PRÉSENTATION
Dominique CARDON Valérie JEANNE-PERRIER Florence LE CAM Nicolas PÉLISSIER
Les blogs font beaucoup parler d’eux, mais ils parlent aussi beaucoup d’eux.
Le développement spectaculaire de ce que l’on appelle désormais communément la blogosphère, notamment en France, a d’ores et déjà suscité articles de presse et publications multiples, jusqu’à un éphémère magazine, Netizen, ainsi que des émissions de télévision. Comme souvent, lorsqu’émerge un « nouveau » média, les blogs ne cessent de susciter des interrogations quant à leur positionnement dans le spectre des supports d’informations préexistants.
Vont-ils se substituer aux autres médias ou les concurrencer ? Quels effets vont-ils exercer sur l’espace public ? Des inquiétudes se sont également fait jour devant le développement d’un nouvel espace de publication d’informations non certifiées, la multiplication de prises de parole non autorisées ou la virtualisation des jeux identitaires dans la blogosphère. Bref, les blogs sont désormais au centre de toutes les attentions et constituent sans doute, avec le téléchargement en pair-à-pair, le phénomène le plus massif des récentes dynamiques d’usages sur internet. Les travaux de sciences sociales, pour leur part, ont pris le temps de l’analyse et ce numéro de Réseaux, qui poursuit la réflexion initiée dans le précédent sur l’autopublication (n° 137, juin 2006), propose un premier ensemble de recherches sur ce phénomène.
La rapidité du développement de la pratique des blogs constitue à elle seule une première interrogation. Entre janvier 2004 et janvier 2006, le nombre des
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blogs est passé de 1,6 à 26,6 millions dans le monde. Bien que ces estimations soient sujettes à caution, on estime que plus de 2 millions de blogs sont actifs en France. Cette pratique d’expression de soi qu’on a un temps cru limitée aux
« petits » publics des littérateurs et des amateurs passionnés s’est très largement étendue à des populations beaucoup plus diverses. La croissance du nombre de producteurs de blogs s’est aussi accompagnée d’un élargissement considérable du nombre de leurs lecteurs, alors qu’au début du phénomène ces lecteurs étaient souvent eux-mêmes blogueurs. Aujourd’hui, les plateformes de blogs apparaissent parmi les sites les plus consultés du web, passant de plus en plus souvent devant les portails des fournisseurs d’accès. Selon Médiamétrie, 7.308.000 internautes français (soit 27,6 %) ont consulté un blog au cours du mois de l’enquête (1er trimestre 2006) et 3.197.000 en ont créé un (12,1 %). Aussi est-il nécessaire de prendre comme objet d’étude cette hétérogénéité de plus en plus massive des praticiens et des publics du blog. En effet, les logiques sociales du blogging se sont considérablement diversifiées depuis l’apparition des blogs en 2000, même si les compétences informatiques et littéraires, restent des éléments centraux de la trajectoire des blogueurs.
L’arrivée extrêmement massive des adolescents sur la plateforme Skyblog (5,7 millions de blogs déclarés) constitue un phénomène générationnel de grande ampleur. Cette plateforme domine aujourd’hui numériquement la blogosphère française : 97 % des skyblogueurs ont entre 12 et 18 ans et 60 % sont des filles.
L’importance des usages adolescents explique pourquoi 8 blogueurs français sur 10 ont moins de 24 ans, 52 % étant des étudiants et 27 % retraités ou autres inactifs1. Si les familiers de l’écriture personnelle ont constitué les premiers publics du blog, ils ont désormais été rejoints par un ensemble très hétéroclite de professions (experts, journalistes, consultants, hommes politiques) et surtout d’amateurs ordinaires, de voyageurs, de collectionneurs, de fans ou de simples bavards…
Les pratiques du blog révèlent en fait une si forte diversité qu’il est d’abord utile de clarifier la topologie particulière de la « blogosphère », souvent pensée comme un espace étal et homogène. Deux articles de ce numéro proposent des outils pour procéder à cette déconstruction. Dominique Cardon et Hélène Delaunay-Teterel, d’abord, mettent en valeur la diversité des types de blogs à partir de la relation que le blogueur établit avec son public. Ensuite, Mathieu Paldacci propose une approche typologique des blogs à partir d’une analyse lexicométrique. Dans ces deux études, c’est la
1. Source : Médiamétrie, « Les tendances de la blogosphère », juin 2006.
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Présentation 11
question de la nature de l’espace de publication offerte par les blogs qui est posée. En effet, même si le droit l’assimile à un espace de publication traditionnel, celui-ci est loin d’être homogène. La tension entre une accessibilité potentielle et les représentations très différentes que les blogueurs se font de l’espace de communication dans lequel ils s’expriment, est à l’origine de situations tendues lorsque blogueur et lecteur ne partagent pas le même sens de la publicité. C’est le cas, par exemple lorsque les proviseurs fouillent les échanges familiers des élèves de leurs collèges dans lesquels sont moqués les enseignants ; lorsque la police inspecte les discussions interpersonnelles des jeunes blogueurs en période de mouvement social ; ou que les entreprises lisent les blogs intimes de certains salariés confessant leur ras-le-bol. Dans le même mouvement, les citoyens découvrent les goûts et la vie personnelle de leurs élus, etc. A l’évidence, le manque d’homogénéité de l’espace public des blogs, son clair-obscur, constitue aujourd’hui une condition favorable à l’épanouissement de ces formes d’énonciation différenciées.
Pour enrichir ces approches des blogs conduites à partir des productions éditoriales, il est aussi utile de passer de l’autre côté de la barrière en interrogeant l’inscription du blog dans les pratiques quotidiennes. C’est la voie que suit Cédric Fluckiger pour étudier, à partir d’une enquête en milieu scolaire, la manière dont les jeunes préadolescents se sont approprié les Skyblogs. Il est alors possible de comprendre comment les pratiques de blogging s’inscrivent diversement dans l’ensemble des activités scolaires, amicales et familiales des jeunes. Cet éclairage permet aussi de donner une consistance à l’une des pratiques de blogging les plus massives aujourd’hui.
En effet, la représentation publique de la blogosphère est très souvent déformée par la visibilité médiatique accordée aux blogs réputés qui arrivent en tête de classement sur les différents sites d’indexation (Technorati, Blogpulse, etc.). Ceux-ci sont très largement masculins, quasi professionnels, et traitent souvent des sujets débattus dans l’espace public, notamment de technologie et de politique. De ce fait, les pratiques très majoritaires des jeunes et des femmes se trouvent symboliquement dominées par l’intérêt porté aux blogs les plus proches des formats de production médiatique traditionnels.
Aussi avons-nous choisi sur ce dernier sujet de porter deux regards sur l’étranger, avec l’analyse de Florence Le Cam sur les effets des weblogs d’information aux Etats-Unis sur le travail journalistique et celle de Marcia Rogero Grilo et Nicolas Pélissier concernant le rôle de certains blogs portugais sur la critique des pratiques journalistiques. Dans ces deux
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exemples, est mis en évidence un ensemble de tensions critiques opposant les professionnels de l’information et les blogueurs. Dans les deux cas, c’est cependant moins une opposition frontale qu’un jeu d’interdépendance nouvelle qui apparaît avec l’apparition d’une blogosphère « citoyenne ».
Enfin, au-delà des weblogs, nous avons cherché à porter trois regards sur les nouvelles configurations sociales qui sont apparues avec le développement de l’internet relationnel. La première approche présente les origines et le mode de fonctionnement d’une des plus éclatantes réussites de l’internet ouvert et coopératif, l’encyclopédie participative, Wikipedia. Julien Levrel en retrace l’histoire, en insistant notamment sur la manière dont se sont progressivement mises en place les conventions permettant d’organiser et de réguler les relations entre les contributeurs. Le deuxième article s’intéresse aux phénomènes de viralité sur le web, en partant de l’histoire singulière de la « Dog poop girl », cette jeune coréenne photographiée dans le métro, alors qu’elle n’avait pas ramassé la crotte laissée par son chien. La diffusion massive de la photographie de la scène sur internet a conduit la jeune femme à présenter ses excuses sur le net. Nous publions le texte de l’exposé que Samuel Bordreuil a consacré à l’interprétation de cette anecdote lors de l’université de printemps de la Fondation Internet Génération (FING). Avec les outils de la sociologie interactionniste d’Erving Goffman, il montre comment on peut interroger le statut spécifique du médium internet en interprétant la séquence narrative de l’histoire de la « Dog poop girl », comme un élargissement vers le public du web du cycle offense/réparation, tel qu’il s’exerce dans l’espace public réel. Enfin Eva Illouz propose en Varia une analyse décapante des transformations du sentiment amoureux sur internet. Elle montre comment la rationalisation psychologique qui se réalise sur les sites de rencontres américains transforme les formes d’idéalisation de l’autre en substituant aux attaches corporelles un marché d’indicateurs textuels.
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