L’ENFANT EXPLOITÉ

525  Download (0)

Texte intégral

(1)
(2)

F

i

L’ENFANT EXPLOITÉ

~

(3)
(4)
(5)

‘1

,

.Y

._

-

-.L Cet ouvrage est publié aveE le concours du BI? (Bureau inter- ._ national-du- travail).

- -_

(6)

SOMMAIRE

PRÉSENTATION GÉNÉRALE 7

PREMIÈRE PARTIE MISE EN CONTEXTE

INTRODUCIlON 31

LE TRAVAIL DES ENFANTS DANS LE SY STÈME ÉCONOMIQUE ACTUEL -

Présentation - 55

Les enjeux et les retombées -67 .

Conditions de vie et de travail - - 109

LE TRAVAIL DES ENFANTS DANS LA SOCIÉTÉ GLOBALE

Présentation 153

Le travail des enfants vu par la société civile 163

Un problème de politiques publiques 215

DEUXIÈME PARTIE

STRUCTURE ET DYNAMIQUE D'UN SYSTÈME D'EXPLOITATION

INTRODUCI'ION 25 I

LE PATERNALISME, RAPPORT SOCIAL CARACI'ÉRISTIQUE

Présentation 269

Statut de mineur et modèle parental -e 291 Le rapport paternaliste : le cas typique de l'apprentissage 34 1 DE LA SOCIALISATION PAR LETRAVAIL À L'EXPLOITATION

Présentation 385

393 437 Le travail à l'intérieur de l'unité domestique

Un tissu social qui se délite, un système qui se fragilise

CONCLUSION GÉNÉRALE 475

LISTE DES AUTEURS 493

INDEX THÉMATIQUE 497

TABLE DES MATIÈRES SI9 .

(7)

COMITÉ D~ÉDITION _ -

ard Schlemmer, ORSTOM, secrétaire scientifique Robert Cabanes, ORSTOM

Francis Gendreau, CEPED - ORSTOM

Claude Meillassoux, CNRS

Alain Morice, CNRs

Danièle Poitou, CNRS MartinVerlet, ORSTOM

- -

Les opinions défendues dans cet ouvrage n’engagent que leurs auteurs ; elles ne sauraient être imputées aux institutions auxquelles ils appartiennent òu qui ont financé

&es textes originaux écrits e n 1 i: ont kté traduits- par Etienne M. Amblard, avec l’assistance de Philip Dresner.

Avec tous ses remerciements pour ceux qui l’ont aidé dans sa tâche

-

en particulier à Jacqueline Peltre-Wurtz, pour sa lecture très attentive, et à Maud Collonge, pour son apport précieux à la confection de l’index thématique -, Bernard Schlemmer assume la totale responsabilité de toutes les modifications apportees entre le texte initial et le texte final.

La publication de cet ouvrage a.été cofinancée par 1’IPEC (Programme du Bureau International du Travail pour l’éradication du travail des enfants). Nous tenons à remercier chaleureusement sa Directrice, Madame Stoikov.

(8)

PRÉSENTATION GÉNÉRALE

. -

Bernard Schle

Même s’il n’apparaît p encore au premier rang de ses pré- occupations, le travail des enfants occupe, dans la conscience publique, une place croissante. Depuis quelques années, on voit .

s’organiser des. manifestations, colloques, forums, émissions de- ~

. radio, de télévision, se publier articles de journaux, dossiers dans des périodiques, etc. Ce résultat, on le doit au travail des instances internationales intéressées

-

BIT (Bureau international du travail), UNICEF (Fonds des unies .pour l’enfance)’ - et des ONG (Organisations n ernementales) concernées, qui se sont dépensées, dans 1 de leurs moyens. On peut, sans aucun doute, déplorer que ceux-ci soient si faibles, si limités ; on peut trouver sans doute que les relais médiatiques n’ont pas tou- jours été à la hauteur de leurs responsabilités propres (et moins encore le. monde de la recherche scientifique et universitaire, j’y reviendrai) ; mais l’on ne peut nier que le problème soit devenu plus présent dans l’esprit de nombreuses -personnes, et c’est là un acquis non négligeable. Les motifs justifiant le pessimisme ne manquent pas, et on en-trouvera suffisamment dans les pages qui suivent ; raison de plus pour se réjouir d’une prise de conscience-

- - qui reste la condition indispensable à tout progrès en la matière.

Déjà les Nations unies ont adopté une << Convention sur les droits de l’enfant D. Ses retombées ne sont guère visibles ? Peut-être,

-

I _

De son propre aveu, l’UNICEF ne s’est intéressée que très récemment ?I la question du travail des enfants. Le premier document où cet organisme spécialisé des Nations unies s’est officiellement exprimé date de 1986 : il s’agit du texte intitulé Exploitarion of Working Children und Street Children (Document no EIICEF/1986/CRP.3).

(9)

8 L‘ENFANT EXPLOITÉ

mais la << Déclaration des droits de l’homme et du citoyen >> adop- tée par la Révolution française - bombe à retardement lancée à la face du vieux monde- n’a pas non plus transformé le paysage politique du jour au lendemain : ‘pour autant, nul aujourd’hui ne songerait à nier qu’elle a contribué à transformer progressivement le système de valeurs dans lequel nous vivons. Ce sont ces valeurs universelles qui permettront - si l’on se -bat pour elles, et avec l’aide des Nations unies

-

que s’étendent sur l’ensemble de la planète les systèmes juridiques correspondants.

Le retard de la recherche théorique.

Reste que la convention, tout en ayant le mérite de poser les principes qui ont vocation à s’imposer à l’ensemble de la commu- nauté internationale, reste à un niveau de généralité qui trahit l’absence de maturité de la réflexion menée sur le sujet. Le pro- blème du travail des enfants y est abordé, mais on ne sait avec pré- cision ni qui doit être considéré comme un enfant, au travail ou non, ni ce qui doit être considéré comme un travail auquel il ne faudrait pas le soumettre. Les spécialistes praticiens du travail des enfants eux-mêmes reconnaissent mieux, aujourd’hui, la nécessité d’une réflexion théorique supportant l’action et qui soit spécifique à cette question, et non pas simplement dérivée des travaux géné- raux menés sur la population adulte : I

<< Quand nous affrontons un problème, nous disons souvent: “ne vous contentez pas de penser, agissez !”

3 Désormais, nous en sommes à dire : “ne vous contentez pas d’agir, pensez d’abord !”, en vient à s’exclamer l’un des spécialistes du travail des enfants au BIT1 >>.

De fait, force est de constater que les politiques élaborées, les efforts consentis, les moyens investis depuis tant d’années, n e disons pas pour supprimer le phénomène

-

ambition pourtant initialement affichée - mais simplement pour améliorer la situa- tion des enfants au travail, semblent aussi efficaces que d’arroser le sable pour arrêter la désertification ! Les raisons de cette impuis- sance sont nombreuses, et ne croyons surtout pas que le monde de la recherche, lorsqu’il se penchera enfin sur la question, parviendra du même coup -d’on ne sait quelle baguette magique- à la résoudre. Mais c’est bien cette insuffisance théorique qui apparaît mise e n cause dans la citation désabusée de ce responsable du BIT.

Non que rien n’ait été fait, bien au contraire ; depuis quelques années, la réflexion a sensiblement progressé, grâce aux efforts de nombreuses associations qui se confrontent au problème et aux

I William Myers, cité in : Street und Workinx Children, Innocenti Global Seminar, 15-25 February 1995, Florence, Summary Report, prepared by M. Black, UNICEF - International Child Development Centre, Florence, 1993, 56 p.: 15 (traduction B.S.).

(10)

PRÉSENTATION 9 travaux de quelques chercheurs, ceux-ci pouvant travailler au ser-.

vice de ces organisations spécialisées ou simplement comme uni- versitaires que leur propre recherche a conduits à s’intéresser à la question. Plusieurs auteurs ont montré que le travail des enfants constituait un phénomène structurel du capitalisme d’aujourd’hui, (même si, bien sûr, on n’a pas attendu le capitalisme pour mettre les enfants au travail ! Cf. infra la remarquable introduction histo- rique de la Première partie).

Mais si cela est vrai, il en résulte alors qu’il est nécessairement illusoire, sans prendre en compte une donnée aussi centrale, d’espérer analyser avec rigueur des évolutions aussi importantes que celles des relations de travail, des migrations internationales, des rapports économiques, aux éclielles nationales, régionales aussi bien que mondiale, comme celles des mentalités, des stratégies collectives des populations pauvres, qu’elles appartiennent aux zones rurales déshéritées comme aux mégalopoles déshumanisées, etc.: bref, d’espérer analyser les grandes mutations économiques et sociales auxquelles nous assistons.

Pourtant, il faut bien se rendre à I’évidence : cette prise de conscience demeure tout à fait minoritaire, marginale, et tout se passe comme si le travail des enfants n’entrait même pas comme donnée de base reconnue, comme facteur à prendre éventuelle- ment en considération dans l’esprit des chercheurs en sciences sociales, et tout particulièrëment des économistes, pourtant con- cernés au premier chef; tout se passe comme si l’on considérait le travail des enfants comme un problème dont l’ampleur actuelle ne serait qu’un épiphénomène lié à une crise économique transitoire, contre lequel on ne pourrait pas grand chose et qui, méritant certes d’être dénoncé parfoiscomme un scandale pour le sens moral - mais c’est le rôle des militants et des ONG -, ne mériterait pas, du point de vue théorique qu i doit être celui du chercheur, d’attention particulière.

<< L’enfant exploité

-

mise au travail et prolétarisation >>

C’est à cette réflexion théorique collective que nous avons voulu contribuer. L’ouvrage ici présenté est composé de textes qui ont été discutés au cours d’un colloque international, (< L’enfant exploité

-

mise au travail et prolétarisaJion D, qui s’est tenu à Paris’, les 24, 25 et 26 novembre 1994. A notre connaissance, il

Coorganisé par l’institut français de recherche scientifique pour le développement en coopération, ORSTOM, le Centre français sur la population et le développement, CEPED,,et le Centre d’études africaines, CEA (Centre national de la recherche scientifique. CNRS,

-

Ecole

des hautes études en sciences sociales, EHESS), avec le soutien financier du Bureau inter- national du travail et du ministère français de la Coopération. Un volume réunit, sous le titre

(( Colloque international L‘enfant exploité - mise au travail et prolétarisation D les cinq Bulle- tins synthétiques qui regroupent la totalité des communications, volume distribué aux princi-

(11)

10 L‘ENFANT EXPLOITÉ

s’agit du premier colloque organisé sur le sujet:à l’initiative exclu-.

sive de chercheurs et pour des chercheurs, c’est-à-dire à vocation strictement scientifique, avec pour seul objet la confrontation et l’approfondissement des analyses, théoriques et concrètes, et non pas un débat sur les politiques à promouvoir. Bien entendu, nous ne nous proposions pas. d’apporter d es réponses. définitives aux difficiles questions

-

théoriques -et, moins encore, pratiques

-

que pose le travail des enfants ; et si nous nous permettons -de dénoncer ainsi la si choquante sous-estimation du phénomène dans le monde de la recherche, c’est que nous sommes nous-mêmes1 notre première cible : à l’exception d’Alain Morice, aucun de nous n’avait alors jamais travaillé sur la question, mais tous s’y trouvaient pourtant confrontés.

Ainsi, n’étant pas nous-mêmes des spécialistes du sujet, nous ne nous attendions pas à investir un champ ‘scientifique sinon vierge, du moins aussi peu arpenté. Ce qui, encore une fois, n e veut pas dire que le monde de la recherche ait été absent des débats portant sur ce domaine, au contraire. Parmi les 50 auteurs des 38 communications, on ne trouvera en fait qu’une douzaine d’inter- venants appartenant à des institutions

-

du Sud ou du Nord - spécialisées dans un travail et une action- en direction de l’enfance

ail des enfants*, (et combien ne se considèrent pas eux- ant tout comme des chercheurs ?). Mais si l’on compte le nombre des chercheurs -une trentaine- pour qui des enfants ne constitue pas le thème d’investigation principal et qui ont seulement profité de l’opportunité offerte par le colloque pour s’exprimer sur un sujet rencontré au cours de leurs travaux, et de l’autre côté ceux qui en ont véritablement fait leur thème de recherche actuel, on en déduira

...

que dans leur majorité les intervenants au colloque n’étai t pas, à proprement parler, spécialistes du sujet traité !

n’existe, de par l e monde3, qu’un nombre restreint de chercheurs qui se consacrent, pleinement et en tant que chercheurs, à un tel sujet4. Le thème

- -

- - -

-

- I1 faut bien se rendre à I’évidence :

paux centres de documentation spécialisés (BIT, UNICEF, ORSTOM-CEDID. CEPED, BICE, DEI, etc.). On trouveril, 5 la fin d e cet ouvrage, la liste de l’ensemble des auteurs de commu- nications au colloque.

Le comité d’organisation du colloque était composé de R. Cabanes, F. Gendreau.

C. Meillassoux, A. Morice, D. Poitou, B. Schlemmer et M. Verlet.

Les ONG. par contre, étaient très présentes dans le public.

On peut affirmer que le colloque a touché la très grande majorité des institutions susceptibles d’être intéressées.

Ce désintérêt - ou du moins cette absence d’intérêt --est particulièrement sensible pour Ia France : si notre information est bonne. aucun programme de recherche, 5 I’ORSTOM. ne porte ni n’a porté, B ce jour, directement sur ce thème ; aucun non plus au CNRS (SI ce n’est celui de ¡‘historien A. Stella, ¡‘un des intervenants du colloque), et pas davantage parmi les recherches menées dans les Universités , si l’on met h pm quelques mémoires ou thèses d’étudiants (5 notre connaissance. 3 thèses seulement sont en cours, qui abordent le pro- blème). La situation n’est évidemment pas la mê ans les pays du Sud qui ont pu dévelop-

.

- -_

(12)

PRÉSENTATION 11

relève de l’action, de l’idéalisme : il constituerait donc un p

. blème social, pas un problème de sciences sociales ; un << problème de société >>, pas une problématique de recherche’. I1 nous semble au contraire que, du point de vue scientifique -épistémologique et méthödologique - il s agit d’un thème singulièrement fécond, et nous espérons en convaincre le lecteur. L’engagement n’a jamais interdit la rigueur de l’analyse, comme on le verra au cours de ces contributions où, si les observations très variées qui fondent les analyses ne se contredisent pas, le ton adopté par les auteurs, la perception qu’ ils offrent et les solutions qu’ils évoquent traduisent bien toute la complexit6 du phénomène.

L’idéologie dominante, masque efficace

I1 est vrai que l’image de l’enfance occulte la réalité vécue des enfants. Le monde de l’enfance est vu comme une période d’innocence, qui doit être protégée des agressions du monde exté- rieur, brutal, réel, comme une période dë latence où l’enfant doit se construire << à l’abri >>, avant de pouvoir enfin affronter la réalité.

Moins encore que l’ouvrier, le paysan, l’immigré, le pauvre, l’exploité - déjà plÚs- souvent considérés comme -1-es objets de politiques sociales, de développement, d’intégration, de sodtien ou de conscientisation, plutôt que comme de réels sujets de leur histoire -, l’enfant n’est jamais perçu comme un acteur, mais toujours comme la << cible >> (ou target, selon l’expression consa- crée par les organismes internationaux, et dont on préfère penser que la cruauté et le cynisme sont inconscients !), le réceptacle passif de mesures prises pour le protéger, c’est-à-dire le tenir

<< hors >> du monde qu’il devra affronter une fois adulte. Or la

réalhé ne correspond pas, tant s’en faut, à cette image : loin de. se conduire en irresponsables, nombreux sont les enfants au travail qui sont devenus, de fait, le soutien financier de leur famille, qui en ont une claire conscience et -qui en tirent souvent une légitime fierté ; mais aussi, loin d’être innocents, nombreux sont les enfants dont le sens moral a appris à se limiter à la défense de soi et des

- -siens, et qui oserait les en blâmer ? Les deux comportements ne s nullement exclusifs l’un de l’autre, mais tous deux

.

-

uestion le modèle général. -

per u n e forte communauté scientifique, tel le Brésil-ou l’Inde, ou même le Pérou, par exemple. Mais elle ne l’est pas non plus au même point dans tous les pays du Nord : la Grande-Bretagne, notamment, occupe une place importante dans la littérature scientifique consacrée au travail des enfants.

C’est donc un souci pédagogique qui nous a conduits à choisir de ne pas publier des

<< Actes D comprenant l’ensemble des textes, mais de rédiger, sur quatre thèmes fondamen:

taux, quatre articles présentant la synthèse de ce qui a étëavancé au cours du colloque, chacune illustrée pqr les communications que nous avons estimées les plus représentatives.

Que les auteurs dont les textes n’apparaissent pas ici veuillent bien nous pardonner. Et le lecteur pourra toujours consulter le volume réunissant l’ensemble des communications (cf.

supru, p: 9, note 1). -

(13)

12 L‘ENFANT EXPLOITÉ

Aussi, pour ne pas détruire l’image rassurante de l’enfance innocente et protégée, image << naturelle >>, << universelle D, convient- il de réduire le décalage qui sépare cette image de cette partie

<< injustifiable >> de la réalité, en réduisant cette demière-à une réa-

lité marginale, isolable et réductible. Ce qui conduit le plus souvent à voir exclusivement comme des victimes tous ceux qui ne corres- pondent pas au modèle idéal, à les considérer finalement comme des objets, objets de pitié, de compassion et de charité pour les nantis qui se penchent sur leur sort, objets de honte et de culpabi- lité pour leurs parents, leur famille, leur milieu’.

Ce comportement est encore renforcé par le fait que, dans leur immense majorité, les situations les plus scandaleuses d’exploita- tion du travail des enfants se situent dans les régions n’appartenant pas aux pays les plus riches et les plus industrialisés. Les auteurs d’un ouvrage particulièrement lucide sur le travail des enfants au Pérou argumentent ainsi :

<< La distinction raciale est selon nous une composante

essentielle pdur toute définition de la version spécifique- ment péruvienne du travail des enfants dans le monde. (...) C’est une donnée dont on ne tient généralement pas compte, sans doute parce qu’il s’agit d’un phénomène tellement ordinaire qu’il passe quasiment inaperçu, (...) le travail des enfants ne se rencontrant guère que parmi’les populations indiennes et mestizos jamais parmi les Péru- viens blancs. Bien qu’il s’agisse là d’une évidence tauto- logique, il n’est pas inutile d’en souligner les consé- quences. Qu’implique une telle identification massive et quasi exclusive du travail des enfants avec une majorité raciale, dépendante et regardée de haut par la culture dominante? (...) Cela conduit la conviction commune que le travail des enfants est le reliquat de coutumes carac- téristiques d’un- peuple primitif, non encore totalement civilisé et modernisé. On peut ainsi recouvrir les contradic- tions de classes sous l’explication du retard de telle culture par comparaison à telle autre. (...) Le racisme, dans notre culture et nos relations sociales; nous sert ainsi de masque idéologique inconscient occultant l’évidente contradiction entre l’image dominante de l’enfance et le travail d’enfants.

En d’autres termes, il est bien clair, selon cette image, que les enfants ne devraient pas travailler, mais ceux qui tra-

Ce qui conduit aussi h refuser de considérer comme des victimes ceux dont l’exploitation se- fait sous des formes que la culture dominante considère comme plus admissibles. Les deux attitudes se sont illustrées, au cours du colloque, par deux absences symétriques : rien sur la prostitution enfantine, presque rien sur le travail domestique des enfants : tout se passe comme si, inconsciemment, nous considérions ces deux formes de mise au travail, /’une comme se situwt uu-delù, l’uutre comme en-deçù du tnvail d’enfants.

(14)

PRÉSENTATION 13

vaillent sont des cholitos, (Indiens ou mestizos), ou des enfants des populations défavorisées, et ils ne représentent pas le Pérou moderne. En somme, le racisme appliqué au domaine du travail des enfants aide à la reproduction et à l’acceptation sociale des formes d’exploitation les plus extrêmes, que l’on n’accepterait et tolérerait probablement pas s’il s’agissait d’enfants.blancs’. >>

Ne peut-on élargir leur argumentation, qu’ils avaient limitée à la situation péruvienne sur laquelle ils travaillent ? II nous suffirait de paraphraser leur propos -en remplaçant les termes de

<< Pérou >>, << péruvien D, par des expressions telles que << dans le

monde >>, << situation globale >>, et les termes de << Mestizos >>,

<i Indiens D, par des expressions telles que << pays du tiers monde D,

<< populations sous-développées >>

...

Le même racisme n’est-il pas

pratiqué par l’Occident, aboutissant pareillement à prétendre que le travail des enfants, à l’instar de la pauvreté du tiers-monde, représenterait une situation provisoire, qui ne durera que le temps nécessaire pour que les retombées de la croissance économique soient partagées par tous. En attendant, selon ce raisonnement, l’on pourrait - et l’on devrait, certes

-

soutenir les organisations qui s’occupent de venir en aide à ces miséreux, chacun dans la mesure de ses moyens. Mais il n’y aurait aucune raison de mettre en cause le système économique des pays les plus riches, le seul à connaître croissance économique et enfance protCgée, et qui fait ainsi la preuve de sa supériorité : ce qu’il fallait démbntrer ! Le paternalisme, concept ambivalent ?

La nature même du travail des enfants ’favorise ce mode I de raisonnement perverti. En effet, cette mise au travail ne correspond que très rarement

-

si tant est que le cas existe réellement - à la situation classique de l’embauche. Celle-ci consiste en un échange contractuel entre un employeur qui a besoin de faire effectuer tel type de travail et un employé à même de lui rendre ce service, moyennant une rétribution fixée à l’avance. C’est ainsi que, théo- riquement du moins2, les choses se passent, et c’est ce que la litté-

I Schibotto G. et Cussianovich A., Working Children - Building an Identity, 1994, MANTHOC, Lima, 223 p.. pp. 31-32 (traduction anglaise de quatre chapitres de Niños Trubujudores.

C~insrruyend~i unu Identidud, IPEC. 1990, Hipolito Undnue 335, Lince, Lima, Perú).

Une communication (Uribe) décrit les contrats qu’offent !es recruteurs envoyés par les propriétaires pour G rabattre D des employés, enfants ou parents :

U - les travailleurs sont transportés gratuitement sur les lieux de travail, mais ils doivent payer leur retour ;

- les travailleurs (...) recevront logement et nourriture B la charge des patrons miniers ;

- au bout de trois mois de travail, le patron minier leur donnera leur paye, moins les frais des achats réalisés par les travailleurs dans ses magasins (le patron vend nourriture, vêtements, médicaments. alcool, etc.).

SIil semble équitable. a l’échange B est en fait fictif: le travailleur, contraint d’accepter .

(15)

14 L‘ENFANT EXPLOI’IÉ

rature nomme le marché du travail B. Or, moins encore que dans le monde adulte (où l’expression est le plus souvent fallacieuse et occulte des rapports sociaux autrement complexes), il n’y a pas à proprement parler de << marché >> du travail d’enfants. Dans la très grande majorité des cas, avec la mise‘au travail d’un enfant, rien ne Tessemble B ce prétendu << échange résultant d’une confrontation libre >> : en général, la décision,-prise avant tout par la famille, met en jeu tout un ensemble de considérations extra-économiques.

Certes, on prendra en compte le gain attendu et la charge du travail envisagé -que l’on mettra en rapport avec l’âge de l’enfant, son . sexe, son rang (l’aîné ou non) et sa place’(fi1iation directe ou col- latérale) dans la famille (Poirier1). Mais on considérera également le type de relations entretenues préalablement avec l’employeur, relations de parenté, d’amitié, de confiance, de dépendance, de soumission, voire simple rencpntre fortuitë et formelle, mais avec les parent$. C’est le type de relations qui déterminera les avantages que T’on escompte de la mise au travail, et qui souvent, bien plus qu’en termes monétaires, se supputent en termes de formation, d’éducation, de prise en charge, de protection

...

et

d’embauche future. Le fait qu’il y ait bel et bien mise au travail, immédiate, et mise à un travail parfois très dur, est ainsi masqué derrière l’illusion que l’enfant est assuré d’être à la fois protégé, c’est ce. qui explique

-

plusieurs communications insistent sur ce point - que l’enfant n’ait souvent pas de tâche précise et définie à accomplir : il- est là pour -répondre à la demande, comme tout enfant le ferait dans sa famille, pour faire face aux mille et un besoins de qui l’emploie : ménage, gardiennage, courses en ville ; le travail se transforme en service. << Le fait que la mise au travail passe. par les canaux de la parenté va aboutir à une-sorte de domes- tication des rapports de travail. Ceux-ëi empruntent au langage et à l’idéologie de la parenté. Le maître et la maîtresse joueront un

.

ns l’immédiat, et d’avoir, adulte, un travail assuré3.

-

l’emploi pour disposer du logement et de l’avance qu’on lui offre immédiatement, ne sera jamais capable de rembourser sa U dette D, dont le montant est précisément calculé pour n’être pas couvert par le salaire. Sur les développements théoriques de ce type de rapports sociaux, cf. Geffray C., Les muîrres hors lu loi, Paris, Karthala. 1995.

Un nom de personne entre parenthbes renvoie, s’il est suivi d’une date, aux références bibliographiques placées la fin de chaque texte ; s’il n’est pas suivi d’une date, h la communication présentée par la personne au cours du colloque (en cas d’auteur collectif, seul le premier est cité), telle que publiée dans rage réunissant l’ensemble des c~ommunicufions (cf. supra, p. 1 I , note I).

*

Cf. la communication de M.-Anderfuhren : U II es semblablement &se2 différent.-pour des parents. de laisser les enfants aux mains de quelqu’un que l’on aura vu. avec qui l’on aura parlC, sur qui on peut mettre une image. Ce lien a pour autant quelque chose de fictif. car il s’agit au fond, de part et d’autre, de se faire croire que l’on a personnalisé, donc humanisé ce rapport D.. ---

Dans sa communication. M. Bonnet souligne toute l’importance de cette relation personelle employeur-enfant en montrant comment même la pire forme peut constituer l’unique solution : pour sauver l’enfant du chômage, il faut, dit-il, U l’attacher h un employeur (...) : contracter une dette et mettre un enfant en servitude pour la rembourser est souvent le seul moyen créer un lien solide n.

-

(16)

PRÉSENTATION - 15

simulacre de position parentale sous‘ prétexte que leur autorité procède initialement des parents (...). Cette domestication du rapport de travail, l’usage qui en est fait seront l’un des masques de l’exploitation >> (Verlet). Ce masque, on l’aura compris, fonctionne d’autant mieux qu’il e ement conforté par l’image traditionnelle que l’on se fait fant, être en devenir, inachevé, non pleinement responsable, il convient de guider -

et de protéger, de former et de contrôle C’est pourquoi d’ailleurs l’employ

considère pas l’argent reçu par l’enfant qui travaille dans de telles conditions comme un véritable << salaire >>, rétribution précisément calibrée d’une tâche effectuée, mais plutôt comme une gratifi- cation, une récompense pour l’encourager dans ses efforts. En tout état de cause, jamais cette rétribution n’équivaudra -même à travail égal - à celle d’un adulte, car l’employeur doit trouver sa -

propre gratification aux efforts qu’il consent pour guider et pro- téger, former et contrôler l’enfant à lui confié. I1 n’y a pas néces- sairement cynisme, dans cette attitude, mais bien plutôt intérióri sation de I.’idéologie régnant ous les acteurs de ce jeu faussé Les parents sont reconnais ers celui qui les soulage-d’une

- part de leurs responsabilités lle qui consiste à assurer auprès de leurs enfants le rôle de gardien, celle qui les maintiendra auprès .

de lui pour les empêcher de traîner dans la rue et de tomber-dans la délinquance ou dans une sexüalité dangereuse. Et ces parents acceptent d’autant plus vol0 rs ce transfert que l’employeur, en outre (du moins veulent-il en convaincre), assurera à leurs -

enfants l’apprentissage d’u étier qui fera d’eux des adultes -

responsables et armés devant les difficultés de la vie.

Dans la sphère la plus directement productive elle-même, les patrons (ou,.comme ils se persuadent de l’être : les << tuteurs D),

<< convaincus qu’ils ont à remplir une véritable mission civilisatrice ~ à l’égard des enfants d’origine modeste D (Suremain), ont le plus souvent une certaine conscience de leur devoir, puisque ce rôle de tuteur et leurs intérêts économiques, loin de s’exclure, se ren- forcent logiquement. Finalement, ce sont encore les enfants qui sont le moins dupes du prétendu équilibre de l’échange qui les lie à leur employeur, ce qui se conçoit aisément si l’on songe qu’ils sont les mieux placés- pour-connaître la réalité du travail qu’ils accomplissent et celle de la contrepartie qu’ils reçoivent ; mais ce qui souligne encore le paradoxe qui les prive, et eux seuls, du statut de sujets responsables pour le motif que, mineurs, ils ne sauraient avoir droit. à la paro u x qu’ils se soumettent sans mot dire.

Ainsi, le paternalisme, qui quasi totalité des rela- tions d e travail. impliquant des enfants, consiste-t-il avant tout comme l’a rappelé

même la famille,

-

.

-

et qu’on attend

in Morice- au CO

(17)

16 L‘ENFANT EXPLOITÉ

dans cette dialectique de la protection et de la menace. Nous le définirons comme étant soit un rapport d’exploitation qui, sous couvert d’une relation de parenté biologique ou fictive, se masque (consciemment ou non) derrière un rapport de protection, plus ou moins réellement accordée ; soit un rapport de protection, induit par une relation de parenté biologique oü fictive qui se trans- forme en rapport d’exploitation plus ou moins dur. Or, dans la conscience commune, si le terme de paternalisme est perçu néga- tivement dans le contexte il définit des relations de travail employeur - employé, c’est parce qu’il implique que l’employeur traite abusivement ses employés comme ses enfants, comme des mineurs. C’est surtout à l’aspect << protection >> que 1,011 songe, c’est lui, essentiellement, que l’on met en cause, au nom du respect et de la dignité du travailleur. << C’est pour ton bien ! >> n’est pas un argument facile à supporter par un adulte. Mais pourquoi s’of- fusquer, dès lors que les employés sont réellement des enfants?

Marie Anderfuhren, au cours du même débat, souligne l’ambiguïté essentielle du paternalisme appliqué à l’enfant, qui fait que ce dernier est considéré à la fois tantôt comme une force de travail, tantôt comme le fils ou la fille dont on a la charge ; cette-ambiguïté sert, dans le même temps, de garde-fou contre une surexploitation, mais aussi de masque et de raffinement de cette exploitation.

Õn

rejoint là tout le problème de la définition du travail des enfants. Comment considérer comme du << travail >> l’aide ména- gère qu’apporte cette fillette & sa propre famille, le coup de main que donne ce garçon dans la boutique de son père, mais aussi l’obligation d’aller faire une haie d’honneur pour la visite du sous-préfet (Lange), ou encore l’aide ménagère qu’apporte cette fillette à la famille qui a accepté de l’accueillir, le coup de main que dönne ce garçon placé en apprentissage ?

En outre, cette question de la définition du travail des enfants est faussée par la manie comptable des institutions interiiationales et de tous les organismes spécialisés. << Le travail des enfants, c’est ce que nous pouvons en mesurer >>, semblent-ils penser ensemble, Combien d’enfants travaillent ?

-

Que veut dire cette question ?

Son ampleur, avons-nous dit, a désormais posé dans une part croissante de l’opinion publique la question de la mise au travail d’enfants au nombre des problèmes cruciaux que pose cette fin de siècle. Mais son ampleur, quelle est-elle, justement ? Le lecteur un tant soit peu habitué à la littérature produite sur le thème ne peut manquer d’être frappé par le fait que, dans l’immense majorité des cas, l’auteur commence, dès le premier paragraphe, par donner une estimation du nombre d’enfants au travail, de par le monde ou dans la région dont il s’occupe plus particulièrement. Soit il cite le

(18)

PRÉSENTATION 17 chiffre avancé par le BIT -dans le monde, plus de cent millions d’enfants de moins de quinze.ans’ -, soit il avance son propre mode de comptage, qui prend le plus souvent l’estimation du BIT comme limite inférieure et, comme limite supérieure, environ le double de celle-ci. Dans tous les cas, il explique combien il est difficile de comptabiliser le nombre d’enfants au travail, avec des arguments tout à fait évidents : pour commencer, on peut estimer que la plus grande partie du travail effectué par des enfants échappe, pratiquement << par définition >>, à toute forme de recen- sement. Au mieux, parce qu’il s’effectue dans ce qu’il est convenu d’appeler le << secteur informel >> (petit commerce de rue, services domestiques, travaux des champs, etc.) ; visible, mais non recensé, il y est sinon toujours légal, du moins souvent toléré ; la situation y est en outre extrêmement fluctuante : tel enfant qui, par exemple, travaille aux champs durant la récolte ne travaillera pas le mois suivant, etc. ; plus clandestin est le travail effectué dans l’illégalité, mais illégalité simplement parce que la législation fixe une limite d’âge qui n’est pas respectée, et que-l’employeur se garde bien de s’en vanter; plus difficile encore à estimer est le travail non seulement illégal, mais socialement jugé inadmissible : les enfants que l’on recrute comme voleurs, revendeurs de drogue, prostitués, combattants dans des luttes armées ou hommes de mains des organisations criminelles.

Dans ces conditions, le critère essentiel que le BIT a été amené- à retenir est celui de la scolarité : le nombre d’enfants mis au travail, plutôt que réellement construit, est << déduit >> du nombre - d’enfants qui ne bénéficient pas d’un enseignement primaire ; ce qui revient à dire que, pour l’enfant de moins de 15 ans, activité scolaire et activité lucrative sont considérées comme exclusives l’une de l’autre, ce qui est évidemment faux ; d’autant plus faux que si, bien évidement, c’est toujours au détriment de leur scolarité que les enfants sont amenés à partager leur temps entre travail scolaire et travail non scolaire, et que si, souvent, c’est le début d’un processus qui les conduira à quitter, à plus ou moins long terme, le cursus de l’enseignement, c’est aussi la seule façon de se procurer l’argent nécessaire à la poursuite de leurs études.

C’est justement là que réside un des aspects qui explique peut- être la réticence à traiter de ce problème comme un problème d’une importance égale à celui de la malnutrition, de la croissance démographique incontrôlée, ou (pour rester plus proche de notre thème) de l’enfance abandonnée à elle-même (les <<enfants de la rue B, selon l’expression consacrée). Ce n’est pas tant le manque de chiffres fiables qui pose problème --on sait tout de même que

.

.

- ._

I 95 4% vivent dans des pays en développement, dont la moitié en Asie ; mais, par rapport 1 la population globale, c’est en Afrique qu’on compte la plus forte proportion d’enfants mis au travail : le tiers des enfants africains, selon les crittres retenus par le BIT.

(19)

18 L‘ENFANT EXPLOITÉ

le phénomène-connaît une importance telle que, quel que soit le nombre exact d’enfants concernés, il mériterait bien que l’on s’en occupe ; mais c’est le-sentiment diffus que l’on ne sait pas bien de quoi l’on parle, que des situations extremement contrastées .sont mises << dans le même panier >>, et qu’on ne saurait lutter effica- cement contre un phénomène aussi mal cerné, aussi peu rigoureu- sement défini. Après tout, dans les pays où la situation économique est à ce point difficile, n’est-il pas normal que des enfants travaillent, aident leurs parents aux champs, donnent un coup de main à l’atelier, commencent à-apprendre leur métier auprès de leur parents, ou d’amis de leurs parents ? -

.

-<< Quand I’éducation ”, au sens de préparation à la

vie adulte, s’effectue par les parents, dans le cadre des activités familiales, le “travail”, au sens de tâches ména- gères ou de soins domestiques, commence souvent avec les premiers pas et s’accroît en même temps que la force phy- sique de l’enfant, ses. connaissances, sa capacité 8. remplir les petites obligations de la vie quotidienne. Aujourd’hui, des millions d’enfants sont élevés dans un contexte oÙ les notions aide aux parents ”, éducation et préparation à la vie adulte et travail sont bien difficiles à distinguer

.

-les unes des autres >>l.

Bien entendu, l’on s’indignera des cas extrêmes, des enfants d’une dizaine d’années, voire moins, travaillant dix à douze heures par jour et douze mois par an dans des conditions d’hygiène et de sécurité révoltantes. Mais où, précisément, commenqe le scandale2 ? Comment, sans pouvoir assurer aÜ monde entier le niveau de développement des pays les plus riches, définir, exactement, le degré d’une intolérable exploitation ?

Plusieurs auteurs soulignent la fierté ressentie par certains enfants, et comprise par leur milieu social, pour avoir réalisé des travaux particulièrement durs - dégradants aux regards des valeurs que nous défendons comme universelles : fut-il en conclure qu’ils se rendent ainsi complices de l’exploitation des enfants ?

.

La réflexion sur la question ne débute pas d’aujourd’hui, et elle. a, e n outre, considérablement évolué ces dernières années. La première intervention du BIT remonte à 19 , mais combien de révisions se sont opérées en son sein, depuis tte époque où l’on espérait que, par l’adoption de conventions internationales, on

Street und Working Children, op. cit.. p. I5

*

Cette ambivalence n’est pas sans rappeler celle qui concerne les luttes féministes. Toutes les femmes, sans doute, sont confrontées i une situation qui les défavorise injustement, en tant que femmes ; mais les conditions de vie faites, en tant que femme, h la Française par exemple, n’ont tellement rien i voir avec celles faites, en tant que femme, h, disons, l’Algérienne, que la mobilisation sur le thème <( Femmes dominées >> hésite h se faire, malheureusement pour l’une comme. pour I’autrc.

I

(20)

PRÉSENTATION . 19

parviendrait à mettre fin à l’embauche d’enfants‘à travers le monde ! Aujourd’hui, le BIT-

-

comme l’UNICEF, d’ailleurs, ainsi que la plupart des ONG qui s’intéressent à la question - serait d’accord pour dire, officieusement au moins, que ce n’est pas le fait de travailler, en soi, qui est en question, mais la nature du travail accompli par l’enfant, sa charge, dirions-nous, appréciée en termes qualitatifs aussi bien que quantitatifs, reconnaissant que la mise au travail d’un enfant peut tout à fait représenter une option positive pour lui comme pour sa famille, une prise de responsabi- lité opportune et adaptée.

<< Le BIT a tenté d’établir une distinction claire entre

-

les enfants travaillant dans d es conditions individuellement et socialement profitables - gain d’argent de poche, tra- vaux ménagers, coup de main donné à l’entreprise fami- liale au cours des vacances scolaires - et les enfants dont les conditions de travail doivent être réglementées ou sup- primées. Les working children at risk, selon le BIT, sont : les enfants amenés à vivre prématurément une vie d’adulte, qui travaillent de longues heures, pour des rétributions déri- soires, dans des conditions qui- portent atteinte à leur santé ou à leur développement physique ou mental DI.

ue la question n’e pas vraiment réglée

...*

Qu’est-ce que le travail des enfants ?

Lorsque l’on pense au travail des enfants, on a ainsi tendance à ne penser travail que pour autant qu’il s’agit d’un travail rému- néré, et effectué hors de la cellule familiale. La littérature scienti- fique consacrée à la division sexuelle des tâches nous a pourtant -

‘appris toute l’importance - et toute la charge - du travail domestique. Or, comme plusieurs communications l’ont rappelé avec force, au cours du colloque, le travail domestique effectué par les enfants peut être aussi conséquent, voire plus lourd, que celui accompli par les femmes. Car le travail effectué au sein et pour le compte de l’unité domestique revêt parfois des formes qui peuvent être pires encore que celles qui sont

-

à juste titre - dénoncées comme inhumaines, dans les industries exploitant ce type de main- d’œuvre : ces dernières sont pourtant les seules, généralement, que l’on songe à blâmer, parce qu’elles se situent en dehors de.i!unité domestique. I1 faut savoir que les fillettes qui en Inde, par exemple,

-

- .

I Ibid., p. 16.

Cette clarification a aidé les participants du séminaire 1 définir l’enfant de Ia rue et l‘enfant au travail en situation de risque, sur lequel leur attention devait porter ; ils ont toutefois reconnu que, d ique, cette distinction n’est pís toujours aisée .

5 établir )) (p. 17).

Le rapport poursuit :

(21)

20 L‘ENFANT EXPLOITÉ

au nord du Kerala, sont employées dans les usines de traitement de crevettes, travaillant jusque tard dans la nuit et dormant dans de vastes hangars dépourvus de lits, sont, en fait, volontaires pour ce type de travail, qu’elles trouvent tout à la fois sensiblement moins dur - et, surtout, nettement plus valorisant

-

que celui exigé d’elles par le système économique traditionnel en vigueur dans leur milieu d’origine (Nieuwenhuys). Autre exemple, qui n’est pas pris dans l’industrie, mais qui n’en est pas moins parlant : parmi les jeunes filles qui ont quitté le Nordeste brésilien pour s’em- ployer en ville comme bonnes, avec l’image d’elles-mêmes pour- tant très dévalorisCe que cela implique, il ne s’en trouve pas une pour. regretter-le travail des champs effectué auparavant au sein et pour le compte de leurs familles (Anderfuhren)

...

Ce n’est donc pas la nature du rapport social de travail qui crée nécessairement l’exploitation, pas plus que ce n’est la relation de parenté, réelle ou fictive, avec l’employeur qui l’en protégera.

La dureté de l’exploitation peut se rencontrer en milieu domestique aussi bien qu’à l’extérieur de celui-ci. Et le travail accompli par l’enfant n’est pas non plus fatalement soumis à des conditions inacceptables, pas plus-à l’extérieur qu’à l’intérieur du milieu domestique !

<< Les enfants dont on abuse, confrontés à la violence,

soumis à des agressions, victimes d’une sur-exploitation et pris dans des formes de servitude que masquent des liens de parenté, l’emploi jusqu’à épuisement d’une force de travail bon marché, sans défense, la tentation permanente d’outre- passer la loi et d’entrer dans la simple criminalité, I’exis- tence de mafias solidement établies piégeant de jeunes demandeurs d’emplois : tout cela existe. (...) Mais tout travail d’enfant n’est pas nécessairement tel. En fait, la plupart d’entre eux travaillent sous le contrôle protecteur et vigilant de leurs proches. Nombreux sont ceux qui tra- vaillent de façon indépendante, bénéficiant d’une marge d’autonomie leur permettant de choisir quand travailler et jusqu’à quel degré de fatigue aller >>l.

Le travail peut aussi bien représenter, pour l’enfant, l’occasion d’échapper à la violence d’un foyer désuni ; à tout le moins, celle d’affirmer son choix, à l’intérieur du collectif familial, son indépendance et son sens de la responsabilité personnelle.

La difficulté de définir le travail des enfants provient donc du fait qu’il relève à la fois de formes de rapports sociaux d’une nature spécifique

-

le paternalisme, entendu au sens strict que nous avons défini plus haut - et de formes d’exploitation juste- ment jugées incompatibles avec un rapport social se réclamant du

Schibotto et Cussianovich, rip. cif.. pp. 67-69 (traduction B.S.).

(22)

PRÉSENTATION 21 lien de parenté. Ce n’est pas le travail qui est en cause, mais le fait qu’il soit effectué par un enfant, un dépendant, un mineur. Soit on déniera à la tâche effectuée la qualité de travail - et c’est presque toujours le cas lorsqu’il s’agit d’une tâche effectuée au sein de l’unité domestique-, soit on se révoltera qu’un tel travail soit imposé à des enfants, censés justement ne pas travailler. Comme le souligne utilement Olga Nieuwenhuys, << quelles que soient ses conséquences sur l’enfant, un travail n’est jamais perçu comme donnant lieu à une exploitation que pour autant qu’il sera perçu comme une menace vis-à-vis de ce que la société considère comme une forme normale de socialisation >>. I1 y a une véritable révolu- tion conceptuelle à opérer pour admettre que l’enfant est vérita- blement un sujet - et non pas seulement l’objet de mesures spéci- fiques -, un acteur social, responsable, et parfaitement capable d’exercer ses droits, qui sont, ou devraient être, ceux de tout être humain, de tout travailleur en particulier (et non pas seulement ceux, spécifiques, qui répondent. à son in-achèvement physique et/ou psychologique).

La question de l’école

La question de I’école est bien entendu inséparable de celle du.

travail des enfants, et il est peu de communications qui ne l’aient abordée. Elle contribue à brouiller le problème d’une définition.

En effet, la question de la mise au travail se pose souvent - mais pas nécessairement - en termes d’alternative avec celle de la scolarisation de l’enfant : comme le résume Lia Fukui, << l’activité -scolaire n’exclut pas l’enfant du monde du travail, alors que le monde du travail, lui, peut exclure l’enfant de l’école n. Plusieurs communications rappellent à ce sujet qu’il arrive souvent que l’enfant - la fillette surtout

-

travaille pour pouvoir payer ses frais de scolarité (ou ceux de ses frères, ou ceux-de ses cousins sous le même toit...). Mais d’une part, scolarisation et travail rémunéré sont souvent trop lourds à porter pour les enfants,

<< combiner l’activité scolaire et l’activité rémunérée les laisse en

permanence épuisés, surchargés, et incapables de faire dûment face à l’une comme à l’autre >> (Mathur) ; et nous ne parlons même pas ici de certaines situations extrêmes, qui laissent interdit’. D’autre part, revient aussi très souvent le thème du désinvestissement parental vis-à-vis de l’école, accusée d’enseigner des choses qui ne serviront à rien pour l’enfant -et d’ailleurs, se disent les parents, ne voit-on pas nombre de jeunes scolarisés au chômage et traînant, désœuvrés, aux marges de la délinquance? En outre, le diplôme

1 (( Pour qu’ils puissent aller j: I’tcole (...), la joumée se répartit comme suit pour la plupart des enfants : de 1 h h 7 h du matin. travail dans la mine ; de 8 h h midi. école, et de 2 h j: 6 h,

travaux domestiques et agricoles, soit 10 h de travail et 4 h d’études >> (B. Cespedes).

(23)

L‘ENFANT EXPLOITÉ

n’est pas forcément au bout, l’enseignement ne semble guère relié à la vie concrète, et les élèves n’apprennent même pas ce qu’on leur enseigne’ ! Mieux vaut que notre enfant apprenne un métier, possède une technique qui lui sera toujours utile lorsqu’il s’agira de gagner sa vie pour de bon. L’important, pense-t-on avec quelque raison, c’est de l’armer pour plus tard, et, dans l’immédiat, de lui éviter surtout de traîner dans les rues. C’est ainsi que << l’usine, par opposition à la rue, serait la remplaçante de la famille, et deviendrait aussi une école

”.

(...) Même si le travail n’est pas considéré, de la part des classes populaires et de la société en général, comme quelque chose d’approprié aux enfants, - i l apparaît, à côté de l’école, .comme lieu de protection >> (Alvim).

En fait, on l’aura compris, il -s’agit largement d’une opposi- tion artificielle, et-le débat est faussé. Quel que soit le milieu d’origine des parents, ceux-ci savent très bien que l’école, malgré son inadaptation, reste encore un ’gage de réussite professionnelle pour ceux qui sont capables de la suivre avec profit. Ce qui implique, à moins que l’enfant soit exceptionnellement doué, quê les parents puissent lui offrir soit le niveau de culture attendu, soit le niveau de revenus qui permet de recourir au secteur privé - ces conditions se renforçant mutuellement, bien entendu. Ce qu’ils mesurent, lorsqu’ils ont à décider deretirer ou non leur enfant de l’école, à peser-les avantages et les coûts d’une telle décision, c’est la capacité de l’école à assurer‘non pas << en général D, mais à leur enfant, avec eux comme parents, le -chemin d’une promotion sociale sans laquelle, en effet. il est peut-être plus sage d’acquérir tout de suite les qualités demandées dans son miIieu social, qu’il ne quittera donc pas. En somme, << L’éCole représente une valeur aux yeux des classes populaires, sans, que Qnstitution scolaire les aide à réaliser celle-ci, au- contraire, puisqu’elle entraîne systématique- ment l’exclusiön de ceux qui ne répondent pas au modèle d’élève qu’elle a elle-même établi >> (Fukui)2.

Tous les enfants travaillent

--

.

. - .-

Ces considérations sur l’école nous ramènent au problème de la définition du << travail >> des enfants. Ne serait-il pas plus heuris- tique de considérer que tous les enfants travaillent, que ce soit $ l’usine, aux champs, à la maison, dans la rue ou à l’école ? A I’échelle historique, ceci est une évidence : de tous temps, la socia- lisation de l’enfant passe par sa mise à l’ouvrage progressive, par

-

I Au cours des débats, E. Taracena a montré comment, en fait, les enfants clzo~

retenir, dans ce qu’on leur enseigne h l’école. que ce qui leur paraît concrktement utile dans la vie de leurs parents, donc pour eux plus tard.

institution capable de donner aux enfants un minimum de formation leur permettant de se préparer au monde du travail et h la vie d’adulte n’a encore été inventée pour la remplacer n.

Pour autant, poursuit L. Fukui, c( malgré les critiques h I’égard de I’école, aucune autre-

Figure

Updating...

Références

Sujets connexes :