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Article pp.201-206 du Vol.40 n°245 (2014)

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Texte intégral

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Cnam

PHILIPPE VERY Edhec Business School

DOI:10.3166/RFG.245.201-206 © 2014 Lavoisier

L’entreprise en société : de nouvelles articulations à inventer

Interview de Frédéric Monlouis-Félicité 1

C

réé en 1975, l’Institut de l’entre- prise est un think tank indépendant de tout mandat syndical ou poli- tique. Association à but non lucratif, l’Ins- titut de l’entreprise a une triple vocation : être un centre de réflexion, un lieu de rencontre et un pôle de formation. Profon- dément ancré dans la réalité économique, il concentre ses activités sur la relation entre l’entreprise et son environnement et a pour objectif de mettre en avant le rôle et l’uti- lité de l’entreprise dans la vie économique et sociale. L’Institut de l’entreprise réunit plus de 130 adhérents (grandes entreprises privées et publiques, fédérations profes- sionnelles et organismes consulaires, insti- tutions académiques, associations…).

Frédéric Monlouis-Félicité est délégué géné- ral de l’Institut de l’entreprise. Grand témoin

des évolutions, il présente ici sa vision des influences réciproques et des interactions entre mondes politiques et économiques.

Olivier BassO, PhiliPPe very (O.B., P.v.) — Quelle est votre conception de l’entreprise ? Frédéric MOnlOuis-Félicité (F.M.-F.) — Et puisqu’on évoque l’apport des sciences de gestion aux décideurs politiques, considé- rez-vous les entreprises comme des acteurs politiques ? En quel sens ? Cette question renvoie aux gènes de l’Institut de l’entre- prise : l’entreprise et l’économie sont au ser- vice de l’homme. Le projet de l’entreprise, c’est de servir les hommes par la croissance et le développement économique. L’idée est née au milieu des années 1970 et à l’époque du « discours de Marseille » d’Antoine Riboud, lors des assises du Conseil national

1. Délégué général de l’Institut de l’entreprise.

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du patronat français (CNPF, l’ancêtre du Medef) en 1972 ; il exprimait là une philo- sophie humaniste de l’entreprise, à l’œuvre dans le capitalisme continental européen, jusqu’à la fin des années 1980.

L’exemple emblématique était incarné par de grandes entreprises telles que Michelin ou Peugeot qui étaient alors assez paterna- listes mais qui connaissaient des turn-overs très faibles car c’étaient aussi des organi- sations où l’on prenait soin des hommes et des femmes qui y travaillaient.

Les entreprises sont-elles des acteurs poli- tiques ? Oui évidemment. Les récents travaux en sciences de gestion (colloque des Bernardins, colloque de Cerisy…) le montrent bien. Et oui, elles sont effective- ment des acteurs politiques depuis long- temps. Ce ne devrait pas être une décou- verte aujourd’hui.

Elles le sont à deux titres : premièrement, ce sont des organisations humaines, parfois très grandes, complexes… et toute la socio- logie des organisations, dans la perspective inaugurée par M. Crozier, le montre avec force : le jeu organisationnel de l’entreprise est éminemment politique, avec des enjeux de pouvoirs, de contre-pouvoirs et de gou- vernance. Dès qu’on parle d’allocation de ressources, de périmètre d’action et de représentation, on est dans le jeu politique.

Cela existe depuis l’émergence de l’entre- prise moderne, à l’aube du 20e siècle.

Le deuxième point à retenir, c’est que l’en- treprise est aussi un acteur politique par rapport à des entités étatiques : on pense tout de suite à la taille de certains groupes internationaux aujourd’hui comme Exxon ou Wal-Mart… Leurs chiffres d’affaires peuvent dépasser le PIB de certains pays.

La taille, si elle implique des responsabi- lités nouvelles – je pense à la nécessité

de maîtriser la qualité des conditions de travail chez les sous-traitants des pays à bas coûts salariaux, pas toujours au niveau requis – n’en fait pas pour autant des acteurs politiques. En réalité les entreprises ont repris, parfois à leur corps défendant, parfois volontairement, un certain nombre de prérogatives autrefois monopolisées par l’État. Un exemple récent est celui de l’Oréal avec son programme « Share &

Care », annoncé en octobre 2014 : il s’agit de proposer à l’ensemble des salariés du groupe, quel que soit le pays d’acti- vité, les bénéfices sociaux dont jouissent aujourd’hui les seuls salariés français (cotisations retraites, congés maternité…).

« L’entreprise providence » se substitue à la responsabilité de l’État pour assurer un bien commun. Bien sûr, on voit bien qu’à travers cette action, l’entreprise L’Oréal défend aussi ses propres intérêts : cela lui permet d’attirer des talents là où elle est implantée mais cela a aussi un effet d’entraînement pour les concurrents qui sont dans ces pays. Cela sera intéressant d’étudier les conséquences entraînées par ces programmes qui « tirent vers le haut » non seulement les entreprises du secteur mais aussi les gouvernements locaux, qui vont devoir s’aligner tôt ou tard… À cet égard, plus que l’impact financier, la puis- sance normative est sans doute l’un des effets les plus structurants de l’entreprise en tant qu’entité politique. Là se joue la facette positive de l’entreprise.

Sur d’autres plans, l’entreprise génère des tensions avec les États et notamment parce qu’elle peut s’affranchir des règles qui définissent les relations entre les États. Par exemple les grands acteurs des réseaux sociaux, Facebook ou Twitter, dont on com- pare parfois la taille des communautés à la

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population de certains États, évoluent dans une zone grise. Elles semblent même par- fois dépassées par leur statut : par exemple, Facebook ne sait pas très bien comment réa- gir en Égypte ou en Chine. Faut-il donner les noms des internautes contestataires au pouvoir en place peu soucieux de démocra- tie ? Que doit-on interdire ou autoriser dans les espaces d’expression ? Ainsi des vidéos d’appel à la haine (décapitation…) passent en boucle sur YouTube et leur discours justificateur me laisse sceptique. « Nous ne pouvons interdire cela, nous ne sommes pas responsables du contenu qui passe sur nos sites ». Pourtant chacun sait que Face- book ou YouTube proscrit toute image qui lui paraît être de nature pornographique.

Quel est le mode de filtrage ? Les expli- cations semblent confuses… Les vidéos de prosélytisme terroriste qui pullulent sur des réseaux sociaux qui ont pignon sur rue montrent que ces acteurs n’ont pas totale- ment pris la mesure de leur responsabilité.

Il existe comme une zone impensée sur les enjeux de ce nouveau statut. Autre point sombre en débat : les questions fiscales. Les géants du numérique (les GAFA) persistent à penser que parce qu’il est légalement possible d’éviter l’impôt en jonglant avec les législations transnationales, cette atti- tude est légitime. Cynisme et optimisation financière se cumulent pour donner une impression d’immaturité politique : il y a une non-gestion de leur responsabilité politique. L’OCDE s’est saisie à juste titre du sujet : il y a des failles dans la régula- tion dans lesquelles se sont engouffrées les entreprises numériques ; c’est de la bonne gestion de leur point de vue, éviter légale- ment de payer des impôts quand on peut le faire, mais finalement il y a là un manque- ment à leur responsabilité sociale.

En réalité, le rôle politique de ces entre- prises n’est pas pensé en tant que tel de leur part. Il y a là tout un travail de prise de conscience à effectuer...

Est-ce que cela passe par l’action de

« constitutionnaliser » le rapport des entre- prises et des États comme le proposent cer- tains chercheurs ? Cela me paraît un projet de l’ordre de la théorie sauf sur certains points très spécifiques comme la fiscalité : le travail de l’OCDE peut avancer et donner lieu à certaines normes et des régulations pour lesquelles les entreprises et les États se mettront d’accord, au cas par cas. Autre exemple pertinent, la question environne- mentale : ainsi le rapport d’Oxford Now for the long term, coordonné par Pascal Lamy propose une coalition d’ONG, de villes, et d’entreprises pour agir contre le réchauffe- ment climatique. Il s’agit de créer la norme, un cadre de régulation au-delà des États et de le laisser se diffuser et s’imposer petit à petit, en s’appuyant sur les plus importantes entités non étatiques de la planète. C’est bien la reconnaissance que l’entreprise a un rôle éminemment politique, ne serait-ce que parce qu’elle possède ce qui fait défaut à nombre de gouvernements : la capacité d’agir. Il faut partir de ce qui fait la spécifi- cité de l’entreprise, de l’output économique ou social (pollution, impact sur l’environ- nement…) et alors on a un objet que l’on peut saisir et dont on peut moduler les effets et la forme ; même chose pour la fiscalité.

L’entreprise a là une responsabilité et des impacts possibles…

O.B. et P.V. — Pour qui roule l’entreprise ? F.M.-F. — Vaste question ! Il y a aujourd’hui un consensus à peu près général pour dire que l’entreprise n’appartient pas seulement à ses actionnaires. « Pas seulement » car elle

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appartient un peu à ses actionnaires mais pas uniquement aux détenteurs d’une partie de son capital. En réalité, elle appartient à un cercle bien plus large. Elle devrait servir l’ensemble de l’écosystème par lequel elle peut exister (salariés, collectivités locales, fournisseurs…). Je ne crois pas à un effet de mode derrière cette idée, ne serait-ce que parce que les chefs d’entreprises sont conscients que le pouvoir de nuisance des parties prenantes est désormais très supé- rieur à ce qu’il pouvait être il y a 20 ou 30 ans. S’ils ne prennent pas en compte les parties prenantes, cela ne marche pas.

La puissance des parties prenantes avec les réseaux sociaux, et leur impact médiatique est désormais bien mesurée. C’est la face menaçante des parties prenantes. Le côté positif c’est qu’il y a aussi une prise de conscience que l’entreprise ne peut se déve- lopper et que le projet n’est pérenne que s’il est vraiment partagé et qu’il acquiert une légitimité qui va au delà de la simple rentabilité ; et s’il n’y a pas un minimum de sincérité, d’honnêteté, cela ne marche pas. L’image de la barrière de corail résume bien l’idée d’écosystème ; si un seul des éléments qui la constituent change de nature (température de l’eau, bactéries…), le corail meurt. L’entreprise c’est un peu pareil : c’est l’écosystème qui donne sa pertinence à l’entreprise. Aucune entreprise ne peut se développer au détriment de son écosys- tème ; sinon, ce n’est pas soutenable.

O.B. et P.V. — Faut-il contraindre l’entre- prise à rouler dans une direction souhaitée par la société ?

F.M.-F. — L’entreprise me semble rarement en retard par rapport aux enjeux sociétaux.

Au 19e siècle, ce sont les entreprises qui ont inventé la Sécurité sociale, pas l’État.

Si l’entreprise ne comprend plus la société dans laquelle elle évolue, elle ne fait pas long feu. La société n’a pas besoin de dire où il faut aller. Le sujet c’est plutôt : quelle est la contribution de l’entreprise à la société ? C’est à l’entreprise de se poser la question de sa contribution. Quelle que soit la nature de son activité, elle doit se poser la question : que fait-elle pour contribuer au bien commun ? La première réponse c’est d’être rentable pour perdurer, payer des salaires… Ce que les entreprises ont du mal à faire, c’est d’aller au-delà de cela. Or le rôle de l’entreprise va bien au-delà. Com- ment les entreprises arrivent-elles à intégrer cette dimension comme un des éléments de leur projet ? Qu’elles y trouvent aussi une forme de satisfaction et de cohésion interne ? C’est ce qu’à parfaitement com- pris Danone avec son programme « Danone Communities », ou ses projets au Ban- gladesh qui montrent qu’il est possible de produire et vendre des yaourts à très bas prix, en étant rentable et en faisant vivre des centaines de personnes dans les campagnes.

Malheureusement on a encore beaucoup de mal. Même si les choses évoluent, il y a encore en France une grande méfiance par rapport à l’entreprise, et la surcommunica- tion sur la RSE, l’entreprise citoyenne, le green washing (davantage de communica- tion que d’actions réelles) n’ont pas aidé.

Et en définitive, le poids de l’État est tel que quand les entreprises payent leurs impôts, elles ont l’impression que leur contribution par la fiscalité suffit pour faire le bien pour la société. Il y a un effet d’éviction : le poids des dépenses publiques dans le PIB français fait que finalement, on se sent de moins en moins dépositaire de l’intérêt général ; ce que l’on retrouve moins dans d’autres pays comme les États-Unis, où, par

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contraste, la philanthropie est massivement développée et où les entrepreneurs qui ont fait fortune estiment naturel de faire don de 90 % de leur argent à la communauté.

Au fond, je ne sens pas aujourd’hui les entreprises portées à s’interroger en profon- deur sur leur projet sociétal : elles jouent d’abord leur survie, dans un pays en stagna- tion économique. Je crois plus à l’incitation à la vertu qu’à la régulation qui pousse à une réaction mécanique, artificielle, parfois contre-productive et qui finalement est assez déconnectée d’un projet de fond. Regardez ce qui ce passe sur le quota de travailleurs handicapés imposé aux entreprises : la plu- part préfèrent payer une amende plutôt que de réfléchir en profondeur à leurs pratiques.

O.B. et P.V. — Pensez-vous que les acteurs politiques comprennent la nature de l’entre- prise ? Vous paraissent-ils équipés (grille de lectures, outils…) pour en percevoir les modes d’organisation et de raisonnement ? F.M.-F. — La réponse est dans la question : le dialogue est très déficient. Les hommes politiques ne connaissent pas l’entreprise ; la sociologie des hommes politiques est très peu issue du monde de l’entreprise ; pire, ils n’ont pas intérêt à connaître l’entre- prise : au Parlement ou en circonscription, ils passent très peu de leur temps sur l’éco- nomie ou l’entreprise, mais l’essentiel de leur activité est consacrée aux relations avec leurs électeurs (visites aux écoles, marchés, maisons de retraite…).

Ils n’ont pas besoin de l’entreprise pour être élu ou réelu. Les solutions sont connues : limitation en nombre du cumul des man- dats, limitation dans le temps (pas plus de deux ou trois mandats d’affilée). Cela passe sans doute aussi par une refonte des conditions d’accès au métier politique, et au

principal pourvoyeur de ministres : l’ENA gagnerait à devenir une école de formation continue, comme un MBA, à laquelle on accède après 6 ou 7 ans d’expérience pro- fessionnelle dans le privé ou le public, plus qu’une école de formation initiale.

Un autre problème rarement abordé c’est la paupérisation matérielle et symbolique de la fonction politique. La fuite de l’élite administrative dans le privé dessert à la fois la fonction publique et la fonction parle- mentaire. C’est préoccupant et cela illustre le manque d’attractivité et le désenchante- ment face à l’impuissance réelle ou ressen- tie, la perte de prestige : dans l’entreprise on est capable de changer vite, de transfor- mer le réel, on voit les résultats concrets de son action et dans le champ politique c’est de moins en moins le cas… La haute administration française est de moins en moins peuplée par l’élite de la nation, et la politique est de moins en moins peuplée par l’élite administrative.

Lorsque l’on considère les grands pro- jets d’infrastructure, l’ingénierie financière et l’expertise sont de plus en plus logés dans l’entreprise et de moins en moins dans l’administration et encore moins dans le politique. La question est désormais : comment réinjecter de la qualité dans ces mondes ? Comment générer des « hauts potentiels » dans le monde politique : ça devrait être un sujet majeur de préoccupa- tion pour les entreprises, parce qu’en fin de course, la croissance d’un pays est étroite- ment corrélée à la qualité de son leadership.

Que peuvent faire les entreprises ici ? C’est d’abord d’une question de choix collectif, politique, pour savoir par qui on veut être commandé, piloté ? On a les leaders que l’on mérite. Les entreprises peuvent facili- ter les choses en permettant à leurs salariés

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d’entrer plus facilement dans le jeu de la représentation politique. Ainsi Axa, avec d’autres grandes entreprises, a proposé au printemps 2014 de faciliter l’engagement politique de ses salariés.

O.B. et P.V. — Comment l’Institut de l’entreprise se nourrit-il des travaux de recherche en gestion ?

F.M.-F. — Nous avons une fonction de veille sur la production académique que l’on regarde en permanence. On a un réseau d’experts qui nous alimentent aussi, et

nous proposent régulièrement des sujets.

Nous essayons d’être des passeurs entre la recherche, les pratiques des entreprises et l’expertise (consultants, auteurs, etc.).

Nous sommes en permanence à la croi- sée des chemins entre sciences de ges- tion, sciences économiques, la sociologie des organisations et les entreprises ; notre objectif est de nourrir nos études par la science académique et de rendre compré- hensible nos analyses à un public de diri- geants, dans la sphère publique ou le monde de l’entreprise.

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