PRESENTATION
Louis QUERE
Thème classique de la philosophie morale et de la théorie politique depuis les débuts de l’âge moderne, pour des raisons qu’Adam Seligman explicite clairement dans son article, la confiance est en passe de devenir l’un des principaux sujets de controverse dans les sciences sociales aujourd’hui. Les sociologues ont pris conscience de l’importance du phénomène dans le sillage de Niklas Luhmann, qui lui a consacré un essai important à la fin des années 1960, Vertrauen. Ein Mechanismus der Reduktion sozialer Komplexität (La confiance. Un mécanisme de réduction de la complexité sociale1). Par la suite, Luhmann a davantage précisé son esquisse, entre autres dans le court texte dont nous publions la traduction. Depuis, ils ont aussi redécouvert les réflexions que G. Simmel lui avaient consacrées, il y a tout juste un siècle. Celui-ci apparaît aujourd’hui comme un précurseur dans l’étude de la confiance : non seulement il a souligné son rôle important comme mécanisme d’intégration sociale, mais il a aussi proposé une conceptualisation du phénomène qui, encore aujourd’hui, souffre peu la contestation2. Actuellement, ce sont surtout les économistes et les spécialistes de la gestion qui se penchent sur la question, la confiance leur apparaissant comme un mécanisme central, irréductible, de la coordination des échanges économiques en situation d’ignorance ou d’incertitude.
1. Il existe une traduction en anglais de cet ouvrage : « Trust. A mechanism for the reduction of social complexity », in N. Luhmann, Trust and Power, Chichester, John Wiley, 1979, p. 1-103.
2. Voir à ce sujet : G. Möllering, « The nature of trust. from Georg Simmel to a theory of expectation, interpretation and suspension », Sociology, 35 (2), 2001, p. 403-420.
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Si les analyses récentes nous font mieux comprendre ce qu’est la confiance, il demeure aussi que celle-ci conserve encore une part de son mystère. Certes, nous avons appris qu’elle est un dispositif très économique pour pallier l’ignorance, compenser l’incomplétude de l’information, faire face à l’opacité et à l’incertitude des situations, résoudre les problèmes spécifiques inhérents à la prise de risque, contrecarrer l’opportunisme des comportements, traiter leur imprévisibilité, etc. Sans elle, l’action serait en permanence exposée à la paralysie, la coordination des actions très onéreuse, les engagements mutuels difficiles à former et les contrats impossibles à établir. Mais, d’un autre côté, la structure du phénomène qu’elle constitue nous échappe encore en partie.
On a cherché à en rendre compte dans les termes des théories de la décision et du choix rationnel ; on a ainsi montré qu’elle pouvait en partie être réduite à un calcul ou à un raisonnement fondé sur un savoir, aussi limité fût-il.
D’autres ont souligné son appartenance à l’univers de la croyance, mis en évidence sa logique floue, sa dimension irrationnelle, sa nature affective (une
« passion », comme le reconnaissaient Hobbes et Hume). Mais manifestement, la confiance n’est pas simplement subsumable sous l’une ou l’autre de ces catégories, car elle est constituée d’éléments disparates, qui requièrent des conceptualisations différentes.
La confiance conserve aussi sa part de mystère en ce qui concerne son opérativité même. Les analyses en termes de rôle, de fonction, d’avantages, etc. sont, somme toute, assez faciles à réaliser, car elles ne requièrent qu’une bonne imagination sociologique. La saisie de ses mécanismes s’avère beaucoup plus compliquée. Comment, par exemple, la confiance limite-t-elle la divergence ou la dispersion des interprétations des situations et pallie-t-elle l’imprédictibilité des comportements ? Ou encore comment « transforme-t-elle des contrats fragiles en des engagements crédibles3 » ? Les économistes ont commencé à répondre à de telles questions en identifiant des « dispositifs de confiance » susceptibles de traiter les différentes formes d’incertitude rencontrées sur le marché et de remédier à l’opacité qui domine une partie des échanges économiques. Mais leurs analyses restent majoritairement sous- tendues par l’hypothèse de rationalité de l’Homo economicus. De quels autres modèles peut-on disposer aujourd’hui ?
Le travail de conceptualisation est rendu complexe par l’hétérogénéité même du phénomène. Le terme « confiance » a des significations multiples, variant
3. L. Karpik, « Dispositifs de confiance et engagements crédibles », Sociologie du travail, 4/1996, p. 527.
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Présentation 11
selon les contextes d’usage du terme, et nous l’appliquons couramment à des objets très différents : des personnes, des objets, des artefacts, des systèmes, des institutions, des organisations, etc. Mais est-ce dans le même sens que nous disons nous fier à chacun de ces objets ? En outre, la confiance ne relève pas simplement d’un acte volontaire d’engagement individuel ; elle est aussi de l’ordre d’une attitude que nous adoptons spontanément dans l’organisation de notre expérience quotidienne, voire d’une adhésion première, non réfléchie, routinisée, à tout ce qui nous entoure, depuis les objets de l’environnement jusqu’à l’ordre institutionnel, en passant bien évidemment par autrui. Enfin, les discours par lesquels nous verbalisons nos actes et nos attitudes de confiance ne coïncident pas avec nos pratiques de la confiance, et celles-ci sont elles-mêmes très diverses et très variables.
Comment spécifier ces formes différentes de la confiance ? Qu’y a-t-il de commun entre elles ? Des différenciations conceptuelles ont été proposées pour tenir compte de cette multiplicité et de cette variabilité – elles sont évoquées dans les différents textes de ce numéro, en particulier ceux de Luhmann et de Seligman. Mais, à ce jour, elles ne sont pas vraiment stabilisées, et la question se pose toujours de savoir quelles sont les différences pertinentes à établir.
La confiance interpersonnelle sert souvent de paradigme pour l’analyse générale de la confiance. Mais elle n’est sans doute pas elle-même d’un seul tenant. Ne convient-il pas plutôt de la considérer comme un phénomène feuilleté ? En effet, comme le montre Esther Gonzalez-Martinez dans son article sur un type particulier d’audition judiciaire, certaines interactions peuvent être placées sous le signe de la défiance réciproque systématique ; mais, en même temps, elles ne pourraient pas tout simplement s’organiser si elles n’impliquaient pas une forme ou une autre de confiance de base, une
« confiance pratique », écrit l’auteur, dont elle tente de dessiner la figure tacite. Mais s’agit-il encore véritablement d’une forme de la confiance ? Un autre problème qui retient l’attention dans ce numéro est celui du passage de la description de la confiance interpersonnelle à celle des autres formes et des autres objets de la confiance. En particulier, en quoi consiste la confiance accordée à une institution ou à une organisation ? En quel sens peut-on dire que deux organisations se font confiance, alors qu’il leur manque la condition de personnalité (personhood) requise pour que la confiance existe réellement ? Telles sont les questions élucidées par Edward Lorenz dans son texte sur la confiance interorganisationnelle. L’auteur examine de façon très
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rigoureuse les conditions dans lesquelles il y a un sens à dire que l’on fait confiance à une organisation, ou que des organisations se font mutuellement confiance. Mais, en le lisant, on se demande si, ici aussi, on n’atteint pas les limites de la pertinence dans l’usage du terme confiance.
On pourrait allonger encore la liste des questions qui se posent au sujet de la confiance dans le cadre des recherches qui lui sont consacrées. Une dernière mérite toutefois d’être mentionnée. Elle concerne les sources et les conditions sociales de la confiance. Manifestement, celle-ci ne dépend pas simplement de la volonté individuelle, ni même d’habitudes individuelles (voire de types de personnalité). Certaines conditions sociales semblent requises pour que la confiance puisse se généraliser, dont en particulier des conditions tenant au type d’institution prévalant dans la société. C’est un constat qui remonte aux premières théories politiques de l’ère moderne. Mais il a été amplement validé par nombre d’expériences historiques, en particulier celles du totalitarisme : certaines formes d’organisation sociale propagent la défiance systématique plutôt que la confiance réciproque entre les membres de la collectivité. Aujourd’hui de nouvelles théories, inspirées par le tournant pragmatique ou communicationnel de l’analyse sociale, sont proposées pour spécifier le type d’ordre institutionnel susceptible de générer une confiance généralisée. Mais, focalisées sur le phénomène de l’intersubjectivité, ces théories ne parviennent pas à restituer les véritables conditions sociales de la confiance. C’est ce que j’essaie de montrer dans la dernière partie de mon propre article, en réactualisant une perspective plus durkheimienne.
En varia, on trouvera d’abord une interrogation de Karine Berthelot-Guillet et Caroline Ollivier-Yaniv sur la manière dont est reçue une communication gouvernementale portant sur les grandes causes nationales, conçue comme un dispositif de pouvoir. « Un verre ça va, trois verres, bonjour les dégâts », par exemple, ne relève ni de la publicité ni de la propagande, mais d’un discours où se légitime l’Etat et qui peut être perçu à mi-chemin d’une tentative de séduction et d’une volonté de coercition.
Quant à Régine Bercot, elle pose la question de l’évolution des relations dans l’entreprise, depuis le mode hiérarchique descendant traditionnel jusqu’à la logique plus horizontale de travail par projet, un changement qui requiert l’acquisition de compétences relationnelles dans un cadre collectif, qui sont parfois d’autant plus délicates à manier qu’elles s’accompagnent d’une individualisation des tâches.
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