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Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Carlier, L. (2015). Une ville cosmopolite, de l'écologie urbaine aux politiques: la figure de l'étranger dans les mobilisations urbaines à Bruxelles (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des Sciences sociales et politiques – Sciences politiques, Bruxelles.

Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/209125/4/3b030a61-e758-42ee-9cfe-7aa7334d4671.txt

(English version below)

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UNIVERSITE L

ibrede

B

ruxelles

Faculté des sciences sociales et politiques

UNE VILLE COSMOPOLITE :

DE L'ECOLOGIE URBAINE AUX POLITIQUES

La figure de Pétranger dans les mobilisations urbaines à Bruxelles

Dissertation présentée par Louise Carlier en vue d’obtenir le titre de docteur

en sciences politiques et sociales

Sous la direction de Jean-Louis Genard

Volume 1/2

Membres du Jury

Berger Mathieu, Université Catholique de Louvain Cantelli Fabrizio, Université Libre de Bruxelles Genard Jean-Louis, Université Libre de Bruxelles SCHAUT Christine, Université Libre de Bruxelles Stavo-Debauge Joan, Université de Lausanne Vitale Tommaso, Université de Sciences Po Paris

Année académique 2014-2015

Université Libre de Bruxelles

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SOMMAIRE

VOLUME 1

Remerciements_____________________________________________________________7

INTRODUCTION________________________________________________________13

PREMIERE PARTIE : APPROCHER LA VILLE COSMOPOLITE_________ 19

CHAPITRE 1 :

Le cosmopolitisme chez R. E. Park_________________________________________ 21 CHAPITRE 2 :

Le cosmopolitisme du point de vue de la sociologie urbaine et de la pensée politique_________________________________________________________________ 105

VOLUME 2

DEUXIEME PARTIE : ENQUETER SUR LA VILLE COSMOPOLITE____191

CHAPITRE 3 :

L’hospitalité de la ville au regard de deux figures de l’étranger________________ 209 CHAPITRE 4 :

Les aléas du « vivre avec »_________________________________________________297 CHAPITRE 5 :

Le cosmopolitisme comme projet__________________________________________ 369

CONCLUSION GENERALE____________________________________________ 427

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Remerciements

Je tiens à remercier Jean-Louis Genard, qui m’a accompagnée tout au long de cette épreuve. Je n’imaginais pas encore dans quoi je m’aventurais lorsqu’il m’a encouragée à réaliser une thèse, et il m’a aidée à traverser chacune de ses étapes clés, jusqu’au bout du parcours. Tout d’abord, en me soutenant lors de l’appel à projets Prospective Research For Brussels, grâce auquel cette recherche a pu être financée. Puis en m’aidant à retrouver ma route les fois où je me perdais, tout en saisissant avec une clarté déconcertante les points sur lesquels l’enquête gagnait à être approfondie. Durant toutes ces années consacrées au doctorat, j’ai été marquée par ses textes et ses prises de paroles lors de séminaires et de colloques. C’est une admiration certaine que j’éprouve pour son art à éclairer les mouvements de l’histoire, à ouvrir un dialogue entre différentes disciplines, à s’inquiéter de la tension entre la description et la normativité pour chaque objet... Son influence sur la manière dont j’ai tenté de mener cette recherche est incontestable. Je ne peux que lui exprimer toute mon estime et ma gratitude. Mes remerciements vont également aux membres du Grap. Ce fut une chance de coimaître un tel environnement de travail durant quatre ans. Merci à Fabrizio Cantelli, qui m’a guidée dès les débuts balbutiants de la thèse jusqu’à tenir un sujet, tout en imprégnant de cette « sensibilité pragmatique » le groupe de recherche et en veillant à en faire un lieu de réflexions communes. Si je pense au quatre années au Grap, je pense forcément à Sarah Gilsoul, chère amie collègue de bureau. On s’est embarquée dans cette aventure à peu près au même moment, on la termine également à peu près en même temps. Nous avons commencé cette aventure à peu près au même moment, nous la terminons également à peu près en même temps. Nous nous sommes épaulées durant ces quatre ans, pour dédramatiser dans les moments de détresse, et pour s’encourager mutuellement dans les moments de grande inspiration. Les fous rires pour faire tomber la pression, les litres de thés préparés dans notre petit bureau du quatorzième, les fameuses pauses sand'wichs du midi entre « grapeux », ce sont ces petits détails qui m’ont aussi offert un vrai plaisir à mener cette thèse. Merci à Marta Roca i Escoda, arrivée tel le soleil catalan dans le froid de la Belgique et la grisaille de Bruxelles. Je ne savais pas encore que ce serait une si belle rencontre. Ses connaissances sur l’approche pragmatique dans l’action collective et sa pratique de l’analyse d’archives et de l’étude généalogique ont ouvert, aussi, tout un champ de réflexion qui aura été déterminant. Avec son humour, sa générosité et son caractère bien trempé, elle a toujours été là comme amie attentive. Merci à Mathieu Berger, dont la minutie ethnographique, la capacité à transformer des micro-situations en réflexion passionnante et à saisir la question de la participation de manière toute singulière m’ont toujours impressionnée. J’émets le souhait d’avoir été à la hauteur de la confiance qu’ü a su m’exprimer. Merci à Damien de Blic, pour sa bienveillance et pour m’avoir souvent guidée, lors des

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nombreuses discussions sur ma thèse, par sa connaissance de la sociologie pragmatique et par son art à expliquer les choses dans toute leur finesse et en toute simplicité. Merci aussi à Laurence, Vincent, Giulietta.

L’ouverture du Grap à d’autres centres de recherche a aussi engendré de belles rencontres. Je tiens à remercier Joan Stavo-Debauge, qui a profondément nourri ce travail, et avec qui, au-delà, une belle amitié se construit. Son regard et son avis ont été déterminants à chaque fois qu’il m’a offert de son temps pour m’aider à avancer dans cette recherche. Ce fut à la fois passionnant de lire et de s’imprégner de sa thèse magistrale pour nourrir la mierme - et, autant dire, heureusement vu sa quantité de pages - et à la fois, ce fut aussi un peu angoissant, tant il est difficile de se défaire d’une admiration certaine. Merci aussi à Marc Breviglieri, Luca Pattaroni et Daniel Cefai. Leurs différentes venues, à Bruxelles, lors de colloques ou de journées d’études, m’ont à chaque fois emballée, donnée l’envie de poursuivre plus loin tout en éclairant certains points qui me semblaient obscurs ou insaisissables. C’est grâce à Daniel Cefaï que j’ai mieux perçu la portée politique de la pensée de Park. Ses écrits et ses différentes présentations ont été essentiels dans ce parcours de recherche, et bien que discrète, son influence n’en est pas moins marquante. Je pense aussi aux membres du séminaire d’épistémologie en sciences sociales ; chacune de ces séances furent de vrais moments d’apprentissage - et j’en remercie particulièrement Jean de Munck. Je remercie aussi Julien Charles, avec qui ce fut un plaisir de collaborer sur certains projets, de discuter tant de nos thèses et que de notre vie commune de « thésard ». Merci aussi à Florence Delmotte, pour les belles discussions autour du cosmopolitisme que nous avons pu échanger.

Merci également aux autres membres de mon comité d’accompagnement. Merci à Françoise Noël, qui en a fait partie pendant un temps, pour ses remarques précieuses à différentes étapes de mon travail. Merci aussi à Christine Schaut. Nous nous sommes rencontrées hors du cadre de cette thèse, autour d’une recherche concernant aussi Bruxelles, ce fut un plaisir de travailler avec elle et de coimaître son point de vue sur les enjeux qui traversent la ville.

Je tiens évidemment à remercier les institutions qui ont financé cette recherche. Tout d’abord, les membres du programme Prospective Research for Brussels, qui m’ont accordé leur confiance à deux reprises pour mener cette recherche. Je remercie également le Fonds David et Alice Van Buuren, qui m’ont permis de la poursuivre alors que je n’étais pas parvenue au bout après les quatre premières années.

Je remercie également les différents acteurs qui m’ont accordé de leur temps, qui m’ont ouvert leurs « arènes », qui par-là même, m’ont offert la matière nécessaire

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à l’enquête. La liste serait longue, mais j’en profite pour remercier tout particulièrement Jacques Vander Biest, Mathieu Sonck et Lissa Kinnaer.

S’ils ne sont pas des acteurs « suivis » pour l’enquête, mes collègues du Cabinet ministériel m’ont permis de vivre une expérience folle sous un angle passioimant et dans un environnement chaleureux, et ce fut une belle occasion de prendre conscience de la teneur du travail d’un gouvernement et de ce qui se joue dans les coulisses des politiques urbaines. Merci à Nicolas, et son regard captivant et passionné sur la ville, et à Pierre, Mélissa, Murielle, Damien, Loïc, Julie, Antoine, Annick, Laure,... pour votre avoir transformé ce travail en une belle aventure humaine et pour les bons moments de détente qu’on partage depuis. Mes pensées et mes remerciements vont évidemment, avec affection, à mes proches. Je pense à mes parents, mes amis, mon homme, ma fille.

Merci à ma tante, Catherine, et mon oncle, Henri-Pierre, à fortiori, tous deux sociologues. Catherine, qui a souvent relu mes textes, avec un regard minutieux et qui m’a offert, tout au début de cette thèse, le livre de Park, le « journaliste et le sociologue ». C’est un détail, mais j’en ai fait un moment symbolique. Son aide m’a été précieuse, et particulièrement sur les dernières semaines, où je l’ai mobilisée sans vergogne. Hemi-Pierre, mon oncle qui, de par son don à mêler la sociologie et la fiction, la philosophie et l’humour, le drame et la réflexion, m’a amenée à ressentir des émotions incroyables tout en parlant de sociologie. Merci à ma soeur, Isa, et Marc, qui m’ont accueillie chez eux lors des moments de rédaction où j’avais besoin d’un refuge. Merci pour leur affection et leur don à rendre tout moment chaleureux. Merci à Nathalie, pour m’avoir soutenue dans ce parcours. Merci à Roger, pour son humour en toute situation et sa bienveillance depuis des années. Merci à Mireille, pour sa relecture et son soutien sans failles à notre petite famille, pour sa présence discrète et inestimable.

Merci à mes amis. Merci à Emilie, tant pour m’avoir offert de vrais moments de détente entre les enfants et l’apéro, que pour avoir relu un chapitre et m’avoir fait prendre conscience de mon usage peu heureux des virgules. Merci à Cora, pour avoir toujours été présente, pour son énergie et sa faculté à doimer ou nourrir l’impulsion d’aller de l’avant, et pour son aide efficace dans la mise en forme et les aspects techniques de la thèse qui semblent secondaires, mais qui demandent pourtant tant de temps. Merci, évidemment, à Charlotte. Pour sa présence comme amie, autant que pour la relecture, à plusieurs reprises, de parties clés de la thèse. A chaque fois, sa critique et son regard étaient tant pertinents qu’aidants, comme seule une amie peut le faire. C’est suite à une discussion passionnée avec elle que, suite à une année où j’ai du mettre cette thèse de côté pour des raisons matérielles et banales, j’ai pu saisir les points cruciaux qu’il fallait encore approfondir et retravailler. Merci à Lamia, qui a également nourri cette

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discussion et relu certaines parties de ma thèse, sous un œil avisé, et avec toute l’attention qui la caractérise. Merci Mado pour les moments de rigolade avec nos filles. Merci à Gauth, pour son art de la relativisation et du sourire à toute épreuve. Merci Damien, qui a le don de faire croire que le sommeil, après tout, c’est pas si important. Ce fut encourageant et ce particulièrement dans les derniers jours de rédaction. Et merci à toute sa tribu, pour son hospitalité à tout moment. Merci Ilaria, pour les grandes conversations passionnées et les apéros d’il fut un temps. Merci aussi à tous les petits bouts et les plus grands qui m’entourent et qui m’offrent de vrais moments de joie: Léonie, Oscar, Jules, Eisa, Mathys, Véra, Noé et ma fille, évidemment, j’y reviens.

Merci à mes parents. Ils ont toujours été aux petits soins, prêts à m’aider, m’ont toujours soutenue dans mes choix et n’ont jamais émis le moindre doute sur le fait qu’un jour, j’allais y arriver et la terminer. Merci pour leur présence rassurante, aidante et précieuse. Merci d’avoir pris soin de ma Juliette dans les moments où je n’avais pas la disponibilité de temps et d’esprit pour nourrir sa curiosité et sa vitalité infinies. Merci aux deux pour avoir lu et relu, à la recherche des fautes et des coquilles, les différentes « dernières versions » de cette thèse. Merci à ma mère pour les moments de tendresse et la pleine confiance dont elle me fait preuve. Merci à mon père pour les jus d’oranges pressés du matin, les petites attentions pleine d’affection lorsque je me réfugiais chez lui pour trouver un espace propice à l’écriture. Tu as toujours veillé à ce que je me pose des questions sur le monde qui m’entoure, tu m’as toujours portée à regarder les choses avec recul, relativité, discernement et un soupçon d’ignorance. C’est peut- être pour cela que c’est vers la sociologie que je me suis portée, pour tenter d’acquérir certains outils pour y parvenir.

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INTRODUCTION

Bruxelles est une ville souvent qualifiée de cosmopolite. D’une part, elle se présente comme une « ville globale », son statut de capitale européenne attirant de nombreuses entreprises multinationales et associations internationales ; et d’autre part, comme une ville d’immigration, sa population se composant pour une grande partie d’habitants de nationalités étrangères, nés étrangers ou de parents étrangers.

Au-delà des frontières bruxelloises, le « cosmopolitisme » est un terme qui apparaît aujourd’hui de manière récurrente, tant dans les conversations ordinaires que dans les ouvrages de sociologie, d’anthropologie et de philosophie, dans les articles de presse et dans les discours publics. Il tend à être repris à tout va, d’autant plus lorsqu’il s’agit de parler de la ville, d’évoquer sa multiculturalité et de vanter les mérites de ses capacités d’accueil et d’ouverture à la diversité culturelle.

Mais que signifie, au juste, ce terme ? Il renvoie parfois à des éléments factuels, d’autres fois à de grands projets, ou encore à la compétence d’individus. Son évocation suscite, quelques fois, l’agacement propre aux mots qui, chargés d’une pluralité de significations, semblent perdre de leur force et de leur consistance à mesure qu’ils sont énoncés. Il s’agit pourtant d’un concept au cœur de notre modernité démocratique, empreint de promesses et d’exigences qui sont à la hauteur des écueils de sa concrétisation.

L’orientation de cette enquête sur le cosmopolitisme est le fruit d’un cheminement qu’ü convient de raconter. Le point de départ de cette recherche est un questionnement imposé par l’institution qui a financé les quatre premières années du doctorat, la Région de Bruxelles Capitale, concernant «le rôle et l’image internationale de Bruxelles ». Proposant d’analyser cet objet sous l’angle des divergences et des convergences de vues, concernant la dimension internationale de la ville, qui s’affrontaient et se rencontraient dans les arènes publiques à Bruxelles, je me suis retrouvée happée par mon terrain, lorsque je décidai de « suivre », voire de participer - une année durant - à une mobilisation rassemblant les différents acteurs que j’avais jusque là rencontrés. Cette mobilisation avait pour visée de produire un « projet de ville » entre une pluralité d’acteurs. Ce que j’y observai, ce fut un consensualisme sur la positivité de la notion du « cosmopolitisme » et sur son adéquation à définir à la fois les caractéristiques de la ville et ses enjeux politiques dans le contexte de son internationalisation et de l’hétérogénéité des milieux qui la composent.

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mobilisation que je ressentais lors de sa mise en route était à la hauteur de l’agacement que j’éprouvais pour ses promesses non tenues à sa clôture. Après ce moment de recul - lequel fut rendu possible par le passage à d’autres phases de la recherche (la lecture d’ouvrages sociologiques, la participation à des colloques et l’écriture d’articles et de multiples « projets » de thèse jusqu’à en tenir un pour de bon) - je décidai donc de poursuivre l’enquête sur ce « cosmopolitisme » qui m’intriguait sincèrement. Il s’agissait de prendre ce fait au sérieux, mon agacement premier se situant justement à l’endroit où une problématique sociologique pouvait émerger.

Cette thèse a pour point de départ la volonté de questionner ce terme, de transformer un agacement en une curiosité intellectuelle et empirique et d’explorer sa consistance tant sociologique que politique.

La difficulté fut alors de dissocier le concept de son usage politique, de considérer à la fois ses approches sociologique et philosophique, pour revenir ensuite sur l’objet de l’enquête. De manière à ne pas « coller » à l’objet suivi, à s’en défaire pour mieux le considérer, à partir d’un regard plus distancié, dont l’observation participante m’avait jusqu’alors privée. Cet objet, du même coup, s’en trouva déformé, élargi, selon ses diverses interprétations sociologiques que je tentais de dégager à travers les écrits de R.E. Parle et de l’Ecole de Chicago, mais également de G. Simmel, d’I. Joseph, d’E. Tassin, de J.-M. Ferry... Interprétations qui tiraillaient le concept entre sa dimension urbaine et sa dimension politique. C’est donc un travail de va et vient entre observations et réflexions, entre engagement et prise de distance que la recherche s’est construite, par à-coups - ce qui peut paraître d’une banalité certaine pour quiconque pratique la sociologie.

La pertinence du choix de cet objet d’enquête s’est affirmée avec le constat d’un angle mort dans les approches actuelles du cosmopolitisme. Il est en effet apparu que les théorisations permettant de l’appréhender étaient fractionnées selon différents angles de vue, scindant la ville et le politique.

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approches et à considérer leur croisement afin de questionner les ressorts cosmopolitiques de la ville.

Cette recherche répond donc à deux ambitions principales. La première, théorique, est de reconstruire une approche sociologique du cosmopolitisme nourrie des apports de la sociologie urbaine et de la philosophie politique, afin de comprendre comment s’opère l’ouverture de la ville au cosmopolitisme politique. La seconde, empirique, se lie directement à la première, étant donné qu’elle met à l’épreuve de l’enquête de terrain l’approche analytique qui sera proposée. L’enquête vise à saisir comment s’articulent empiriquement les dimensions urbaines et politiques du cosmopolitisme, en étudiant leur problématisation dans les mobilisations à Bruxelles prenant la ville et sa configuration comme objet.

La première partie de l’écrit est donc consacrée à cette ambition théorique. Un auteur s’est imposé pour penser ce croisement entre les dimensions urbaine et politique du cosmopolitisme : Robert Ezra Park, qui fut le guide principal de cette recherche. Issu de l’Ecole de Chicago, il est un des premiers à avoir travaillé cette notion, bien qu’ü soit aujourd'hui peu recoimu dans les ouvrages qui traitent de celle-ci. Les outils qu’il fournit pour cette approche du cosmopolitisme seront peu pris en compte dans la pensée sociologique et son héritage sera en grande partie occulté.

Le premier chapitre s’attachera à reconstruire le concept à partir des écrits de ce sociologue américain. Il pose les bases pour penser ce croisement en nouant l’écologie urbaine, propre à l’Ecole de Chicago, au pragmatisme de J. Dewey, qui l’invitent à considérer l’ancrage écologique du processus politique. Le cosmopolitisme est un terme qui revient de manière récurrente dans les écrits de Park - qu’ils traitent de la vüle, des relations interraciales ou de la modernité - mais il n’en définit les contours que par bribes. C’est pourquoi reconstruire son approche du cosmopolitisme suppose des détours par l’épistémologie de la pensée de l’auteur, par les différentes problématiques qui animent sa pensée et par les problématiques propres au contexte socio-politique qu’il interroge. Ce sont ces détours qui permettent de saisir plus finement le sens qu’il donne au cosmopolitisme - tant d’un point de vue écologique que politique. Il s’agit de rendre compte et de reconstruire sa pensée, en faisant preuve d’un souci constant de fidélité à l’auteur. On présentera donc une pensée du cosmopolitisme qui tend à être marginalisée, alors même qu’elle se révèle particulièrement féconde pour considérer ses dimensions urbaines et politiques, la ville devenant le lieu d’émergence d’un cosmopolitisme fondé sur les promesses de la modernité politique.

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d’une variété d’auteurs et de vues sur la ville et le cosmopolitisme, issus de la sociologie ou de la philosophie politique. Pour se donner la liberté de faire dialoguer des auteurs, pourtant inscrits dans des espaces-temps distincts - des Etats-Unis à la France, du début du siècle à aujourd’hui - on considérera les contextes dans lesquels la pensée de ces auteurs fut développée.

Afin d’approcher la réinterprétation du cosmopolitisme dans le contexte contemporain, on se penchera d’abord sur l’œuvre d’Isaac Joseph, qui fera connaître l’Ecole de Chicago dans la sociologie urbaine francophone et européenne. Il reprend et retravaille ce concept dans un contexte alors focalisé sur la question « ethnique », c'est-à-dire au moment où le cosmopolitisme devient l’objet d’une inquiétude. I. Joseph se nourrit de la pensée de Park tout en s’en détournant. Il se focalise sur le propre de la ville à distance du politique afin de mieux retrouver le couple de la ville et de l’étranger de l’Ecole de Chicago. Il cherche à déconstruire le lien « naturalisé » entre la ville et le politique, entre le migrant et le citoyen du monde au cœur du cosmopolitisme (1998, 2007). Il s’attache à approcher le cosmopolitisme de la vüle par sa dimension écologique, et étaye celle-ci en recourant au concept d’hospitalité. Mais dans un même geste, il détache le concept de ses promesses politiques. On considérera alors les critiques adressées à ce modèle, par quelques auteurs que l’on peut rattacher à la sociologie dite « pragmatique » - qui s’est affirmée dans le müieu de recherche francophone depuis les années 1980, autour du GSPM et des travaux de Boltanski et Thévenot (Brevigheri & Trom, 2003, Stavo-Debauge, 2003). Ces critiques permettront d’étoffer le concept d’hospitalité, et amèneront à la saisir au regard de son « double », l’appartenance à la communauté (Stavo-Debauge, 2009), renouant par là même le lien entre la vüle et le politique.

On se penchera dans un second temps sur les approches du cosmopolitisme proposées par la phüosophie politique, afin de considérer comment les principes politiques que Park associait au cosmopolitisme sont aujourd’hui l’objet d’une réinterprétation. On considérera principalement deux auteurs de la phüosophie politique, E. Tassin et J.-M. Ferry qui, s’üs ne réfèrent jamais à l’œuvre de Park, développent une approche du cosmopolitisme politique qui permet d’approfondir la charge normative indissociable de ce concept issu de la réflexion phüosophique, les tensions qui le travaiUe aujourd’hui et l’influence du contexte dans sa définition - le cosmopolitisme ne référant pas aux mêmes enjeux dans le contexte européen et américain.

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Chicago. D’autre part, parce qu’elle défend un double pluralisme’, qui traverse tant l’œuvre de Park que la pensée des auteurs contemporains. Elle invite à considérer la pluralité des principes et des modèles de « publics » susceptibles d’ouvrir à une cosmopolitique. Enfin, elle invite à une sociologie de l’action collective soucieuse de prendre en compte le milieu comme point d’ancrage du processus politique. Dans la lignée de l’approche de l’action collective proposée par Cefaï (2007), les mobilisations urbaines seront alors au cœur de l’enquête - c'est-à-dire les actions collectives qui prennent pour objet la ville et qui se forment en son sein.

L’enquête s’ouvre sur la période contemporaine, par le suivi ethnographique d’une mobilisation où le cosmopolitisme apparait à la fois comme identité urbaine et comme projet de ville, pour ensuite s’inscrire dans une temporalité plus longue. S’il s’impose aujourd’hui à Bruxelles de manière forte et consensuelle, il semble important de questionner son émergence et de considérer comment les questions auxquelles il répond étaient auparavant problématisées. On tentera, dans cette recherche, de remonter à la genèse de l’approche cosmopolite de la ville que défendent aujourd’hui les acteurs engagés publiquement, en étudiant les déplacements dans les problématisations des dimensions constitutives du cosmopolitisme. Il s’agit donc de reconstituer, sur une histoire courte, l’historicité du cosmopolitisme, tout en faisant preuve d’une « sensibilité pragmatique » (Cantelli & al., 2009).

Si l’histoire des mobilisations urbaines à Bruxelles a déjà été l’objet de nombreuses études, celles-ci ne l’ont pas envisagée sous l’angle du cosmopolitisme. Une approche par celui-ci apparaît pourtant éclairante, au regard des spécificités de Bruxelles. D’une part, c’est une ville où dès les années 1960, deux figures de l’étranger son distinguées dans l’espace urbain, liées d’un côté au statut européen et international de la ville et de l’autre à l’immigration « populaire ». La « classe transnationale » et la « classe des désavantagés » pour reprendre les termes de Sassen (2009), le fonctionnaire européen et le demandeur d’asile, la « clientèle internationale » et les «jeunes issus de l’immigration »... sont des figures fortement présentes dans la ville, et au cœur de l’attention publique depuis la prise de conscience de leur présence permanente. D’autre part, Bruxelles, à un niveau institutionnel, est à la fois « capitale européenne », à la fois le lieu de cristallisation des conflits communautaires nationaux et d’affirmation d’une aspiration régionaliste. Elle est ainsi travaillée tant par des mouvements supra- qu’infra-nationaux, susceptibles de conduire et d’influencer les formes qu’y prend le cosmopolitisme.

* Breviglieri M. & Stavo-Debauge J., Le geste pragmatique de la sociologie française. Autour des travaux

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C’est pourquoi, si la recherche se clôt sur la période où s’affirme le cosmopolitisme comme projet et comme identité, elle s’ouvre, en miroir, sur les années 1960, qui sont celles où l’ensemble de ces mouvements qui fondent sa spécificité émergent et se problématisent.

L’enquête suit, jusqu’à aujourd'hui, l’histoire des actions collectives prenant pour objet la ville, en étudiant la problématisation du cosmopolitisme dans ses dimensions constitutives par les acteurs et l’ancrage de leurs pratiques dans l’écologie de la ville. En tenant compte, quand cela s’avère nécessaire à la compréhension, de la manière dont ces problématisations sont en prise avec d’autres politiques mises en place par différents niveaux institutionnels (du fédéral à la région) ; avec d’autres formes d’action collective auxquelles les acteurs au cœur de l’attention sont reliés ou confirontés ; et avec des changements plus « macro », mis en évidence par la sociologie ou la philosophie. Ceux-ci permettront de faire ressortir des « tendances », d’articuler cette histoire à des mouvements qui les dépassent mais les travaillent de l’intérieur (même discrètement) et de structurer le désordre qui se dégage à première vue dans la pluralité des évènements qui ponctuent l’histoire de cette ville.

On proposera donc une histoire de Bruxelles scandée par différentes périodes, qui dessinent différents modèles de cosmopolitisme où se croisent et s’articulent de manière spécifique les dimensions écologiques et politiques du cosmopolitisme. On veillera à en saisir les déplacements, la manière dont ces modèles émergent, s’imposent, s’effacent, s’influencent et se confrontent les uns aux autres, au gré de ce qui fait problème ou suscite l’inquiétude, de ce qui paraît comme un « bien » ou de ce dont il s’agit de se protéger.

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PREMIERE PARTIE :

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CHAPITRE 1

Lecosmopolitismechez R. E. Park

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(23)

CHAPITRE 1 : Le cosmopolitisme chez R. E. Park

I

ntroduction

________________________________________________________ 25

1.1.

R

obertE.

P

arketlanaissancedelasociologieurbaine___________ 27

1.1.1. Chicago au début du 20®*"® siècle_________________________________ 27 1.1.2. Robert E. Park, entre sociologie et journalisme____________________ 28 1.1.3. La ville, les relations raciales et le public__________________________ 30

1.2. Du NATURALISME AU PRAGMATISME____________________________________________34

1.2.1. L’influence du naturalisme sur l’Ecole de Chicago_________________ 34 1.2.1.1. Lois de la nature lois de la société ?___________________________ 34 1.2.1.2. Le paradoxe de Spencer____________________________________35 1.2.2. De l’écologie au pragmatisme____________________________________37

1.2.2.1. L'écologie humaine et les relations symbiotique_________________ 37 1.2.2.2. La communication et les relations sociales_____________________ 39 1.2.2.3. L’enjeu du processus politique_______________________________41 1.2.3. Une approche pragmatiste du politique___________________________ 43 1.2.4. Un cadre épistémologique pour penser la ville cosmopolite__________46

1.3. L

avillecosmopolitesousl

angledel

ecologieurbaine

___________ 50

1.3.1. La ville cosmopolite comme ordre écologique_____________________ 50 1.3.1.1. La dijjèrenciation sociale___________________________________ 50 1.3.1.2. Mobilité, migrations, invasions______________________________ 52 1.3.1.3. Dominance, ségrégation et aires naturelles_______ ______________53 1.3.2. Les ressorts écologiques des transformations sociales_______________ 55 1.3.2.1. Distance et proximité, urbanité et entre-soi_____________________ 57 1.3.2.2. Cosmopolitisme et émancipation_____________________________ 59 1.3.2.3. La ville cosmopolite et les relations secondaires_________________ 62 1.3.3. La désorganisation sociale et la promesse d’un ordre politique______ 66 1.3.3.1. La ville et le problème politique______________________________66 1.3.3.2. La désorganisation au fondement de la civilisation______________ 62 1.3.3.3. La ville cosmopolite comme « laboratoire » de la civilisation_______ 70 1.3.4. De Berlin à Chicago : la question des relations raciales_____________74

(24)

1.4. L’ordre politique du cosmopolitisme 79 1.4.1. L’égalité comme réponse à la ségrégation_________________________ 80 1.4.1.1. L'ancrage écologique des processus d’association________________ ^ 1.4.1.2. Le préjugé comme inégalité sociale et politique_________________ 83 1.4.2. La recormaissance de l’hétérogénéité culturelle____________________ 85

1.4.2.1. Les conflits culturels comme lutte pour la reconnaissance__________85 1.4.2.2. Les nationalités comme condition à l’assimilation_______________ 87 1.4.3. Le public comme idéal__________________________________________ 90 1.4.4. Le public et les groupes__________________________________________94 1.4.4.1. Différents processus d’association____________________________ 94 1.4.4.2. Différentes formes de volonté collective________________________ 96 1.4.4.3. Deux modalités d’émancipation_____________________________ 98

(25)

I

ntroduction

Ce premier chapitre est consacré à l’approche du cosmopolitisme que développe Robert Ezra Park dans ses différents écrits. Ce sociologue américain du début du 20^ s. est un des premiers à utiliser le concept en sociologie urbaine, tout en considérant ses enjeux politiques. Mais son héritage est peu reconnu aujourd'hui dans les travaux qui traitent de ce concept. Nous estimons pourtant qu’il apparaît comme un auteur incontournable pour appréhender le cosmopolitisme à la fois dans ses expressions urbaines et politiques.

Cependant, si la notion de cosmopolitisme est présente dans différents textes de R.E. Park, aucun d’eux ne la définit clairement. Elle se décline parfois comme caractère écologique, parfois comme type de relation sociale propre à la ville, parfois encore, elle semble se profiler comme horizon politique dans le contexte de la modernité. Ce premier chapitre vise à reconstruire le concept du cosmopolitisme chez R.E. Park, en prenant différents angles de vue qui permettent de cerner les processus autant que les promesses qu’il associe à cette notion.

Le premier angle de vue est celui de son parcours politique et académique et du contexte dans lequel il développe sa pensée. En effet, la portée politique du concept de cosmopolitisme chez Park se dessine en miroir des enjeux politiques au coeur de l’attention publique aux Etats-Unis dans les années 1920, liés à l’émergence des premières émeutes raciales et des mouvements en faveur des droits civiques. Ces enjeux seront au cœur des engagements à la fois scientifiques et politiques de l’auteur.

Le second angle de vue est celui des soubassements épistémologiques de la pensée de l’auteur et des héritages sociologiques qu’il travaille. Car si nous nous appuyons sur la conceptualisation de R.E. Park pour entamer cette réflexion, c’est parce que celle-ci révèle une richesse particulière, liée à une double influence épistémologique sur la pensée de l’auteur : le naturalisme et le pragmatisme. Le premier l’invite à considérer tout objet sociologique sous l’angle écologique ; le second, sous l’angle politique. En extrapolant ce cadre à notre objet, nous considérerons que R.E. Park invite à appréhender le cosmopolitisme sous ces deux angles de vue également, et plus spécifiquement, à saisir le moment même où ses expressions écologiques deviennent des problèmes publics. Park n’ira jamais jusqu’au bout de cette réflexion. Lorsqu’il articule ces deux pôles, il tend à

oublier le concept du cosmopolitisme.

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fois comme horizon et comme source de problèmes politiques et sociaux. A ces problèmes répondent alors des biens ou des principes politiques spécifiques, qui in fine, dessinent les contours d’un cosmopolitisme politique.

Le cosmopolitisme qui émerge de la ville américaine du début du 20""® siècle ouvre, pour R.E. Park, à la question de la formation d’un nouvel ordre politique qui réponde aux promesses de la Modernité. Le troisième angle de vue sera donc celui de la pensée politique de l’auteur, dont il s’agira d’extraire les différents principes qui dessinent l’horizon politique du cosmopolitisme moderne.

(27)

1.1.

R

obertE.

P

arketlanaissancedelasociologieurbaine

1.1.1. Chicago au début du 20"”* siècle

Au début du 20*“* siècle, contexte dans lequel émerge la sociologie urbaine de

Chicago, la ville connaît de multiples bouleversements : migrations,

industrialisation, croissance démographique vertigineuse... Les dynamiques que nombre d’auteurs considèrent comme propres à la condition moderne s’y condensent et s’y développent à un rythme efifréné (Chapoulie, 2001, p.26) :

« Chicago est en effet l’une des villes des Etats-Unis qui connaissent le développement le plus rapide dans la deuxième moitié du 19* siècle. Bourgade de 4500 habitants en 1840, la vüle atteint 300000 habitants en 1870 ; 500000 en 1880, 1 700 000 en 1900, 2 700 000 en 1920. (...) la ville attire une masse d’immigrants venus par vagues successives de toutes les parties de l’Europe (...). Vers 1900, la moitié environ des habitants de la ville sont nés à l’étranger. Après 1914, Chicago reçoit, comme les autres grandes villes du nord des Etats-Unis, un nouveau flux d’immigrants : des Noirs venant des Etats ruraux du Sud »

Chicago est la scène de conflits ethniques et des premières émeutes raciales, de formes variées de délinquance ; on y observe la formation de zones de taudis de plus en plus vastes, conjointement à l’appauvrissement d’une fraction de la population. Pour Grafrneyer, « Chicago devint ainsi le lieu emblématique de la confrontation des origines et des cultures » (2004, p.2), et c’est à ce titre qu’elle représente un lieu d’observation privilégié, ou, pour reprendre les mots de R.E. Park, un véritable « laboratoire social » (2004c). C’est dans ce contexte particulier que la sociologie naissante prend son envol, aux Etats-Unis. Comme le dit M. Halbwachs, « S’il existe, à l’université de Chicago, une école de sociologie originale, cela n’est pas sans rapport avec le fait que ces observateurs n’ont pas à chercher bien loin un sujet d’étude. Sous leurs yeux se déroulent, de dix ans en dix ans, et presque d’année en année, de nouvelles phases d’une évolution urbaine sans exemple » (2004, p.291).

A l’époque, les universitaires sont pris dans le mouvement de réforme (corollaire à la montée de l’interventionnisme de l’Etat fédéral à l’occasion du New Deaf'). La sociologie est envisagée comme une expertise sociale en vue de politiques réformistes\ Les universitaires collaborent à la mise au point de politiques sociales

^ voir H. Peretz, 2002.

^ A la fin du IÇ'^'siècle, un conflit émerge entre les intervenants sociaux universitaires et non universitaires, qui portent différentes conceptions de l’intervention sociale ; si les premiers étudient les lois objectives de la société dans la lignée de Spencer, les seconds considèrent les problèmes sociaux par secteur, par une approche empirique visant à accumuler des connaissances sur les faits. En 1893, lorsque la première chaire de sociologie est créée à Chicago (dont le

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et partagent avec le mouvement la volonté de résoudre les problèmes de société. Le département de sociologie de l’Ecole de Chicago, fraîchement créé par A. Small, reçoit ainsi un soutien financier de l’Etat, de groupes privés, d’associations et de comités. Le mouvement progressiste (qui s’inscrit dans l’héritage du mouvement évangéliste tout en étant une expression sécularisée de celui-ci), s’accompagne de la fondation dans les quartiers les plus pauvres de « settlements », « centres sociaux établis dans des quartiers populaires, qui sont principalement animés par des pasteurs et des jeunes diplômés des universités » (Chapoulie, 2008, p.l35) afin de fournir des services aux habitants.

Si dans un premier temps, la sociologie est envisagée comme la formation de travailleurs sociaux (les « do-gooders ») et comme méthode de résolution des problèmes, W.I. Thomas, collègue dont l’influence sera déterminante sur R.E. Park, va s’écarter de cette perspective. Il introduit d’une part, l’observation rigoureuse des faits et le recueil de données de première main, d’autre part, la construction de schèmes d’analyse rigoureux. Il contribue à émanciper la sociologie de sa dimension interventionniste - ce que poursuivra R.E. Park, lorsqu’il entrera à l’Université de Chicago.

1.1.2. Robert E. Park, entre sociologie et journalisme

Robert E. Park (1864-1944) entre à l’Ecole de Chicago en 1913, après un parcours oscillant entre différents types d’activités. Il s’inscrit au milieu des années 1880 en philosophie, où il suit les cours de J. DeAvey et se familiarise aux théories de E. Kant, C. Darwin, H. Spencer - les influences, naturalistes d’une part, et pragmatistes de l’autre, se croiseront dans son approche sociologique et lui donneront sa spécificité. Il délaisse au bout de deux ans l’université pour devenir journaliste, durant une dizaine d’armées, dans différentes villes américaines (dont Chicago). Il revient ensuite vers la philosophie et la psychologie, en s’inscrivant en 1898 à Harvard, où il suit notamment les cours de W. James, avant de partir à Berlin, où G. Simmel sera son professeur. R.E. Park considérera d’ailleurs qu’il en a reçu son « unique instmction formelle à la sociologie » (1964a, p.6).

L’influence de G. Simmel sur R.E. Park se lit en filigrane de l’ensemble de ses écrits. Il partage sa conception de la Modernité et reprend différentes notions qui en guident la lecture (le cosmopolitisme, l’étranger, la ville, le conflit,

directeur est Albion Small), les sociologues sont alors reconnus comme les coordinateurs légitimes de la recherche. C’est dans ce contexte qu’au début du 20^' s., les dépenses pour les enquêtes sociales (description de quartiers, de groupes sociaux) vont augmenter considérablement ; les sociologues abandonneront au fiir et à mesure la conception de Spencer, notamment sous l’influence de W.I. Thomas, pour privilégier une approche en termes de processus et centrée sur la situation, qui ouvrira la voie à l’empirisme au niveau méthodologique. (Breslau, 1988)

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l’interaction...). Par ailleurs, il épouse aussi le primat du paradigme relationnel ou interactionniste, ce qui l’amène à ne pas prendre parti pour le holisme ou l’individualisme mais à privilégier l’interaction comme l’objet élémentaire de la sociologie. Cette influence l’amène également à adopter une perspective dualiste pour chaque sujet qu’il traite (nature/culture, communauté/société, foule/public, concurrence/communication, etc).

Le sociologue américain part ensuite étudier à Strasbourg, où en 1903, ü défend sa thèse, La foule et le public^ avant de quitter à nouveau le milieu universitaire. Il devient attaché de presse et agent de Booker T. Washington, leader de la Congo Reform Association, qui combat l’esclavagisme et le colonialisme, ou plus largement, les inégalités de race, et qui dénonce l’exploitation des Noirs par le Roi Léopold II au Congo. Cette expérience sera cruciale pour R.E. Park : « I probably leamed more about nature and society, in the South under Booker Washington, than I had leamed elsewhere in aU my previous studies» (ibid., p.7). Elle influencera fortement sa manière de penser à la fois les relations « interraciales » et la « civilisation » - tout en faisant de lui « le Blanc le plus familier des problèmes rencontrés par les Noirs aux Etats-Unis » (Joas, 2002 p.44).

Plus de dix ans après sa défense de thèse, il réintègre le milieu universitaire suite à une invitation de W.I. Thomas à l’Ecole de Chicago, où il restera une vingtaine d’armées, jusqu’à sa retraite (ü continuera à enseigner jusqu’à sa mort dans une université « noire », la Fisk University). Il y deviendra un sociologue de renom - notamment suite à la publication, avec E. Burgess, de la « green bible », The Introduction to the science ofSociology (1921), qui fournit à la fois une méthode, des concepts, des catégories d’analyse et un programme de recherche pour cette discipline en train de se former.

R. Park s’appuiera fortement sur la pensée de W.I. Thomas, dont il reprendra à la fois la posture de distanciation et les appuis sociologiques, en croisant ses méthodes et catégories d’analyse à celles du journalisme - pour R.E. Park, un sociologue est un «super-reporter» (ibid., p.9). Quel que soit le thème qui l’intéresse, ü va participer à l’élaboration de méthodes d’investigation empirique privilégiant l’étude de terrain et l’ethnographie, mêlant les méthodes journalistiques à l’approche sociologique, de manière à saisir in situ la dynamique des interactions sociales, dans l’héritage du pragmatisme américain. Comme le dit I. Joseph lorsqu’il présente l’œuvre de R.E. Park (1998, p.81),

« On pourrait dire que la règle de la méthode sociologique consiste à conjuguer distanciation pratique et implication empirique, le sociologue devenant homme d’expérience directe et d’investigation - c’est sa dette à l’égard du journalisme. Mais c’est aussi tout l’héritage pragmatiste qui ne

Sous la direction de W. Windelband

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conçoit l’activité de recherche que comme lecture d’indices, inférences, sur le modèle du travail de détective. »

R.E. Park recourt à la méthode des récits de vie, à l’observation directe, à l’analyse d’archives et de documents, il accumule toutes sortes d’articles de journaux afin de collecter le plus d’informations possible sur les diverses problématiques urbaines qu’il suit. Ce qui fera dire à Y. Grafineyer et I. Joseph qu’« entre l’école de Chicago (...) et le passé journalistique de Park il n’y a aucun divorce, aucune rupture épistémologique » (2004, p.7).

Park poursuivra et accentuera, également, dans la lignée de W.I. Thomas, la distanciation à l’égard des mouvements réformistes. Il se montre, selon les termes de D. Cefai, « réformiste, mais excédé par les naïvetés des do-gooders, radical quant à la question raciale, mais peu enclin à l’enthousiasme quant à la justice sociale » (2008, pl58). Chapoulie (2001, p.90) cite un extrait d’Everett C. Hughes dans lequel ce dernier décrit R.E. Park comme suit:

« Robert Park était un réformateur. Toute sa vie il fut profondément porté à améliorer le monde. S’il s’émancipa successivement de la foi dans chaque type de réforme, et abandonna finalement l’idée de réformer les réformateurs, ce n’est pas parce qu’il était devenu cynique ou indifférent. C’est plutôt parce que, comme observateur, il tendait à voir chaque problème dans un réseau toujours plus dense de relations humaines et que son esprit percevait l’étroitesse des liens qui unissent chaque difficulté passagère aux désirs étemels des hommes. »

Notons également que s’il récuse la posture des do-gooders associés au réformisme, il conteste aussi celle du « laisser-faire » que tend alors à privilégier le gouvernement américain. Du point de vue politique, c’est la formation des publics et de l’opinion publique, dans la lignée de Dewey, qui aura sa faveur.

L’approche que développera R.E. Park ne peut être finement saisie qu’en prenant en compte le contexte urbain et politique dans lequel eUe prend forme: il analyse les phénomènes urbains à partir d’une posture épistémologique où l’enquête est un moyen d’objectivation du monde, et non d’intervention, qui ouvre au débat et à la connaissance ; mais ses travaux font directement écho aux préoccupations de la société américaine de l’époque.

1.1.3. La ville, les relations raciales et le public

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- que l’on retrouve dans ses deux ouvrages principaux (outre la « green bible ») : The City, publié avec E. Burgess, D. Mc Kenzie et L. Wirth (1925) ; et Race and culture, publié après sa mort, en 1950, ouvrage qui rassemble différents articles qu’il écrivit sur les relations culturelles et raciales, entre 1913 et 1944. On considérera, comme y invite Cefaï (2007 ; 2008), un troisième thème au cœur de sa pensée, le processus politique, objet de son travail de thèse, et que l’on retrouve en filigrane de différents de ses écrits.

Il est important de noter que le cosmopolitisme émerge chez R.E. Park au croisement de ces thèmes, par l’attention qu’il porte aux causes et aux conséquences de la coprésence d’une diversité de groupes dans l’espace urbain. Ceci marque un trait typique de la sociologie américaine, contrairement à la sociologie européerme centrée sur la question sociale (Thiérault, 2012, p. 17) :

« La sociologie américaine, plus que toute autre sociologie nationale, a été fortement traversée par la conscience de la part des sociologues que la diversité ethnoculturelle était un élément constitutif central de leur société. Nous n’avons qu’à rappeler, à cet effet, les travaux de W. G. Sumner, Folkways (1907) ou ceux de l’École de Chicago, notamment The Polish Peasant (1918) de F. Znaniecki, portant sur les communautés immigrantes, travaux pionniers d’une sociologie au départ typiquement américaine. À la différence d’une sociologie européerme où la question sociale sera longtemps considérée comme la clef pour appréhender la société globale, c’est l’ethnicité qui, dans la sociologie américaine, servira de porte d’entrée à une telle appréhension. »

Si ces trois thématiques que sont la ville, les relations culturelles et raciales^ et le public, sont considérées séparément par les (rares) auteurs qui ont repris R.E. Park, il semble peu commode de les isoler les unes des autres pour les comprendre, étant dormé les échos entre ces thèmes que R.E. Park ne cesse de rappeler, et les liens qu’il tisse inlassablement entre eux, d’où l’on peut extraire sa conceptualisation du cosmopolitisme.

Celui-ci apparaît tout d’abord comme une caractéristique de la ville américaine des années 1920 ; il fait alors écho à une série de processus écologiques propres à celle-ci - densification, immigration, industrialisation, etc. Le contexte est celui d’une urbanisation massive, qui s’accompagne de l’émergence de ghettos, de l’augmentation de la criminalité et des actes de délinquance dans les villes, et des premières émeutes raciales, que Park prendra pour objets d’observation.

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Les objets de son attention sont directement liés aux problèmes sociaux et politiques de l’époque. C’est une des raisons pour lesquelles, dans un second temps, nous considérerons que sa sociologie peut être interprétée comme une sociologie des problèmes publics, comme D. Cefaï y invite (2008). Tout d’abord, parce que R.E. Park propose de saisir le processus politique dans ses différentes phases et dimensions, qui vont de la définition d’une situation problématique, à la constitution de « publics » jusqu’à la résolution du problème, tout en considérant les ancrages écologiques de l’action politique. Pour D. Cefaï, cet héritage de la pensée de R.E. Park est aujourd'hui largement resté dans l’ombre. Or, outre la ville et les relations raciales et ethniques, ce dernier aurait également prolongé la voie de J. Dewey en proposant une «écologie des publics» (ibid., p.l58). Nombreux sont ceux qui considèrent que R.E. Park n’a pas su penser le politique et qui expliquent cette absence par le « naturalisme » de son approche (Hannerz, 1983 ; Joseph, 1998), par sa réticence à l’interventionnisme (Chapoulie, 2001). Il est souvent reproché à R.E. Park d’avoir peu développé le rôle des élites locales et des formes d’intervention étatique dans les processus qu’il analysait. Le peu d’attention au contexte et aux questions institutionnelles est en effet une lacune de son approche. Mais il n’en reste pas moins que sa thèse abordait directement la question politique et que nombre de ses écrits traitent de différentes facettes du politique. Comme le dit Schemeil, « à défaut de sociologie politique, Park a porté une attention particulière à des objets politiques, dont il traite avec une attention singulière des difficultés propres au politique, qui méritent qu’on s’y arrête » (1983, p.631). La question politique irrigue et nourrit, certes, souvent de manière discrète, l’ensemble de sa pensée^, même si elle n’est pas systématisée au même titre que la ville ou les relations raciales dans ses travaux.

De plus, si le parcours de R.E. Park oscille entre journalisme, sociologie, engagement associatif, on peut considérer qu’il fait preuve d’une même posture face à ce qu’il vit et ce qu’il voit, posture nourrie de curiosité, de la volonté de comprendre et d’analyser finement les problèmes sociaux et politiques avec lesquels ses contemporains et lui-même sont en prise. Ce qui paraît d’autant plus évident par son engagement, politique cette fois, au sein de la Congo Reform Association, en vue de lutter contre les injustices raciales - expérience qui imprégnera ses écrits sociologiques. C'est en ce sens qu’on ne peut acquiescer aux critiques faites à son naturalisme qui engendrerait un manque de considération des phénomènes politiques ; au contraire, il nous semble que la question politique est un moteur de sa pensée et de son engagement sociologique. Plus encore, nous affirmons que c’est dans cette articulation ambivalente du naturalisme et du pragmatisme - largement héritée des travaux de J. Dewey - d’où R.E. Park tire *

* De même, il y consacre des articles, comme celui où il s’intéresse à l’arrivée au pouvoir des Noirs, en retraçant l’histoire des luttes anti-esclavagistes jusqu’à l’arrivée au Sénat de représentants du mouvement des droits civiques (1964o).

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1.2. Du NATURALISME AU PRAGMATISME

1.2.1. L’influence du naturalisme sur l’Ecole de Chicago

1.2.1.1. Lois de la nature, lois de la société ?

En sciences sociales, le début du 20'”® siècle est animé par un débat sur le naturalisme, lié à la publication de L’origine des espèces de C. Darwin en 1859, suivie du développement de la pensée de H. Spencer, dont l’influence sera déterminante sur fondateurs de cette nouvelle discipline. Ce dernier applique le schéma de l’évolution biologique à l’analyse de la structure sociale ; les lois sociales seraient les mêmes que celles de la nature, la société étant conçue comme « super-organisme » dont la sociologie aurait pour vocation de dégager les lois de développement. Comme l’indique D. Cefaï (2001, p.261) :

« Le naturalisme au tournant du XIX au XXe siècle est à penser dans cet horizon de controverses dans lequel s’inscrivent nécessairement tous les inventeurs de la science sociale. L’enjeu est celui de la posture ontologique à adopter sur la continuité/discontinuité des lois de la nature et des lois de la société, de la nature biologique et de l’esprit humain »

On ajoutera qu’il s’agit certes d’un questioimement ontologique, mais également épistémologique et méthodologique. Le naturalisme, comme l’affirme D. Cefaï, aura une influence déterminante sur les auteurs de Chicago : « Ce modèle naturaliste va, à distance, féconder nombre de propositions de l’écologie humaine et de la psychologie sociale de Chicago. » (ibid., p.262). Les concepts qui seront développés par cette école ne peuvent donc être compris par la seule référence à ce modèle ; ce qui invite à considérer les modifications que leurs auteurs engagent quant à la conception organiciste.

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1.2.1.2. Le paradoxe de Spencer

R.E. Park et E. Burgess, dans la Green Bible, introduisent l’ouvrage en revenant sur les origines de la sociologie : üs prennent particulièrement en compte les pensées de A. Comte, H. Spencer, E. Durkheim’, puis J. Dewey : ces quatre auteurs, s’ils n’en sont pas, du moins au même degré, les principales références chez R.E. Park, marquent tous leur empreinte sur la manière dont va se définir la sociologie pour l’Ecole de Chicago.

H. Spencer considère la communauté humaine, tout autant que la communauté animale ou végétale, comme un organisme, dont le principe organisateur fondamental est la concurrence. L’organisme social est donc similaire au biologique ; la sociologie a pour vocation d’en étudier ses lois naturelles. R.E. Park et E. Burgess, dans Introduction to the Science of Sociology (1921), prennent ce postulat comme point de départ de l’ensemble de leur ouvrage. Le premier chapitre est ainsi consacré à questionner, défaire et complexifier ce propos, en reprenant l’histoire du débat, en sciences humaines, sur l’analogie du social et du biologique.

Tout d’abord, ils reprennent le « paradoxe de Spencer » en se demandant : «Comment un ensemble d’individus parviennent à agir de manière responsable et

consistante ? »* * (ibid., p.27). De cette question découle une seconde, celle de

définir la « spécificité sociologique », pour reprendre leur propos, des communautés humaines. Questions auxquelles différents auteurs, principalement philosophes, ont donné différentes réponses, qui tournent toutes autour du même problème: celui de comprendre comment émerge, comment se forme cette « conscience » ou « solidarité» collective, sur laquelle reposerait la communauté humaine, que A. Comte avait déjà pointée comme différence fondamentale entre celle-ci et la communauté animale et que E. Durkheim va approfondir. Problème que Park, Comte et Durkheim partagent avec la majorité des penseurs de l’époque, au tournant du siècle (Aron, 2010, p.309).

Pour la psychologie collective, telle que l’ont développée G. Le Bon et G. Tarde, cette conscience collective est transmise d’individu en individu par un mécanisme de « suggestion-imitation » qui relève plus de l’ordre instinctif que de celui de la raison. Pour R.E. Park et E. Burgess, toute expression collective doit être considérée, d’un point de vue sociologique, comme le produit d’une interaction

^ Selon J.C. Marcel, il ne faut pas surestimer l’influence de Durkheim, qui était peu lu aux Etats- Unis et qui est très peu cité par Park et les sociologues de la première école de Chicago. Halbwachs, qui y a séjourné quelques mois, dit, concernant Park et Burgess ; « Ils sont pleinement originaux, et, plongés dans la vie, en contact étroit avec les groupes, ils paraissent ignorer totalement toutes nos théories. » (1999, p.57)

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sociale’ qui a trouvé une objectivité, un caractère public et social - produit qui correspond selon les auteurs aux « représentations collectives » formulées par Durkheim. Ce dernier, en contraste avec Le Bon et Tarde, considère que cette « conscience collective » ne résulte pas d’une imitation entre les individus, mais du partage de mêmes « représentations collectives », qui préexistent aux individus, et s’imposent comme un fait social fondamental. Celles-ci peuvent prendre différentes formes ; symboles, religions, lois, conventions, opinions publiques, coutumes, etc. Le chapitre consacré aux représentations collectives, dans la Green Bible, est d’ailleurs basé sur les écrits d’E. Durkheim.

R.E. Park et E. Burgess considèrent que la société humaine a pour spécificité d’être définie par ces représentations collectives à la base du contrôle social ou du comportement collectif - les opinions publiques, les coutumes, les habitudes, la culture, etc. Ces deux sociologues redéfinissent et modifient dès lors la conception de l’organisme social (ibid., p.39):

« If society is, as the realists insist, anything more than a collection of like- minded individuals, it is because of the existence (1) of a social process and (2) of a body of tradition and opinion - the products of this process - which has a relatively objective character and imposes itself upon the individual as a form of control, social control. This process and its products are the social consciousness. The social consciousness, in its double aspect as process and product, is the social organism. »

R.E. Park et E. Burgess cherchent alors à cerner le processus par lequel ces représentations collectives sont produites, afin de répondre à la question de savoir comment un comportement collectif est possible. Ils trouvent la réponse chez J. Dewey ; ce processus est la communication, comprise sous une approche interactionniste. Parce qu’elle assure le partage des représentations et qu’elle permet de maintenir les buts communs entre ses membres, la communication est à la base du processus social : « Les hommes vivent en communauté en vertu des choses qu'ils ont en commun ; et la communication est la façon par laquelle ils en viennent à posséder des choses en commun »'” (ibid., p.l83). Ce qui est propre au social s’en trouve également défini (ibid., p.42):

« We may apply the tenu social to any group of individuals which is capable of consistent action, that is to say, action, consciously or unconsciously, directed to a common end. This existence of a common end is perhaps ail

’ R.E. Park et E. Burgess dépassent ainsi le dualisme entre l’individualisme et le holisme, en considérant comme forme élémentaire du social « l’interaction sociale » ; et considèrent que ces deux points de vue se complètent l’un l’autre : « society may be regarded at the same time from an individualistic and a collectivistic point of view » (1921, p.41)

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that can be legitimatly included in the conception of "organic" as applied to society ».

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle seuls les êtres humains possèdent un sens moral et des manières formelles d’agir, qui les rendent capables de juger leurs propres actions. La communication est à la base de toutes les formes de « communautés » ou d’« entités collectives » capables d’agir collectivement - de la famille aux classes, des gangs aux partis politiques (ibid., p.l89). Le problème central de la sociologie devient dès lors le contrôle social, et son objet premier le comportement collectif en tant qu’il produit ce dernier, via des processus de communication qui assurent la transmission des représentations.

C’est du côté du pragmatisme que R.E. Park et E. Burgess trouvent la réponse au questionnement qui inaugure leur ouvrage magistral et qui pose les bases de leur sociologie. Ce processus de communication vient complexifier la vision de la société comme organisme social régulé par le processus de compétition ; selon R.E. Park, c’est l’interaction entre ces deux processus qui est au cœur de l’organisation sociale et politique. Naturalisme et pragmatisme se combinent pour engendrer une définition de la société comme une unité écologique fondée sur le principe de concurrence et comme un ordre moral et politique fondé sur le principe de communication; et c’est dans cette dialectique qu’elle trouve sa forme et sa spécificité.

R.E. Park va donc considérer que le monde social est travaillé par deux mécanismes, la compétition et la communication, dont il s’agit d’étudier les interactions - ce qu’il fera au sein de diflFérents ouvrages, à différents moments de sa vie intellectuelle. Le premier mécanisme est au cœur de 1’ « écologie humaine », le second est au cœur de la psychologie sociale et du comportement collectif.

1.2.2. De l’écologie au pragmatisme

1.2.2.1. L'écologie humaine et les relations symbiotiques

R.E. Park présente l’écologie humaine, dans un article qui lui est consacré (1936), comme l’application aux sociétés humaines des concepts issus de la botanique et de la zoologie. L’écologie ne s’en tient pas à la géographie ou à la distribution territoriale des populations : « Ce qui nous intéresse, c’est la communauté plus que l’homme, les rapports entre les hommes plus que leur rapport au sol sur lequel ils vivent. » (2004b, p.197-198).

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«symbiotiques», qui engendrent une «coopération compétitive» (1936, p.l)au sein d’une communauté écologique. Celle-ci se constitue sur base d’un habitat commun, considéré comme «unité territoriale» (1939, p.2) et comme «unité économique » au sein de laquelle les individus échangent des biens et services (1952, p.4). Ces relations sont dites symbiotiques plutôt que sociales : elles relient les individus par des relations économiques, non par une « intimité » ou une « compréhension » (1952, p.5). Une communauté écologique est fondée par le principe de compétition. Celui-ci est envisagé à partir de l’approche de C. Darwin fondée sur la lutte pour l’existence, de Spencer, et de Durkheim, qui a régalement rédigé le chapitre de la Green Bible consacré à la division du travail. Pour R. E. Park(2004d, p. 186-187):

« La concurrence, qui est le principe organisateur fondamental dans les communautés végétales et animales, joue un rôle à peine moins important dans la communauté humaine. Dans une communauté végétale ou animale, elle a contribué à produire : 1) une distribution ordonnée de la population et : 2) une différenciation des espèces dans leur habitat. Les mêmes principes sont à l’œuvre en ce qui concerne une population humaine, sauf que, dans ce dernier cas, c’est la région économique qui constitue l’habitat, et que l’équilibre relativement instable qu’instaure et entretient la concurrence n’est pas l’effet d’une différenciation des espèces, mais d’une division du travail et d’une différenciation des fonctions et des professions entre organismes individuels. »

La concurrence engendre une distribution « territoriale » et « occupationnelle » (via la division du travail) des «races» et des «peuples» (1964t, p.41). La distribution territoriale et professionnelle des groupes et des individus au sein d’une communauté écologique est le fruit de processus de compétition qui prennent différentes formes. Park identifie notamment des « forces » de dominance et de succession (1936, p.7):

« There are other and less obvious ways in which compétition exercises control over the relations of individuals and species within the communal habitat. The two ecological principles, dominance and succession, which operate to establish and maintain such communal order as here described, are functions of, and dépendent upon, compétition. »

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L’économie et l’écologie entretiennent un lien ténu chez R.E. Park, au point qu’il est particulièrement difficile de saisir la distinction, pour l’auteur, entre ces deux termes. L’économie est déterminante dans l’écologie d’une communauté humaine, étant doimé que l’écologie, du point de vue sociologique, est avant tout constituée par une « région économique ». Dans un passage de la Green Bible, R.E. Park affirme que « l’organisation économique de la société, pour autant qu’elle est un effet d’une compétition libre, est une organisation écologique. (...) l’ordre économique est fondamentalement écologique, c’est-à-dire créé par la lutte pour l’existence »" (1921, p.511). L’ordre économique influe sur l’écologie de la ville, en inscrivant les citadins dans des relations symbiotiques et en participant à la distribution dans l’espace des populations et des activités. L’ordre écologique enchâsse, englobe, l’ordre économique, sans pour autant s’y réduire.

Cependant, les sociétés humaines ne se réduisent pas à leur définition écologique :

« One might, perhaps, say that the fonction of society was everywhere to restrict compétition and by so doing bring about a more effective co-operation of the organic units of which society is composed. Compétition, on the biotic level, as we observe it in the plant and animal communities, seems to be relatively unrestricted. Society, so far as it exists, is anarchie and free. On the cultural level, this freedom of the individual to compete is restricted by conventions, understandings, and law. (...) Human ecology has, however, to reckon with the fact that in human society compétition is limited by custom and culture.»

L’association « écologique » des individus n’est pas suffisante à maintenir et assurer la coordination de ceux-ci au sein d’un ordre commun, et à orienter leur action vers des fins communes ; c’est à ce niveau qu’intervient la communication. Les communautés humaines ne peuvent être appréhendées uniquement à partir du paradigme écologique, car leur spécificité, comme ü a été dit, est de reposer également sur un autre principe que celui de la concurrence, la communication, et plus fortement, «la communication dialectique et rationnelle» (1952, p.20), au fondement de l’ordre moral et politique.

La concurrence et la communication se définissent en miroir l’une de l’autre et sont considérées par R.E. Park comme deux processus fondamentaux et complémentaires (1952, p.5) :

« It is apparent that we are concemed here with different types of association brought about and maintained, in the main and on the whole, one by

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