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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Merinfeld, E. (1995). Tiers pesants et tiers légers: une nouvelle approche de la famille et de l'intervention thérapeutique (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des Sciences psychologiques et de l'éducation, Bruxelles.

Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/212504/1/c77a0b41-bd2a-4f2f-99e0-6096a9eafff2.txt

(English version below)

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Faculté des Sciences Psychologiques et de l'Education

TIERS PESANTS ET TIERS LEGERS

UNE NOUVELLE APPROCHE DE LA FAMILLE ET DE L'INTERVENTION THERAPEUTIQUE

Edith Merinfeld-Goldbeter

GS2.G0E

Dissertation réalisée sous la direction de Monsieur le Professeur Alex Lefèbvre

et présentée pour l'obtention du grade scientifique de Docteur en Sciences Psychologiques

Octobre 1995

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Avant tout, je voudrais remercier le Professeur Alex Lefêbvre pour la patience avec laquelle il a supervisé la rédaction de cette thèse. Ses suggestions, dénotant une approche rigoureuse et réfléchie, m'ont grandement permis d'enrichir le travail présenté ici. Je tiens à dire ici qu'il a beaucoup contribué à ce que la clinicienne "plus artistique" que je suis intègre les contraintes nécessaires à une démarche scientifique. La relation de collaboration amicale qu'il a très tôt instaurée m'a aidée à mener à bien ce travail, et je tiens à lui exprimer toute ma reconnaissance.

J'éprouve une gratitude déjà ancienne envers Mony Elkaïm qui, avant que nous collaborions dans de nombreux projets de recherche, de formation et de groupements de thérapeutes familiaux, m'a formée à la thérapie systémique. Depuis, son contact régulier demeure pour moi, au-delà de l'amitié, une incitation permanente au questionnement et une stimulation à pousser mes réflexions théoriques et cliniques au-delà de mes limites du moment. Il a, en particulier joue; ce rôle au cours des quinze dernières années dans l'élaboration du modèle du tiers pesant, suscitant par ses remarques et ses questions de nouvelles voies pour l'approfondissement de mes réflexions. Je ne pourrais assez dire la chance que j'ai eue de pouvoir être formée par ce thérapeute hors pair, et de travailler en étroite collaboration avec lui.

Dans le long processus d'élaboration de cette thèse, j'ai bénéficié de rencontres multiples avec d'autres professionnels qui m'ont tous enrichie et formée à la réflexion et à la pratique clinique qui ont servi de base à l'élaboration du modèle du tiers pesant. Je me bornerai à citer ici les rencontres les plus marquantes.

En premier lieu, j'éprouve une profonde et affectueuse reconnaissemce envers le Professeur Simone Duret-Cosyns: comme une bonne fée, elle s'est penchée sur mon berceau de psychologue. En effet, j'ai commencé à travailler, d'abord bénévolement, dans son service de Médecine Psychosomatique à l'Hôpital Saint Pierre, dès la fin de mes études, en 1971. J'y ai appris pratiquement mon métier, et toujours elle a encouragé mes enthousiasmes pour les nouvelles approches auxquelles je me formais. Lorsqu'après sept ans de cheminement dans des directions diverses, je m'engageai de façon plus marquée dans une démarche systémique, elle soutint l'introduction de cette approche dans un service traditioimellement à orientation plus analytique ou, à tout le moins, centré sur la thérapie individuelle. Elle me permit d'installer un lieu pour recevoir des familles, et d'animer des formations à la thérapie systémique. Qu'elle soit remerciée ici pour son ouverture intellectuelle, le soutien constant qu'elle m'a apporté, et sa patience devzmt certains de mes errements!

Ce soutien à continué à m'être offert par le Professeur Nicole Dopchie au sein du

Service Médico-psychologique de l'Hôpital Saint Pierre, et ensuite par le Professeur

Julien Mendlewicz à la Consultation de Psychiatrie de l'Hôpital Erasme. Qu'ils trouvent

ici l'expression de mes remerciements.

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d'affîner mon travail avec les familles. Je pense en particulier à Carlos Sluzki, dont l'intelligence et la créativité m'ont considérablement enrichie lors de mon séjour d'un an au Mental Research Institute à Palo Alto et au General Hospital de San Francisco (Université de Californie). Alors que je m'étais principalement spécialisée dans le travail avec les adultes, Salvador Minuchin et son équipe m'ont formée à l'intervention dans les familles comprenant des enfants et des adolescents, lors d'un séjour à la Child Guidance Clinic de Philadelphie. Les nombreuses rencontres avec Cari Whitaker ont chaque fois suscité en moi de nouveaux éblouissements parfois teintés d'envie! Je voudrais rendre ici un affectueux hommage à ce thérapeute hors du commun, récemment disparu.

Je voudrais également remercier les collègues et amis que j'ai côtoyés régulièrement tout au long du développement du modèle du tiers pesant. Que ce soit dans des

discussions à bâtons rompus ou lors de rencontres scientifiques, ils m'ont apporté des matériaux utiles pour la construction du modèle. Je les cite dans le désordre: Luigi Onnis (Rome), Juan Linares (Barcelone), Sylvana Montagano (Florence, malheureusement décédée), Siegi Hirsch, Danielle Flagey et Michel Souris, Robert Neuburger, de même que mes collègues de l'Institut d'Etudes de la Famille et des Systèmes Humains Alain Marteaux, Geneviève Platteau, Jacques Pluymaekers, et Dominique Pardoen qui nous a rejoints plus récemment.

J'aimerais souligner également ma dette envers les étudiants que je forme à l'approche systémique et à la psychothérapie, ainsi qu'envers les familles qui me consultent: tous m'ont permis de pousser plus loin mes réflexions. Sous leur pression inconsciente, j'ai dû clarifier mes hypothèses pour les rendres utilisables et préciser les aspects obscurs du modèle en construction...

Last but not least, j'aimerais remercier tout particulièrement Albert, mon mari, qui non seulement a dû supporter mon manque de disponibilité et mes "humeurs" tout au long de cette dernière année de rédaction, mais a lui-même mis très efficacement la main à la pâte, lisant attentivement le texte et soulignant les points qui lui paraissaient obscurs en tant que profane. Ses encouragements et son soutien concret sont certainement pour beaucoup dans l'achèvement de cette thèse.

Enfin je dis merci à mes enfants Maya et Joël qui ont accepté avec résignation cette

mère qui s'enfermait dans son bureau et qui comptait sur leur débrouillardise. Ils ont

courageusement traversé cette dernière année sans se plaindre...

(7)

Table des matières

Page

Introduction 1

1. Aperçu synthétique de l'approche systémique en thérapie familiale 5 1.1. Historique de l'approche systémique et de la thérapie familiale 5 1.2. Base théorique de l'approche systémique 9

1.3. Ecoles essentielles dans le domaine de l'approche systémique (première cybernétique) 11

1.3.1. Ecole de Thérapie Brève de Palo Alto 11 1.3.2. Ecole stratégique de Haley 11

1.3.3. Ecole structurale de Minuchin 12

1.3.4. Ecole de Milan, de Mara Selvini-Palazzoli 12

1.3.5. Ecoles transgénérationnelles (expérientielle, Bowenieime, et contextuelle) 13

1.3.6. Intégration de la psychanalyse 13 1.4. Première et deuxième cybernétiques 14

1.4.1. La première cybernétique 14 1.4.2. La deuxième cybernétique 16 1.5. Ecoles issues de la deuxième cybernétique 17

1.5.1. Le constructivisme 17 1.5.2. Le constructivisme radical 18

1.5.3. Le constructionnisme social et le groupe de Galveston 18 1.5.4. Elkaïm et l'autoréférence 19

1.5.5. Le modèle du tiers pesant 20 2. Genèse et construction du modèle du tiers pesant 22

2.1. Le cas de la chaise vide 23 2.1. Genèse de l'hypothèse 25

2.3. Elaboration et utilisation du modèle 29

2.4. Caractéristiques des cadres de consultation au sein desquels s'est élaboré le modèle 30

2.5. Données quantitatives sur une année-type de consultation 34

2.6. Fréquence d'utilisation du modèle du tiers pesant 35

(8)

3. Etudes de cas 36

3.1. L'absence impossible 37

3.2. Un grand-père de chaque côté 52 3.3. Armand, l'enfant messager 67

3.4. Oscar et Barbara ou l'évitement du face à face 79

4. Présentation du modèle thérapeutique fondé sur le concept de tiers pesant 93 4.1. Introduction 94

4.2. Les relations intrasystémiques 97

4.3. Le thérapeute comme tiers p >es2uit professionnel 101 4.4. Famille et tiers pesant 103

4.5. Rôle de l'histoire du système thérapeutique 103 4.6. L'intervention thérapeutique 106

5. La triade comme unité relationnelle: tiers pesant et tiers léger 118 5.1. Relations et triangles 119

5.2. Triangles et approche systémique 122

5.2.1. Approche Bowenienne des triangles 123

5.2.2. Ecole communicationnelle: de la dyade à la triade 124 5.2.3. Utilisation thérapeutique du triangle communicationnel 126 5.2.4. Triangles sains, triangles pathologiques et stratégies

thérapeutiques 128

5.2.5. Ecole de Rome et triangles 132 5.3. Tiers absent, tiers pesant et triangles 133 5.4. Vignette clinique 135

6. Le couple à trois: le mari, la femme et le tiers pesant 137 6.1. Le couple à trois 138

6.2. Le tiers du couple 139

6.3. Exemples de fonctions spécifiques de tiers pesant dans le couple 141 6.3.1. Le tiers, objet de devoirs 141

6.3.2. L'otage sacrifié 142 6.3.3. Le fantôme 145

6.3.4. L'enfant imaginaire 146 6.3.5. Le nid se vide... 148

6.3.6. Le tiers membre de la famille d'origine 149

6.3.7. L'amant ou la maîtresse comme tiers pesants 150

(9)

6.3.8. Thérapie individuelle et tiers pesant 156 6.4. Conclusions 157

7. Deuil et fantômes 158 7.1. Introduction 159

7.2. Incomplétude, absence et système 159 7.3. Le deuil 164

7.4. Eléments favorables et obstacles à l'élaboration du deuil 165 7.4.1. L'âge du défunt 166

7.4.2. La nature de la mort 169

7.4.3. La position du mourant dans la famille 170 7.4.4. L'ouverture du système familial 171 7.5. Adaptation problématique à l'absence 173

7.6. Remplacement et fantôme 176 7.6.1. Fantôme 176

7.6.2. L'enfant de remplacement 180 7.6.3. Fantôme de l'enfant attendu 181 7.7. Thérapie et deuil 182

7.8. Deuil et tiers pesant 185 7.9. Illustration clinique 192 8. Le thérapeute face à la famille 195

8.1. Introduction 196

8.2. Ecoles communicationnelle, structurale et stratégique 196 8.3. Une critique constructionniste 198

8.4. Modèle de Bowen 198 8.5. G roupes de M ilan 201

8.6. Le "Choeur grec" de Papp 203 8.7. Modèle expérientiel de Whitaker 204 8.8. Point de vue d'Andolfi 207

8.9. Du côté de la thérapie familiale psychanalytique 208 8.10. Les singularités d'Elkaïm 209

8.11. Le thérapeute, le tiers absent et la famille 209

9. Liens entre familles et thérapeutes: du transfert et du contre-transfert à la résonance 212 9.1. Le transfert et le contre-transfert dans les thérapies familiales

psychanalj^iques 213

(10)

9.2. Transfert et contre-transfert vus par les écoles communicationnelles et stratégiques 216

9.3. Ecoles de maturation ("growth") et Bowenienne 219 9.4. Ecole contextuelle 220

9.5. Ecole expérientielle 222 9.6. Approche de Rome 223

9.7. Ecoles transgénérationnelles 224 9.8. Les résonances d'Elkaïm 225 9.9. Modèle du tiers pesant 226

10. Thérapie familiale... Avec quelle famille? 228

10.1. Tiers pesant et délimitation du système familial 229 10.2. Abord sociologique de la famille 230

10.3. Délimitation de la famille en thérapie systémique 232 10.3.1. Ecoles stratégique et communicationnelle 233 10.3.2. Positions constructivistes 235

10.3.3. Approche structurale et approche systémique de l'école de Milan 235

10.3.4. Les écoles d'orientation psychodynamique ou transgénérationnelle 236

10.3.5. L'approche Bowenienne 237 10.3.6. Approche contextuelle 238

10.3.7. Antipsychiatrie et thérapie feimiliale 238 10.3.8. Approche de réseau 239

10.3.9. Approche expérientielle 240 10.3.10. Ecole de Rome 241

10.4. Les absents de la famille 241

10.4.1. Modèle de Norman Paul 241 10.4.2. Modèle du tiers pesant 242 10.5. Vignettes cliniques 244

11. Le temps au cœur de la relation thérapeutique 246

11.1. La valeur du temps dans l'approche systémique 247 11.1.1. Les premières écoles systémiques 249 11.1.2. La vision Prigoginienne 252

U . 1.3. La deuxième cybernétique 256

11.2. Le temps systémique et le temps individuel 258

(11)

11.3. Le temps mesuré par l'horloge systémique est-il synchrone avec celui des horloges individuelles? 261

11.4. Le temps dans le modèle du tiers pesant 263 11.4.1. Temps et histoire de l'institution 264 11.4.2. Temps et histoire de la famille 265 11.4.3. Temps et histoire du thérapeute 267

11.4.4. Temps et histoire du système thérapeutique 271 12. Conclusions 274

12.1. En guise de résumé... 275 12.2. Qu'est-ce qu'un modèle? 277

12.3. Conséquences de la référence à un modèle 280 12.4. Le modèle est-il un modèle? Pour qui? 281 12.5. Evaluation d'un modèle psychothérapeutique 282 13. Epilogue 287

14. Références 290

(12)

Introduction

(13)

Le but de cette thèse est de proposer une modélisation originale de la rencontre thérapeutique permettant d'utiliser aussi bien les ressources singulières du thérapeute que celles du système qui le consulte.

Un sens autre que celui découlant d'une analyse directe de la demande est attribué à la première consultation thérapeutique: celle-ci met en scène l'ouverture du système familial à l'introduction d'un nouveau tiers, le thérapeute. L'hypothèse de travail est que ce dernier pourrait être "appelé" pour occuper la place libérée par un membre qui occupait une fonction particulière dans la famille, celle de tiers pesant. De son côté, le thérapeute a rempli aussi une fonction du même type dans sa propre famille d'origine, ce qui l'a rendu susceptible de choisir sa profession d'aidant. Le concept de tiers pesant sera défîni dans ce travail.

L'intervention thérapeutique peut dès lors s'articuler sur l'analyse de la fonction que le thérapeute est sensé remplir afin d'effacer les absences trop difficiles à confronter.

Bien que le modèle du tiers pesant se rapproche de l'approche intergénérationnelle de Bowen et de Framo, ainsi que du travail de N. Paul au niveau du deuil, son originalité gît dans le fait qu'il intègre la seconde cybernétique en considérant que le thérapeute s'inclut dans le système qu'il observe.

Pour permettre de situer ce travail dans le champ de la thérapie familiale systémique, le chapitre 1 présente de façon succincte l'évolution de l'approche systémique depuis ses débuts, ainsi que les écoles importantes du domaine.

Dans le chapitre 2 est présenté le premier cas qui a fait émerger l'hypothèse de travail concernant l'importance de l'absent dans une famille où le thérapeute se voit appelé à jouer un rôle réparateur par rapport à un deuil difficile à faire. Un compte-rendu de l'utilisation du modèle dans ma pratique clinique au cours d'une année est ensuite discuté.

Le chapitre 3 permet d'illustrer de manière plus détaillée les ressources du modèle, son applicabilité et ses limites au travers de quatre études de cas approfondies.

Le chapitre 4 aborde une première présentation théorique du modèle thérapeutique et

du concept de tiers pesant sur lequel il se fonde. Les difierentes facettes du modèle sont

ensuite discutées à la lumière de la littérature du champ systémique dans les chapitres qui

suivent. Cette démarche progressisve pennet de préciser à chaque fois d'autres aspects de

l'approche proposée ici.

(14)

Le chapitre 5 approfondit la notion de triade relationnelle, et en montre la richesse peir rapport à une conception dyadique de la relation. C'est dans le cadre des triangles que sont redessinées les fonctions de tiers légers et de tiers pesants.

Le chapitre 6 aborde un terrain particulier où le modèle du tiers pesant est particulièrement riche d'applications: le couple. Celui-ci sera considéré comme un type particulier de triade relationnelle.

Si le thérapeute clarifie l'attente de la famille à son propos, et si il arrive à identifier le tiers pesant que la famille aimerait le voir "remplacer", le système thérapeutique sera confronté à l'absence de ce tiers. Les tentatives de masquer celle-ci par la mise en place de fantômes ou de pseudo-remplaçants devraient pouvoir s'atténuer, permettant la mise en place d'un travail de deuil. Le chapitre 7 traite des difficultés d'élaboration du deuil et des techniques thérapeutiques qui existent à ce sujet en thérapie systémique.

Dans le modèle proposé ici, loin de garder une neutralité et une distance par rapport à la famille, le thérapeute utilise comme ressource ce qu'il ressent, en particulier en ce qui concerne sa place dans le système thérapeutique. Le chapitre 8 discute cette position à la lumière de celles défendues par d'îuitres écoles systémiques.

Comme la conception du travail thérapeutique qui sous-tend le modèle présenté ici s'articule sur l'ampliflcation de résonances, ce dernier concept sera comparé à d'autres notions traitant également du passage des émotions entre le thérapeute et ses patients: le

transfert et le contre-transfert. Ces deux derniers termes ne seront pas abordés sur un terrain psychanalytique pur (qui n'est pas mon axe de référence ni l'objet de ma pratique) mais à partir de l'usage qu'en font les thérapeutes familiaux. Ces questions sont abordées dîins le chapitre 9.

Le chapitre 10 s'attache à défînir le terrain d'application du modèle thérapeutique du tiers pesant: la famille. En effet, tous les auteurs ne s'accordent pas sur les personnes devant participer aux séances de thérapie familiale. Par ailleurs, la référence à la notion de tiers pesant dans l'intervention thérapeutique éclaire différemment la question des présences requises et des absences dans le système thérapeutique.

Le modèle thérapeutique du tiers pesant accorde une valeur importante au temps considéré comme pluridimensiormel. Ce modèle situe la rencontre thérapeutique au sein d'une intersection de différents temps systémiques et individuels qui ne sont pas nécessairement synchronisés. Une réflexion autour de ce thème me paraît pouvoir enrichir la pratique clinique; cette réflexion est développée au chapitre i l .

Le chapitre 12 synthétise les différents aspects du modèle thérapeutique présenté

dans ce travail. L'importance accordée à la relation thérapeutique bien plus qu'à la

(15)

spécificité de la symptomatologie est soulignée. La pertinence du modèle est discutée,

ainsi que la notion-même de pertinence. En effet, l'apparente adéquation d'un modèle ne

prouve en rien la réalité des éléments sur lesquels il s'appuie. Par contre, elle indique un

champ d'interprétation dans lequel patients et intervenants peuvent se rencontrer. Les

conclusions générales de ce travail et les perspectives qui en découlent sont présentées en

fin de ce dernier chapitre.

(16)

Chapitre 1

Aperçu synthétique de l'approche

systémique en thérapie familiale

(17)

1.1. H i s t o r i q u e de l ' a p p r o c h e s y s t é m i q u e et de la t h é r a p i e f a m i l i a l e

Pour que le lecteur puisse comprendre le contexte du modèle présenté, il me paraît utile de retracer l'évolution de l'approche systémique et de la thérapie familiale (voir aussi Goldbeter-Merinfeld, 1989a).

Les thérapies familiales sont nées aux Etats-Unis après la dernière guerre mondiale, à la suite d'une prise de conscience chez certains psychanalystes (Sullivan, 1953;

Ackerman, 1937, 1938; Whitaker, 1958; Bowen, 1961; Wynne, 1961; etc.) des limites de leur pratique: ils avaient constaté que l'amélioration de leur patient était suivie de l'apparition d'un problème chez un autre membre de sa famille, ou, au contraire, d'une série d'emiéliorations chez chacun des autres membres de la famille (Fisher et Mendell ,

1958). Depuis longtemps déjà, les psychothérapeutes du "Child Guidance Movement"

tenaient compte du lien existant entre sa famille et un jeune patient: ils considéraient ce dernier comme la victime de sa mère désignée soit comme surprotectrice, soit comme schizophrénogène (Levy, 1943; Fromm-Reichmann, 1948). Ces cliniciens

expérimentèrent, chacun de leur côté, différentes approches des familles, s'aidant de leurs connaissances psychanalytiques et des modèles de thérapie de groupe. Des pratiques aussi diverses que la thérapie de chacun des partenaires d'un couple en présence de l'autre (Mittlemann, 1948), ou les psychothérapies de groupes familiaux (Bell, 1962), furent tentées avec espoir, mais aussi avec beaucoup de déception et de frustration.

Ackerman (1937. 1958) par contre, perçut rapidement la famille comme une entité en soi, ayant sa propre vie psychologique et sociale. Tout en demeurant très lié au modèle psychanalytique (alors que d'autres, comme Whitaker, ou Minuchin le rejetèrent ou l'abandonnèrent), il fut l'un des premiers à mener de réelles thérapies familiales au sein d'une pratique de pédopsychiatrie. Il tentait d'ouvrir les conflits familiaux jusque-là sous- jacents, et de dévoiler les "secrets de famille"; déjà, il avait perçu que l'impact de ces derniers reposait plus sur l'interdiction d'en parler que sur une ignorance réelle des faits qu'ils étaient sensés couvrir. Ackerman s'impliquait vivement lors de ces séances, afin de favoriser l'expression plus directe des émotions au sein des familles, et il n'hésitait pas à rencontrer celles-ci à leur domicile (Ackerman, 1966).

D'autres psychanalystes prendront connaissance des travaux menés à Palo Alto par Bateson et Jackson (auteurs que j'aborderai plus loin), et créeront diverses écoles. Parmi eux, Bowen mena au "National Institute of Mental Health", de 1954 à 1959, des recherches sur des familles hospitalisées en même temps qu'un de leurs membres schizophrène. Il développa à partir de ses observations un modèle centré sur le concept de

\di différenciation de l'individu face au moi familial indifférencié {Bovfen,l96l, 1978).

Le niveau de différenciation individuelle peut se transmettre de génération en génération.

(18)

Chacun dans la famille, risque d'être impliqué dans des triangles émotionnels intenses qui peuvent réduire son autonomie. Des rencontres avec des parents ou des grands- parents (pas nécessairement en présence du thérapeute) seront proposées pour faciliter la

détriangulation.

Boszormenvi-Nagv (Boszormenyi-Nagy et al., Î1973, 1986) créa de son côté, le mouvement de thérapie contextuelle. Sensible lui aussi aux transmissions faites d'une génération à l'autre, il défînira le concept de loyauté pour décrire le lien résistant et profond, unissant entre eux les membres d'une même famille, lien qui transcende tous leurs conflits. Selon cet auteur, les familles détiennent un livre de compte où sont consignés les gains et les dettes (c'est-à-dire les fautes ou transgressions commises).

Tout se passe comme s'il existait une loi imposant le remboursement ou la réparation de chaque dette. Si cette loi n'est pas respectée, le poids de la dette sera transmis à la génération suivante, où l'un des membres peut se voir délégueriStieiMn, 1977) le rôle de veiller au remboursement, ou à la transmission à nouveau de cette fonction vers un descendant. Le patient désigné est pour Boszormenyi-Nagy celui qui est lié par des loyautés invisibles à cette fonction d'épurer les dettes portées par sa fcimille. Le modèle thérapeutique contextuel tentera de clarifier ces liens, d'identifier la dette et d'en libérer la famille et son patient.

Il fallut attendre les recherches menées à Palo Alto, pour qu'émerge une nouvelle base théorique pouvant constituer un point d'ancrage aux nouvelles thérapies familiales.

Vers 1954, Bateson. un biologiste devenu anthropologue, passionné par tout ce qui avait trait à la relation (Bateson, 1971), crée un groupe de recherche pluridisciplinaire à Palo Alto, en Californie. Certains membres de cette équipe se penchent en particulier sur la communication chez les schizophrènes, mettant l'accent sur l'importance des liens paradoxaux existant entre de tels patients et leur mère. C'est de cette observation qu'émergera, en 1956, la notion de double contrainte ("double bind") qui désigne une relation où l'un des protagonistes reçoit de l'autre deux messages contradictoires à propos du même sujet, mais situés à des niveaux différents (Jackson, 1968). Le contexte est tel qu'il ne permet ni de détecter ni de commenter l'inconsistance de la communication, ni même de s'en échapper. La schizophrénie peut apparaître alors comme une manière adéquate de réagir dans une telle situation, (Bateson, Jackson, Haley & Weakland,

1956). Observant les aspects particuliers de la conmiunication à l'intérieur de familles, le

groupe de Palo Alto eut rapidement la conviction qu'un symptôme ne pouvait être

uniquement le résultat d'une problématique personnelle renforcée au cours d'une histoire

individuelle. Au contraire, on devait observer son porteur (le patient identifié: P.I. )

comme faisant partie d'un contexte, et son symptôme comme ayzmt une fonction au sein

(19)

de la famille (Bateson, 1971; Watzlawick & Weakland, 1977). A partir de là, il s'avéra utile de réfléchir à un modèle permettant de rationaliser ces observations.

Grâce à la variété des disciplines dont étaient issus ses chercheurs (ingénieurs, biologistes, psychiatres, etc.), le groupe de Palo Alto eut accès aux théories qui s'élaboraient à l'époque: la cybemétique et son apport de la notion de causalité circulaire (Wiener), l'informatique et les notions de réseau (Shannon), la théorie des jeux (von Neumemn), la théorie des types logiques de Whitehead et Russell, et enfln la "théorie générale des systèmes" du biologiste Ludwig von BertalanfTy (1968). Ce foisonnement d'idées allait profondément influencer l'équipe du futur Mental Research Institute de Palo Alto (cf. Watzlawick et al., 1967). La première étape fut de percevoir toute

communication comme un jeu circulaire de rétroactions (de A vers B et de B vers A) et non comme un message supporté par une relation linéaire. Bateson et ses collègues considéraient que la stabilité familiale était maintenue grâce aux rétroactions qui gouvernaient les comportements de la famille et de ses membres. Selon eux, lorsque le système était menacé - perturbé -, des rétroactions (dites négatives) tendaient à restaurer ou à maintenir son équilibre ou son homéostasie. Le comportement symptomatique pouvait dès lors être considéré comme un mécanisme homéostatique. Progressivement naquit la conception de la famille comme système ouvert ( von Bertalanffy, 1968), c'est- à-dire comme un ensemble d'éléments (de personnes en l'occurrence) en interactions, ayant des échanges avec le monde extérieur.

L'essentiel de ces recherches aboutira à la publication d'articles devenus historiques, comme "Vers une théorie de la schizophrénie" (Bateson , Jackson, Haley & Weakland,

1956) et des ouvrages de Bateson (1971) et de Watzlawick et al. (1967). En 1959 se créa à Palo Alto le Mental Research Institute sous la direction du psychiatre Jackson; Bateson, s'intéressant plus à la théorie qu'à la thérapie, se retira de l'institution.

En 1955 et 1957 furent organisées aux Etats Unis les premières rencontres nationales des psychanalystes précités et du groupe de Palo Alto. Le courant de thérapie familiale systémique était né et, en 1958, parut le premier numéro de la revue américaine Familv Process.

Il me paraît important d'ajouter une autre source ayant également contribué à

l'enrichissement du modèle systémique par sa réflexion critique sur la défînition et la

fonction de la maladie mentale dans notre société: le mouvement de l'anti-psvchiatrie

(Laing, 1969; Laing, Cooper, Basaglia, Elkaïm, cf. Collectif International, 1977). Les

membres de ce courant né vers la fin des armées soixante remettaient profondément en

question la pratique psychiatrique classique et les institutions rigides de notre société: la

famille, l'hôpital psychiatrique. Selon eux, il aurait fallu, au contraire, modifler le milieu

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qui avait aliéné les patients psychiatrisés (Laing & Esterson, 1970. Esterson, 1970). Une amplification malheureuse de cette critique aboutit à l'attribution à la famille de la responsabilité de la folie d'un des siens. Il n'en est pas moins vrai que c'est un des représentants de ce mouvement, Cooper, qui introduisit en Europe les recherches menées sur les familles, tant à Palo Alto qu'ailleurs aux Etats-Unis (Cooper, 1967).

Il faut préciser que, bien que l'approche systémique ait été développée à partir d'une pratique avec les familles, elle a également été, depuis, utilisée avec des réseaux plus larges, des institutions, des couples, ou même en thérapie individuelle.

1.2. B a s e t h é o r i q u e de l ' a p p r o c h e systémique

L'ensemble des recherches précitées a débouché sur le développement de multiples écoles de thérapie familiale, qui coexistent dans ime relative bonne tolérance encore aujourd'hui.

Il n'y a pas, en effet, de père créateur unique (comme Freud dans le c h a m p psychanalytique), peut-être à cause de la variété des disciplines et des orientations auxquelles appartenaient les premiers théoriciens. Le tronc commun à toutes ces écoles demeure l'importance accordée au contexte (couple, famille, réseau, institution) où a lieu le phénomène identifié comme problème ou symptôme. Les membres de ce contexte participent donc à la séance, de même que le patient identifié comme tel.

Un autre élément essentiel de l'application des théories systémiques au champ thérapeutique, est de considérer la pathologie mentale comme étant une contribution à la protection de l'équilibre du système humain auquel appartient le porteur du symptôme identifié comme tel (Watzlawick et al., 1967). La famille serait donc identifiée à un système, c'est à dire à un ensemble de membres en interactions, celles-ci étant

gouvernées par une série de règles aussi bien explicites qu'implicites, qui permettent de maintenir un état d'équilibre; l'homéostasie constitue la propriété principale du système (voir aussi Goldbeter-Merinfeld, 1983). Dès qu'une perturbation bouleverse l'ordre habituel du système, des rétroactions (négatives) vont apparaître pour tenter de neutraliser cette poussée vers le changement. Si malgré tout certaines rétroactions (dites positives) vont quand même renforcer les tendances à la modification de l'état du système, il y aura changement. L'homéostasie se définira progressivement comme étant la résultante des vecteurs de maintien de l'état du système et des vecteurs de changement, et s'inscrira donc dans une perspective qui permet l'évolution.

Le symptôme est considéré comme une rétroaction négative (c'est-à-dire une

rétroaction contribuant au maintien de l'organisation du système), engendrée à l'intérieur

d'un système menacé par un changement d'origine extérieure ou intérieure, qu'il ne peut

(21)

"métaboliser" sans devoir bouleverser des règles de fonctionnement fondamentales. Tout se passe comme s'il permettait de faire l'économie d'un changement impliquant une modification qualitative du niveau de fonctionnement du système, lequel peut ainsi continuer à fonctionner "comme avant".

Soulignons que ceci ne signifie absolument pas que le symptôme est un

comportement intentionnel ou volontaire aux yeux des systémiciens; mais tout se passe comme si l'apparition par inadvertîince d'un comportement inhabituel trouve un terrain permettant la persistance ou l'amplifîcation de ce comportement, en relation avec la fonction qu'il peut être amené à jouer dans le système familial. Le patient identifîé, grâce à son symptôme, remplit donc une fonction importante dans le maintien de l'homéostasie du système, et les interventions thérapeutiques devraient en tenir compte, sous peine de se heurter à ce que les premiers thérapeutes familiaux avaient désigné comme les

"résistances au changement" exercées par tous les membres du système (y compris le patient désigné). Celles-ci sont sensées jouer un rôle protecteur vis-à-vis du symptôme qui, lui-même, serait garant d'une survie relativement sans danger du système. Plusieurs écoles de thérapie familiale se sont attachées à défînir des stratégies thérapeutiques de différents types pour permettre au thérapeute, opérateur systémicien, de susciter une crise à l'intérieur d'un système familial rigidifîé autour du patient identiPié; ce système se trouve dès lors dans l'incapacité d'utiliser ses processus habituels face au bouleversement de ses fondements suscité par la crise. Cette dernière implique un renouvellement du sens accordé au symptôme porté par le patient désigné; la famille est alors amenée à générer de nouvelles conduites, lesquelles ouvrent au système des voies lui permettant de se flexibiliser pour reprendre son évolution, sans plus aucune nécessité de la présence d'un symptôme.

Une autre propriété importante des systèmes est celle de la totalité, selon laquelle toute modifîcation d'un élément du système amènera forcément des changements en tout autre point du système. Ceci renforcera la conception de l'interaction perpétuelle entre chaque membre du système, de la famille en particulier, et de l'intrication de chacun d'eux par rapport au symptôme et à l'évolution du "patient désigné": si ce dernier va mieux, cela aura des conséquences sur chacun et sur les relations entre tous. Le problème ne peut donc plus être compris dans une perspective exclusivement individuelle.

Dans cette optique, un rôle de premier plan est dévolu à la fonction homéostatique

remplie p£ir le symptôme. Effacer un symptôme risque de déséquilibrer le système et donc

de le mettre en danger, et peut alors entraîner ce que les premiers thérapeutes de famille

ont désigné par le terme de "résistance" du système, c'est à dire l'ensemble des

rétroactions négatives face à l'intervention thérapeutique. Cette "résistance" est

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l'expression des tendances auto-protectrices du système, bien plus que la manifestation d'un refus agressif des changements induits par un étranger.

Cette nouvelle approche des problèmes psycho-sociaux a, dans un premier temps, banni toute causalité linéaire, pour échapper à une explication trop psychodynamique et individualiste des problèmes. Les interactions observées par le thérapeute au cours des séances devaient suffire à décrire les cycles relationnels dans lesquels le système était figé.

1.3. Ecoles e s s e n t i e l l e s d a n s le d o m a i n e de l ' a p p r o c h e s v s t é m i a u e (première cybernétique^

On pourrait, à l'heure actuelle classer l'ensemble des écoles systémiques en fonction de deux axes: l'axe du temps, et celui de la neutralité (postulée ou au contraire niée) du thérapeute. On peut aussi les partager en deux courants: celui qui se réfère à la première cybernétique et celui qui prend appui sur la deuxième cybernétique. Les principales écoles de thérapie familiale systémiques sont brièvement présentées ci-dessous:

1.3.1. L'école de Thérapie Brève de Palo Alto fWatzlawick et al., 1974; Weakland et al., 1974). L'approche systémique a été introduite par le groupe de Palo Alto;

influencée au départ par l'hypnothérapeute Erickson (Haley, 1973), et se référant à une compréhension systémique, la psychothérapie pour les membres de cette école est pourtant bien plus de type stratégique: elle est axée sur le symptôme dans Vici et maintenant. Concentrant de plus en plus son attention sur un symptôme spécifique et sur les comportements qui contribuent à son maintien, cette approche inclura de moins en moins directement le reste du système dans ses interventions, privilégiant plutôt un travail avec le patient seul: s'il change, le reste du système se modifiera aussi en vertu du principe de totalité (un changement en un point du système entraîne des modifications en tous les autres points du système). Mais si, dans un tel cas un autre symptôme apparaît chez le même individu, ou si un symptôme est présenté par un autre membre de sa famille, le groupe de Palo Alto considérera que ceci devrait faire l'objet d'une nouvelle demande d'aide thérapeutique, chez un autre thérapeute.

1.3.2. Jav Halev (1976, 1984) s'est séparé de l'école de Palo Alto pour créer l'école

stratégique axée sur le changement. Il reprochait à l'approche systémique de rendre plus

compte du non-changement et de la stabilité que du changement. Il se penchera sur les

circuits comportementaux qui, au sein du système, maintiennent le symptôme. Influencé

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également par ITiypnothérapeute Erikson, Haley utilisera des tâches pour modifier les comportements. Il créera ainsi la thérapie par7'épreuve("ordeal"), prescrivant d'associer des conduites désagréables avec le symptôme dès que celui-ci se manifeste. Par ailleurs il attache beaucoup d'importance à la notion de hiérarchie et de pouvoir: celui du thérapeute au sein du système thérapeutique, et celui du patient au sein de sa famille.

1.3.3. L'école structurale de Minuchin ( Minuchin et al., 1981; voir aussi Goldbeter- Merinfeld, 1995) à Philadelphie, s'attachera à modifier les configurations

interactionnelles ou la structure de la famille en utilisant différentes stratégies. La structure est définie par l'ensemble des distances émotiormelles séparant les membres de la famille. Ce modèle thérapeutique sous-entend l'existence d'une structure familiale idéale, préservant une distance optimale pour chacun, ni envahissante, ni trop distante.

Minuchin considère la présence d'un symptôme ou d'un problème comme l'indication de l'existence d'une structure dysfonctionnelle dans la famille. En leur prescrivant des tâches à accomplir chez eux ou en dramatisant certains échanges lors même de la séance, le thérapeute structural rapproche les partenaires éloignés et distancie ceux qui lui paraissent trop proches. Ces expériences vécues alors par chacun peuvent permettre à la famille de connaître de l'intérieur une autre manière d'interagir, et de l'adopter si elle présente suffisamment d'avantages et de confort.

Tous ces groupes privilégient l'ici et maintenant à\x système, se préoccupant peu de la variable temps et donc de l'histoire. Selon eux, c'est l'organisation actuelle du système qui maintient le symptôme en place et justifie sa fonction, c'est donc elle qu'il faudra mettre en crise.

1.3.4. L'école de Milan de Mara Selvini-Palazzoli ( Selvini-Palazzoli et al. 1978b, 1989) et celle de ses anciens collaborateurs qui ont maintenant eux-mêmes créé leur propre groupe de recherche des Associés de Milan (Boscolo, Cecchin et al., 1987) ne poussent pas au changement par l'action comme les groupes précédents. Mara Selvini- Palazzoli crée un contexte où le maintien du statu quo devient de plus en plus difficile.

Elle accorde une grande importance à la vérification S hypothèses élaborées par des

thérapeutes neutres en observant de façon circulaire les relations entre les membres de la

famille (c'est à dire en interrogeant un membre sur ce qui se passe entre deux autres

membres de la famille). A partir d'une analyse des processus qui ont amené l'émergence

du symptôme, Mara Selvini et ses collaborateurs vont, à l'aide de diverses prescriptions

- dont en particulier la fameuse prescription pa/aJoAa7e(Selvini-Palazzoli et al.,1978b) -

modifier l'interprétation que la famille fait de son propre fonctionnement, et l'entraîner à

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générer du changement. Même si les tenants de cette école centrent leur intervention sur Vici et maintenant, leur compréhension du symptôme inclut la dimension temporelle: ils le voient comme le résultat d'un processus évolutif vécu par la famille en relation avec le développement de chacun de ses membres. Ces auteurs décrivent par exemple les stades traversés par les interrelations entre les membres, l'évolution des "jeux" intrafamiliaux, qui en même temps sont en interaction avec une situation présente complexe qui en renforce la fonction (Selvini Palazzoli et al., 1989, 1995).

Pour le groupe de Palo Alto, comme pour Haley, Minuchin et Selvini-Palazzoli, le thérapeute remplit la fonction d'un stratège: à partir de l'observation "objective" qu'il fait de la famille, comme s'il était un élément neutre dans le système, il construit son intervention, de la même façon que les premiers cybeméticiens décrivaient des processus extérieurs à eux. Ces auteurs se situent donc dans une lecture influencée par la première cybernétique (je préciserai plus loin ce qu'il convient d'entendre par ce terme).

1.3.5. L'histoire transgénérationnelle, avec l'évolution du système d'une génération à l'autre est essentielle dans la thérapie expéricntielle (dans laquelle une place privilégiée est réservée à l'absurde) de Cari Whitaker (Napier & Whitaker , 1978), dans l'approche de Murrav Bowen (1978). ou dans la thérapie contextuelle d'Ivan Boszormenyi-Nagy (Boszormenyi-Nagy et al., 1973, 1986). Toutes intègrent d'une façon ou d'une autre les aïeux et la descendance dans les séances. Whitaker introduit également dans le champ la prise de conscience de l'implication personnelle du thérapeute dans le système. Tantôt il s'en servira comme ressource, tantôt il s'en "protégera" avec l'aide d'un cothérapeute (Whitaker et al., 1965). Ce point sera traité en détail au chapitre 9 qui porte sur la résonance, le transfert et le contre-transfert.

1.3.6. Par ailleurs, à l'heure actuelle, un courant essavant d'intégrer la psvchanalvse

et la thérapie familiale systémique émerge avec de plus en plus de succès. Il convient de

citer en particulier le courant fondé sur la théorie de la relation d'objet (Fairbaim, 1952)

qui a influencé Framo (1992), Friedman (1980), Pearce et al. (1980). Cette théorie

postule qu'on établit des relations avec autrui en partie sur la base d'attentes créées dans

un vécu relationnel précoce. Les résidus de ces relations initiales laissent des objets

internes - des images mentales de soi et de l'autre, des relations avec les autres,

construites à partir d'expériences et d'attentes. Ces traces inconscientes des objets

intériorisés constituent le noyau de l'individu, déflni comme un système ouvert

développzmt et maintenant son identité au travers des interrelations sociales actuelles et

passées (Nichols & Schwartz, 1991).

(25)

De son côté, Stem (1989, 1991) met l'accent sur la façon dont nous faisons l'expérience de nous même en relation avec les autres, ce qui fournit un système fondamental d'interprétation pour tous les événements interpersonnels. Il recherche les sens du soi qui sont essentiels dans les interactions sociales quotidiennes, et qui permettent une vision différente du développement du nourrisson. Ce dernier auteur se rapproche fort du mouvement constructiviste, dont je parlerai plus loin, en écrivant (1989) qu'un problème est constitué par le fait que "la vie subjective de l'adulte, telle qu'il se la raconte, est la principale source de déductions sur la qualité du ressenti de l'expérience sociale du nourrisson. Une certaine "circularité" est inévitable". Il propose une description centrée sur le sens de soi-et-de-l'autre, qui prendrait comme point de départ l'expérience subjective du nourrisson telle qu'on peut la déduire de l'obervation. A cet égard, cette expérience est chaque fois unique. Il ajoute que les expériences

subjectives elles-mêmes constituent les principaux éléments fonctionnels, par opposition à la psychanalyse dont les principaux éléments fonctionnels sont le moi et le ça d'où dérivent les expériences subjectives.

En Europe, peu de ponts se sont construits entre les théories psychanalytiques et systémiques, à l'exception des travaux de Stierlin (1977) et de Neuburger (1984, 1995).

De leur côté, les thérapeutes se revendiquant de la "thérapie familiale psychanalytique" se cantonnent souvent dans une tentative de plaquer des concepts élaborés à partir de la cure analytique classique à des familles qu'ils traitent, sans apporter de lecture réellement novatrice (Eiguer, 1983;Ruffiot, 1981).

1.4. P r e m i è r e et d e u x i è m e cybernétiques

Afin de préciser les différences existant entre les diverses approches proposées en thérapie systémique, il est utile de rappeler le sens des notions de première et de seconde cybernétique mentionnées plus haut.

1.4.1. La première cybernétique:

Bateson a attaché beaucoup d'importance à la théorie des types logiques de Russell

qui consiste à dire selon lui (Bateson et al., 1956) qu'il existe une discontinuité entre la

classe et ses membres de telle sorte que la classe ne peut être membre d'elle-même, pas

plus qu'un de ses membres ne peut être la classe, et ce parce que le terme "cleisse" ne se

situe pas au même niveau d'abstraction que le terme "membre". Autrement dit, ils

appartiennent à des types logiques différents. De cette approche a émergé un courant qui.

(26)

en thérapie systémique, situe l'observateur thérapeute à un autre niveau logique que ses patients.

Les thérapeutes familiaux des premières heures eurent tendance à considérer les familles comme des systèmes cybernétiques, sièges de rétroactions positives ou négatives, les premières favorisant un changement d'état, et les secondes contribuant, au contraire, au maintien d'un fonctionnement stable.

Keeney et al. (1985) définissent la cybernétique comme l'étude d'une complémentarité récursive particulière, mise en inter-relation avec la stabilité et le changement. Ces auteurs ajoutent que les systèmes cybernétiques sont des configurations d'organisations qui maintiennent la stabilité au travers de processus de changement.

Inspiré par le mathématicien Norbert Wiener, Bateson introduisit le modèle cybernétique à Palo Alto (Bateson, Jackson, Haley & Weakland, 1956). Celui-ci allait être repris et amplifié par Haley, Weakland et Watzlawick (Watzlawick et al., 1967,

1974) et plus tard par Selvini-Palazzoli ( Selvini-Palazzoli et al, 1978b). Il est intéressant de constater que ces cliniciens, séduits par une lecture cybernétique, trouvaient là un moyen de rejeter rintrap>sychique comme un élément non pertinent d£ins la recherche d'un mieux-être pour leurs patients. La thérapie ne pouvait être efficace que si elle suscitait un changement de deuxième ordre dans le système interactionnel du patient (c'est à dire qu'elle constituait un changement à l'intérieur du s)^tème, qui entraînait une modification complète du système. Par contre, le changement de premier ordre est un changement qui survient à l'intérieur du système tout en laissant celui-ci inchangé; cf.Watzlawick et al.,

1974). Que ceci ait des répercussions sur l'économie psychique personnelle des membres du système n'était pas exclu, mais l'analyse approfondie de ces effets ne pouvait rien apporter de plus à la résolution des problèmes. Les membres du système étaient ainsi de plus en plus conçus comme des boîtes noires émettant et recevant des

messages/comportements, dans le cadre du maintien de la survie d'une entité quasi- métaphysique au service de laquelle ils fonctionnaient: le Système.

Pourtant, à l'instar du modèle psychanalytique, cette lecture laissait le thérapeute à

l'extérieur du phénomène observé: la famille était un échiquier dont le jeu équilibré

maintenait en place un problème ou un symptôme. Grâce à son extériorité par rapport à ce

système, l'intervenant se devait de stimuler de nouveaux mouvements entre les pièces de

ce jeu afin d'empêcher le problème de persister. Il se considérait comme un observateur

neutre, et donc objectif d'une réalité interactive familiale. S'il sentait sa neutralité

fragilisée, il considérait que la famille en était responsable, c'est-à-dire que son

fonctionnement était à ce point intense qu'il était difficile au thérapeute d'y résister. Il

fallait recourir à toutes sortes de stratégie pour retrouver la sacro-sainte neutralité (cf.

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chapitre 8 concernant la place du thérapeute). Pourtant, il prenait en compte sa propre participation au système thérapeutique lorsque, confîant dans son analyse du jeu systémique, il trouvait normal que ses interventions puissent avoir des répercussions sur la famille. Il négligeait en même temps - ceci faisant sans doute partie de sa propre boîte noire - l'effet sur lui-même de ses prescriptions thérapeutiques et des rétroactions qu'elles suscitaient. Par rapport au système thérapeutique, il se considérait donc à la fois dedans pour y participer de façon effective, et dehors pour en choisir la stratégie et en évaluer les conséquences.

Cette forme de thérapie paraît plus cérébrale qu'émotionnelle, même si elle déclenche ou amplifîe des émotions chez les membres de la famille. Le thérapeute s'y voit contraint d'étouffer ses propres affects et sa subjectivité face à la souffrance de ses patients, laquelle doit cependant le toucher pour qu'il puisse en pressentir l'existence et la reconnaître. La position dite neutre est donc diffîcile à tenir, puisque la matière émotionnelle sur laquelle le thérapeute travaille doit pouvoir être appréhendée, tout en débouchant ensuite, sur une réaction sensée être dénuée de toute subjectivité et affectivité...

Ce modèle d'intervention actuellement défendu par l'équipe de Selvini-Palazzoli, Haley, Minuchin, et le groupe de Palo Alto, veille en tout cas scrupuleusement à être à l'écoute du discours et du vécu des patients, en les protégeant au maximum d'une relecture par trop impulsive et biaisante de leur situation.

1.4.2. La deuxième cybernétique:

Il est intéressant de constater que malgré sa référence constante à la théorie des types logiques de Russel et à la première cybernétique, Bateson (1959) eut très tôt la

prémonition de ce qui conduirait notre champ vers la deuxième cybernétique. En effet, il écrivait déjà en 1959: " Notre théorie exige et favorise donc une révision de la pensée scientifîque, telle que celle qui a déjà été partiellement opérée dans plusieurs domaines, allant de la physique à la biologie: elle suppose que l'observateur appartientd^x champ même de l'observation et que d'autre part, l'objet de l'observation n'est jamais une

"chose", mais toujours un rapport ou une série indéfinie de rapports."

Au début des années 1980 apparurent dans le champ de la thérapie fîmniliale les

premières allusions à la deuxième cybernétique, sous l'influence du cybeméticien von

Foerster, des biologistes Maturana et Varela, et du cognitiviste von Glaserfeld

(Watzlawick, 1984).

(28)

A partir de cette nouvelle modélisation, l'observateur est considéré comme faisant partie de ce qu'il observe, l'influençant aussi et en étant simultîinément influencé; von Foerster (1981) parlera dès lors de "système observant". Celui qui participe à cette forme d'observation "interactive" perd dès lors son étiquette de neutralité objective mais gagne en richessé (et en complexité) de par les singularités de tous les membres du systèmes co- construisant avec lui une représentation de la réalité; ce dernier aspect à été

particulièrement développé par Elkaïm (1989). Maturana (1988, 1989) montrait l'aspect autopoïétique des systèmes, c'est à dire le fait qu'ils sont auto-organisés et auto- entretenus.

Appliquée au domaine de la thérapie familiale, cette conception peut entraîner la prise en compte du vécu du thérapeute au sein du système thérapeutique, et relativise ses impressions propres en cessant de leur donner un caractère absolu et indiscutable.

L'intervenant se réfère à une lecture considérée dès lors comme singulière d'une "réalité"

qu'il n'appréhendera jamais complètement. Sa grille d'explication sera biaisée par sa relation à ce qu'il veut observer et par ce qu'il y suscitera. Il sort en quelque sorte d'une position de détenteur d'une vérité, pour entrer dans celle d'un participant à l'émergence d'une représentation. Il y a en fait une rupture épistémologique entre la première et la deuxième cybernétique: on passe en effet, de la description d'un jeu interactionnel sous- tendant l'existence d'un système perçu comme une réalité à l'élaboration d'un sens donné au monde qui nous entoure. Le "système" désigné étant lui-même une carte empruntée occasionnellement dans un dictionnaire de métaphores imagées, mais rien de plus. Ce passage s'apparente à un changement de niveau logique (cf. Russell cité par Watzlawick et al., 1967) où, de la croyance en une réalité absolue désignée, identifiée par des concepts (comme celui de "système"), on passe à une idée de la construction de cartes, où ces concepts demeurent des manières de désigner une appréhension, d'organiser un sens à partir d'une perception et non de la réalité objective.

Cette approche contribuera à l'apparition de divers mouvement thérapeutiques, dont ceux du constructivisme et du constructionnisme, et sous-tend également la démarche de Mony Elkaïm, qui privilégie les notions de résonance et de singularité.

1.5. E c o l e s issues de la d e u x i è m e c y b e r n é t i q u e

1.5.1.Le constructivisme (Watzlawick, 1984) s'appuie entre autres sur les travaux

du cognitiviste von Glasersfeld (1984), qui suggèrent que la réalité "absolue" est

indépendante de toute expérience et que les connaissances que nous croyons en avoir ne

sont en aucun cas une image ou une représentation du monde réel, mais seulement une

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clef qui ouvre des voies possibles. Keeney et al. (1985) décrivent le constructivisme comme la perspective qui s'intéresse à la participation de l'observateur dans la construction de ce qui est observé. D'un point de vue constructiviste, toutes les

descriptions des familles et de la thérapie familiale sont considérées avant tout conune des informations à propos des observateurs; von Foerster (1981) invite dès lors à passer du

"système observé" au "système observant".

1.5.2. Pour les constructivistes, toute communication et toute compréhension sont des constructions interprétatives du sujet qui les vit. Le constructivisme radical développe une théorie de la connaissance dans laquelle celle-ci ne reflète pcis une réalité objective ontologique, laquelle serait exclusivement un ordre et une organisation d'un monde constitué par notre vécu. Selon Hoffman (1990) cette version défend l'idée que les constructions sont formées lorsque l'organisme développe une adaptation à son environnement, et que la construction d'idées à propos du monde a lieu au sein d'un système nerveux qui opère en quelque sorte comme un aveugle qui tâtonne dans une pièce. Maturana (1988), dans le même courant, propose de mettre l'objectivité entre parenthèses.

1.5.3. La théorie du constructionniste social (Hoffman, 1990; Gergen et al., 1992) considère que nos croyances concernant le monde sont des inventions sociales. Le monde n'est pas présenté comme un reflet ou une carte du monde, mais comme un artefact d'échanges communs; le développement des connaissances est un phénomène social et la perception ne peut évoluer que dans un berceau de communication. Dans cette ligne, le groupe de Galveston (Anderson & Goolishian, 1988; Hoffman 1990, 1991, 1992) s'est intéressé à la sémantique postmodeme, aux narrations et à la linguistique. Hoffman (1990) souligne combien le fait de remplacer les métaphores spatiales issues de la biologie et de la cybernétique comme "homéostasie", "circularité" par des termes comme

"narrations" et "histoires" introduit l'idée du temps qui nous rappelle que les entités sont

toujours dans un processus de changement. Dans ce courant, les thérapies prennent la

forme de conversations entre personnes, qui n'ont p£is d'autre "réalité" que celle accordée

par consentement mutuel. Anderson et Goolishian (1988) travaillent avec le système

linguistique qui émerge pour ceux qui sont "en langage" à propos du problème et rejettent

les concepts classiques du champ (tels que "système", "homéostasie", etc.) qu'ils

considèrent comme arbitraires et prédéterminés car liés à une organisation sociale. Ils

parlent d'un système-créé-par-le-problème et d'un système-dissolvant-le-problème. La

thérapie est considérée comme un événement linguistique qui a lieu au sein de ce qu'ils

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nomment la "conversation thérapeutique". Le changement est concomitant à l'apparition de nouvelles significations dans le dialogue, et n'est pas le résultat d'une recherche de solutions. Comme l'indique Hoffman (1985), les membres de cette école ne considèrent plus que les problèmes sont "dans" la famille, ou dans toute autre unité définie sur le mode temporel ou spatial. Les problèmes se situent dans le contexte intersubjectif de tous ceux qui ont des échanges de communication actifs, et qui ainsi sont en train de changer continuellement.

Nous ne sommes pas très loin de la notion de recadrage {reframing^ qui est définie (Watzlawick et al., 1974) comme le changement du point de vue conceptuel et/ou émotionnel en fonction duquel une situation est vécue, pour le situer dans un autre cadre qui intègre les "faits" de la même situation concrète, aussi bien, ou même mieux, et dès lors, en change complètement le sens. Cependant, chez Anderson et Goolishian, ce n'est pas le thérapeute qui introduit ce recadrage, mais il émerge des conversations au sein du système thérapeutique. Pour les constructionnistes, le thérapeute cesse d'être un expert en matière psychologique, il ne peut que se reconnaître à la rigueur une capacité "artistique"

d'entretenir la conversation. Il participe au processus du système qui crée un langage et des sens, afin d'amener le dialogue à la dissolution du problème et à la dissolution du système lui-même.

On remarquera que cette approche se fonde sur une construction fort intellectualisée (ces auteurs ajoutent d'ailleurs que la "famille" est autant une construction que leur système-créé-par-le-problème et dissolvant-le-problème). L'aspect émotionnel semble avoir basculé derrière le verbalisme, et la complexité du "ressenti" pour lequel les mots ne sont pas toujours suffisants, paraît mise de côté. Le thérapeute semble avoir bien peu de consist£ince et on se demande quelle est l'épaisseur affective accordée aux patients comme à la "conversation thérapeutique"...

1.5.4. Elkaî'm et l'autoréférence: Influencé par une vision dynamique du système, évoluant au cours du temps et pouvant, dans des conditions éloignées de l'équilibre, changer d'état de manière apparemment discontinue (Prigogine et al., 1979; Elkaïm et al.,

1980), Mony Elkaïm s'est attaché aux singularités de la famille comme à celles du thérapeute. Lorsqu'elles peuvent entrer en intersection, elles vont s'amplifier l'une l'autre et produire une résonance (Elkaïm 1982a, 1988c).

Cette construction théorique a conduit Mony Elkaïm à se pencher sur les singularités

des systèmes, à l'inverse de beaucoup d'autres thérapeutes familiaux qui privilégiaient les

lois générales des systèmes, essayant parfois même d'élaborer l'intervention invariante

qui serait applicable à tout systèm, pour tout problème (Selvini-Palazzoli et al., 1989).

(31)

S'inspirant également des idées de von Foerster, Maturana et Varela, il s'engagea sur la voie de la "deuxième cybernétique", laquelle souligne l'absolue non-neutralité de celui qui prétend observer un processus à l'intérieur d'un système. Pour Mony Elkaïm, le thérapeute est un membre actif du système thérapeutique (système qui consulte, plus le ou les thérapeute(s)). Il "co-construit", avec la famille, une image systémique au travers des assemblages qui s'établissent entre lui et la famille en des points de résonance. Mony Elkaïm souligne l'aspect autoréférentiel de toute observation. Quoique s'inscrivant dans le courant constructiviste, il n'abandonne pas les concepts de fonction et de système; en particulier, il souligne la fonction prise dans le système thérapeutique par l'émergence d'un pont singulier entre le thérapeute et le patient. De plus, l'approche qu'il développe utilise comme ressource le vécu du thérapeute et laisse donc une place extrêmement importante à la dimension émotionnelle, ce qui la distingue des autres mouvements actuels beaucoup plus intellectualisants. Il convient cependant de souligner combien cette lecture "singulière" de la situation thérapeutique permet au thérapeute de s'utiliser lui- même comme levier de changement, et combien cette prise en compte des participations communes du thérapeute et de la famille à l'élaboration d'un processus implique un grand respect, non seulement envers le patient identifié - ce qui était déjà le cas pour les autres écoles de thérapie familiale - mais également envers sa famille; cette dernière échappe ainsi au risque de la catégorisation, de l'enfermement dans des étiquettes diagnostiques, jadis réservées au seul patient.

1.5.5. Le modèle du tiers pesant développé dans cette thèse s'inscrit dans la perspective de la deuxième cybernétique. En effet, ce que le thérapeute vit au sein du système thérapeutique, en particulier en ce qui concerne le sentiment de s'y voir offrir une fonction par et dans la famille, est lié à l'amplification de zones de sensibilité communes au thérapeute ainsi qu'à la famille. En accord avec Elkaïm, je considère que cette amplification (à partir du moment où elle se vérifie) peut être considérée comme ayant une fonction dans le système thérapeutique, au delà du sens qu'elle a pour chacun des sous- systèmes (la famille et le ou les thérapeutes) qui le constituent.

Le modèle proposé ici se situe également dans une perspective transgénérationnelle, même si je n'invite que très rarement les membres de la famille élargie en séance.

L'originalité de ce modèle par rapport aux écoles présentées plus haut tient à la

conception du rôle de tiers pesant et à l'organisation des familles autour de lui. Cette

approche apporte un éclairage particulier sur la manière dont se vivent au sein des

systèmes humains les séparations et les deuils. Il introduit également la dimension

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triangulaire comme unité relationnelle et non comme une caractéristique dysfonctionnelle de la relation.

Je considère aussi le thérapeute, nouveau tiers pesant dans la famille, comme faisant partie de l'histoire de cette famille avant même qu'il ne sache qu'une rencontre aura lieu.

En même temps, toute l'histoire systémique du thérapeute le prédispose à son choix professionnel et à ce qu'il ait à remplir une fonction particulière dans les familles qui le consultent.

Le modèle offre une orientation dans la manière d'organiser le travail thérapeutique, notamment autour de la recherche des tiers pesants absents. Il s'attache en même temps, en partant du vécu du thérapeute, à le faire réfléchir à sa place dans le système et à l'inconfort éventuel qu'elle lui apporte, attirant de ce fait l'attention de tous les autres membres sur leur propre place en même temps que sur celle de l'absent. Le travail de deuil sur lequel il peut déboucher flexibilisera la position de chacun au sein de la famille.

Je me suis contentée ici de présenter les écoles les plus connues, mais bien d'autres existent à l'heure actuelle, aussi bien aux Etats Unis (voir Nichols & Schwartz , 1991) qu'en Europe.

Signalons également que s'est développé un champ de thérapie familiale comportementale ( Patterson, 1971; Liberman , 1970; Stuart, 1980; voir aussi Nichols

& Schwartz , 1991) sur lequel je ne m'étendrai pas ici.

Nous pouvons nous rendre compte que le champ de la thérapie systémique est en

pleine expansion, aussi bien au niveau de la recherche de nouvelles stratégies qu'au

niveau de l'enrichissement des lectures pouvant "faire sens" et apporter de nouveaux

éclairages au sein du processus thérapeutique. Le modèle du tiers pesant proposé ici

participe à cette démarche.

(33)

Chapitre 2

Genèse et construction du

modèle du Tiers pesant

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