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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Jacques, C. (2007). Les féministes et le changement social en Belgique: programmes, stratégies et réseaux (Unpublished doctoral dissertation).

Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres – Histoire, Arts et Archéologie, Bruxelles.

Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/210615/28/33a20e9d-00c1-4408-93b9-5d3c87cbd0b7.txt

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Université Libre d e Bruxelles Faculté de Philosophie et Lettres Université d ' A n g e r s

U F R Lettres, Langues, Sciences humaines

Les féministes et le changement social en Belgique (1918-1968)

Programmes, stratégies et réseaux

Volume 2

Catherine JACQUES

Thèse de doctorat présentée sous la direction de M"^* Eliane Gubin (Université libre de Bruxelles) et de M*"^ Christine Bard (Université d ' A n g e r s ) en vue d'obtenir le titre de docteure en Histoire

A n n é e académique 2007-2008

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Université Libre de Bruxelles Faculté de Philosophie et Lettres Université d'Angers

U F R Lettres, Langues, Sciences humaines

Les féministes et le changement social en Belgique (1918-1968)

Programmes, stratégies et réseaux

Volume 2

CoAv>N..afi5i*^Uvv^ A A ^ S ^ Catherine JACQUES

Thèse de doctorat présentée sous la direction de M*"* Eliane Gubin (Université libre de Bruxelles) et de M"*^ Christine Bard (Université d'Angers) en vue d'obtenir le titre de docteure en Histoire

Année académique 2007-2008

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Table des matières

V o l u m e 1

Introduction générale 4 Partie I

PANORAMA DU FEMINISME BELGE Avant-propos 20

Chapitre 1

Les associations féministes d'une guerre à l'autre 22 Chapitre 2

Des premiers bruits de bottes à l'aube du néoféminisme 52 Chapitre 3

A chaque génération son féminisme. Essai de typologie féministe " 76 Partie H

AFFIRMER LA LÉGITIMITÉ DES FEMMES DANS L'ESPACE PUBLIC Les luttes féministes pour l'égalité politique et l'égalité économique

Avant-propos 103 Chapitre 4

La conquête de l'égalité politique 107 Chapitre 5

Le féminisme. Un combat démocratique par essence 137 Chapitre 6

Belges ou citoyennes du monde ? 165 Chapitre 7

Les femmes ont-elles droit au travail ? 196 Chapitre 8

L'accès aux professions ou qu'est-ce qu'un métier de femme ? 219 Chapitre 9

Protéger ou non la travailleuse ? Une fracture parmi les féministes 247 Chapitre 10

Les attaques contre le travail des femmes. Une chance pour les milieux féministes égalitaires ? 277

Chapitre 11

A travail égal, salaire égal. Les luttes contre les discriminations de rémunération 297

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V o l u m e 2

Partie III

LES FEMINISTES ET LA SPHERE PRIVEE Avant-propos 322

Chapitre 12

De la maternité, unique destin de la femme au contrôle des naissances, bonheur du ^24 couple

Chapitre 13

Favoriser le travail maternel ou concilier maternité et salariat ? 355 Chapitre 14

La famille : protection ou aliénation des femmes ? 390 Chapitre 15

Les étapes de l'émancipation civile et juridique 415 Chapitre 16

Féminisme et sexualité : un combat moral 439 Conclusions générales

Bibliographie

Table des abréviations

466

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Partie III Avant-propos 321

PARTIE i n

Les féministes et la sphère privée

« Les principes féministes de l'égalité absolue des deux sexes devant le travail salarié et du droit absolu de la femme à tout travail salarié accompli par l'homme sont faux parce qu 'ils sont contraires à la nature de la femme, à la constitution de la famille et àl 'ordre social » (La Femme belge, iuiWct 1921, p. 165).

« Celle que les poètes appellent l'ange du foyer n 'est trop souvent qu 'une servante qui

n 'aurait ni sortie, ni congé et de qui ses maîtres ne s'occuperaient guère. Le bourgeois est

servi par ses domestiques, l'ouvrier par sa femme »

(I. Blume, La vie ouvrière, septembre 1930).

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Partie III Avant-propos 322

Avant-propos

Si le néo-féminisme, dans la droite lignée de Beauvoir, voit dans la maternité une des raisons majeures de l'aliénation des femmes et de leur relégation dans la sphère privée, la plupart des féministes de l'entre-deux-guerres s'en emparent au contraire pour justifier leurs revendications à plus de droits et d'égalité. Seule une minorité, notamment celle qui conçoit le droit au travail comme point de départ de l'édifice égalitaire, tient un discours moins lénifiant à l'égard de la maternité.

Ces discours présentent, le plus souvent, une certaine ambiguïté qui prend racine dans l'incapacité des féministes, à l'instar de leurs contemporains, d'envisager les femmes indépendamment de leur fécondité, de dissocier maternité, éducation et élevage des enfants.

Ces devoirs envers la société interfèrent dès lors dans toutes les activités féminines qui ne sont pas strictement incluses dans les tâches maternelles ; ils servent à justifier l'exclusion des femmes de la sphère publique et leur maintien dans le privé.

La glorification de la maternité s'accompagne aussi d'une glorification de la fécondité.

Instrumentalisées par des politiques natalistes et familialistes, les féministes modérées acceptent l'idée de la grande famille. La maîtrise de la fécondité n'est d'ailleurs pas perçue comme un combat prioritaire dans aucun groupe. Il faut attendre les années 1950-1960 pour voir poindre les premières préoccupations, sous l'influence des milieux socialistes, laïques et maçonniques et un mouvement de réappropriation du corps, permettant aux femmes de gérer elles-mêmes leur fécondité et de la soustraire à la domination masculine et étatique.

Nombreuses sont les féministes qui dès les années 1920, ont perçu la dimension politique de la natalité, et l'enjeu que représentait le contrôle des mères pour les partis politiques.

Certaines tentent de le retourner à leur avantage et revendiquent des droits au nom de la 'glorieuse ' maternité. Mais à de nombreux égards les générations actuelles sont encore tributaires de cette assimilation entre féminité et matemité.

Si le discours sur la matemité est redondant, celui sur la sexualité se limite strictement au

domaine d'un moralisme austère qui s'organise autour de la lutte contre la « double

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Partie III Avant-propos 323

morale » , élargie au plan sanitaire dans le mouvement abolitionniste et la lutte contre les maladies vénériennes. Si de prime abord, ces associations semblent périphériques au féminisme, leurs liens constants obligent à les intégrer dans son étude, sous peine de ne pas comprendre certaines de ses positions.

C'est d'ailleurs au nom de la fonction maternelle que se justifie l'assujettissement des femmes dans la famille. Les féministes se sont très tôt heurtées à la conception de la famille qui, comme plus petite unité du corps social, reproduit en condensé l'ensemble des inégalités sexuées qui traversent la société.

Les revendications en matière d'égalité civile dont beaucoup ont trait aux droits de la femme mariée, sont à la base du mouvement féministe belge. Comme nous l'avons souligné dans la deuxième partie, la Ligue belge du droit des femmes (1892) réclame dans un premier temps des réformes civiles et économiques auxquelles sont subordonnées l'égalité politique.

Selon Louis Frank, les revendications formulées par les féministes « ont un triple objet : abolir la puissance maritale et fonder le droit de la famille sur le principe de l'égalité entre les époux ; concéder aux femmes le droit de faire un honnête usage de leurs facultés et rendre accessible à tous, sans distinction de sexe, les métiers, les emplois, les professions, les carrières industrielles et autres ; enfin reconnaître aux femmes une part d'intervention dans la gestion et le règlement des intérêts publics »'. L'originalité de ce premier féminisme belge réside dans l'articulation de revendications axées sur le plan civil et économique. Les positions des féministes sur la question de maternité se trouvent à l'intersection des luttes pour l'égalité civile, économique mais aussi politique.

Sur le plan civil, la liste des requêtes est longue et porte à terme sur la remise en question de l'autorité maritale dont découle l'incapacité de la femme mariée. Les féministes

n'obtiennent avant 1914 que quelques aménagements : le droit d'être témoin dans des actes d'état civil (loi du 7 janvier 1908) et celui d'ester en justice (loi du 12 août 1911).

La campagne féministe menée pour abolir l'interdiction de la recherche en paternité est emblématique de la manière dont les féministes perçoivent l'oppression sexuelle des

femmes. Après une très longue mobilisation et plusieurs propositions de lois, la loi abolissant l'interdiction de la recherche en paternité est voté en 1908 mais assortie de telles restrictions que les effets en sont très fortement atténués. L'une des dernières victoires engrangées avant la première guerre est le vote d'une loi en mai 1914 (à l'étude depuis 1889) qui réprime toute provocation à la débauche et à la prostitution des mineurs et des femmes majeures non consentantes.

' Expression visant la morale sexuelle différente suivant le sexe, laxiste pour les hommes, rigoriste pour les femmes.

^ BOËL, M. et DUCHENE, C , Le féminisme Belgique 1892-1914, CNFB, Bruxelles, 1955, p. 42.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 324

Chapitre 12

De la maternité, unique destin de la femme, au contrôle des naissances, bonheur du couple

« Les positions et les revendications féministes autour de la maternité ont changé tout au long du XX* siècle parce que le mouvement lui-même a changé mais aussi parce que le contexte, et en particulier le rôle de l'Etat a évolué »' : ce constat, fait par Françoise Thébaud pour la France, s'applique parfaitement à la Belgique. Si la maternité est, au sens strict « la qualité de mère », son contenu n'a jamais connu autant d'élargissements successifs que depuis la Première Guerre. Les premières réflexions autour de la « maternité consciente », encore isolées avant 1940, ouvrent la voie au désir de plus en plus affirmé de dissocier maternité et sexualité.

La maternité : une notion extensible

Dès le XIX* siècle déjà, la mère occulte largement la femme : toutes les observations, qu'elles émanent de médecins, de réformateurs sociaux, de moralistes ou d'hommes politiques, font référence à la maternité dès qu'il s'agit d'aborder une question féminine.

Mais la maternité reste alors appréhendée de deux manières : médicale et économique.

Médicale, elle concerne toutes les femmes, car si être mère est « naturel »,

l'accouchement présente des risques importants avant la découverte de l'asepsie et son application dans le dernier quart du XIX* s. Et il faudra attendre les années 1930 pour que l'usage des sulfamides enraie de manière notoire la mortalité en couches^. La maternité est aussi abordée pour ses conséquences économiques : elle est fondamentale dans les ménages ouvriers pour garantir la survie familiale et pour assurer les vieux jours, elle est

fondamentale pour le patronat pour disposer de la main-d'œuvre indispensable à l'industrie.

Les premières réflexions relatives au travail des femmes concernent, dès les années 1840, la nécessité de protéger la capacité reproductrice des travailleuses.

' THEBAUD, F., « Féminisme et maternité », KNIBIEHLER, Y. (dir.) Maternité, affaire privée, affaire publique, Bayard, Paris, 2001, p. 30.

^ MASUY-STROOBANT, G., « Accouchement », Encyclopédie d'histoire des femmes en Belgique,

Racine, Bruxelles, (à paraître).

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 325

A la fin du siècle, la maternité s'enrichit d'accents sociopolitiques : l'idée s'impose dans les classes dirigeantes que la contestation sociale, attisée par le POB, pourra être jugulée par la mère, replacée au sein de sa famille et pivot du « bonheur » ouvrier. Cette assimilation de la maternité et du foyer est développée aux Congrès catholiques des Œuvres sociales à Liège en 1886, 1887 et 1890. L'idée qui prévaut est parfaitement résumée à la Chambre par Jules Le Jeune, futur ministre de la Justice et promoteur de la protection de l'enfance : il faut, avant toute chose, rendre la femme « à sa mission sociale et au travail pour lequel elle est faite, le travail de la ménagère, de l'épouse, de la mère »^. La maternité, vrai leit-motiv dans les discours, est présentée comme un devoir social des femmes, une mission à laquelle elle ne peut se dérober sous peine de désorganiser la société. Cette mission ne se limite pas à mettre au monde, elle implique des compétences particulières et la bonne ménagère devient Valter ego de la bonne mère. Pratiquement aucune distinction n'est faite, dans l'esprit des contemporains, entre les deux, qui forment un binôme indissociable et réversible. Pour atteindre ce double objectif, qui n'en fait plus qu'un dans l'esprit des contemporains, le gouvernement catholique met en place une formation adéquate et crée un vaste réseau de cours ménagers, qui pénètrent jusque dans les campagnes les plus reculées sous forme de cours ambulants.

Ce modèle de la mère de famille est partagé aussi par les libéraux. Il correspond en tous points au modèle familial bourgeois, sauf à le hausser d'un rang : la mère de famille veille généralement sur un nombre limité d'enfants et se transforme en maîtresse de maison, dirigeant un personnel domestique d'ampleur variable. De son côté, le POB voit dans la maternité la seule « richesse » des prolétaires et dans les familles ouvrières nombreuses la puissance potentielle du parti socialiste. Le parti manifeste très tôt le souhait de « voir rentrer » les mères au foyer, ce qui sous-entend un salaire masculin suffisant.

Sur cet enjeu sociopolitique se greffe encore entre l'intérêt porté à la petite enfance par les milieux hygiénistes et médicaux. Amorcé par le développement de la puériculture, cet intérêt épouse aussi l'inquiétude grandissante face à une démographie en déclin. Mais à- travers l'attention portée à la femme, c'est l'enfant qui est privilégié.

Toutes les pièces du puzzle sont réunies avant la Première Guerre pour ériger la maternité en lieu cardinal de la femme. La construction sociale de la maternité ébauche un modèle qui, dans une belle confusion voulue et programmée, mêle l'acte de mettre au monde à celui de tenir un ménage, de participer à la restauration sociale par la restauration familiale, de soutenir la natalité défaillante. Dès la fin du XIX' s., la société a nettement basculé « de la biologie à l'injonction sociale : puisqu'elle pouvait être mère, la femme devait être mère »''.

Même les féministes estiment que c'est l'horizon normal de toute femme, rares sont celles qui émettent des critiques à ce propos. Comme elles puisent largement dans les qualités supposées des mères pour leurs propres revendications (politiques, sociales mais aussi morales et pacifistes), elles tentent plutôt de faire de la maternité un « atout » pour les femmes. Mais pas toujours sans risques ni dégâts collatéraux.

^ Annales parlementaires. Chambre, 2 août 1889, p. 1796.

" GUBIN, E. et PIETTE, V., « Femmes et mères au travail 1830-1914 », MASUY-STROOBANT, G.

et HUMBLET, P., Mères et nourrissons. De la bienfaisance à la protection médico-sociale (1830-

1945), Labor, Bruxelles, 2004, p. 44.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 326

Les effets induits de la Grande Guerre

Dans un premier temps, la guerre semble bouleverser l'ordre des sexes, par la confusion des genres dans un pays occupé oii les hommes ont perdu la maîtrise de leur autorité et de leurs pouvoirs dans l'espace public. De plus, la résistance à l'ennemi et le patriotisme permettent aux femmes d'endosser des rôles « virils », tandis que l'ensemble des activités de la population civile s'ordonne sur le mode de la philanthropie et de l'assistance, jugées naguère comme des activités principalement féminines.

Avec la paix, l'ordre des sexes revient en force, comme dans tous les pays belligérants.

L'intervention de plus en plus affirmée de l'Etat dans le domaine de la famille et de la procréation, l'intérêt porté aux enfants, espoirs de la nation d'autant plus précieux que leur nombre est en chute libre..., tout incite à mettre la maternité et la mère au centre des préoccupations. Mais une maternité strictement « légitime », conçue dans le cadre du mariage. Toute procréation solitaire ou en concubinage est considérée comme déviante : ce qui fait la gloire des épouses fait la honte des célibataires.

Sur le canevas d'avant-guerre se greffent désormais les exigences d'une politique nataliste musclée. La préoccupation, née de l'hécatombe démographique de la Première Guerre mondiale, obsède les milieux dirigeants. En Belgique, la contagion des « pères lapins » français^ est forte. Pourtant, la guerre a fait moins de victimes militaires que dans les autres pays, mais elle a plus durement frappé la population civile. Le nombre de naissances a chuté, passant de 170.102 en 1913 à 85.056 en 1918. « La paix revenue, l'inquiétude ne tarit pas, car si la nuptialité reprend dès le lendemain du conflit », le baby boom espéré n'est pas au rendez-vous^. En 1924, on reste toujours en-deçà des chiffres de 1914^, et cette faiblesse de la natalité se poursuit jusqu'en 1940. L'infertilité des jeunes couples prend une allure catastrophique: à Liège, 68% des jeunes ménages mariés depuis deux ans n'ont pas d'enfant en 1920* ! En 1930, la moyenne d'enfant par ménage stagne à 2,1. La responsabilité est rejetée sur les femmes, et sur leur désir d'émancipation: émancipation du corps,

émancipation économique. Un acquis visible : les jupes et les cheveux courts : « L'acquis le plus manifeste et le plus général semble être la conquête d'une liberté d'allure et de

mouvement »'. Mais la nouvelle femme inquiète, la garçonne scandalise'", et la mode, dont les lignes droites et fluides sont totalement « incompatibles avec les rondeurs de la

maternité »", est ressentie comme un refus de féminité et la preuve d'une dépravation des mœurs'^. Autre cause de cette « grève des ventres » : le travail salarié des femmes qui, en ' COVA, A., Maternité et droits des femmes en France XLX"-XX" s., Anthropos, Paris, 1997.

* GUBIN, E. et PIETTE, V., «Mères au travail, mères au foyer : les controverses de l'entre-deux- guerres », MASUY-STROOBANT, G. et HUMBLET, P., op.cit., p. 180-181.

Recensement général de la population au 30 décembre 1930, Bruxelles, 1935 p. 96.

' Recensement général de la population au 30 décembre 1920, Bruxelles, t. II, 1925, p. 444 et sv.

' THEBAUD, F., « La Grande Guerre », DUBY, G. et PERROT, M., Histoire des femmes en Occident, t. 5, Paris, Pion, 1992, p. 71-72.

BARD, C , Les Garçonnes. Modes et fantasmes des Années folles, Flammarion, Paris, 1998, p. 33.

Sur la garçonne en Belgique : RULOT, R., L'image de la garçonne en Belgique : 1920-1935. Entre norme, représentation et réalité, Mém. lie. Hist. ULB, 2004.

« La lutte contre les excès de la mode », Bulletin de la Ligue mariale contre l'immoralité, 1920, 4, p. 4.

Voir notamment « La dénatalité et ses causes », Annales des sciences commerciales et

économiques, Louvain, n°4, 1938, p. 209-232.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 327

leur apportant une certaine autonomie financière, les éloigne de leurs devoirs et les entraîne dans la frivolité'^. Lorsque le gouvernement tente de restaurer l'ordre social, il fait appel au modèle de la mère au foyer, pierre d'angle de la politique nataliste; il est donc

communément admis que le travail extérieur des femmes est inconciliable avec son rôle d'épouse et d'éducatrice. Travailler hors du foyer signifie fuir sa mission maternelle et risquer de grever lourdement l'équilibre mental et le développement physique des enfants'''.

Le travail salarié des mères doit donc être proscrit - ce qui se traduit d'ailleurs par des clauses résolutoires dans de nombreux contrats de travail, obligeant les femmes à démissionner en cas de mariage.

Le législateur intervient pour réprimer toute velléité des femmes de se soustraire au devoir de maternité. La loi de 1923, votée à l'initiative du catholique Henry Carton de Wiart et calquée sur la loi fi-ançaise de 1920, condamne toute pratique abortive, toute publicité ou vente de moyens contraceptifs. Au parlement, le vote de la loi n'a pratiquement rencontré aucune réticence quant au fond, à l'exception du député socialiste de Charleroi, Victor Ernest (1875-1940), vice-président de la Ligue néo-malthusienne'^, qui plaide en faveur du contrôle des naissances. Au Sénat, le socialiste anversois, théosophe, Frans Wittemans (1872-1963) appuie la loi au nom du « socialisme intégral qui ne poursuit pas seulement la réforme économique du monde, mais aussi la réforme morale de l'individu lui-même »'^. Mais il profite du débat pour défendre, dans un discours aux accents tour à tour féministes et eugénistes, un certain contrôle des naissances et pour dénoncer la double morale sexuelle, l'incapacité juridique de la femme mariée'^ et la prostitution réglementée'^. Il prône l'éducation sexuelle des enfants, non seulement dans leur famille mais aussi à l'école, l'examen prénuptial obligatoire, « la responsabilité pénale du chef de la transmission des maladies vénériennes » et réclame le vote d'une loi « sur la police des mœurs

Aucune personnalité du POB, ni le « patron » Emile Vandervelde ni Henri La Fontaine (même s'il s'abstient de voter la loi par crainte que certains termes ne donnent lieu à des abus ^'') ne s'élève contre cette loi. Pourtant Vandervelde ne croit pas qu'elle soit une réponse efficace à la baisse de la natalité. Ses propos, teintés d'eugénisme, visent plutôt un modèle familial de taille moyenne, ayant un bon niveau de vie, habitant dans des logements

La Femme belge, décembre 1923, p. 581-582.

A titre d'exemple : HELDEN, B., « Travail de la femme mariée et la délinquance infantile », Le Peuple, 14 mai 1933.

Sur Victor Ernest : STENGERS J., « Les pratiques anticonceptionnelles dans le mariage au XIXe et au XX' siècle: problèmes humains et attitudes religieuses », RBPH, t. XLIX, 1971, n°4, p. 1135-1136.

La Ligue néo-malthusienne, créée vers 1900, rebaptisée Ligue belge pour la Régénération humaine en 1906, est animée par le docteur Femand Mascaux (1868-1953) et ne regroupe qu'une dizaine

d'individus. Elle propage des moyens anticonceptionnels et diffuse des brochures populaires néomalthusiennes, dont les écrits de Paul Robin: STENGERS, J., op. cit, p. 1128-1130. Sur les activités de la Ligue : Idem, p. 1131-1154.

Annales parlementaire, Sénat, 29 mai 1923, p. 960.

Sur la proposition Wittemans de mai 1922 : voir chap. 7, p. 202-203.

Annales parlementaires. Sénat, séance du 29 mai 1923, p. 960. Wittemans propose de supprimer la la déchéance légale de la prostituée.

" Voir sur ce débat et les positions socialistes : CELIS, K. « Socialisme en seksuele fraude. De houding van de Belgische socialisten tegenover abortus en anticonceptie (1880-1990) », Begeerte heeft ons aangeraakt. Socialisten, sekse en seksualiteix, Gand/Amsab, 1999, p. 179-206 ; Annales parlementaires. Sénat, 29 mai 1923, p. 960-961.

^° Annales parlementaires de Belgique. Sénat, 30 mai 1923, p. 980.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 328

sains, composée d'enfants en bonne santé et mieux instruits, par opposition à une famille

« trop » nombreuse idéalisée par les catholiques^'. Mais il affirme clairement n'être ni « un malthusien, ni un néo-malthusien » car pour lui, la masse représente toujours la force du prolétariat^^.

Le nouveau visage de la maternité : avant tout un devoir et un travail harassant

Toujours créditée de l'ensemble des tâches ménagères, comme avant la guerre, la maternité devient dans les années 1920 une « profession à part entière ». Mère et ménagère : les deux « métiers » se fondent en un seul, de plus en plus contraignant avec la hausse générale du niveau de vie, l'amélioration des logements, l'amorce d'une société de

consommation, l'encadrement de la petite enfance, la scolarité obligatoire jusqu'à 14 ans...

On ne parle plus de tâches domestiques mais bien de « profession ménagère »^^ et la maternité est devenu « le métier des mamans ». L'élevage des enfants, soumis désormais à des normes strictes encadrées par l'Œuvre nationale de l'Enfance (ONE) exige des soins accrus, du temps et de la disponibilité^''. Il ne suffit plus d'être efficace pour être une bonne mère, encore faut-il être totalement disponible. « De mère de famille, la femme passe en moins de vingt ans au rôle d'éducatrice et de ménagère consciente, en amorçant une dérive vers le rôle de consommatrice avisée

Sous de nouveaux habits, on assiste en réalité à un retour très musclé de la séparation des sphères. Le centre de gravité des femmes est à nouveau la famille, en dépit des progrès engrangés depuis le début du siècle. Mais une famille qui, pour être réduite, est de plus en plus exigeante : « Enrichie de devoirs nouveaux, (la maternité) s'étalait au-delà des neuf mois incompressibles. Non seulement le travail maternel ne pouvait s'achever avant que l'enfant ne fut 'physiquement' tiré d'affaires mais on découvrit bientôt que la mère devait assurer l'éducation de ses enfants et une part importante de leur formation intellectuelle »^^.

Le travail « normal » d'une mère se mue en dévouement total, caractérisé par le don de soi, le sacrifice de ses ambitions personnelles, l'intérêt exclusif de l'enfant..., en compensation de quoi la mère éprouve « les joies infinies de la maternité ».

Toutes les associations féminines tendent vers le but ultime : former de bonnes mères.

L'éducation des mères devient une finalité de l'ONE^'. Au POB, Hélène Bumiaux estime que le rôle de la femme est « d'élever ses enfants comme il convient, avec amour, dignité et conscience »^^ et même Isabelle Blume se demande, mais bien plus tard, si le sort des mères

^' CELIS, K., op. cit., 196 ; Annales parlementaires, Chambre, 23 mars 1922, p. 472-473.

Annales parlementaires, Chambre, 23 mars 1922, p. 471-472.

MATHIEU, L., Traité d'économie domestique, 13' éd., Liège, 1943, p. 1.

Cet aspect est traité dans la thèse en cours de Claudine Marissal (ULB-ARC).

PIETTE, V. et GUBIN, E., « Travail ou non travail? Essai sur le travail ménager dans l'entre-deux- guerres », RBPH, t. 79, 2001, p. 657.

BADINTER, E., L'amour en plus. Histoire de l'amour maternel XVIf-XX" s., Flammarion, Paris, 1980, p. 233.

" MARISSAL, C , « Eduquer les mères : l'ONE de 1919 à 1945 », MASUY-STROOBANT, G., et P.C. HUMBLET, opcit., p. 199-220.

Le mouvement syndical belge, 20 avril 1920.

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au foyer n'est pas plus enviable que celui des ouvrières . Sur cette question délicate, les avis sont cependant loin d'être unanimes parmi les militantes socialistes.

Les Œuvres féminines chrétiennes sont, sans surprise, à la pointe du combat maternel, tout particulièrement Maria Baers, suivie de près par Jeanne Cappe qui diffuse ses idées dans un cercle plus large, par les articles qu'elle publie dans des revues générales et dans sa littérature enfantine. « Former la mère de famille pour qu'elle puisse éduquer ses enfants en toute connaissance de cause » s'inscrit au fronton de la revue des LOFC, sous le logo d'une mère à l'enfant. « Devenir mère, c'est pour la femme mariée l'aboutissement de sa nature féminine, l'épanouissement de sa personnalité »^°. Dans les rangs catholiques, le culte mariai vient largement à la rescousse pour magnifier la maternité, mais la Vierge n'est plus

seulement la mère du Christ, elle est aussi « Marie, modèle des ménagères » « pour la plus grande gloire de Dieu, notre bonheur et notre sanctification »^'. La maternité dont il est question est (évidemment) une maternité féconde. Pas question de tirer gloire d'un seul enfant : pour être magnifiée, il faut être mère, non pas « d'un mioche gâté, idolâtré, déformé par votre égoïsme, mais mère d'une belle et nombreuse famille chrétienne »^^.

L'obsession démographique n'est jamais bien loin et se conjugue avec les prescriptions de l'Eglise. En Belgique, la lutte contre toute limitation des naissances est en effet plus précoce qu'ailleurs, menée d'une main de fer par le cardinal Mercier dès le tout début du XX^ siècle. A la différence de la France^^ et de l'Allemagne, où les évêques ne réagiront avec vigueur qu'après la Première Guerre, les théologiens et les évêques belges durcissent le ton dès 1906. Tout rapport sexuel n'ayant pas comme finalité la procréation est un péché

« qui crie vengeance au ciel », un péché mortel, sauf pour la femme qui, après avoir résisté de toutes ses forces, succombe à la violence de son époux : « alors il y aura viol de femme mariée »^''. Les idées populationnistes de Mercier, et ses liens avec la papauté, balisent la route vers l'encyclique Casti Connubii (1930)^^, qui réaffirme le devoir de procréation dans le mariage chrétien et érige en péché mortel les rapports sexuels qui n'ont pas cette finalité.

Les médecins catholiques ne sont pas en reste et appuient fermement le courant repopulateur, non seulement en affirmant, sous couvert d'arguments médicaux, que « la maternité réalise l'achèvement complet de la personnalité féminine et l'épanouissement de ses virtualités physiques et morales », mais surtout en décrétant que ces bienfaits

n'apparaissent qu'après la troisième naissance : la femme n'est « vraiment » femme que mère de famille nombreuse^^. Cette litanie, sans cesse martelée, attire les sarcasmes de ceux qui la traitent de « procréation lapinière, indéfinie et à tout prix »^^.

Isabelle Blume. Entretiens recueillis et présentés par J. GOTOVITCH, Fondation Jacquemotte, Bruxelles, 1976, p. 20

Dossiers de l'action sociale catholique, septembre 1939, p. 665.

^' Bulletin des dirigeantes (JOCF), février 1934, s.p.

La ménagère rurale, mai 1934, p. 6.

Sur ces attitudes différentes des évêques belges et français : STENGERS, J., « Les pratiques anticonceptionnelles... »...,p. 1161.

Cité dans/c/ew, p. 1162.

Idem, p. 1173.

DE GUCHTENEERE, R., « Les fins du mariage. Sa fécondité. Son aspect médical », Saint-Luc Médical, XV, 1, 1937, p. 22 ; DAUWE, Dr O., « La signification physique et morale de la maternité pour la femme », Mariage et nuptialité, si, nd., p. 176.

La Dernière Heure, 18 novembre 1931.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 330

Persuader les femmes de leur mission naturelle et providentielle

Mais entre les discours et les réalités, il y a souvent un profond fossé qu'il faut combler : il faut persuader les femmes de leur vocation multipare. Le matraquage est constant qui définit l'identité féminine par la maternité nombreuse. Si cette mission implique de lourdes prestations, elle exige aussi de les exécuter avec plaisir et avec amour. Sans amour, tout travail maternel est voué à l'échec. Même si les conditions « techniques » sont réunies (comme dans les crèches, par exemple) l'enfant ne pourra pas s'épanouir. Tout est désormais mis en oeuvre pour inculquer aux fillettes, ces « petites mamans en herbe » « qu'être mère, c'est faire quelque chose de très bien, de très beau et de très difficile »^^. C'est prester un travail lourd, répétitif, jamais rémunéré, mais payé en retour de l'affection des siens.

L'amour entre ici en lice pour magnifier la tâche. Non pas l'amour physique entre époux (on ne parle que de « devoir conjugal ») mais bien l'amour maternel absolu, sans condition, qui se traduit par une totale disponibilité, voire un esprit de sacrifice à l'égard de tous les membres de la famille. « La joie d'être aimée et les émotions infinies de la maternité » sont censées compenser la perte de liberté entraînée par le mariage^'. La charge affective liée à la maternité est désormais sans borne : « Un mot résume toute l'action d'une mère envers ses enfants : elle aime »''°. L'amour porté à ses enfants est un instinct, et comme la maternité est le destin de toutes les femmes, elle devient aussi le petit commun dénominateur qui

uniformise leur condition. Même les célibataires sont sommées de prester une « maternité » de remplacement, en se dévouant dans des œuvres sociales ou caritatives.

En échange de ses sacrifices, la mère est louée et adulée, sinon dans les faits, du moins en paroles, et une fois par an, en mai, elle est fêtée. Coutume venue des Etats-Unis, la fête des mères s'impose en Belgique à partir de 1927, d'abord dans la province de Hainaut, où elle est promue par le parti socialiste. Elle revêt alors l'allure d'une fête collective qui réunit les familles, avec spectacles, cadeaux et tombolas à l'appui. L'image donnée à cette occasion véhicule tous les poncifs de la bonne mère : dévouement infini, oubli de soi, valorisation des humbles tâches, si nécessaires au bien-être de tous. L'intérêt commercial pointe

immédiatement le nez: si dans les écoles les enfants préparent des petits présents

attendrissants, les revues proposent des cadeaux plus substantiels, souvent parmi les premiers appareils électroménagers. Mais ce n'est que dans les années 1950 que cette publicité prend une réelle ampleur, tandis que la nature des cadeaux suggérés amorce un changement significatif avec l'apparition, encore timide, du cadeau personnel, qui n'est plus destiné au bien-être de la famille mais à la mère en tant que femme: parfum, crème de beauté, colifichet'".

D'abord réticentes, les associations féminines adoptent l'idée de fêter maman en mai.

Dans les rangs laïques, il convient toutefois de prendre ses distances avec les trois K (Kirche, Kiichen und Kindem), en honneur en Allemagne et en Italie dès la fin des années 1920. Mais les liens que les féministes laïques ont tissés avec le pacifisme interdisent toute critique à l'égard de la maternité, portée elle aussi en étendard. Dans les rangs catholiques, la

Almanach des Familles nombreuses. De Ridder, Anvers, 1940, p. 153.

^' La femme belge, mars 1922, p. 536.

La ménagère rurale, février 1937, p. 24.

DUELZ, A., La fête des mères en Belgique francophone de l'entre-deux-guerres à la fin des années

1970, Mém. lie. Hist., ULB, 2004-2005.

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coloration socialiste originelle est bientôt gommée car le mois de mai est « le mois de Marie ».

L a maternité v u e par les féministes : entre acceptation et critiques

Confrontées à cette extraordinaire extension de la maternité, qui, d'acte biologique, se transforme en fonction sociale pour réassigner les femmes à l'espace privé et diluer leur individualité naissante au profit de la famille, rares sont les féministes qui réagissent. Pour beaucoup, la maternité constitue d'ailleurs un véritable nœud, difficile à desserrer, à cause de l'imbrication de trois aspects : les droits des femmes, leur droit au travail et le droit des mères (voire des enfants). Selon l'époque et le type d'associations féministes, chaque groupe développe une rhétorique propre qui révèle sa conception des droits des femmes et de la fonction sociale qui leur est dévolue. L'incapacité des mouvements féministes belges, à quelques exceptions près, à concevoir un discours où les femmes - les mères - sont évoquées comme des individues à part entière et non selon leur rôle procréateur, est révélatrice d'une certaine « culture politique » belge mais aussi du poids que le pilier catholique exerce dans la société. A partir des années 1920, les féministes tentent de

« naviguer » tant bien que mal parmi les injonctions nombreuses faites aux femmes, tout en essayant de préserver leurs droits. Des observations analogues peuvent être faitesdans pratiquement tous les pays occidentaux, avec des résultats variables, mais il n'y a guère que la Norvège qui parviendra à équilibrer les droits des femmes et les droits des mères''^

La fonction maternelle dans le discours des féministes belges

La majorité des féministes s'adaptent à l'ambiance générale et magnifient la maternité, qu'elles assimilent en quelque sorte au « grand œuvre » de la femme. Au début des années

1920, Marthe Boël y voit même « l'instinct supérieur de la race », elle identifie la mère à « la pierre angulaire de l'édifice familial », sur laquelle repose « tout le bonheur ou le malheur de la maison ». La mère est aussi celle qui se sacrifie sans compter pour le bonheur de ses enfants."^ L'acquisition de droits nouveaux, comme le suffrage, doit lui permettre de remplir cette mission avec plus d'efficacité.'*'' « Dépositaires de la race », les mères ont des devoirs à l'égard de la société et celle-ci leur octroie en retour des droits afin qu'elles puissent

assumer au mieux leur mission. Gardiennes « des valeurs spirituelles et morales », elles réclament au nom du bien-être de l'humanité « le droit de bâtir cette demeure humaine, plus grande et plus belle... ». La destinée maternelle s'élargit à une destinée sociale «dans l'égalité et la dignité » de tous'". Aucun doute n'est possible : le féminisme de la baronne Boël, qui rejoint celui de la majorité des membres du CNFB, se fonde principalement sur les devoirs qui incombent aux mères.

''^ COVA, A., « La maternité, un enjeu dans le premier XX' siècle », Le Siècle des féminismes..., p.

195-208.

BOËL, M., « Discours prononcé lors de l'Assemblée générale de la Ligue des Familles nombreuses de Belgique 30 mai 1926 », 1920-1950. Trente.., p. 27-28.

BOËL, M., 1920-1950. Trente ans d'activité féminine. Extraits de discours et de messages, A l'enseigne du chat qui pêche, Paris/Bruxelles, [1951], p. 18-19.

BOËL, M, « Allocution prononcée à Bruxelles en juin 1935. Accueil du GIF par le CNFB », 1920-

1950. Trente ans.... p. 38.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 332

Le Féminisme chrétien de Belgique adhère également à cette conception tout en y ajoutant une touche moralisante. Quand les femmes auront pris pleinement conscience de leurs responsabilités maternelles, et qu'elles seront devenues, en tant que mères, « égales de l'homme », elles prendront en charge les domaines négligés par les hommes et donneront enfin « à la loi toute sa force » car elles se serviront des institutions politiques pour défendre la société « contre le fléau de l'immoralité publique

Dans l'esprit de Louise Van den Plas, la maternité devance toute autre activité. Aussi, au début des années 1920, le Féminisme chrétien réagit à la proposition déposée par le socialiste anversois Frans Wittemans en mai 1922, dans le but de réviser la capacité de la femme mariée dans l'exercice d'une profession''^. La réforme vise à permettre aux femmes mariées de gérer les fruits de leur travail, par l'instauration de « biens réservés » sur lesquels elles ont une pleine capacité civile. Louise Van den Plas, soucieuse de faire reconnaître « la capacité civile aux femmes qui n'exercent pas de profession et qui accomplissent la mission 'haute et humble' d'élever leurs enfants»"*^ réclame un ajout en leur faveur. Convaincue que la tâche première des femmes est d'être de bonnes mères, elle ne peut accepter des réformes favorables aux travailleuses salariées sans compensation pour les mères au foyer

Pourtant, si Louise Van den Plas entonne les louanges de la bonne mère, elle perçoit aussi le danger d'une telle sublimation pour les femmes célibataires. Elle-même n'est pas mariée.

Elle ne peut s'empêcher d'évoquer ces femmes qui, n'ayant pu accéder à la maternité,

« bonheur suprême de la femme », sont dépossédées de toute aura sociale et confrontées de surcroît aux difficultés de subvenir à leurs besoins, sans aucune « préparation

professionnelle sérieuse » « Si leur condition de fortune les dispense de l'angoissante poursuite d'un gagne-pain, elles souffriront... du vide immense d'une vie qu'on ne leur a pas appris à remplir»^'. Derrière la glorification de la maternité pointe la crainte du leurre qu'elle peut représenter pour toutes celles qui ne sont pas mères, mais cette réflexion demeure très feutrée.

Le féminisme maternel ou matemaliste permet de neutraliser « le conflit d'intérêt entre féminisme et société bourgeoise ; sans rupture ouverte, le dualisme des sexes s'installe subrepticement à la place de l'interprétation égalitaire yy"^. Ces féministes modérées sont toutes issues des classes supérieures de la société et aucune n'est en rupture avec son milieu ; toutes adhèrent au modèle sociétal de l'époque qui reconnaît et valorise une seule mission pour les femmes, celle de mère. Cette conception se retrouve aussi bien dans les milieux laïques que catholiques ; le féminisme modéré, qui ne peut se construire sur un concept d'égalité des sexes, n'a d'autre socle possible que la mise en évidence des

CH., « Le suffrage féminin et la moralité publique », Le Féminisme chrétien de Belgique, n°9, nov.

1923, p. 14 ; G.S., « Le droit des mères », Le Féminisme chrétien de Belgique, février 1925, p. 20.

Rappelons qu'il s'agit d'une proposition déposée en mai 1922 visant à supprimer la puissance maritale pour l'exercice d'une profession par la femme mariée : voir chapitre 7, p. 202-203.

VAN den PLAS, L. « Le projet Wittemans devant la commission de la justice », Le Féminisme chrétien de Belgique, février 1923, p. 29.

VAN den PLAS, L., « Le projet Wittemans sur le travail, l'industrie et le commerce de la femme mariée », Le Féminisme c/ire7/e«, juillet/août 1922, p. 110-111.

VAN den PLAS, L. « Les vieilles filles », Le Féminisme chrétien, n°l, janv. 1925, p. 7-8.

" Ibidem.

" KÀPELLI, A.-M., « Scènes féministes », DUBY, G. et PERROT, M. (dir). Histoire des femmes en

Occident, Paris, Pion, t. IV, p. 512.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 333

spécificités féminines. Ce choix conscient ou inconscient peut aussi s'apparenter à une stratégie qui parie sur le langage le plus « audible » et le plus acceptable pour les

contemporains. Tout comme il peut résulter de l'incapacité des féministes à concevoir les rapports entre les sexes autrement que dans leur distribution traditionnelle.

Il ne faut pas perdre de vue que le mouvement féministe, affaibli par la guerre mais aussi par l'échec subi en matière de suffrage après la guerre, s'est replié sur deux terrains : un lobby tenace auprès des partis politiques et la valorisation de qualités que les hommes ne peuvent contester aux femmes, leurs qualités de mères. D'une part en effet, les féministes insistent auprès des partis politiques pour obtenir la reconnaissance de leur citoyenneté complète et elles organisent une propagande active pour éduquer la masse des femmes à leurs devoirs politiques. D'autre part, elles choisissent une voie contournée, plus subtile, et construisent une argumentation basée sur le rôle social des mères pour réclamer - ce qui peut paraître paradoxal - à la fois des droits et des protections pour les femmes et pour légitimer leurs interventions dans la sphère publique. Arc-boutées sur les valeurs reconnues à la maternité, elles étendent cette fonction à la société dans son ensemble et attribuent aux femmes la responsabilité des bonnes mœurs, de l'aide aux personnes, des soins aux enfants, du pacifisme...définissant ainsi ce qu'il conviendra d'appeler la citoyenneté sociale des femmes.

Cette première génération de féministes choisit donc d'investir le champ politique au nom d'une maternité élargie, tout comme elle décide de poursuivre ses activités principalement dans le social, dans la droite ligne de ses prestations durant la guerre au sein de l'Union patriotique des femmes. L'Union patriotique reste active jusque dans les années 1920". La Société belge pour l'amélioration du sort des femmes (ASF,1887), pourtant plus radicale que la Ligue belge du droit des femmes, reconvertit aussi son militantisme dans sa branche caritative, le Foyer de la Femme (1916), qui gère des homes et des restaurants destinés aux femmes nécessiteuses^"*. Jane Brigode, figure marquante du féminisme d'avant guerre, quitte progressivement le mouvement pour se consacrer à ses activités communales et pour

s'investir dans la lutte contre le péril vénérien^^

Quelques féministes restent actives, voire très actives, dans le champ politique, mais sans que cette participation ne les éloigne de l'image maternelle. La société de l'époque ne

semble accepter les femmes dans les conseils communaux que parce que la gestion

communale s'apparente à celle d'une grande famille. Cette conviction est d'ailleurs partagée par les féministes: « De toutes les institutions politiques, la commune n'est-elle pas, en effet, celle qui ressemble le plus à la famille, puisque la cité n'est, en somme, que la famille

JACQUES, C. et MARISSAL, Cl., « Jane Brigode-Ouwerx », GUBIN, E. et VAN MOLLE, L.

(dir.). Dix femmes en politique. Les élections communales de 1921, Inbel, Bruxelles, 1994, p. 77.

Dépliant publicitaire du Foyer de la femme : AVB, F. NYSSENS, 37; différentes informations dans L'International Féminin, 1918-1939 ; JACQUES, C, « Société belge pour l'amélioration du sort de la femme », Encyclopédie d'histoire des femmes (à paraître), Racine.

" Au sein de La Ligue contre le péril vénérien : JACQUES, C. et MARISSAL, Cl., op.cit., p. 69-85.

Sur la collaboration entre mouvement féministe et Ligue belge contre le péril vénérien : voir chapitre

16. La thèse en cours de Christine Machiels, Les féminismes face à la prostitution de 1875 à nos Jours

(Belgique, France, Suisse), apportera également des informations.

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Chap. 12 De la maternité... au contrôle des naissances 334

élargie ? » . D e plus, les quelques femmes qui accèdent à un mandat communal sont quasi toutes cantonnées dans des secteurs « sociaux » : instruction, enfance, affaires sociales, ... ce qu'elles acceptent « par inclination personnelle, par conformité avec l'esprit du temps ou parce qu'elles mêmes ont suivi une formation 'à orientation féminine'(couture, économie domestique ou enseignement ménager') ou à 'vocation sociale'...

Les mouvements féminins au sein des différents partis adoptent une stratégie analogue et récoltent un succès qui ne sera jamais atteint par les féministes. On peut toutefois se

demander si leur réorientation vers le social ne répond pas à une volonté délibérée des partis politiques pour neutraliser l'action politique des femmes, en les détournant vers des activités qui ne risquent pas d'entrer en concurrence avec les ambitions masculines'*.

La maternité devient le symbole de l'organisation sociale ; dans une belle confusion entre les qualités privées des mères et des qualités professionnelles, elle devient l'étendard d'une série de métiers « féminins » : infirmières, auxiliaires sociales, institutrices... C'est toujours au nom des qualités maternelles que les mouvements féministes et féminins encouragent les jeunes filles à s'orienter vers ces carrières, décrites comme 'un métier bon' pour une femme.

Certaines historiennes, comme Anne Cova ou Gisela Bock'', voient dans ces démarches un moyen pour les femmes d'investir la scène publique et d'y conquérir un certain pouvoir.

Mais c'est sans compter avec la hiérarchie : dès que les pouvoirs publics décident de prendre ces domaines en charge, les postes de direction se masculinisent. Rares sont les secteurs qui, comme l'ONE^^, échappent à cette règle. La « conquête » du travail social par les femmes, au nom de leur vocation maternelle, n'implique ni sa maîtrise ni une orientation favorable aux droits des femmes.

Les féministes égalitaires : des critiques fortes

Inversement, le mouvement féministe égalitaire qui apparaît en Belgique à la fin des années 1920 sous l'influence internationale voit dans la maternité la cause d'une série de discriminations qui frappent les femmes. A l'université d'été de l'Open Door International à Sigtuma en 1931, la doctoresse Ada Nilsson l'exprime très clairement et s'interroge sur la

JACQUES C. et MARISSAL Cl, « L'apprentissage de la citoyenneté au féminin », Cahiers d'histoire du temps présent, n°4 (Femme et société), 1998, p. 104-108 ; BOËL, M., «Extraits de conférences 1920-1921 », 1920-1950. Trente.., p. 15.

" GESQUIERE, I, « Les voies d'accès à l'arène politique », GUBIN, E. et VAN MOLLE, L. (dir.), Dix femmes en politique,..., p. 57.

'* Hypothèse défendue dans l'article : JACQUES, C. et MARISSAL, Cl., « L'apprentissage de la citoyenneté au féminin. Les élections communales dans l'agglomération bruxelloise 1921-1938 », Cahiers d'histoire du temps présent, n°4, p. 83-118. C'est aussi l'idée de D. KEYMOLEN à propos de Victoire Cappe, dont l'action syndicale d'avant-guerre est véritablement confisquée au profit de l'action sociale après 1918 : KEYMOLEN, D., Victoire Cappe (1886-1927). Une vie chrétienne, sociale, féministe, Academia-Bruylant / Carhop / Kadoc-Studies, Louvain, 2001.

BOCK, G. et THANE, P. (dir.), Maternity and Gender Policies. Women and the Rise of European Welfare States 1880-1950, Routlegde, London/ New-York, 1991; COVA, A., Maternité et droits des femmes en France, XIXe -XXe siècle, Paris, Anthropos-Economica, 1997.

^° Voir la thèse en cours de Claudine Marissal, op.cit. ; des études plus pointues permettront

certainement d'affiner ce jugement.

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capacité de la femme « as a worker influenced by this property connected with her sex ? » . Louise De Craene identifie également la maternité comme un moyen utilisé par la société patriarcale et capitaliste pour asservir les femmes à son profit: « Persistera-t-on à ne vouloir admettre et développer dans la femme que ce qui concerne sa fonction reproductrice en vue d'obtenir par son asservissement, un rendement plus considérable en chair à canon, en chair à travail, en chair à plaisir ?

Si les critiques sont si fortes, c'est parce que l'angle d'approche de l'Open Door International - et de sa branche belge le GBPO - est axé sur le travail féminin et dans ce domaine en effet, la protection réclamée pour la maternité sert largement d'argument patronal pour justifier les discriminations à l'emploi. Mais la revue Egalité souligne aussi ce qu'elle considère comme une instrumentalisation du corps des femmes^^. Les féministes égalitaires substituent donc à la formule « femme = mère » celle de « femme =être humain ».

Et cela change toute la perspective : considérée comme un être humain, la femme a droit à la réalisation de soi, au même titre que l'homme. Son rôle de mère ou d'épouse ne doit pas s'envisager comme une fin en soi mais comme une fonction que la femme décide d'assumer de son libre arbitre*'^. Ces féministes dénoncent la confusion délibérément entretenue « entre maternité, fonction naturelle (comme la paternité), devoir moral (comme la paternité) et travaux ménagers, qui sont une forme de l'activité sociale et ne relèvent pas plus d'un sexe que de l'autre »^^. Priver toutes les femmes de certains droits parce qu'elles sont des mères ou des mères en devenir, revient à accorder plus d'importance « à la fonction remplie par un individu, qu'à l'individu qui remplit la fonction »^^ En d'autres termes, elles dénoncent clairement l'extension de la procréation à l'obligation pour les femmes d'assumer l'ensemble des tâches domestiques et familiales.

Ces propos très fermes des féministes égalitaires doivent surtout s'entendre comme une réponse aux propos des Ligues ouvrières chrétiennes, pour qui la trinité épouse - mère - ménagère absorbe complètement la femme. Avec les Ligues, le choc est souvent frontal. A partir de 1937, les féministes égalitaires n'auront de cesse de déconstruire le discours de Maria Baers, porte-parole des LOFC, réaffirmé pour la nième fois au Congrès international de Paris en 1937, organisé par l'Union féminine civique et sociale sur le thème « La mère, ouvrière de progrès humain » et proclamant que « la femme réalise (...) l'épanouissement de sa personnalité au foyer dans l'accomplissement de ses devoirs d'épouse, de mère, de ménagère»*^ Les féministes égalitaires dénoncent une « conception simpliste et

traditionnelle des femmes » dont le but à peine voilé est de renvoyer les travailleuses dans leur foyer. Remettant également en doute « l'instinct maternel », elles refusent d'y voir

« Paper read at the ODI Summer School at Sigtuna, Sweden, August 1931. To what extent do the physiological functions of women affect her capacity as a worker, by Dr. Ada Nilson: Carhif, F. L. De Craene, 2.

DE CRAENE, L. « On sape... », La Travailleuse Traquée, nov/déc. 1937, p. 9.

" Egalité, n°19-20, 1933, p. 14-17 ; n°22-23; n°29, 1936, p. 4-7.

^ DE CRAENE, L., « Le mariage, carrière de la femme », Egalité, n°17, 1933, p. 4.

DEBU-BRIDEL, J., « Egalité devant les devoirs familiaux », La Travailleuse traquée, nov/déc, 1936, p. 9.

« Appel pour la conférence de Girton, juillet 1938 », janvier 1938 : Carhif, F. L. De Craene, 5.

DE CRAENE, L., « Ouvrière du progrès humain », mss. d'article destiné à la revue La travailleuse

traquée, n° 19, 1937 : Carhif, F. L De Craene, 777.

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« même en y annexant l'amour conjugal et les aptitudes ménagères, ...toute la personnalité de la femme »*^.

Choquée par la getthoïsation des femmes dans la maternité, Louise De Craene lui oppose une conception humanitaire qui exige le respect des individus. Tout en soulignant les

différences biologiques, voire psychologiques, entre les sexes, elle s'insurge contre le fait de les hiérarchiser et s'interroge si le monde ne tirerait pas plutôt tout bénéfice de l'apport « des divergences et des contrastes provenant des différences de sexe

Si les féministes égalitaires incarnent un courant aux antipodes de l'idéologie dominante de la mère au foyer, cela ne les empêche pas d'utiliser la maternité pour justifier le rôle social et public des femmes et réclamer pour elles des droits : « La femme a compris que son rôle de mère ne se borne pas aux obligations du foyer. ...La Société, c'est le milieu où ses enfants seront appelés à vivre. C'est pourquoi une double tâche incombe à la femme : préparer ses fils et ses filles à en devenir des membres utiles; lutter dans cette société...

contre les fléaux qui l'empoisonnent : tuberculose, alcoolisme, taudis, maladies vénériennes, prostitution, guerre, afin d'aider à son évolution ». Elles insistent particulièrement sur l'extension du privé vers le public : « Ainsi, ses obligations envers la société apparaissent à la femme comme une continuation un élargissement de ses devoirs familiaux »'°. C'est d'ailleurs « son instinct maternel » qui, selon Louise De Craene, pousserait la mère « à collaborer au bonheur de tous les membres de la collectivité »^'. Et pour que la mère soit à la hauteur de sa tâche, elle ne peut plus être « une créature asservie, lésée dans ses droits, entravée dans son développement » incapable d'offrir à ses enfants l'éducation à laquelle ils ont droit parce qu'on l'a toujours « traitée comme un moyen », « considérée en fonction du mari, de l'enfant, de la famille ... En sacrifiant la femme, les lois et les moeurs ont sacrifié l'enfant et, à travers lui, la collectivité».^^ En ce sens Louise De Craene subit aussi

l'influence du discours de protection de l'enfance qui imprègne tout l'entre-deux-guerres.'^

C'est également pour garantir l'éducation des générations futures que ces féministes laïques réclament une instruction des filles à la hauteur de leur mission^''. Pour faire des femmes de véritables « ouvrières du progrès humain », il faut d'abord « qu'elles aient pu développer pleinement leur personnalité », ensuite qu'elles demeurent « dans le mariage, des êtres libres » car une « mère asservie ne peut former des hommes et des femmes libres », au risque de faire le lit de régimes totalitaires^'. Les féministes égalitaires insèrent ainsi la maternité dans un projet de société placé sous le signe de la laïcité, de l'humanisme et de la lutte contre le fascisme. Consciente aussi du danger de laisser « des éducateurs et des hommes de science » développer « l'ancienne théorie suivant laquelle la femme doit être

DE CRAENE, L., « Ouvrière du progrès..., p. 2.

DE CRAENE, L., « On sape.. », La Travailleuse traquée, nov/déc. 1937, p. 8.

™ VAN DUUREN, L., « L'éducation des filles », La préparation de la jeune fille au rôle social de la femme. Journée pédagogique de la Ligue de l'enseignement. Rapports, 29 juin 1931, doc. n°77, p. 8.

" Ibidem.

DE CRAENE, L., « La mère », mss. d'un article paru dans Le Soir, 12 mai 1931 : Carhif, F.L. De Craene, 777.

" Se reporter à la thèse de Claudine Marissal.

ROSY-WARNANT, G., « L'instruction civique et politique de la femme », La préparation de la jeune fille au rôle social..., p. 41.

DE CRAENE, L., « Ouvrière du progrès... », p. 3; Position également défendue par J. Hubeau,

« L'opinion d'une mère de famille, La Femme wallonne, mars-avril 1935, p. 3.

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considérée exclusivement en tant que mère », ce qui implique de les éduquer différemment des garçons, Louise De Craene s'en prend aux théories des docteurs Alexis Carref^ et Gregorio Maranon. Tous deux justifient en effet par des arguments pseudo-scientifiques une éducation féminine orientée uniquement « vers l'accomplissement de leur fonction

maternelle ». Pour Maranon « Il est indéniable que la femme doit être mère avant tout et qu'elle devrait tout oublier pour cela... et ceci par une fatale obligation de son sexe : tout comme l'homme doit appliquer son énergie au travail créateur par la même loi inéluctable de sa sexualité virile »^^.

Ces théories des féministes égalitaires sont très neuves, par le recours qu'elles font aux droits humains, mais elles ne sont pas totalement dégagées d'une lecture naturaliste et s'appuient également sur une certaine confusion entre droits et devoirs des mères, droits et devoirs des femmes. Est-ce par stratégie ou par incapacité à transgresser le discours

dominant ? Ou peut-être est-ce simplement le reflet d'une époque où les femmes demeurent, même à leurs corps défendant, prisonnières d'une maternité qu'aucune contraception fiable ne vient contredire. La méconnaissance du cycle ovarien prédomine encore largement, et il faudra attendre les années 1970 pour que la crainte de «tomber enceinte» disparaisse et permette aux femmes de se penser en-dehors de cette fatalité.

Maternité f é c o n d e ou maternité consciente ?

Si l'ensemble des féministes adoptent la maternité comme identité féminine, elles acceptent aussi sans état d'âme le discours nataliste des années 1920 et appuient en 1923 le vote de la loi qui condamne l'avortement et toute publicité anticonceptionnelle afin

« d'enrayer la propagande éhontée qui contribue à aggraver la baisse de la natalité... » ^^

Elles assimilent cette loi à un acte patriotique, destiné à enrayer les conséquences de la guerre : la baisse de la natalité, la démoralisation de la société et la hausse des maladies vénériennes^^. Jane Brigode et Louise Van den Plas, auréolées de leur action au sein de l'Union patriotique des femmes, poursuivent leur « service à la nation » en s'investissant aux côtés de médecins eugénistes comme Bayet au sein de la Ligue belge contre le péril

vénérien. Elles s'inscrivent aussi dans le combat contre les fléaux sociaux qui a, avant la Première Guerre, lié son sort au suffragisme, et considère que seules les femmes devenues électrices pourraient obliger les hommes politiques à s'intéresser à ces questions. D'autres, comme Cyrille Van Overbergh (1866-1959)*°, réduit les buts du féminisme à la protection de

Alexis Carrel (1873-1944), chirurgien et biologiste français, prix Nobel de physiologie et de médecine en 1912, adepte d'un eugénisme «éclairé», auteur de L'homme, cet inconnu. Il prône l'euthanasie d'une « série d'indésirables » ; très misogyne, il adhère au Parti populaire français, parti fasciste.

" MARANON, G., Le problème des sexes, (frad. française, (12^' édition), Paris, 1937, p. 65.

Gregorio Maranon (1887-1960), médecin et écrivain espagnol, fondateur de l'Institut de Pathologie médicale, pionnier de la recherche en endocrinologie en Espagne, membre de l'Académie de médecine de Madrid en 1922, il a établi par ses études une relation entre la psychologie et l'endocrinologie.

VAN den PLAS, L. « Une loi d'épuration », Le Féminisme chrétien, juin 1923, p. 77-86.

^' « Le respect de la vie », Le Féminisme chrétien, avril 1922, p. 51.

Docteur en droit, homme politique catholique. Secrétaire général au ministère des Sciences et des

Arts en 1911-1912, sénateur de 1921 à 1952. Président du groupe catholique de 1936 à 1952 et

ministre d'Etat en 1934. Sympathisant du féminisme chrétien, il est l'auteur d'une brochure : Le Vote

politique des femmes à la commune (1914). Il introduit le Féminisme chrétien au sein de la Ligue

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la maternité, à une « guerre aux pratiques anticonceptionnelles » et à son corollaire, la promotion « d'une politique en faveur des familles nombreuses »^'. Il associe aussi cette lutte à l'obtention du droit de vote pour les femmes.

II n'y a donc rien d'étonnant à ce que les féministes applaudissent à la loi répressive de 1923. Louise Van den Plas déplore même son manque de sévérité et s'inquiète de son manque d'efficacité dès 1925, tandis que «les hécatombes de petits innocents

continuent... y>^'^ ! En fidèle allié du parti catholique et de la Ligue des familles nombreuses, le Féminisme chrétien dénonce avec force la situation démographique alarmante de la Belgique au lendemain de la guerre. La Ligue des familles nombreuses est créée le 8 mai 1921, à l'initiative du jésuite Valère Fallon et du colonel Louis Lemercier, lui-même père de 17 enfants. Elle prend pour modèle les Ligues françaises et s'attache à défendre les intérêts matériels des familles d'au moins quatre enfants vivants ou décédés. Très rapidement la Ligue fusionne avec une association anti-malthusienne, la ligue nationale contre la dépopulation (anciennement la Ligue nationale contre l'infécondité intentionnelle/^.

Faisant écho à de nombreuses études^'', le Féminisme chrétien stigmatise surtout la Wallonie déchristianisée, où il y aurait « plus de cercueils que de berceaux »*^. Relais de la campagne nataliste, la revue annonce la parution de l'étude de Tilla Vulhopp, Une politique des familles nombreuses en Belgique. L'auteure, docteure en sciences politiques et sociales et collaboratrice des œuvres sociales féminines chrétiennes, s'en prend aux féministes qu'elle accuse de promouvoir l'amour libre, le divorce et la limitation des naissances et de déconsidérer la maternité*^.

A certains égards, toutefois, le Féminisme chrétien se dissocie des milieux catholiques par un discours plus nuancé, notamment lorsqu'il s'agit d'imputer cette dénatalité au travail salarié des femmes. Il accuse plutôt les néomalthusiens, pourtant peu nombreux à cette époque^^, et les eugénistes, par contre de plus en plus écoutés*^. Et la tentation est forte de stigmatiser les féministes laïques « pures et dures ». Dans un article de propagande nataliste, Louise Van den Plas utilise la figure de la Française Madeleine Pelletier comme ultime repoussoir, sorte de « face noire » d'un néomalthusianisme dont le féminisme belge doit absolument s'écarter s'il veut garder sa respectabilité*'. Au nom de la Fédération belge pour

démocratique qui préfigure le mouvement ouvrier chrétien : VAN MOLLE, P., Le Parlement belge..., p. 359-360.

^' VAN OVERBERGH, C , « Le programme de l'électrice communale », Le Soir, 12/03/1921.

VAN den PLAS, L., « La protection de la femme », Le Féminisme chrétien de Belgique, n°2, février 1925, p. 29.

BERGER, M., Le mouvement familial belge : histoire de la Ligue des familles nombreuse de Belgique de 1920 à 1945, Mém. lie. Hist., ULB, 1997-1998.

Voir études citées par STENGERS, J., op. cit., p. 1125. LEMAIRE, A., La Wallonie qui meurt.

Etude sur la natalité en Wallonie, Bruxelles 1920 ; « La mortinatalité en Wallonie. On tue... », Le pays wallon, 19 octobre 1913.

« Le respect de la vie », Le Féminisme chrétien, 137, avril 1922, p.49.

VULHOPP, T., Une politique des familles nombreuses en Belgique, Ecole des Sciences Politiques et Sociales de l'Université de Louvain, Bruxelles-Paris, 1929, p. 107-108. ; Le Féminisme chrétien de Belgique, nov. 1929.

" STENGERS, J. « Les pradques anticonceptionnelles... », p. 1126-1160.

Sur le mouvement eugéniste : PIETTE, V. et GUBIN, E., « La politique nataliste de l'entre-deux- guerres », COENEN, M.-Th. (dir.). Corps de femmes..., p. 125-127.

' « Le respect de la vie », Le Féminisme chrétien, avril 1922, p. 50.

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