistan dans notre matériau peuvent être considérés comme des voix discordantes, et jouent un rôle de résistance. Le premier document est produit par un chercheur de Harvard qui conteste qu’il faüle rester en Afghanistan pour le reconstruire. Le titre de son article est parlant :

« Break Up Afghanistan ? Why Not ? Pour lui, et contrairement au discours majoritaire, l’intervention n’est pas nécessaire. La seconde voix discordante est celle de l’I.E.S. Le think tank européen est le seul à rappeler que, avant 2001, l’Afghanistan n’était pas un Failed State :

« L’Afghanistan n’était pas vraiment un Failed State lorsqu’il devint un problème sérieux en tant que refuge pour le terrorisme transnational. A l’époque, l’issue de la guerre civüe semblait largement prévisible, et les Talibans contrôlaient plus de 90% du territoire national, ce qui est plus que beaucoup de gouvernements reconnus dans le monde

Pour le reste, les documents partagent le point de vue dominant. Ce très large consensus autour de la manière dont il convient de donner sens au précédent afghan explique aussi probablement pourquoi l’Afghanistan va être utilisé par la suite comme l’exemple paradigmatique de la faillite de l’État. Le message est alors le suivant : la faiblesse du gouvernement afghan explique le

“^07 KiNZER, Stephen, « Break Up Afghanistan? Why Not? », N.Y.T., December 1, 2001.

408 Muller, Harald, « Terrorism, Prolifération ; a European threat assessment », Chaillot Pt^ers, n°58, March 2003.

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développement du terrorisme et notamment des organisations terroristes qui ont perpétré les attentats du 11 septembre. La faiblesse d’un autre gouvernement aura donc les mêmes conséquences.

En voici un exemple classique :

« Le premier Ministre Britannique a rappelé que ne pas s’occuper de la pauvreté en Afrique augmente le danger du terrorisme anti-occidental. Les plaies de l’Afrique rappellent celles de l’Afghanistan il y a dix ans, lorsque l’Ouest a peu fait pour empêcher qu’il ne devienne un Failed State vivant de la drogue et du terrorisme... Au final, l’impact a été perçu jusque dans les rues d’Amérique

Ou encore au sujet de la Somalie :

« Depuis la bataille de Mogadiscio en mars 1993 {Black Hawk Dowri), lorsque les milices de Mohamed Farah Ai’did tuèrent 18 américains et remorquèrent quelques uns de leurs corps, personne n’est revenu à Mogadiscio à part quelques ONG. Quinze ans de lutte [...] ont généré une absence d’ordre, d’un ordre quelconque. L’arrivée soudaine d’islamistes radicaux dans un Etat en faillite comme la Somalie fut un rappel que l’Afghanistan des talibans pouvait se reproduire

L’Afghanistan sera aussi utilisé comme contre-exemple, notamment pour intervenir davantage au Pakistan'”' ou favoriser un ordre mondial basé sur la démocratie'”^.

Sur un plan plus théorique, il est clair que le succès du système de sens Failed State dans le cas de l’Afghanistan ne peut sans -doute pas être isolé du succès du discours sur la lutte contre le terrorisme'”^. Son étude prouve cependant qu’un système de sens peut parfois exercer cette influence massive présentée dans notre introduction générale. La notion de Failed State a en effet permis une totale réécriture de l’histoire contemporaine de l’Afghanistan au lendemain du 11

'*05 Wright, Robin, «Don't Just Fund the War, Shell Out for Peace », The Washington Post, March 10, 2002.

LOBO, Ramôn, « El fracaso de la experiencia afgana en Âfrica », El Pats, 29 déc. 2006.

« A Conversation with Senator Joseph R. Biden Jr. [Rush Transcript; Fédéral News Service] », February 25, 2008, http://www.cfr.org/ (18/08/09).

« Remarks by Former NATO Secretary General Lord Robertson (Former Secretary General, NATO) », February 25, 2009, http://www.cfr.org/ (18/08/09).

Jackson, Richard, Writingthe War on Terrorism, op. dt.

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septembre'*'"’. Le système de sens a foncdonné et focalisé l’attenüon des membres de la communauté internaüonale uniquement sur certains facteurs au détriment d’autres, ce qui est la foncüon principale d’un système de sens""^. On constate un choc puissant dans les représentadons (les attentats du 11 septembre 2001). Ce choc ouvre une brèche dans laquelle s’engouffrent de nouvelles représentadons, qui modifient totalement la manière de penser rAfghanistan""^. Tous ceux qui utilisent la nodon de Failed State vont en effet penser l’Afghanistan comme un territoire dans lequel la violence s’explique par l’absence d’État et plus par des modvations poliriques"*'^. Presque tous les documents contenus dans notre matériau reprennent donc l’interprétation particulière des faits faite par les États-Unis et la manière dont ils ont donné sens - ou plutôt dont ils n’ont pas donné sens - à la violence qui les a frappés au lendemain du 11 septembre. Le mécanisme d’apolitisation a fonctionné à plein et donne raison à Duffield qui, comme nous l’avons déjà souligné, déclarait que :

«Leurs guerres [...] sont internes, illégitimes, basées sur l’identitaire, entraînent des

destructions généralisées, des sévices envers les civils, une régression sociale et reposent sur un violence privée,... Par opposition, nos guerres, sont interétatiques, légitimes, motivées politiquement, mesurées, respectent les civils, amènent au développement de la société et reposent sur des forces qui doivent rendre des comptes

Presque tous les documents de notre matériau donnent aussi raison à la littérature secondaire qui soulignait que la notion de Failed State expurgerait l’histoire des États faillis de toute référence au rôle déstabilisateur qu’auraient pu jouer les acteurs extérieurs.

Pour la notion de Failed State telle qu’elle a été pensée par ses créateurs, l’Afghanistan restera donc l’histoire d’un succès. Il s’agira toutefois d’un succès essentiellement pour le modèle tel qu’il est présenté dans le schéma actanciel de Francis Fukuyama et Condoleezza Rice. Pour eux, à la

Sur la possiblité pour un système de sens de réécrire l’Histoire, voy. PATTERSON, MoUy, MONROE, Kristen Renwick, op. cit, p. 322.

WENDT, Alexander, « Anarchy is what States make of it :.. ; », op. cit.

Sur ces moments de fragilité des système de sens à la suite de chocs voy. JACKSON, Richard, Writing tbe War on Terrorism, op. cit, p. 61.

Pour un constat similaire et un plaidoyer en faveur d’une prise en compte de la volonté politique des Afghans, voy. TADJBAKHSH, Shahrbanou, « La fragilité des Etats vue sous l’angle de la sécurité humaine », in CHÂTAIGNER, Jean-Marc, MAGRO, Hervé, Ftats et sociétés fragiles. Entre conflits, reconstruction et développement, Paris, Karthala, 2007, pp. 509 à 539 ; TADJBAKHSH, Shahrbanou, SCHOISWOHL, Michael,

« Playing with Pire? The International Community's Democratization Experiment in Afghanistan », International Peacekeeping, Vol. 15, No.2, April 2008, pp. 252—267. Selon lui, les Afghans ne sont pas des récpidiendaires de la démocratie mais des individus capables de la construire.

'•'8 Duffield, Mark, « Social Reconstruction... », op. cit., p. 293.

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différence de Cooper ou de Helman et Ratner, ce sont les États-Unis qui peuvent légitimement intervenir dans les Failed State . Pour eux, les États-Unis peuvent légitimement y mettre en place un processus de Démocratie State Building^’^, processus en cours depuis bientôt 10 ans.

2. - Utilisation de la notion de Failed State dans le cas d’Haïti

utilisation de la notion de Failed State dans le cas d'Hafti

Dans notre matériau, la notion de Failed State est utilisée à 45 reprises en corrélation avec Haiti selon la répartition chronologique ci-dessus. On remarque que l’utilisation est centrée sur les années 2004 à 2007. Cette période est marquée par des contestations envers la personne du Président Aristide, contestations qui vont finalement amener à sa destitution. Nous commencerons par rappeler brièvement les faits qui se sont déroulés à Haiti durant la période où la notion de Failed State est utilisée.

Jean-Bertrand Aristide est un homme fortement critiqué depuis les élections de 2000, considérées comme frauduleuses à divers degrés par les observateurs internationaux'’^*’. A partir de 2003, les protestations vont devenir plus dures. La presse rapporte des manifestations étudiantes en

‘*'5 Pour un résumé des positions de Condoleezza Rice, Francis Fukuyama et Helman & Ratner,Voy. supra.

Première Partie, introduction du point III.

“*20 HUMAN RigHTS WATCH, «Haïti Human Rights Developments », World Keport 2001, http://www.hrw.org/wr2kl/americas/haiti.html (30/04/10). L’O.I.F. parle d’un semtin globalement correct OBSERVATOIRE DE LA DÉLÉGATION À LA PAIX, À LA DÉMOCRATIE ET AUX DROITS DE L’Homme de l’Organisation internationale de la francophonie, «Rapport de la mission d’observation des élections législatives, sénatoriales, municipales et locales », 21 mai 2000, democratie.francophonie.org/IMG/pdf/Haiti-3.pdf (30/04/10). Mais c’est surtout la manière dont ont été comptabilisés les votes après les élections qui pose problème, davantage que les élections elles-mêmes.

(26)

décembre 2003"'^' ainsi qu’une autre manifestadon en janvier 2004 qui aurait rassemblé « des dizaines de milliers de personnes » à Port-au-Prince pour s’opposer au président Aristide'*^^. Dès le 31 janvier, les Etats-Unis réduisent leur présence diplomadque et invitent les citoyens américains à quitter le pays'^^^. Le 19 février, le gouvernement Arisdde demande à la communauté internadonale de « s’impliquer » dans la crise hai'denne. Le lendemain, Winter Etienne, un des principaux leaders de l’opposition déclare s’opposer à tout envoi de troupes sur le territoire haïtien et déclare que ce conflit se réglera uniquement par le départ du Président Aristide"'^''. Le 27 février 2004, Dominique de Villepin, ministre des affaires étrangères français, demande à Jean- Bertrand Aristide de démissionner au vu des évènements qui secouent son pays. Il essuie un refus"*^^. Le lendemain, Jean-Bertrand Aristide quitte le pays et les forces d’opposition prennent la capitale. Comment s’est passé exactement le départ de Jean-Bertrand Aristide? La question est controversée. Le Président déclare que des mannes américains l’ont forcé à signer sa démission et l’ont « enlevé » à bord d’un avion, direction les Etats-Unis puis la République centrafricaine. Les Etats-Unis disent que le Président n’a, à aucun moment, été forcé de faire quoi que ce soit'^^*’. Le journal Lx Monde confie son malaise. Tous les médias étaient bien invités à couvrir la

« démission » du président Aristide mais n’eurent jamais directement accès à la scène. Seule image disponible : un grand avion blanc quittant le territoire présenté comme étant celui du Président'*^^

Si les détails de la démission d’Aristide ne sont pas établis, il est en tout cas possible d’affirmer que cette démission est une conséquence directe des pressions exercées par Paris et Washington"*^®, comme s’en félicite d’ailleurs Dominique de VUlepin"*^^. A la suite de ce « départ », les troupes de l’opposition acceptent de déposer les armes"*^”. De son côté Jean-Bertrand Aristide, exilé en République centrafricaine, ne s’avoue pas vaincu, continue à revendiquer être le seul

«World Briefing - The Americas: Haiti: Antigovernment Protests Continue», N.Y.T, December 4, 2003.

‘*22 « Thousands March in Haiti », AT.Y.T, January 12, 2004.

‘*23 «World Briefing | Americas: Haiti: U.S. Urges Americans To Consider Leaving», N.Y.T, January 31, 2004.

« La oposiciôn de Haiti rechaza la intervenciôn de tropas extranjeras », El Pats, 19 février 2004.

‘*25 « Francia pide la salida del présidente », El Pats, 28 février 2004.

‘*25 « Aristide asegura haber sido victima de "un golpe de Estado" con la participaciôn de EE UU El depuesto présidente se ha refugiado en la Repûblica Centroafricana », El Pats, 02 mars 2004.

‘*22 « Le triangle Washington-Ottawa-Paris expulse ‘Titid’ », Ee Monde, 2 mars 2004. Voy. pour une analyse détaillée de la couverture médiatique de ces évènements OLLIVER, Bruno, « Les médias en difficulté dans la crise en Haïti, la revanche du téléphone portable au pays de l’oralité », Annuaire français de relations internationales, vol.VI, 2005, pp. 976 à 990.

428 TOWNSEND, Rosa, « El embajador de EE UU organizô la salida de Aristide y PoweU gestionô su exUio El présidente depuesto asegura que ha sido victima de un "golpe de Estado" », El Pats, 02 mars 2004.

‘*25 Prjeto, Joaquin, « Un plan disenado en Paris y aceptado en Washington », El Pais, 02 mars 2004.

‘*30 AZNÂREZ, J. J. « Las milicias detienen el avance sobre Puerto Principe y prometen deponer las armas », El Pais, 01 mars 2004.

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