Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository
Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Liebman, M. (1963). Origine et signification idéologiques de la scission communiste dans le parti ouvrier belge, 1921: étude dans un contexte international (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques – Sciences politiques, Bruxelles.
Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/215501/11/f74ea22c-ce38-4387-922a-3192be5da86d.txt
(English version below)
Cette thèse de doctorat a été numérisée par l’Université libre de Bruxelles. L’auteur qui s’opposerait à sa mise en ligne dans DI-fusion est invité à prendre contact avec l’Université ([email protected]).
Dans le cas où une version électronique native de la thèse existe, l’Université ne peut garantir que la présente version numérisée soit identique à la version électronique native, ni qu’elle soit la version officielle définitive de la thèse.
DI-fusion, le Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles, recueille la production scientifique de l’Université, mise à disposition en libre accès autant que possible. Les œuvres accessibles dans DI-fusion sont protégées par la législation belge relative aux droits d'auteur et aux droits voisins. Toute personne peut, sans avoir à demander l’autorisation de l’auteur ou de l’ayant-droit, à des fins d’usage privé ou à des fins d’illustration de l’enseignement ou de recherche scientifique, dans la mesure justifiée par le but non lucratif poursuivi, lire, télécharger ou reproduire sur papier ou sur tout autre support, les articles ou des fragments d’autres œuvres, disponibles dans DI-fusion, pour autant que :
Le nom des auteurs, le titre et la référence bibliographique complète soient cités; L’identifiant unique attribué aux métadonnées dans DI-fusion (permalink) soit indiqué; Le contenu ne soit pas modifié.
L’œuvre ne peut être stockée dans une autre base de données dans le but d’y donner accès ; l’identifiant unique (permalink) indiqué ci-dessus doit toujours être utilisé pour donner accès à l’œuvre. Toute autre utilisation non mentionnée ci-dessus nécessite l’autorisation de l’auteur de l’œuvre ou de l’ayant droit.
--- English Version ---
This Ph.D. thesis has been digitized by Université libre de Bruxelles. The author who would disagree on its online availability in DI-fusion is invited to contact the University ([email protected]).
If a native electronic version of the thesis exists, the University can guarantee neither that the present digitized version is identical to the native electronic version, nor that it is the definitive official version of the thesis.
DI-fusion is the Institutional Repository of Université libre de Bruxelles; it collects the research output of the University, available on open access as much as possible. The works included in DI-fusion are protected by the Belgian legislation relating to authors’ rights and neighbouring rights. Any user may, without prior permission from the authors or copyright owners, for private usage or for educational or scientific research purposes, to the extent justified by the non-profit activity, read, download or reproduce on paper or on any other media, the articles or fragments of other works, available in DI-fusion, provided:
The authors, title and full bibliographic details are credited in any copy;
The unique identifier (permalink) for the original metadata page in DI-fusion is indicated; The content is not changed in any way.
It is not permitted to store the work in another database in order to provide access to it; the unique identifier (permalink) indicated above must always be used to provide access to the work. Any other use not mentioned above requires the authors’ or copyright owners’ permission.
U N IV E R S IT A S B R U X E U E N S IS
UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES
Ecole des Sciences Politiques et Sociales
MARCEL LIEBMAN
ORICINE ET SIGNIFICATION IDEOLOGIQUES
DE LA SCISSION COMMUNISTE
j
DANS LE PARTI OUVRIER DELGE (1921)
(Etude dans un Contexte international)3™.
partie L'UNITE DETRUITEThèse pour l'obtention du grade de
Docteur en Sciences Politiques et Diplomatiques
Origine et signification idéologiques de la scission communiste
dans le Parti Ouvrier Belge (1921)
(Etude dans un Contexte international)
1.
Ille PARTIE.
CHAPITRE IV. SOCIALISME ET COMIUNISME LE CONFLIT DES
IDEOLOGIES.
Nous avons tenté jusqu'ici d'éclairer les faits qui abou
tirent, en Europe, à la rupture du nouveuent ouvrier et, en Belgi
que, à la scission d'un groupe extrériiste, se détachant du P.O.B.
pour constituer le Parti Cor.iinuniste. Sans ignorer le contenu et
la signification idéologiques de ces événenents, nous avons réservé
l'exposé des problèmes de doctrine qui y sont liés pour leur accor
der, à la fin de notre étude, un examen systématique.
Toutefois, avant c ' exaiainer le contentieux du conflit
entre les théories socialistes et communistes, il convient de sou
ligner une dernière fois que la division que ce conflit consacra
avait entamé depuis longtemps le monde socialiste international.
L'Allemagne en constituait, avant la guerre, le centre le plus im
portant : les discussions entre marxistes et révisionnistes et,
surtout, entre la direction réformiste et la gauche radicale, par
leur acuité et leur profondeur, minaient l'unité de façade dont se
parait le socialisme allemand (l). En Russie, qui, de plus en plus,
constituait le pôle d'attraction des marxistes révolutionnaires,
(l) Voir 1ère Partie,
O V h.. JL J
au grand jour et les efforts de l'Internationale pour les réconci lier s'étaient avérés vains (l).
La guerre devait encore aggraver cos conflits internes.
Aux haines provoquées i^ar la lutte entre les nations, s'ajoutèrent
les ininitiés, noins spectaculaires nais plus durables, provoquées
par les oppositions idéologiques. En Allenagne, celles-ci furent
si vives qu'elles fire. t éclatei’ la Social-déi.ocratie, considérée
jusqu'alors conuo le nodèlct d ' orga'iisation et de puissance politi
que et théorique du nonde ouvrier international. Les adversaires
de l'époque, Scheideuann et Kauts:;y, s ' accorda.iont d'ailleurs pour
faire renonter les causes ae cette rupture aux dissensions de 1'avant-guerre (2). En France, 1'unité du larti socialiste avait
pu être sauvegai-déo, la fraction de droite qui s'en était détachée
ne réussissant pas à créer une fornation rivale a' ime inportance
autre que pari;;nentaire (
3
)* liais à l'intérieur uêne du uouver.ent socialiste, appare; ii ;e>t uni, les divergei ces étaient aiguës. Selonla forte expression de î:. Dot.; .angot , une "guerre au couteau" conuen-
ça à partir de I
915
> ^ "désoler" le parti (4). Quant à l'atriosphè- re qui y régnait, le sort réservé au syndicaliste de gauche Merrheimpernet de s'on faire une iaée : à en croire Edeuaru Dolléans, le
uinoritairo pacifiste était , de la part de ses "camarades" etix-oê .es ,
l'objet do tollus i.cnaces, qu'il ne se rendait plus aux réunions
qu'accompagné de ses deux chiens I
(
5
)-(
1
)
(2
)Ibid., PP. 64 et
78
.Dans le uai-ifesto eu'il rédigea pour l'U.S.l'.D. lors du Cong-rès constitutif de Gotha, hautsL.y affinait eue "dès avant la guerre notre Parti était divisa par de ^refondes contradictions... La guerre les a enccro accusées" (Protokoll übei" die Verhandlungen ces Grtindungs Pa.rteita.; der I.S.f.D., p~^ 79) • Scheidemann expri ma le riSiie point ce vue au Coi.gi'
en
1917
(protokoll üborces joritaires a ¥Urzburg ,e Ver.'.andlungüt- des Parteitags der zJ.aldeuokratiscl^c;i Pai’toi I.~ o vt t s c hl a .-.a s ; hürzburg, p. 2o2y~,
So-(
3
) Voir lie Partie, p.31
(4) 11. DOiiI'I/iJ''GET, op . cite (5) S.
0
f op * cite ,257
.225
O
y •
Qu’une théoricienne de l'envergure de Rosa Luxer.burg ait
été jusqu'à écrire à son a!ho Luise Kautsky qu'elle ne voulait plus
rien avoir affaire ni avec son nari, ni avec les autres chefs cen
tristes (l), Q.ue cette fe/uie à la sensibilité extrône ait été
jusqu'à dire des chefs social-dénocrates allenands qu'ils étaient
les "plus infâ'ies et les plus grands gredins que le monde ait ja
mais connus" (
2
), qu'elle ait dénoncé l'"ill\ision de l'unité sous la soi-disant bannière socialiste" et considéré que "l'effondrementde cette illusion.. . est le résultat le ;;lus posit'if de la première
pnase révolvitionnaire (en Allemagne)" (
3
)» tout cela montre à suffi sance que la guerre avait poussé jusqu'à leur paroxysme les déchirements et les iiainos au sein du monde socialiste. L'unité appa
rente de 1 ' avant-gieerre avaut été ébranlée jusque dans ses fondements,
ébranlée irréuédiablav .ent . La Révolution b'..>1 cl-évique et les nou
velles dissensions qu'elle engendra achevèrent une oeuvre ébauchée
depuis long:tenps . La tactique dos comi.ri.Lnistes chercii.a à entériner
las divisions, à leur conférer, là où ce n'était pas encore chose
fa.ite (4), un caractère organiqi.o , à provoquer parmi les militants
des partis socialistes i.oderés un sursaut de révolte contre leurs
chefs. liais de là, à pre t o; .cr e , comma le fit le socialiste français
Compère-Koi’el et avec lui, tant et tant oc ses amis politiques,
que les pai-tisanis de la mile l’iterjnit ionale semèrent la discorde
parmx "des hom:;,os qu:i, hier encore^ s'estimaient et s ’ aii.iaient réci
proquement, combattaient dauis las mêmes rangs et fraternisaient dans
le même idéal" (
5
)» ü y a un pas que se-..:le la passion ou l'amnésie purent franci.^ir. Ce reproene consta:;;.t adreesé par las socialistesaux coiinunistas d'civoir brisé l'unité o\ivriere, cette critique qui
tient une place si ir.u.^crtante dans ie dossier rassea.blé par les
(
1
)
8°
LU]Sï.nUI-iG : Briefü an harl und Luise mautskv; p.
127
, lettre du17.1.1917-Eerlin,
1923
,(2 ) Bericht über den Grtlndungs'parteitag der hoim.Lunistischen Parte! Peut schla.id s , p . 37.
(
3
) Ibid. , p. 29 .(4) Rappelons qu'en Siaède, la création d'un p.arti minoritaire so cialiste d ' ejctrêv.iG-gïLuche fut antérieur à la Révolution d'octobre. (
5
) COIhERE-hORE:p. 24.
socialistes contre leurs adversaires de gauche (l) prend avec la
réalité historique des libertés bien grandes. Leon Blurn, énumérant
au Congrès de Tours, les divergences doctrinales qui séparaient les
socialistes et les communistes, concluait à l'impossibilité pour
eux de coexister au sein d’un seul parti (
2
). Il y avait dans cette position plus de franchise et plus de lucidité. Car la rupture nefut pas le fait de la volonté pernicieuse de clans dressés l'un
contre l'autre, mais le résultat de dissentiments idéologiques pro
fonds, portemt sur les problèmes fondamentaux auxquels le socialis
me se trouvait confronté. C'est à 1'exa.ï.îen de ces dissentiments,
raîîenés à leurs aspects essentiels, que nous consacrerons le der
nier chapitre de notre étude.
I. LES DEBUTS DE L'EXPERIENCE COLTiUNISTE ET LE î-iARXISIIE (
3
).Dans l'ensemble des causes qui déterminent l'apparition
d'un phénomène social, il est difficile de peser' le poids de cha
cune. Telle d'entre elles, qui paraît avoir joué un rôle décisif,
peut ne devoir son rang privilégié qu'au hasard de la chronologie
ou à quelcjue caractère spectaculaire, mais somme toute, secondaire.
Ainsi, en est-il de la Pcévolution russe en regard de la rupture
du mouverrent ouvrier occidental. Elle peut n'en avoir été que l'oc
casion; elle peut n'avoir donné que le coup de grâce à une unité
déjà condamnée en maints endroits, déjà rompue. Mais son ébranle
ment général fut si grand, son retantissemeiat si profond, que c'est
(
1
) Voir, par exemple, en ce qui concerne "Le Peuple", Ille Partie, Chap. II, p. 64.(
2
) Voir Ille Partie, Chap. I, pf). 73~74.elle qui accapta d’eublée tous l^s esprits. Tandis que les con
troverses idéologiques, si intenses qt.'elles soient, opèrent sour
dement, que leur cher:inenent progressif échappe bien souvent à
l'attention, le fracas d'une révolution a les effets du tonnerre.
Les passions qu'elle excite, la iiaine ou la ferveur qu’elle suscite,
ternissent l'éclat des événements qui la préc ideîit . Hais pour être
négligées devant le drame qui se joue, les divisions d'antan ne
méritent pas moins d'être restituées dans leur importa.nce par l'ana
lyse scientifique.
Si donc la Révolution bolc.j.évique n'a été en définitive
qu'une des causes de 1 ' r;claterient de l'unité socialiste, elle
attira néanmoins sur elle tous les l’egards ; les plus distraits,
les moins clairvoyants durent, cause d'elle, se rendre à l'évi
dence ; la famille prolétarienne était divisée contre elle-:.:êne .
Dans ces conditions, il était inévitable que l--s contestations
entre ses rioiibres portassent en premier lieu sur le caractère de
cette révolution, sur ses mérites et sur ses errements, sur ses
titres de gloire et sur ses crimes, siii’ sa nécessité même et sur son
opportunité. Il y avait, sur tous ces points, matière à bien des
interprétations et à bien des controverses. La doctrine marxiste
qui eût dû fournir les critères sur quoi fonder un jugement revê
tant, dans le cadre socialiste, l'apparence au r;oins de l'objecti
vité, la doctrine marxiste s'avéra ici d'un médiocre secours.
Loin d'y mettre un terne, elle alimenta les discussions, les enri
chit d'une dimension nouvelle et d'une complexité dont, sans elle,
elles eussent été déijourvues .
A. REVOLUTION BOLCIIEVIQUS ST ilARXISKE.
1. Les caractéristiques de la Révolution d'Octobre.
Il n'entre naturellement pas dans nos interitions de
aboutiront à la prise du pouvoir par les Bolcbéviks à Petrograd
en octobre 1917 c>t à 1 ' étcxblisseiient du régime soviétique en Rus
sie. Hais il est nécessaire d'introduire l'analyse des contro
verses entre comraunistes et socialistes quant au caractère du
systène politique qu'instaurèrent les révolutionnaires russes,
par un bref exposé des faits qui domicrent lieu èi ces interpréta
tions divergentes. Il va de soi que nous ne pouvons dépasser ici
le domaine des généralités. D'autre part, dans un problème où la
recherche historique n'a pas dit son dernier mot, nous nous en
tiendrons nécessairement aux données qui se déga.gent des relations
les plus sérieuses d'un événement dont la légende s'empara rapide
ment dans le camp des apologètes comme dans celui des détracteurs.
Parmi ces derniers, l'image la. plus accréditée du "coup
d'Etat" bolchévik de 191? l'^ représente comme une entreprise in
surrectionnelle mettant fin à la phase iDacifique et démocratique
■de—1-a—Ré-v-ol ut ion—d.é.cl.enchée en février 191? et Lia r quant le dé but de la guerre civile en Russie. Or, d'un tel schéma se dégagent
essentiellement trois idées sur lesquelles portera notre étude :
l'action bolchevique aur.ait pris la forme d'une insurrection ar
mée menée par un groupe minorit a.ir e ; elle aurait interrompu une
évolution sociale pacifique par l'application de méthodes de vio
lence systématique provoquant ainsi la guerre civile ; elle aurait
enfin substitué à un régime de démocratie représentative une dic
tature dite "du prolétariat".
Ceci étant, qu'indique sous ce triple rapport l'examen
des conditions politiques et sociales qui présidèrent à la Révo
lution bolchévique ? Dans les notes qu'un des r.ieilleurs chroni
queurs de l'événement, le Henchévik indépendant Sukhanov, rédigea
à l'époque, la description de la Russie, en septembre 1917i révèle
l'état dans lequel so trouvait le pays un mois ava.nt l'insurrec
tion bolchévique : "Los désordres prenaient des proportions réel
lement menaçantes. L'ana.rchie progressait irrésistiblement. Les
i
♦
de révolte... La répression, les exécutions sommaires, la loi mar
tiale s'avéraient inpuissantes... Les paysans commençaient à agir
de leur propre initiative. Les grands domaines étaient partagés. . . ,
les demeures des propriétaires détri,.ites . . . Partout, lo meurtre
et la violence. Il ne s'agissait plus d'"excès", comme en mai et
en juin, mais d'un piiénomène de masses" (l). De son côté, le
correspondant en Russie du "Hancîiester Guardian" résumait Eiinsi la
situation du pays pendant les derniers mois du "régii.ie de février" :
la vie économique "était, en rétilité, abandonnée à la discrétion
des directeurs de banque et des propriétaires d'usine... La désor
ganisation augmentait de semaine en sevaaine". D'autre part, "l'a
narchie la plus complète régnait dans les provinces centrales de
la Russie" (2).
Il eût été impossible qu'à ce chaos social et écononique
correspondît un climat politique serein, ni môme le fonctionnement
plus ou moins régulier d'institutions démocratiques. Et, en effet,
la vie politique était dominco par la lutte, la répression, l'in
trigue, a.u milieu desquelles il n'y avait pas de place pour une
légalité d'ailleurs douteuse. Lo régime installé par la Révolu
tion de février avait réussi à se maintenir grâce à un compromis
toujours précaire, perijétuellemcnt réunis on cause, entre lo Gouver
nement Provisoire et les Soviets, Une comparaison superficielle et
abusive pourrait faire voir dans ces organes les instruments res
pectifs de l'Exécutif et du Législatif : mais il ne s 'agissa.it
rien moins que de deux pouvoirs concurrents. Le Congrès des So
viets était si peu une institution pureiacnt législative qu'il
avait désigné un "Comité centrf.il exécutif" permanent dont dépendait
(1) N.N, S ÜKHAN0V : The Russian Révolution 1917; A Personal record (Oxford University Press - Londres, New-York, Toronto, 1955»
8
° , p. 533) .(
2
) M.P. PRICE : Capitalist Europe and Sociallst Russia; Londres,l'autorité dofailla.nto et de plus en plus théorique du Gouvernement
Provisoire (l).
En juillet 191?! son existence avait été mise en péril
par une "insurrection bol ciié viquo " à Pétrograd. Celle-ci n'avait
été, en réalité, qu’une manifestation de masses que les dirigeants
communistes n'avaient pas voulue. Mis dans l'impossibilité de la
décommander, ils tentèrent de lui conserver un caractère pacifique
en dépit du fait qu'un grand nombre de ses participants étaient
armés. Après avoir contrôlé les principaux centres de la capitale,
les éneutiers, sans objectif, sans raot d'ordre, sans chef, avaient
dû fuir devant 1 ' intervv:,ïition des troupes gouvernementales. Au
milieu de scènes de violence "caractéristiques dos débuts d'une
contre-révolution" (
2
), la répression militaire et politique s'en prit au Parti bolchév.;k et à ceux c^ue l'on suspectait de nourrirdes sympathies à son égard. En quelques jours - et pour ne rien
dire des exécutions somîisaires -, des centaines d'arrestations furent
opérées (dont celle de Trotsicy) : "Après quatre mois, les prisons
regorgèrent uê nouveau dl5 "politiques " (
3
)* La "Pravda" , organe officiel des Bolchéviks fut interdite; Lénine et Zinoviov durentfuir en Finlande, le Parti se réfugia dans une semi-clandestinité.
Quand liartov ]jrotosta contre ces mesures, le ministre socialiste
(menchévik) Tseretelli lui fit reraarquer que "les groupes irrespon
sables feraie'nt miexee de tenir leur langue" (4).
(
1
) Dos la fin du mois do m.?a-’s 191? un des principaux ministres avait reconnu que le "Gouvernev ;ent . .. ne possède axicun pouvoir réel et ses ordres ne sont exécutés que pour autant que cela est permis par les Soviets" (j, MHEELER-BENNETT : Brest-Litovsk, p, 28). Cette situ.ation ne se modifia jamais f ondamenta T&nîent le Gouverner.ont Provisoire est déci'it par Sukhanov ( op. cité, p.326
) comme "totalemcrit iirpuissa.nt " : "il règne, mais ne gou verne pas " .(
2
) L'expression est de liartov (cité par N. SIKHANOV, op, cité, P.455
).( 3 ) Ibid . , p . 462..
9.
Quelques seuainos plus tard, c’était de la droite que
partait une offonsivo d’outre le Gouvornoiiont Provisoire dirigé
depuis juillet par le Socialiste-revolutionnaire do droite Kerensky,
Sous la direction du goiiéral Kornilov, l’Arnée tenta d'établir sa
dictature, non sans bénéficier des encouragerients des Alliés occi
dent,aux (l) et de complicités au sein mGiie du gouvernement (
2
). Pour repousser la contre-révolution, les autorités, avouant leurimpuissan.ce, n'curent d' a-. tre ressource que de faire appel à la
classe ouvrière de Petrograd qu'elles venaient de désarmer. Obéia-
sant aux instructions des Bolciiéviks, devenus maîtres de la situa
tion, le prolétariat de la capitale' rétablit l'autorité nominale
du Gouvernener.t Provisoire (
3
).Pendant les derniers mois du "régime de février", même
les appeirencGs de dé;:;ocratie nrepré se utu.t ive furent abandonnées ce
qui était pratiquement inévitable dans une situation aussi anarchi
que. Le Gouverner.ient Provisoire, dont le chef dissimulait à peine
son intcjition do ircttrc un tcrî.e aux eiipièteiaonts et mêiae à l'oxis-
tence des Soviets (4), se coiffa d'un "directoire" qui prétendit
tenir son autorité d ' une institution ii;;provisée dite "Pré-parlement",
Mais lorsque celui-ci vota une résolution contre la formation d'un
gouverner, ont de coalition avec les "Kadets" (
5
), Kerensky passa outre et décida que leur representarLts y seraient maintenus à titreIDorsonnel (6). A tel point que Su.iclianov, observateur critique^ il
est vrai, qualifieiit le ministère de coalition Kerensky de "clique
(1) Le coup d'état dû Kornilov a bénéficié des interventions des am-bassadetirs et de la " coï;ii..'.l ic it é de certaines importantes person nalités alliées" (a. KEREIÏSXY : La Kovolution russe (
1917
); Paris,1912
» 8®, PP. 3^^-3^5; voir aussi J.v7. BEZEMER : De Russische Revolutie in 1/esterse Ogen; Amsterdam, I956
, 8°; pp. 123 et sq, (2
) G. BUCHANAN : Mémoires; Paris, I925
,8
°, pp. 236-249. L'ouvragecontient de noiibreiises notes rédigées k
1
'époque, ainsi que des copies de dépêches envoyées pa.r l'auteur, ambassadeur britcijmique en Russie à sou gouvernement.(
3
) N. SUKAKNOV; op. cité, pp.503
et sq., E.H. C/iRR : The Bolshe- vik Révolution, vol. 1, pp. 92-93.(4) G. BUCHANAN : Mémoire s. pp. 2 32,
236
.(
5
) "K.D." : Parti Constitutionnel démocrate, parti de la grcinde bour geoisie ouvertoîient oppose au Soviets.d'usurpateurs" (l). A la veille de l'insurrection d'Octobre, le
"Pré-parleuent", où ne siégeait cependant aucun représentant bol
chevik, reftisa sa confiance au Gouverner.ient Provisoire (
2
). La confusion était à son coi.iblo dans l’opinion publique, le seul sentiment T3artago par l'iiuiense majorité, tout au raoins dans la' capi
tale, pa.raissait être "la haine du ^kerenskysne " (
3
)» Dans les milieux occidentaux, celui qui av,?ùt autrefois symbolisé l’espoiret le romantisme révolutionnaire était complètement discrédité(4).
La réussite du "coup d'Etat" communiste fut d'ailleurs
la démonstration 'historique de l'insigne faiblesse du pouvoir éta
tique, de sa totale faillite. Rien ne ressembla moins aux Jour
nées de février
1917
que les péripéties de la prise du pouvoirpar
J>#B:'Bolchéviks huit leois plus tard. Alors que la Révolution de
février avait été due à la grève spontanée des masses,- imposant
leur volonté sans l'intervention des partis pieu ou nicil organisés,
alors que des centaines de milliers d'habitants de Petrograid
avaient participé aloi's aux manifestations sanglantes qui scellè-
rent le destin diî vieil empire des Romanov, en octobre, l'allure
imprimée à la Révolution fut tout différente. D'après Trotsky,
25
à 3Ù.000 homiacs tout au plus prirent part à l'insurrection orga
nisée par les Bolchéviks, la garnison de la capitale comptant, à
elle seule, 200,OOC solda.ts (
5
). Pendant que le régime de février s'écroulait, la plus grande partie de la ville gai'da sa physionomie habituelle (6). Le volume des effectifs engagés doit ici être
souligné : bien que, comme nous le verrons, les Bolchéviks aient,
pu compter sur l'approbation et la sympathie de très larges couches
de la population, leur entreprise s'apiJuya directement, non sur la
(
1
) N. SuiaiANOV, op. cité, p.547
. (2
) J,¥. 3EZEHER, op. cité, p. 180. (3
) N. SUÎŒ'ANOV, op. cité, p.558
.(4) J.¥. BELE!'ER , op. cité, pp. I
6
I-I62
.(
5
) DEUT S CHER : Trotsky, the Prop'Jiot armed. p. 319; SUKILU'ÎOV ( op . cité, p.621
) parle de20.000
irw-g .(6) Pour l'atmosphère de Petrograd pendant les Journées d'Octobre voir J. REED : Ten Pays that shook the Uorld; New-York, s.d.,
11
participation effective des nasses, nais sur l'action soudaine
d'une minorité arnée. Au style révolutionnaire classique de Fé
vrier succédait celui du "coup d’Etat". C'est sur cette considé
ration que se fonderont les adversaires du connunisme pour dénier
à
leur entreprise le caractère narxiste et lui attribuer1
' épitliè- te, jugée péjorative, de■ "blanquiste" •Quoi qti ' il on soit de la justesse de cette af f irmatioii,
il importe de remarquer que l'insurrection d'Octobre n'eut à Pétro-
grad qu'une dimension réduite, Du point de vue de l'organisation
militaire, elle révéla, d'autre part, des déficiences reconnues par
un de ses principaux chefs (l) et, administrativement, le nouveau
pouvoir souffrit de faiblesses au moins égales (
2
). Son succès témoigne donc autant de la carence absolue du Gouvernement Provisoire que do l'audace des insurgés. Corme le disait le jour mêrrie
du "coup d'Etat" un officier d'Etat-meijor resté dans la capitale
et communiquant par téléphone avec un supérieur : "Ils (les Bolche
viks) n'ont aucune organisation. Chez nous, c'est pire encore,
voilà pourquoi c'est arrivé ainsi" (
3
)» défaillance des autorités était d'autant plus {jrave qu'elles avaient eu connaissance du plan des communistes : Karienev, opposé tout comme Zinoviev,
au déclenchement de l'action, s'était chargé d'en révéler publique
ment 1 ' imr.iinence dans un article publié par la "Novaîa Jizn" , le
journal do llaxime Gorky (4). Finalement, la facilité avec laquelle
les Bolcheviks l'emportèrent à Pétrograd - il n'y eut pratiquement
pas de victimes pendant les Journées d'Octobre (
5
) - fut à la me sure de l'incapacité du régime de Kerensky, abandonné de tous,(
1
) L, TROTSKY : Do la Révolution d'Octobre à la Paix de Brest- Lit ovsk , p.103
.(
2
) Ibid., P. Il4.(3) Le Coup d'Etat bolchévik (20 octobre -
3
décembre 1917)» Re cueil de documents traduits et annotes par Serge Oldenbourg; Paris,1929
, 8°, p.229
.(4) E.H. CiiRR : The Bolshevik Révolution, vol. 1, pp, 96-97•
objet du iiépris général (l).
L’eirrivée au pouvoir du parti de Lénine balaya donc un
gouverner.'ient aux pratiques déilocratiques douteuses et que les pro
grès déjà avai.cés de la guerre civile avait, eu tous cas, vidé de
toute sa substance. Hais si les luttes intestines avaient déjà dé
généré en combats sanglants avant la Révolution d'Octobre et mis
fin au climat de liberté introduit par l'effondrement de l'ancien
régime, il est évident que l'instauration par les Bolchéviks d'une
légitimité nouvelle, basée siir l'autorité des Soviets d'ouvriers et
de paysans, que la création du premier gouvernement prolétarien que
l'Europe connût depuis la Coinmune devait engendrer, l'effet de sur
prise une fois dissipé, une réaction violente des classes et des
partis dépossédés de leur pouvoir. Au sein nôi.e dos partis socia
listes modérés, l'opposition einU'untait des formes multiples, éga
lement vaines, mais également significatives : refus de reconnaître
le Congrès des Soviets, comme le depositaire de l'autorité étatique
suprême, création, en collaboration avec les partis bourgeois de la
capitale, d'un "Comité de Salut public de la Patrie et de la Révo
lution" qui invitait la population à résister "les arriuô à la nain
à la tentative insensée" des Bolchéviks, soutien de la révolte anti-
coniiunisto des élèves-officiers qui éclata à Pétrograd le 29 octo
bre
1917
(ancien style) (2
).(
1
) Outre la mansuétude dont les communistes firent preuve, imrié- diatement après leur victoire, envers leurs ennemis vaincus(E.H. CARR : The Bolslievik Révolution, vol. 1, p. I
52
) , cette anecdote, contée par 1 ' amba.ssadeur de Grande-Bretagne dans une lettre envoyée le3
ciécei.bre 191? au Eoreign Office, témoigne du caractère pacifique de l'action bolchévique d'Octobre. Au moment où il courait le risque de tomber dans une échauffouréo, le diplomate rencontra une do scs amies qui se proposa de l'ac compagner "car... personne n'osera vous attaquer tant que vous serez avec une dame" (g. BUCiLiîIAN : Mémoires, p. 282).13.
i
De son côté, l'ariiée tentait do reconquérir Pétrograd,
mais sa tentative échoua lamentabler.ieiit , pour reprendre, peu de
semaines plus tard, dans les provinces du Sud (l). Mais ce qui
constitua, pour le gouvernement des ''corii lissaires du peuple", une
, penace bieu plus sérieuse dans les jours qui suivirent leur succès,
I ce fut le sabotage systématique auquel il se heurta de la paift de
* ' l'administration : rien qu'à Moscou, 16.000 fonctioiuiaires lÿefusè- rent de travailler sous la direction des nouveaux gouvernements et
leur grève dura pendant quatre mois. L'"Union des Fonctionna.ir e s "
voulut l'étendre à toute la Russie : à pétrogra.d, les "commissaires
du peuple" se trouvèreïit à la tâte d^. ministères vidés de leur
personnel. Les banques versèrent plusieurs centaines de millions
de roubles aux grévistes pour leur peri^ettre de prolonger leur mou
vement (
2
). Ainsi, les attaques politiques, l'offensive militaire et le sabotage administratif entourèrent l'instauration du régimecommuniste en Russie. L'insurrection d'Octobre n'avait, en soi,
rien résolu : la guerre civile s'amplifia et, bientôt encouragée,
alimentée par les Puissances étrangères, ravagea successivement les
différentes parties du pays.
En remettant au 2o Congrès russe des Soviets le pouvoir
qu'ils venaient à peine de conquérir, les Bolchéviks investissaient
le seul corps constitué qui, dans la Russie do 1917» pût se préva
loir d'un caractère représentatif. Seuls, parmi les différentes
institutions surgies de la Révolution de février, les Soviets devaient
leur
existence
àvune. c .:>nsult?ition électorale. Celle-cisans présenter toutes les gai.rantios jur’idiques ot dér.iocratiques qui, end'autres circonstances, eussent pu être oxagées, offrait néan
moins un reflet fidèle du sentiment des masses populaires. Malgré
(1) E.H. CjiRR : Tlie Bolshevik Révolution, vol. 1, p. 152; CHER ; Trotsky, The Prophot Ariied, pp,32 7 et sq.
(
2
) H.P. PRICE, op. cité, p. l4.DEUTS-de Multiples prouesses, dont la réalisation avait été régulièreuerit
différée, le Gouverneuont Provisoire n'avait jauaxs convoqué d'As
semblé e Constituante et les Bolchéviks le lui avaient durenent et
fréquenuent reprocîié (l).
rloins d'un mois après leur insurrection, les conuunistes
russes organisèrent les élections pour la forraation do cette Assou-
bléo. La répartition «.es sièges donna une confortable majorité aux
Socialistes-révolutionnaires (4l0 sur un total de 70?)• Les Bol
chéviks , qui avaient obtenu la majorité r’es suffrages dans les gran
des villes, n'en totalisaient que 175 (2). Ils reculèrent pen
dant quelques semaines 1' échéance de la convocation, ..ais, lorsque
1 ' Assem.blée se réunit, e-n janvier I
9
IS, l'épreuve de force futengagée. D.,s son ouverture, les Bolciiéviks lui proposèrent d'aidop-
ter leur "Déclaration des Droits dos Peuples exploités". Lise aux
voix, elle fut repoussée par 237 voix contre 13St Aussitôt, 1'ox-
trêne-ga,ucho se retira. Le lendemain, le gouvernement soviétique
prit un décret de dissolution d'une Assemblée dont il avait pour
tant reconnu le caract«.re légitime et souverain (
3
)* H Y eut, de la part des élus, des protestations véhémentes, nais le décretfut a.ppliqué sans la moindre difficulté. C'était la fin du régime
hybride de la "Dualité des pouvoirs" : la décision des Bolchéviks
mettait fin à la rivalité entre les institutions démocratiques qui
étaient censées représenter la n-ition toute entière (4), et le
(
1
) J. BUKIBfAN et H. FISIIBR ^ op. cité, p.343
.(
2
) E.II. CèiRTi : The Bolslievik Révolution, vol. 1, p. 110.(
3
) Ji-ins i, le décret sur la terre rédxgc par les "coi jiissaires du peuple" et voté ^)ar le Congrès des Soviets prévoyait que "le problème de la terre dans son ensemble sera réglée par l'Assem blée Constituante pan-russo" (j. BUNîréAN et H, FISÏIER, op. cité, p.129
).15.
Congrès des Soviets, émanation de certaines classes seulement,, à
savoir le proléta.riiat industriel et les paysans. C'était la rupture
avérée, solennelle, définitive du soeialisi.ie rovoltitionnaire russe
avec le pa.r lenentar isr le ,. et au-delà du parlementarisme, avec les
principes du suffrage universel et de la démocratie représenta,tive
Le nouveau gouvernement ne s'appuyait plus que sur le
Congrès pan-russe dos Soviets. Les Bolchéviks y occupaient à peu
près la moitié des sièges (l). Mais grâce à l'appui de l'aile gau
che des Socialistcs-révolutioiiuaires - qui participèrent penda,nt
les premiers mois du nouveau régime à un gouvernement de coalition
avec les Bolcheviks - les "coi-maissaires du peuple" disposaient
auprès des Soviets d'une confortable .majorité, Défiaiat l'autorité
de l'assemblée rex)rései_tn.tive de 1-a nation, le comraunisine investi
par la confiance des liasses ouvrières et paysannes,, transformait
le principe de la 'dictature du prolétariat" en une réalité,, contro
versée .mais vivante.
Ainsi donc, la Révolution bolchevique avait revendiqué
comme un droit et comi.ie une nécessité le recours à la violence, sans
pour autant innover en cetto matière. Par la suppression du capita
lisme, par 1expropriation dos expropriateurs" obtenue par une
action insurrectionnelle attribuée,à tort ou à raison, à une minori
té. qualifiée de "blanquis t e " , elle avait o:cacerbc jusqu'à un point
de tension extrême les antagonismes de classes et, en particulier,
l'opposition farouche des possédants. p.ar là-même, elle avait
imposé dans le pays le climat do geierre civile qui s'y était intro
duit à la suite des Journées do février. Finalement, la Fiévolution
avait substitué à 1'étiquette démocratique et au vide politique
réel, la puissance implacable de la dictature du prolétariat.
Recours systénatique à la violence, substitution de la
technique du "coup d'Etat" au déclenche:lent de la "révolution", ins
tauration de Ir dictature du prolétariat, tels furent les points
essentiels sur lesquels se fixa la critique socialiste de la doc
trine et de la pratique c or.ii.iunis te s .
2. Harxisne et Violence (l).
Il peut paraître surprenant que le problèno du recours à
la violence révolutionnaii'c ait fait l'objet de controverses au
sein du r.iondo socialiste t,t coiinuniste. Le nouvonent socialiste
des XIXe et XXe siècles se sit’aait en effet dans la liguée de la
Grande Révolution française, l'élargissant par ses assises et la
dépassant par ses objectifs, sans pour autant répudier les uéthodes
auxquelles elle avait recouru- Rien n'indique, à preuière vue, que
le narxisue, si acerbe dans sa critique du "socialisi.ie utopique" et
des illusions de 1 ’ hui lanitaris*. le rationnaliste et universaliste
qu'adoptait une certaine forne de libéralisne, rien n'indique que
ce narxisi.o ait changé, a cet égard, l'orientation de l'idéologie
socialiste, Ilêue pendant le dernier quart au XIXe siècle et jusqu'au
déclenchor.ient de la gueri-'o Mondiale, au cours de la période de dé-
veloppenont pacifiq^ue do l'organisation ouvrière, ses représentants
officielvs ne renoncèrent pas à proclaner le droit à l'insurrection,
recours suprône du prolétarii^t dans la lutte pour son émancipation.
Le souvenir de la Corii-uno tenait d'ailleurs dans le "culte acteia-
listo" une place privilégiée, encore qu'il soit difficile de déter-
oiner s'il n'y entrait pas plus do pitié pour les martyrs de la
répression vorsaillaise «^uo ci ! admirât ion pour les combattants de
1'insurrection parisienne
17.
Dans la i^ratique cuperidant , le socialisue européen n'était
guère tenté de reprendre le cheiiin dos barricades : 1' "esprit de
48" faisait partie d'un legs qu'on no répudiait pas, tout en consi-
rant cet épisode conue une page glorieuse, i-iais définitiveriont tour
née de la clironique socialiste. Corme nous l'avons dit (l), l'ac
tion révolutionnaire était gonéralenent envisagée courje un proces
sus évolutif assez lent au bout duquel - c'est-à-dire à une échéan
ce iuprévisible nais dépassant en tous cas, et de loin, les préoc
cupations it.médiates - sc trouvait la prise du pouvoir par le pro
létariat organisé. Tout au plus, reconnaissait-on la possibilité,
voire la probabilité, d'une solution de continuité provoquée par
un "coup d'Stat" de la. bourgeoisie. A cette tentative désespérée
pour échapper iiux inéluctabilités de l'histoire, la classe ouvrière
répondrait pax" la force. En attendant, il s'agissait de l'organi
ser sur les plans politique, social et éconoiiique (parti, syndicats,
coopératives) et, très précisément, dans l'esprit dos directions
socialistes, d'en augmenter la rc]>résentation parlene nt aire. Rien
rie moins conbattif que cette conception, largement administrative
et électorale, ae l'action prolétarienne.
Si l'on excepte le révisionnisme conscient de Bernstein
et de ses partisans, il manquait à ce socialisme pratique son idéo
logie. Celle-ci, comme toujours, était en retai'd sur la réalité
concrète. De telle sorte qu'il fallut attendre l^-s écrits consa
crés par Kautsky au bolchévisme - ce mène Kautsky qui avait autre
fois opposé à Bernstein le rempart de son orthodoxie - povir voir le
socialisme évolutif, si puissant déjà avant 1914, s'armer d'une
doctrine enfin conforT.je à sa praxis. Cette réconciliation entre le
verbe et le geste prit la forme d'une répudiation de la violence
révolutionnaire. Le paradoxe apparent, c'est que cette remise en
cause s'opéra à l'heure môi.ie où celle-ci, en prolongeant le carnage
de la guerre, retrouvait toute son actualité. Kautsky, d'ailleurs,
n'cdt pas été conforme à son personmge et à son rôle de "pontifex
maxinus " du marxisi.;e , si son évoliition idéologique ne se fût
accoiipagné e du désir do rester fidèle à la pensé'e du Maître de
toujours. Cüune sos adversaires couiiunistcs , do leur côté, n'é
taient guère moins soucieux de respecter 1 ' enseigne; .lont de Marx,
la controverse entre socialistes et communistes sur la violence se
transforma en une exégèse do ses écrits et de ceux d'Engels sur ce
chapitre.
Or, tout n'était pas, à cet égard, d'une parfaite clarté.
Comment en eût-il, d'ailleurs, été autrement ? L'oeuvre des fonda
teurs du "socialisme sciéntifique" s'étend, pour Marx, sur quarante,
pour Engels, sur cinquante ans d'histoire. Leurs sujets de préoc
cupation évoluèrent aussi. Marx, en particulier, concentra de
plus en plus son attejation sur les phénomènes économiques, de lai
nière telle que sa pensée politique se dégage essentiellement de
quelques oeuvres écrites pour la plupait .avant 1853 d'écrits
épars dont il est difficile de retirer un système élaboré et pré
cis. L ' ai.ibiguîté de la notion do "dictature du prolétariat", pour
tant considérée comme primordiale par Marx lui-môme, découlé, en
partie, do ç_ette circonstance.
En ce qui concerne le problème de la violence et, plus
particulière! .ont, de l,a violence révolutionnaire, les idées de Marx
et d'Engels semblent toutefois plus élaborées. Faut-il rappeler
que tout eu raillant 1 ' a.f firmation selon laquelle "tout emploi de
la violence démoralise celux qui 1'emploie" (l), Engels déclarait
dans 1'"Anti-Bühring" (paru en 187?) luo "la violence joue... dans
l'histoire... un rôle révolutionnaire", qu'elle est "selon les pa
roles de Marx, 1 ' .ac couchcu s o de toute vieille société qui en porte
une
nouvelle dans ses flancs", qu'elle est "l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et r.et en pièces des formespolitiques figées et mortes" (
2
) ? Faut-il noter que le refus de(1
) Cotte ,af f iri.at ion était, selon Engels, le fait d ' xine "mentalité de pi’édic ,ateu r, sans élan, sans saveur et sans force" ( Ant i - DUhrin^”, Paris, 195Û, 3°, p. 216).la violoncG so conçoit rial dans une doctrine qui fait do la lutte de classes le uoteur de l'iiistoire ?
Pourtant, on a parfois considéré qu'il fallait dis
tinguer deux Marx: ce dédoubleuent idéologique oppose un Marx jeune
fougueux, violent, insurrcctionnaliste à un autre, i lûr, assagi, ré
fléchi, opposé à la violence (l). On retrouve cette idée dans le
principal ouvrage polénique que Kautsky consacra à la Révolution
bolchévique (
2
). Ainsi, jusque vers I85
O, Karl Marx aurait fait l'apologie du recours à la violence, de son déchaînement révolutionnaire. On en trouve successivonent dos traces dans la "Kritik
dor Kegclschen Rcchtsphilosophie" (3)> dans la "Misère de la Phi
losophie" (
1843
) (4), dans le "Manifeste du Parti Communiste" (l848) (5
) et, exprimée en termes particulièrement emphatiques, dans une circulaire rédigée par Marx et Engels on I85
O au nom du Comité central de la Ligue dos Communistes : "Pendant et immédiatement après le combat, les ouvriers doivent résister par-dessus
tout et dans toute la mesure du possible aux tentatives de pacifi
cation de la bourgeoisie. Ils doivent contraindre les démocrates
à mettre à exécution leurs slogans terroristes... Loin de nous
opposer aux soi-disant s excès, d ' empC'c:i.er que le peuple n'exerce sa
vengeance sur les individus que frappe sa haine ou n'attaque les
b?i.timcnts qui évoquent des souvenirs d'horreur, nous devons au
contraire, non seulement tolérer, mais prendre la direction de
tels mouvements" (-6).
(
1
) Voir, par exemple, M. PRELOT, op. cité, pp. 89~91»(
2
) K. IvAUTSKY : Terrorism and Corimunism; Londres, I92
O, 12°,p.51. (3
) "L'arme do la critique no peut remplacer la critique des armes.La violence matérielle doit 6tro abattue par la violence maté rielle"
(cité
par F. MEÎIRING : Geschichte der Doutschen Sozial- Demokratie, vol. 1, p. 155)»(4) Jusqu'à la suppression des classes, "le dernier mot de la scion ce sociale sera toujours : "le combat ou la mort; la lutte sanguinaire ou le néant". C'est ainsi que la question est in vinciblement posée" (George Sand). (k. MARX : Misère de la Philosophie ; Paris, I
96
I, 8°, p. 179)*(
5
) "Les communistes... proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent ôtro atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste 1" (K. IMUiX et F. ENGELS : Manifeste du Parti Communiste; Paris, 1954, 8°, p.61
).Et puis brusquement, en I
85
I, après l'écîiec des Révolu tions de 1848, Harx aurait tourné le dos à cette piiilosophie dela violence pour révéler un attacne.,...ent au:.: valeurs qu'il avait
jusqu'a.lors dénigrées. Rompant avec les extrémistes alleoar.ds ,
partisans de la poursv’ito de l'insurrection, malgré le reflux ré
volu! ionn,aire (
1
), s'éloignant des blanquistes réfugiés à Londres avec qui il s'etaii.t allie (2
), liarx aurait opte - et définitive ment opté - po\ir la circonspection et pour des méthodes adoptées àun rythme ralenti d'évolution sociale et politique : "Axix tra
vailleurs, nous disons : Vous avez à traverser quinze, vingt, cin-
qua,nte ciunées de gLiorres civiles et de guerres internationales,
non seulement pour transformer’ les conditions ambiantes, isais pour
vous changer vous-nômes et pour vous rendre aptes au pouvoir poli
tique" (3)- Encore que ces paroles ne révèlent pas vraiment un
ter.pér;!.!lent rasséréné, elles marqueraient la conversion d® Marx,
sacrifi.ant aux réalités sociales son agressivité juvénile (4).
Après quoi, les Ictvos du volcan se seraient éteintes : Marx choi
sit la sérénité des cabinets d'études et des recherches économi
ques .
Pour déceler cette tendance nouvelle de Karl Marx, on
n'a guère la ressource de citer qu'un très jpetit nombre d'écrits :
il y a le discours qu'il prononça en 1872 à Ai.isterdan, après la
clôture du Congrès de La Raye de la 1ère Internationale, dans le
quel il déclara qu'"il existe des pays cüi.ime l'Amérique, l'Angle
terre et (peut-être) la Hollande, où les travailleeirs peuvent arri
ver à leur but par des moyens pacifiques". Mais il ajouta tout
(
1
) M. LSFEBVléE : Pour connaître la pensée de Marx, Paris, 1956, 8°; pp.190
-192
.(
2
) M. DOiHiARGET î Les idées politiques et sociales d'Auguste Blanq’ai ; Paris, I957
, 8°, pp . 384-386.(
3
) Cité par II. RUBEL ; Karl Marx; Essai de Biographie intellec tuelle ; Paris, 1957, 8°, p. 293.21
aussitôt qvio "si cela est vrai , nous devons reconnaître... que,
dans la plupart dos peiys du continent, c’est la force qui doit
être le levier de nos révolutions" (l). On aperçoit sans peine
que le texte"n'est rien noins que probant. Mais la démonstration
du "pacii isnc " et r.'U "liodérantisrie" de Harx prend surtout appui
sur sa "Guerre civile en France" qui est 1 ’ tiorimage qu'il rendit à
la CoiiLiune à l'heure iiêi.^e de sa sanglante agonie. C'est dans cet
opuscule que Xarl Kautsky puisa les argu;:ients par lesquels il cher
cha à déj.iontrer que Karl Marx avait, dans la seconde partie de sa
carrière, répudié les méthodes de violence.
Nous n'entreprendrons pas ici l'analyse fouillée de "La
Guerre civile en France". Contentons-nous d'indiquer, à la suite i
de Kautsky, que l'auteur insiste à plusieurs reprises sur la modé
ration dont firent preuve les "communards", en particulier sur
leurs scrupules humanitaires. Qu'il entre dans cette insistance
un sentinent d'approbation, voilà qui est difficile à prouver à
-pa-r t-ir—de s—t ext c's~n6rTe's Ka'üt slcy sT5 c onfêrTtë Üe procéHer en
cette oa.tiore par affirmations gratuites ou de conclure à partir
de données extrôneHont ténues et conjecturales (
3
)* Et cela est d'autant plus surprenant qu'il mentionne dans son livre - sans 1 «•citer - une lettre de Marx à Kugelnann, écrite en avril I
87
I et o il était dit que "s'ils (les "Parisiens") succombent, seul leurcaractère de bon garçon sera en cause" (4). Il est malaisé de
voir dans cette remarque un avn.1 donné par Marx à la modération,
(
1
) Cité par L. BSRTRAiir. : Histoire de la démocratie et du socia lisme en Belgique depuis 1830; vol. 2, p. 228.(
2
) Bien au contraire, Marx se'-ible regretter que le corirnunisme n'ait pas pris des mesures de représailles lorsciue les "Versail lais comr;encèrent à : lassacrer leurs prisonniers (La Guerre civile en France; Paris, 1Q46, 8°, p. 48).relative biais réelle, de la Coi’.raune. /lussi bien, trouve-t-on dans
la "Guerre civile" ^ . des critiques du mêiae ordre sur lesquels
nous reviendrons à propos du problème de la dictature du proléta- —
riat .
Sur un pl^in r'jcnéral, Kautsky développa l'idée selon la
quelle l'évolution éconoiiique, sociale et politique du proléta
riat au XIXe siècle avait ontra.îné sa progressive "liunanisation" .
La révolution française avait eu, selon lui, recours à la terreur
T:>arce qu'elle était une- ojitroprise dirigée par la bourgeoisie aux
intérêts de classe i ;inorit?iires et égoïstes. Au surplus, il expli
quait et condannait le recours à la violence systématique, non par
les dangers qui menaçaient la Révolution, mais par la lassitude du
peuple et, somme toute, par le déclin de l'esprit révolutionnai
re (l). Au cours du XIXe siècle, le i.îarxisme, on donnant au prolé
tariat une doctrine scientifique, lui offrit en même teraps - et
toujours d'après Kautsky - le moyen de mesurer sa force, de ne
pas la dilapider on un vain gaspillage de violence et d'utiliser
sa puissance pour s~' organiser ratxonneLlement et paciéfiquenent“j
obligeant ainsi les autres classes à le ménager (
2
). Sans doute, Xo-utsky était-il contraint do reconnaître que la guerre mondialeavait interrompu cette évolution bienfaisante en faisant des ou
vriers les protrigonistes d'un massacre collectif, en les replon
geant dans une atmosphère de carnage; nais il n'en concluait pas
moins que la Révolution bolchévique " a réveillé des modes primi
tifs de pensée et fait naître des iiéthodes barbares et criminelles
de guerre politique et sociale dont on avait tout lieu de croire
qu'elles avaient été dépassées par les progrès moraux et intellec
tuels de la classe ouvrière" (
3
).(
1
) K. KAUTSKY : Terrorism and Coi i: iunism, pp. 37-38» 101. Il estcurieux d'observer que Rosa Luxemburg, si elle critiqu.a cette dis tinction faite pa.r Kaiitsky entre la "bonne révolution" de la
période girondine ot la "viauvaise " , celle des Jacobins (li.
LUXEÏIBURG : Die Russischo Révolution, Hambourg, 1922, 8°, pp.79~
8
O), estimait elle aussi, que la révolution prolétarienne pour rait se passer de recourir à la terreur, celle-ci étant le propre de mouvements minoritaires (Bericht liber den Gründungsparteitag der 7<!o'imunist isebf^n Partei Deutschlands , pp . 52-53 ) •23.
Ainsi, au nom d'uno interprétation solli'citée du marxisme
(l) et à un moment où la guerre venait de démontrer l’inanité ou
la précarité do certaines espérances humanitaires, le principal
adversaire socialiste du communisme portait la critique sur un
terrain où beaucoup de socialistes hésitaient à le suivre. Cer
tains établi ssaientj c omi io nous
1
’ fivons vu, une différence entre la "violence" et la "terreur" (2
), sans jamais préciser comment il était possible de les distinguer. Lénine, quant à lui, dans laplus utopique de ses oeuvres, "l'Etat et la Révolution" assignait,
il est vrai, au communisme, "comme but final la suppression de
-"'Etat, c'est-à-dire la suppression de toute violence organisée..."
et 1‘instauration d'un régime où "les hommes s'habitueront à observer les conditions ilor;entairos de la vie en société, sans
violence et sans soumission" (
3
); Dans les premières semaines qui suivirent l'insurrection d'Octobre, il affirmait au surplus que lesBolchéviks ne pratiquaient pas "la terreur des révolutionnaires
français qui guillotinaient des gens désarmés" et esT^érait qu'ils
ne devraient pas "aller .jusque__là_'h_(-à-)-.____
Mais—ces—in-te-nt-i-ons—ne---résistèrent pas longtcr.ips au déchaînement de violence qui accompa
gna l'exacerbation de la guerre civile. Car si des observateurs
occidentaux peu suspects d'indulgence pour le nouveau régime s'ac
cordaient pour dire que, jusqu'en ma.rs I
9
I8
, en tous cas, la révo lution avait eu un caractère "très peu saîiglant" et que le délégué(
1
) A la veille de la guerre, dans la "Weue Zeit" de Kautsky lui-mê me, avait paru ce texte d'Engels dépourvu d'ambiguïté' : "Une révolution... est un acte par lequel une partie de la popula tion impose à l'autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons... Force est au parti vainqueur de maintenir sa doiiination par la. crainte que ses armes inspirent aux réFActionnaires" ( "Die Neue Zeit " , I913
-I914
, XXXII, vol. 1, p.39
). D'autre pa.rt , dans une lettre écrite deux ans avant sa mort et où il comparait le style qu'emprunterait la révolution srciale aux Etats-Unis et en Russie, le même Engels estimait que dans ce dernier pays, les trcinsfornations s'opéreraient"beaucoup plus violemment qu'en Amérique... et seraient accompa gnées de beaucoup plus de souffrances" (i-LARX-ENGELS : Selected Works, vol. 2; Moscou, I
95
I,8
°, p. 455).(
2
) Voir par exemple Ille Partie, Chap. I, . 25 > ainsi que l'atti tude de Rosa Luxemburg à l'égard du problèi.ie.(
3
) V, LENINE : L'Etat et la Révolution(Oeuvres complètes, tome XXV, P.493
).(4) V. LEN-INE ; Oeuvres complètes, t oivie X?CVI, sept. 191? “ février
de la Croix-Rouge auéricaine , en particulier, souligna.it à la
nêno époque le "peu de cruauté" qui se nanifestait en Russie(l),
la sarabande infernale do la terreur blancno et de la terreur
rouge riit bientôt fin à cette pha.se quasi -yd)£l lique de la Révo
lution bolciiéviquo .
Que les coiibats et les na.ssacros subséquents, aient
pu froisser les sensibilités, voilà qui est certain. Face à
des soulèvei lent s et des couplets s ' appuy.ant sur l'aide politi
que et natérielle étrangère, acculés à une situation à plusieurs
reprises désespérée, les chefs bolcriéviks organisèrent une ré
pression d'auta.nt plus troublante qu'elle ne frappait pas seu-
Icnont les classes dépossédées, nais encore certains partis so-
sialistes (
2
). Sn réalité, dès l'instant où les partis socia listes refusèrent d'adiiottro le nouveau systèiio constitutionnel,toute solidarité entre eux et les Bolciiévi'.is était roupue :
leurs relations- ne s'inscrivaient plus dès lors que dans le con
texte de la guerre civile (
3
)*Enfin, il faut signaler que de nonbreux socialistes oc
cidentaux, bien qu'opposés au connunisi.c, adnirent que la violen
ce et r.iêiie la terreur étaient les auxiliaires inévitables des
(
1
)
(
2
)
J.'J. BSZEIZER, op. cite, pp
Cour.ie nous l'avons vu, les
,
277
-278
.hcnchéviks les
3
ocialistes-ré- le régiMO soviéti-Dès le lendeiaain de leurs fractions et
volutionnaires refusèrent de reconnaître que dès le proi ier jour de sa fondation, de l'insurrection bolchévique, certaines
lancèrent des appels à la résistance ariiée. De nonbreux So cial istes-révoluti onna.ires renouèrent avec leurs uéth des conspiratrices et terroristes. Lorsq.uo, à la suite de la Paix de Brest-Litovsl,:, les "S.R." ronpirent avec les Bolche viks, ce furent eux qui organisèrent l'assassinat de plu
sieurs leaders Bolcheviks (Lénine, qu nt à lui, fut griève ment blessé), ainsi qu'un soulèvenent arr.é qui faillit les rendre maîtres de IIoscou, on juillet I
9
I8
. Ailleurs, ils appuyèrent parfois la contre-révolution "blanche" (voir K. SET0N-T7AT'.ON : The Pattern of Comnunist révolution, a Histo-of World connunisu; “^e éd. , ; L. FISCHER,
, cité, P.
76
; pp.159
et sq, Londres, I
96
O,8
°, pp. 39 et op. cité, p.76
; J. BUNNYAN et H. PISCIUR, E.H. CÀRR; The Fol^hcvik Révolution, vol.et sq.,
351
-3527
'i169
(3
) sq, op ,1
,
25.
révolutions. Dans 1 ' ouvrage- q;i'il consacra à la. Révolution bolche
vique, l'important théoricien marxiste autrichien Otto Bauer’ (l),
négligeait de mentionner le rocoui-s à la terreur parmi les criti-*^
ques qu'il adressait aux coiimunistes. D'autres socia.listes allè
rent plus loin. Ainsi, Vandorvelde pour qui "les méthodes des
Bolcheviks n'étaient que 1-a. réédition de celles des Jacobins"
p.ul..2>qu ' aus s i bien "la terreur... (est) l'accompagnement inévita
ble des révolutions " (
2
), Jules Destrée, de son côté, affirmait, à propos il est vrai du rétablissement de la peine de mort par leGouvernement Pr ovis oire, c^u ' " il peut être coup?.;ble d'hésiter à con
sacrer une répression né-cessairii au salut de certains autres hom
mes auxquels on dem-ande de braver la liort" (j)* En Fra^nce, un
Marcel Sembat , à propos de l.i ;-ême mesure, rapportait que Kerensky
avait été traité de "Marat" et a,joutait que "s'il avait mieux
mérité cet outrage, la Révolution et l.a Russie étaient peut-être
sauvées" (4) et Albert Thomas, qu'on imagine pourtant mal dans ce'
rôle, excitait ouvertei.'ient à la terreur et meme au crime politi
que : n'écrivait-il pas, après 1 ' assas.sinat par dos Socialistes-
révolutionnaires de 1 ' a nbass-adeui’ d ' Allcr.icigne à Moscou en juillet
1918
: cet "assassinat montrait que parrm eux ("les représentants qualifiés de la Russie"), il est des hommes résolus capablesd ' a:ct ion" ( 5 ) •
En réalité, il éta.it difficile:..æ.nt concevable de voir
condamner le bolchevisme pour avoir usé, même "systématiquement",
de violence dans la défense tîu régime qu'il avait mis en place,
alors que,se teruilnait à peine 1 ' hécato; ;be d'"une guerre au cours
de laquelle les socia.listes, loin d'a.d opter un point de vue paci
fiste teinté d'humanitarisme, a.vaient, en général, pour faire
(
1
) Bolshevismus odër Sozialdei.iokratie ? Vienne, 1920, 8°. (2
) Voir supra, Ille Partie, Chap. II, p.76
.(
3
) J. DESTREE : Les fcndoi'Lrs de neige, p. 179.(4) M. SEMBAT : Perdx^oris-nous la Ru.ssie ? Paris, 1917» P. I
6
, (5
) Pour 1 ' intervent ion en Russie, article d'A. Thoi.ias dans " 1 'plus énergique et uôue, dans des cas fréquents, le "jusqu'au-
boutisme".
L'attitude d'un Kautsky, pour importante qu'elle fût,
puisqu'elle émanait du principal tnéoricien social-démocrate de
1
' ant i-c oraraunisne, ne représentait donc qu'une réaction, sinon individuelle, du moins partxolle, du canp socialiste. Trotsky,en tous cas, dans sa réplique à "Terrorisme et Communisme" a.vait
beau jeu de répondre avec toute la rigueur de
1
' hot.ii.ie d'action et toute la logique de1
' idéolOf.'ue marxiste que "l'ennemi (de la névolution) doit être ' is dans l'impossibilité de nuire, ce qui,en temps de guerre, ne peut se traduire que par sa suppression"
(1) , qu'"aussi longtemps qu'il y aura une société de classes,
fondée sur les antagonismes les plus profonds, l'emploi de répres
sions (sic) sera indispensable pour soumettre la partie adverse"
(
2
) et que "pour rendre la personnalité sacrée, il faiit détruire le régime social qui l'écrase" (3
)*Finalement, 1 ' n.f f iruation par Kautsky de l'évolution
pacifique et humanitaire de la société ne manqua it pas de pahiiître
hors de propos au sortir mô) le d'une guerre qui avait entraîné des
dizaines de millions de victimes. Une analyse psychologique serait
tentée d'attribuer ce refus de foire plier devant les exigences
de la réalitf', les vertus d'un schéi.ia théorique à un cas assez
typique do "schizophrénie politiqvie". Daxis un livre écrit à la
môme époque et consacré aux mêmes problo:.;es que son "Terrorisme et
■Communisne’', Kautsky reconnaissait non sans un excos do modestie,
que ses points do vue relevaient d'un "pédantisme ennuyeux" d'ail
leurs seul compatible, à l'en croire, avec le matérialisme
(
1
) L. TROTSKY : Terrorisme et Coi.uunisme ( 1 ' Ant i-Kautsky ) ; Paris,27
historique I (l). Trotsky traduisait cette auto-critique involon
taire avec toute la verve de son talent poléuique, en se denandant,
à propos dos procédés do gestion industrielle préconisés par le
théoricien soci.aütJ'fco, si l'on pouvait "gérer par les néthodes de
îlautsky autre chose qu'un oncrirer" (
2
). Dans la lutte entre so cialistes et coni iunistes , le sarcafi-üie était devenu 1 ' arr.ie l a plusbanale.
3
. Le Bolchévisiio : technique du "coup d'Etat" ou Révolutionsocialiste.
rlalgré leur évolution réfornisto, les partis socialistes
occidentaux n'avaient pas élininé la révolution ni de leur temi-
nologio, ni de leurs c nceptions sociales. A ce dex’uier point de
vue, elle se rauenait souvent à la proclanation d'un but plutôt
qu'à la fixation d'une Méthode d’action (3)* Mais alors iiône
qu'on adnettait l'application, pour un avenir indéterniné, des
Moyens révolutionnaires, t'uidis qu'on i.’.enaçait d'y recourir dans
l'éventualité d'un:, guerre, on der:eur^iit dans le vague le ijIus
conçlot et dans 1 ' ii iprécision la plus tôt. le. (4). Dans ces condi
tions, il est nornal que: les procédés d'agitation révolutionnaire
dos Bolciiéviks aboutissant au soulèvenent d’Octobre aient surpris
les socialistes occidentaux : cos derniers n'avaient pratiquement
janais envisagé le problouo de la Révolution au point de vue pra
tique. A quoi il faut ajouter qvie les néthodes utilisées par le
(
1
) K. ; The DictâtorsldP of tlie prolétariat; Londres,1919
» 12°, pp.102
-103
.(
2
) L. TROTSKY : Torrorisrio et ConMunisi lO, p. 153* (3
) Voir 1ère Partie, p. 26.parti de Lénine innovaient considérablei'icnt par rapport a.ux der
niers procédeiits qu'offraient les révolutions populaires du XXe
siècle : aussi bien en I
905
qu'en février1917
> 1© déclenclier.ient de l'action a,vait été le fait dos reasses prolétariennes elles-nêr:;esdont l<a grève tumultueuse avait dégénéré en émeute, puis, par le
ralliement d'une partie des forces de 1 l'ordre en insurrection.
Dans cîiacun de ces cas, les événonents avaient été pris en mains
par le peuple lui-iiôme, sans délégation d'aucune sorte ; la démo
cratie semblait se réa,liser dans l'acte suprême de la Révolution.
En octobre
191
?) le's Bolcheviks ii:ipririèront à leur révo lution un style très différent. A partir de juillet1917
»effet, c'est-à-dire après que le Gouvernement Provisoire eût déci
dé de recourir contre son parti aux moyens répressifs. Lénine
d'abord isolé, poussa lis Bolcheviks à préparer et à organiser la
prise du pouvoir par l'insurrection armée. Jusqu'en juillet, le
leader bolchévik avilit continuellement souligné la possibilité et
la nécessité de ne renverser’ le Gouvernehiont Provisoire que par
des moyens non-vxblentsR Eh jirin~T9T77
îéL—dcc-Lara-i-t—encore—que---"en Russie,... (la) Révolution est possible, à titre d'exception,
sous une forme pacifique" (l). Un mois plus tard, cependant, il
écrivait que "le liot d'ordre : "Tout le pouvoir aux soviets", fut
celui du déveloirpeoent pacifique de la révolution qui était possi
ble en avril, ma.i, juiii et jusqu'a’ux journées du 5 au 9 juillet.. .
Ce mot d'ordre n'est plus juste aujourd'hui... Pour réussir, il
faut... 1'or^miisation des forces en vue de l'insurrection armée...
Plus d'illusions constitutionnelles ou républicaines..." (
2
). Dès (1
) V. LENINE : 0euvres comy>lôtes, tor;e XKV, p. 18.2y.
ce nouent, il répéta que c'était une illusion de croire à ime
évolution pacifique do la situation (l). ’Enfin, à partir de la
fin du uois de septeubre (ancien stylo), il accula son parti à
organiser une insurrection innédiate. Se lieurtant à une opposi
tion sourde au sein du Couité Central, il alla uêne jusqu'à offrir
sa dénission corme uenbre de cet organisue (
2
). Ce qu'il repro chait à la plupa.rt des leaders bolcheviks, c'était de ne pas "étudier les stationneuents ces troupes", de ne pas "traiter l'insur
rection coune un "art" (3)»
Pour les socialistes occidentaux non plus, l'insurrec
tion n'avait janais été envisagée conne un "art". Ni leur philo
sophie politique, ni leur stratégie ne les prédisposait à l'ac
cueillir avec synpathie et, ooins encore, cela va sans dire, à
l'iuitcr, après que Lénine eût obtenu satisfaction dans les rangs
de son parti. Au contraire, la plupart d'entre eux, parni ceux
en ;^ous cas qui s'opposeront au bol chévi si./e, virent dans cette
tactique révolutionnaire une réédition des vieilles aéthodes
bla.nquistos qu'ils considéraient co; no périuées . Dans l'intro
duction qu'il écrivit en I
89
I à la "Guerre Civile en France" de Marx, Engels lui-nêrie avait entrepris de définir celles-ci :"Elevés à 1'ôcole de la conjuration, liés par la stricte disci
pline qui y correspond, ils (les blanquistes) partaient de ce
point de vue qu'un nonbre relativement petit d'hommes résolus et
bien organisés était caxoable à un moment donné propice, non seu-
lo::ent de s'emparer du gouvernail de l'Etat, mais aussi en dé
ployant une grande énergie sans égard à rien (sic), de s'y
(
1
) Vers le milieu de scpte:.bro (ancien style) cependant, au mo ment où il fut question que les îienchéviks et les Socialistes- révolutionnaires rompent l.,ur alliance avec la droite. Lénine estima qu'il exxstait une "petite chance" de pouvoir résoudre pacifiquement la crise révolutionnaire (ibid., p. 336). Hais la coalition fut maintenue.(