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(1)

Dépôt Institutionnel de l’Université libre de Bruxelles / Université libre de Bruxelles Institutional Repository

Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:

Liebman, M. (1963). Origine et signification idéologiques de la scission communiste dans le parti ouvrier belge, 1921: étude dans un contexte international (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des sciences sociales, politiques et économiques – Sciences politiques, Bruxelles.

Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/215501/11/f74ea22c-ce38-4387-922a-3192be5da86d.txt

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(2)

U N IV E R S IT A S B R U X E U E N S IS

UNIVERSITE LIBRE DE BRUXELLES

Ecole des Sciences Politiques et Sociales

MARCEL LIEBMAN

ORICINE ET SIGNIFICATION IDEOLOGIQUES

DE LA SCISSION COMMUNISTE

j

DANS LE PARTI OUVRIER DELGE (1921)

(Etude dans un Contexte international)

3™.

partie L'UNITE DETRUITE

Thèse pour l'obtention du grade de

Docteur en Sciences Politiques et Diplomatiques

(3)

Origine et signification idéologiques de la scission communiste

dans le Parti Ouvrier Belge (1921)

(Etude dans un Contexte international)

(4)

1.

Ille PARTIE.

CHAPITRE IV. SOCIALISME ET COMIUNISME LE CONFLIT DES

IDEOLOGIES.

Nous avons tenté jusqu'ici d'éclairer les faits qui abou­

tirent, en Europe, à la rupture du nouveuent ouvrier et, en Belgi­

que, à la scission d'un groupe extrériiste, se détachant du P.O.B.

pour constituer le Parti Cor.iinuniste. Sans ignorer le contenu et

la signification idéologiques de ces événenents, nous avons réservé

l'exposé des problèmes de doctrine qui y sont liés pour leur accor­

der, à la fin de notre étude, un examen systématique.

Toutefois, avant c ' exaiainer le contentieux du conflit

entre les théories socialistes et communistes, il convient de sou­

ligner une dernière fois que la division que ce conflit consacra

avait entamé depuis longtemps le monde socialiste international.

L'Allemagne en constituait, avant la guerre, le centre le plus im­

portant : les discussions entre marxistes et révisionnistes et,

surtout, entre la direction réformiste et la gauche radicale, par

leur acuité et leur profondeur, minaient l'unité de façade dont se

parait le socialisme allemand (l). En Russie, qui, de plus en plus,

constituait le pôle d'attraction des marxistes révolutionnaires,

(l) Voir 1ère Partie,

O V h.. JL J

(5)

au grand jour et les efforts de l'Internationale pour les réconci­ lier s'étaient avérés vains (l).

La guerre devait encore aggraver cos conflits internes.

Aux haines provoquées i^ar la lutte entre les nations, s'ajoutèrent

les ininitiés, noins spectaculaires nais plus durables, provoquées

par les oppositions idéologiques. En Allenagne, celles-ci furent

si vives qu'elles fire. t éclatei’ la Social-déi.ocratie, considérée

jusqu'alors conuo le nodèlct d ' orga'iisation et de puissance politi­

que et théorique du nonde ouvrier international. Les adversaires

de l'époque, Scheideuann et Kauts:;y, s ' accorda.iont d'ailleurs pour

faire renonter les causes ae cette rupture aux dissensions de 1'avant-guerre (2). En France, 1'unité du larti socialiste avait

pu être sauvegai-déo, la fraction de droite qui s'en était détachée

ne réussissant pas à créer une fornation rivale a' ime inportance

autre que pari;;nentaire (

3

)* liais à l'intérieur uêne du uouver.ent socialiste, appare; ii ;e>t uni, les divergei ces étaient aiguës. Selon

la forte expression de î:. Dot.; .angot , une "guerre au couteau" conuen-

ça à partir de I

915

> ^ "désoler" le parti (4). Quant à l'atriosphè- re qui y régnait, le sort réservé au syndicaliste de gauche Merrheim

pernet de s'on faire une iaée : à en croire Edeuaru Dolléans, le

uinoritairo pacifiste était , de la part de ses "camarades" etix-oê .es ,

l'objet do tollus i.cnaces, qu'il ne se rendait plus aux réunions

qu'accompagné de ses deux chiens I

(

5

)-(

1

)

(2

)

Ibid., PP. 64 et

78

.

Dans le uai-ifesto eu'il rédigea pour l'U.S.l'.D. lors du Cong-rès constitutif de Gotha, hautsL.y affinait eue "dès avant la guerre notre Parti était divisa par de ^refondes contradictions... La guerre les a enccro accusées" (Protokoll übei" die Verhandlungen ces Grtindungs Pa.rteita.; der I.S.f.D., p~^ 79) • Scheidemann expri­ ma le riSiie point ce vue au Coi.gi'

en

1917

(protokoll übor

ces joritaires a ¥Urzburg ,e Ver.'.andlungüt- des Parteitags der zJ.aldeuokratiscl^c;i Pai’toi I.~ o vt t s c hl a .-.a s ; hürzburg, p. 2o2y~,

So-(

3

) Voir lie Partie, p.

31

(4) 11. DOiiI'I/iJ''GET, op . cite (5) S.

0

f op * cite ,

257

.

225

(6)

O

y

Qu’une théoricienne de l'envergure de Rosa Luxer.burg ait

été jusqu'à écrire à son a!ho Luise Kautsky qu'elle ne voulait plus

rien avoir affaire ni avec son nari, ni avec les autres chefs cen­

tristes (l), Q.ue cette fe/uie à la sensibilité extrône ait été

jusqu'à dire des chefs social-dénocrates allenands qu'ils étaient

les "plus infâ'ies et les plus grands gredins que le monde ait ja­

mais connus" (

2

), qu'elle ait dénoncé l'"ill\ision de l'unité sous la soi-disant bannière socialiste" et considéré que "l'effondrement

de cette illusion.. . est le résultat le ;;lus posit'if de la première

pnase révolvitionnaire (en Allemagne)" (

3

)» tout cela montre à suffi­ sance que la guerre avait poussé jusqu'à leur paroxysme les déchi­

rements et les iiainos au sein du monde socialiste. L'unité appa­

rente de 1 ' avant-gieerre avaut été ébranlée jusque dans ses fondements,

ébranlée irréuédiablav .ent . La Révolution b'..>1 cl-évique et les nou­

velles dissensions qu'elle engendra achevèrent une oeuvre ébauchée

depuis long:tenps . La tactique dos comi.ri.Lnistes chercii.a à entériner

las divisions, à leur conférer, là où ce n'était pas encore chose

fa.ite (4), un caractère organiqi.o , à provoquer parmi les militants

des partis socialistes i.oderés un sursaut de révolte contre leurs

chefs. liais de là, à pre t o; .cr e , comma le fit le socialiste français

Compère-Koi’el et avec lui, tant et tant oc ses amis politiques,

que les pai-tisanis de la mile l’iterjnit ionale semèrent la discorde

parmx "des hom:;,os qu:i, hier encore^ s'estimaient et s ’ aii.iaient réci­

proquement, combattaient dauis las mêmes rangs et fraternisaient dans

le même idéal" (

5

)» ü y a un pas que se-..:le la passion ou l'amnésie purent franci.^ir. Ce reproene consta:;;.t adreesé par las socialistes

aux coiinunistas d'civoir brisé l'unité o\ivriere, cette critique qui

tient une place si ir.u.^crtante dans ie dossier rassea.blé par les

(

1

)

LU]Sï.nUI-iG : Briefü an harl und Luise mautskv; p.

127

, lettre du

17.1.1917-Eerlin,

1923

,

(2 ) Bericht über den Grtlndungs'parteitag der hoim.Lunistischen Parte! Peut schla.id s , p . 37.

(

3

) Ibid. , p. 29 .

(4) Rappelons qu'en Siaède, la création d'un p.arti minoritaire so­ cialiste d ' ejctrêv.iG-gïLuche fut antérieur à la Révolution d'octobre. (

5

) COIhERE-hORE:

p. 24.

(7)

socialistes contre leurs adversaires de gauche (l) prend avec la

réalité historique des libertés bien grandes. Leon Blurn, énumérant

au Congrès de Tours, les divergences doctrinales qui séparaient les

socialistes et les communistes, concluait à l'impossibilité pour

eux de coexister au sein d’un seul parti (

2

). Il y avait dans cette position plus de franchise et plus de lucidité. Car la rupture ne

fut pas le fait de la volonté pernicieuse de clans dressés l'un

contre l'autre, mais le résultat de dissentiments idéologiques pro­

fonds, portemt sur les problèmes fondamentaux auxquels le socialis­

me se trouvait confronté. C'est à 1'exa.ï.îen de ces dissentiments,

raîîenés à leurs aspects essentiels, que nous consacrerons le der­

nier chapitre de notre étude.

I. LES DEBUTS DE L'EXPERIENCE COLTiUNISTE ET LE î-iARXISIIE (

3

).

Dans l'ensemble des causes qui déterminent l'apparition

d'un phénomène social, il est difficile de peser' le poids de cha­

cune. Telle d'entre elles, qui paraît avoir joué un rôle décisif,

peut ne devoir son rang privilégié qu'au hasard de la chronologie

ou à quelcjue caractère spectaculaire, mais somme toute, secondaire.

Ainsi, en est-il de la Pcévolution russe en regard de la rupture

du mouverrent ouvrier occidental. Elle peut n'en avoir été que l'oc­

casion; elle peut n'avoir donné que le coup de grâce à une unité

déjà condamnée en maints endroits, déjà rompue. Mais son ébranle­

ment général fut si grand, son retantissemeiat si profond, que c'est

(

1

) Voir, par exemple, en ce qui concerne "Le Peuple", Ille Partie, Chap. II, p. 64.

(

2

) Voir Ille Partie, Chap. I, pf). 73~74.

(8)

elle qui accapta d’eublée tous l^s esprits. Tandis que les con­

troverses idéologiques, si intenses qt.'elles soient, opèrent sour­

dement, que leur cher:inenent progressif échappe bien souvent à

l'attention, le fracas d'une révolution a les effets du tonnerre.

Les passions qu'elle excite, la iiaine ou la ferveur qu’elle suscite,

ternissent l'éclat des événements qui la préc ideîit . Hais pour être

négligées devant le drame qui se joue, les divisions d'antan ne

méritent pas moins d'être restituées dans leur importa.nce par l'ana­

lyse scientifique.

Si donc la Révolution bolc.j.évique n'a été en définitive

qu'une des causes de 1 ' r;claterient de l'unité socialiste, elle

attira néanmoins sur elle tous les l’egards ; les plus distraits,

les moins clairvoyants durent, cause d'elle, se rendre à l'évi­

dence ; la famille prolétarienne était divisée contre elle-:.:êne .

Dans ces conditions, il était inévitable que l--s contestations

entre ses rioiibres portassent en premier lieu sur le caractère de

cette révolution, sur ses mérites et sur ses errements, sur ses

titres de gloire et sur ses crimes, siii’ sa nécessité même et sur son

opportunité. Il y avait, sur tous ces points, matière à bien des

interprétations et à bien des controverses. La doctrine marxiste

qui eût dû fournir les critères sur quoi fonder un jugement revê­

tant, dans le cadre socialiste, l'apparence au r;oins de l'objecti­

vité, la doctrine marxiste s'avéra ici d'un médiocre secours.

Loin d'y mettre un terne, elle alimenta les discussions, les enri­

chit d'une dimension nouvelle et d'une complexité dont, sans elle,

elles eussent été déijourvues .

A. REVOLUTION BOLCIIEVIQUS ST ilARXISKE.

1. Les caractéristiques de la Révolution d'Octobre.

Il n'entre naturellement pas dans nos interitions de

(9)

aboutiront à la prise du pouvoir par les Bolcbéviks à Petrograd

en octobre 1917 c>t à 1 ' étcxblisseiient du régime soviétique en Rus­

sie. Hais il est nécessaire d'introduire l'analyse des contro­

verses entre comraunistes et socialistes quant au caractère du

systène politique qu'instaurèrent les révolutionnaires russes,

par un bref exposé des faits qui domicrent lieu èi ces interpréta­

tions divergentes. Il va de soi que nous ne pouvons dépasser ici

le domaine des généralités. D'autre part, dans un problème où la

recherche historique n'a pas dit son dernier mot, nous nous en

tiendrons nécessairement aux données qui se déga.gent des relations

les plus sérieuses d'un événement dont la légende s'empara rapide­

ment dans le camp des apologètes comme dans celui des détracteurs.

Parmi ces derniers, l'image la. plus accréditée du "coup

d'Etat" bolchévik de 191? l'^ représente comme une entreprise in­

surrectionnelle mettant fin à la phase iDacifique et démocratique

■de—1-a—Ré-v-ol ut ion—d.é.cl.enchée en février 191? et Lia r quant le dé but de la guerre civile en Russie. Or, d'un tel schéma se dégagent

essentiellement trois idées sur lesquelles portera notre étude :

l'action bolchevique aur.ait pris la forme d'une insurrection ar­

mée menée par un groupe minorit a.ir e ; elle aurait interrompu une

évolution sociale pacifique par l'application de méthodes de vio­

lence systématique provoquant ainsi la guerre civile ; elle aurait

enfin substitué à un régime de démocratie représentative une dic­

tature dite "du prolétariat".

Ceci étant, qu'indique sous ce triple rapport l'examen

des conditions politiques et sociales qui présidèrent à la Révo­

lution bolchévique ? Dans les notes qu'un des r.ieilleurs chroni­

queurs de l'événement, le Henchévik indépendant Sukhanov, rédigea

à l'époque, la description de la Russie, en septembre 1917i révèle

l'état dans lequel so trouvait le pays un mois ava.nt l'insurrec­

tion bolchévique : "Los désordres prenaient des proportions réel­

lement menaçantes. L'ana.rchie progressait irrésistiblement. Les

(10)

i

de révolte... La répression, les exécutions sommaires, la loi mar­

tiale s'avéraient inpuissantes... Les paysans commençaient à agir

de leur propre initiative. Les grands domaines étaient partagés. . . ,

les demeures des propriétaires détri,.ites . . . Partout, lo meurtre

et la violence. Il ne s'agissait plus d'"excès", comme en mai et

en juin, mais d'un piiénomène de masses" (l). De son côté, le

correspondant en Russie du "Hancîiester Guardian" résumait Eiinsi la

situation du pays pendant les derniers mois du "régii.ie de février" :

la vie économique "était, en rétilité, abandonnée à la discrétion

des directeurs de banque et des propriétaires d'usine... La désor­

ganisation augmentait de semaine en sevaaine". D'autre part, "l'a­

narchie la plus complète régnait dans les provinces centrales de

la Russie" (2).

Il eût été impossible qu'à ce chaos social et écononique

correspondît un climat politique serein, ni môme le fonctionnement

plus ou moins régulier d'institutions démocratiques. Et, en effet,

la vie politique était dominco par la lutte, la répression, l'in­

trigue, a.u milieu desquelles il n'y avait pas de place pour une

légalité d'ailleurs douteuse. Lo régime installé par la Révolu­

tion de février avait réussi à se maintenir grâce à un compromis

toujours précaire, perijétuellemcnt réunis on cause, entre lo Gouver­

nement Provisoire et les Soviets, Une comparaison superficielle et

abusive pourrait faire voir dans ces organes les instruments res­

pectifs de l'Exécutif et du Législatif : mais il ne s 'agissa.it

rien moins que de deux pouvoirs concurrents. Le Congrès des So­

viets était si peu une institution pureiacnt législative qu'il

avait désigné un "Comité centrf.il exécutif" permanent dont dépendait

(1) N.N, S ÜKHAN0V : The Russian Révolution 1917; A Personal record (Oxford University Press - Londres, New-York, Toronto, 1955»

8

° , p. 533) .

(

2

) M.P. PRICE : Capitalist Europe and Sociallst Russia; Londres,

(11)

l'autorité dofailla.nto et de plus en plus théorique du Gouvernement

Provisoire (l).

En juillet 191?! son existence avait été mise en péril

par une "insurrection bol ciié viquo " à Pétrograd. Celle-ci n'avait

été, en réalité, qu’une manifestation de masses que les dirigeants

communistes n'avaient pas voulue. Mis dans l'impossibilité de la

décommander, ils tentèrent de lui conserver un caractère pacifique

en dépit du fait qu'un grand nombre de ses participants étaient

armés. Après avoir contrôlé les principaux centres de la capitale,

les éneutiers, sans objectif, sans raot d'ordre, sans chef, avaient

dû fuir devant 1 ' intervv:,ïition des troupes gouvernementales. Au

milieu de scènes de violence "caractéristiques dos débuts d'une

contre-révolution" (

2

), la répression militaire et politique s'en prit au Parti bolchév.;k et à ceux c^ue l'on suspectait de nourrir

des sympathies à son égard. En quelques jours - et pour ne rien

dire des exécutions somîisaires -, des centaines d'arrestations furent

opérées (dont celle de Trotsicy) : "Après quatre mois, les prisons

regorgèrent uê nouveau dl5 "politiques " (

3

)* La "Pravda" , organe officiel des Bolchéviks fut interdite; Lénine et Zinoviov durent

fuir en Finlande, le Parti se réfugia dans une semi-clandestinité.

Quand liartov ]jrotosta contre ces mesures, le ministre socialiste

(menchévik) Tseretelli lui fit reraarquer que "les groupes irrespon­

sables feraie'nt miexee de tenir leur langue" (4).

(

1

) Dos la fin du mois do m.?a-’s 191? un des principaux ministres avait reconnu que le "Gouvernev ;ent . .. ne possède axicun pouvoir réel et ses ordres ne sont exécutés que pour autant que cela est permis par les Soviets" (j, MHEELER-BENNETT : Brest-Litovsk, p, 28). Cette situ.ation ne se modifia jamais f ondamenta T&nîent le Gouverner.ont Provisoire est déci'it par Sukhanov ( op. cité, p.

326

) comme "totalemcrit iirpuissa.nt " : "il règne, mais ne gou­ verne pas " .

(

2

) L'expression est de liartov (cité par N. SIKHANOV, op, cité, P.

455

).

( 3 ) Ibid . , p . 462..

(12)

9.

Quelques seuainos plus tard, c’était de la droite que

partait une offonsivo d’outre le Gouvornoiiont Provisoire dirigé

depuis juillet par le Socialiste-revolutionnaire do droite Kerensky,

Sous la direction du goiiéral Kornilov, l’Arnée tenta d'établir sa

dictature, non sans bénéficier des encouragerients des Alliés occi­

dent,aux (l) et de complicités au sein mGiie du gouvernement (

2

). Pour repousser la contre-révolution, les autorités, avouant leur

impuissan.ce, n'curent d' a-. tre ressource que de faire appel à la

classe ouvrière de Petrograd qu'elles venaient de désarmer. Obéia-

sant aux instructions des Bolciiéviks, devenus maîtres de la situa­

tion, le prolétariat de la capitale' rétablit l'autorité nominale

du Gouvernener.t Provisoire (

3

).

Pendant les derniers mois du "régime de février", même

les appeirencGs de dé;:;ocratie nrepré se utu.t ive furent abandonnées ce

qui était pratiquement inévitable dans une situation aussi anarchi­

que. Le Gouverner.ient Provisoire, dont le chef dissimulait à peine

son intcjition do ircttrc un tcrî.e aux eiipièteiaonts et mêiae à l'oxis-

tence des Soviets (4), se coiffa d'un "directoire" qui prétendit

tenir son autorité d ' une institution ii;;provisée dite "Pré-parlement",

Mais lorsque celui-ci vota une résolution contre la formation d'un

gouverner, ont de coalition avec les "Kadets" (

5

), Kerensky passa outre et décida que leur representarLts y seraient maintenus à titre

IDorsonnel (6). A tel point que Su.iclianov, observateur critique^ il

est vrai, qualifieiit le ministère de coalition Kerensky de "clique

(1) Le coup d'état dû Kornilov a bénéficié des interventions des am-bassadetirs et de la " coï;ii..'.l ic it é de certaines importantes person­ nalités alliées" (a. KEREIÏSXY : La Kovolution russe (

1917

); Paris,

1912

» 8®, PP. 3^^-3^5; voir aussi J.v7. BEZEMER : De Russische Revolutie in 1/esterse Ogen; Amsterdam, I

956

, 8°; pp. 123 et sq, (

2

) G. BUCHANAN : Mémoires; Paris, I

925

,

8

°, pp. 236-249. L'ouvrage

contient de noiibreiises notes rédigées k

1

'époque, ainsi que des copies de dépêches envoyées pa.r l'auteur, ambassadeur britcijmique en Russie à sou gouvernement.

(

3

) N. SUKAKNOV; op. cité, pp.

503

et sq., E.H. C/iRR : The Bolshe- vik Révolution, vol. 1, pp. 92-93.

(4) G. BUCHANAN : Mémoire s. pp. 2 32,

236

.

(

5

) "K.D." : Parti Constitutionnel démocrate, parti de la grcinde bour­ geoisie ouvertoîient oppose au Soviets.

(13)

d'usurpateurs" (l). A la veille de l'insurrection d'Octobre, le

"Pré-parleuent", où ne siégeait cependant aucun représentant bol­

chevik, reftisa sa confiance au Gouverner.ient Provisoire (

2

). La confusion était à son coi.iblo dans l’opinion publique, le seul sen­

timent T3artago par l'iiuiense majorité, tout au raoins dans la' capi­

tale, pa.raissait être "la haine du ^kerenskysne " (

3

)» Dans les milieux occidentaux, celui qui av,?ùt autrefois symbolisé l’espoir

et le romantisme révolutionnaire était complètement discrédité(4).

La réussite du "coup d'Etat" communiste fut d'ailleurs

la démonstration 'historique de l'insigne faiblesse du pouvoir éta­

tique, de sa totale faillite. Rien ne ressembla moins aux Jour­

nées de février

1917

que les péripéties de la prise du pouvoir

par

J>#B:'Bolchéviks huit leois plus tard. Alors que la Révolution de

février avait été due à la grève spontanée des masses,- imposant

leur volonté sans l'intervention des partis pieu ou nicil organisés,

alors que des centaines de milliers d'habitants de Petrograid

avaient participé aloi's aux manifestations sanglantes qui scellè-

rent le destin diî vieil empire des Romanov, en octobre, l'allure

imprimée à la Révolution fut tout différente. D'après Trotsky,

25

à 3Ù.000 homiacs tout au plus prirent part à l'insurrection orga­

nisée par les Bolchéviks, la garnison de la capitale comptant, à

elle seule, 200,OOC solda.ts (

5

). Pendant que le régime de février s'écroulait, la plus grande partie de la ville gai'da sa physiono­

mie habituelle (6). Le volume des effectifs engagés doit ici être

souligné : bien que, comme nous le verrons, les Bolchéviks aient,

pu compter sur l'approbation et la sympathie de très larges couches

de la population, leur entreprise s'apiJuya directement, non sur la

(

1

) N. SuiaiANOV, op. cité, p.

547

. (

2

) J,¥. 3EZEHER, op. cité, p. 180. (

3

) N. SUÎŒ'ANOV, op. cité, p.

558

.

(4) J.¥. BELE!'ER , op. cité, pp. I

6

I-I

62

.

(

5

) DEUT S CHER : Trotsky, the Prop'Jiot armed. p. 319; SUKILU'ÎOV ( op . cité, p.

621

) parle de

20.000

irw-g .

(6) Pour l'atmosphère de Petrograd pendant les Journées d'Octobre voir J. REED : Ten Pays that shook the Uorld; New-York, s.d.,

(14)

11

participation effective des nasses, nais sur l'action soudaine

d'une minorité arnée. Au style révolutionnaire classique de Fé­

vrier succédait celui du "coup d’Etat". C'est sur cette considé­

ration que se fonderont les adversaires du connunisme pour dénier

à

leur entreprise le caractère narxiste et lui attribuer

1

' épitliè- te, jugée péjorative, de■ "blanquiste" •

Quoi qti ' il on soit de la justesse de cette af f irmatioii,

il importe de remarquer que l'insurrection d'Octobre n'eut à Pétro-

grad qu'une dimension réduite, Du point de vue de l'organisation

militaire, elle révéla, d'autre part, des déficiences reconnues par

un de ses principaux chefs (l) et, administrativement, le nouveau

pouvoir souffrit de faiblesses au moins égales (

2

). Son succès témoigne donc autant de la carence absolue du Gouvernement Provi­

soire que do l'audace des insurgés. Corme le disait le jour mêrrie

du "coup d'Etat" un officier d'Etat-meijor resté dans la capitale

et communiquant par téléphone avec un supérieur : "Ils (les Bolche­

viks) n'ont aucune organisation. Chez nous, c'est pire encore,

voilà pourquoi c'est arrivé ainsi" (

3

)» défaillance des autorités était d'autant plus {jrave qu'elles avaient eu connais­

sance du plan des communistes : Karienev, opposé tout comme Zinoviev,

au déclenchement de l'action, s'était chargé d'en révéler publique­

ment 1 ' imr.iinence dans un article publié par la "Novaîa Jizn" , le

journal do llaxime Gorky (4). Finalement, la facilité avec laquelle

les Bolcheviks l'emportèrent à Pétrograd - il n'y eut pratiquement

pas de victimes pendant les Journées d'Octobre (

5

) - fut à la me­ sure de l'incapacité du régime de Kerensky, abandonné de tous,

(

1

) L, TROTSKY : Do la Révolution d'Octobre à la Paix de Brest- Lit ovsk , p.

103

.

(

2

) Ibid., P. Il4.

(3) Le Coup d'Etat bolchévik (20 octobre -

3

décembre 1917)» Re­ cueil de documents traduits et annotes par Serge Oldenbourg; Paris,

1929

, 8°, p.

229

.

(4) E.H. CiiRR : The Bolshevik Révolution, vol. 1, pp, 96-97•

(15)

objet du iiépris général (l).

L’eirrivée au pouvoir du parti de Lénine balaya donc un

gouverner.'ient aux pratiques déilocratiques douteuses et que les pro­

grès déjà avai.cés de la guerre civile avait, eu tous cas, vidé de

toute sa substance. Hais si les luttes intestines avaient déjà dé­

généré en combats sanglants avant la Révolution d'Octobre et mis

fin au climat de liberté introduit par l'effondrement de l'ancien

régime, il est évident que l'instauration par les Bolchéviks d'une

légitimité nouvelle, basée siir l'autorité des Soviets d'ouvriers et

de paysans, que la création du premier gouvernement prolétarien que

l'Europe connût depuis la Coinmune devait engendrer, l'effet de sur­

prise une fois dissipé, une réaction violente des classes et des

partis dépossédés de leur pouvoir. Au sein nôi.e dos partis socia­

listes modérés, l'opposition einU'untait des formes multiples, éga­

lement vaines, mais également significatives : refus de reconnaître

le Congrès des Soviets, comme le depositaire de l'autorité étatique

suprême, création, en collaboration avec les partis bourgeois de la

capitale, d'un "Comité de Salut public de la Patrie et de la Révo­

lution" qui invitait la population à résister "les arriuô à la nain

à la tentative insensée" des Bolchéviks, soutien de la révolte anti-

coniiunisto des élèves-officiers qui éclata à Pétrograd le 29 octo­

bre

1917

(ancien style) (

2

).

(

1

) Outre la mansuétude dont les communistes firent preuve, imrié- diatement après leur victoire, envers leurs ennemis vaincus

(E.H. CARR : The Bolslievik Révolution, vol. 1, p. I

52

) , cette anecdote, contée par 1 ' amba.ssadeur de Grande-Bretagne dans une lettre envoyée le

3

ciécei.bre 191? au Eoreign Office, témoigne du caractère pacifique de l'action bolchévique d'Octobre. Au moment où il courait le risque de tomber dans une échauffouréo, le diplomate rencontra une do scs amies qui se proposa de l'ac­ compagner "car... personne n'osera vous attaquer tant que vous serez avec une dame" (g. BUCiLiîIAN : Mémoires, p. 282).

(16)

13.

i

De son côté, l'ariiée tentait do reconquérir Pétrograd,

mais sa tentative échoua lamentabler.ieiit , pour reprendre, peu de

semaines plus tard, dans les provinces du Sud (l). Mais ce qui

constitua, pour le gouvernement des ''corii lissaires du peuple", une

, penace bieu plus sérieuse dans les jours qui suivirent leur succès,

I ce fut le sabotage systématique auquel il se heurta de la paift de

* ' l'administration : rien qu'à Moscou, 16.000 fonctioiuiaires lÿefusè- rent de travailler sous la direction des nouveaux gouvernements et

leur grève dura pendant quatre mois. L'"Union des Fonctionna.ir e s "

voulut l'étendre à toute la Russie : à pétrogra.d, les "commissaires

du peuple" se trouvèreïit à la tâte d^. ministères vidés de leur

personnel. Les banques versèrent plusieurs centaines de millions

de roubles aux grévistes pour leur peri^ettre de prolonger leur mou­

vement (

2

). Ainsi, les attaques politiques, l'offensive militaire et le sabotage administratif entourèrent l'instauration du régime

communiste en Russie. L'insurrection d'Octobre n'avait, en soi,

rien résolu : la guerre civile s'amplifia et, bientôt encouragée,

alimentée par les Puissances étrangères, ravagea successivement les

différentes parties du pays.

En remettant au 2o Congrès russe des Soviets le pouvoir

qu'ils venaient à peine de conquérir, les Bolchéviks investissaient

le seul corps constitué qui, dans la Russie do 1917» pût se préva­

loir d'un caractère représentatif. Seuls, parmi les différentes

institutions surgies de la Révolution de février, les Soviets devaient

leur

existence

àvune. c .:>nsult?ition électorale. Celle-cisans présenter toutes les gai.rantios jur’idiques ot dér.iocratiques qui, en

d'autres circonstances, eussent pu être oxagées, offrait néan­

moins un reflet fidèle du sentiment des masses populaires. Malgré

(1) E.H. CjiRR : Tlie Bolshevik Révolution, vol. 1, p. 152; CHER ; Trotsky, The Prophot Ariied, pp,32 7 et sq.

(

2

) H.P. PRICE, op. cité, p. l4.

(17)

DEUTS-de Multiples prouesses, dont la réalisation avait été régulièreuerit

différée, le Gouverneuont Provisoire n'avait jauaxs convoqué d'As­

semblé e Constituante et les Bolchéviks le lui avaient durenent et

fréquenuent reprocîié (l).

rloins d'un mois après leur insurrection, les conuunistes

russes organisèrent les élections pour la forraation do cette Assou-

bléo. La répartition «.es sièges donna une confortable majorité aux

Socialistes-révolutionnaires (4l0 sur un total de 70?)• Les Bol­

chéviks , qui avaient obtenu la majorité r’es suffrages dans les gran­

des villes, n'en totalisaient que 175 (2). Ils reculèrent pen­

dant quelques semaines 1' échéance de la convocation, ..ais, lorsque

1 ' Assem.blée se réunit, e-n janvier I

9

IS, l'épreuve de force fut

engagée. D.,s son ouverture, les Bolciiéviks lui proposèrent d'aidop-

ter leur "Déclaration des Droits dos Peuples exploités". Lise aux

voix, elle fut repoussée par 237 voix contre 13St Aussitôt, 1'ox-

trêne-ga,ucho se retira. Le lendemain, le gouvernement soviétique

prit un décret de dissolution d'une Assemblée dont il avait pour­

tant reconnu le caract«.re légitime et souverain (

3

)* H Y eut, de la part des élus, des protestations véhémentes, nais le décret

fut a.ppliqué sans la moindre difficulté. C'était la fin du régime

hybride de la "Dualité des pouvoirs" : la décision des Bolchéviks

mettait fin à la rivalité entre les institutions démocratiques qui

étaient censées représenter la n-ition toute entière (4), et le

(

1

) J. BUKIBfAN et H. FISIIBR ^ op. cité, p.

343

.

(

2

) E.II. CèiRTi : The Bolslievik Révolution, vol. 1, p. 110.

(

3

) Ji-ins i, le décret sur la terre rédxgc par les "coi jiissaires du peuple" et voté ^)ar le Congrès des Soviets prévoyait que "le problème de la terre dans son ensemble sera réglée par l'Assem­ blée Constituante pan-russo" (j. BUNîréAN et H, FISÏIER, op. cité, p.

129

).

(18)

15.

Congrès des Soviets, émanation de certaines classes seulement,, à

savoir le proléta.riiat industriel et les paysans. C'était la rupture

avérée, solennelle, définitive du soeialisi.ie rovoltitionnaire russe

avec le pa.r lenentar isr le ,. et au-delà du parlementarisme, avec les

principes du suffrage universel et de la démocratie représenta,tive

Le nouveau gouvernement ne s'appuyait plus que sur le

Congrès pan-russe dos Soviets. Les Bolchéviks y occupaient à peu

près la moitié des sièges (l). Mais grâce à l'appui de l'aile gau­

che des Socialistcs-révolutioiiuaires - qui participèrent penda,nt

les premiers mois du nouveau régime à un gouvernement de coalition

avec les Bolcheviks - les "coi-maissaires du peuple" disposaient

auprès des Soviets d'une confortable .majorité, Défiaiat l'autorité

de l'assemblée rex)rései_tn.tive de 1-a nation, le comraunisine investi

par la confiance des liasses ouvrières et paysannes,, transformait

le principe de la 'dictature du prolétariat" en une réalité,, contro­

versée .mais vivante.

Ainsi donc, la Révolution bolchevique avait revendiqué

comme un droit et comi.ie une nécessité le recours à la violence, sans

pour autant innover en cetto matière. Par la suppression du capita­

lisme, par 1expropriation dos expropriateurs" obtenue par une

action insurrectionnelle attribuée,à tort ou à raison, à une minori­

té. qualifiée de "blanquis t e " , elle avait o:cacerbc jusqu'à un point

de tension extrême les antagonismes de classes et, en particulier,

l'opposition farouche des possédants. p.ar là-même, elle avait

imposé dans le pays le climat do geierre civile qui s'y était intro­

duit à la suite des Journées do février. Finalement, la Fiévolution

avait substitué à 1'étiquette démocratique et au vide politique

réel, la puissance implacable de la dictature du prolétariat.

(19)

Recours systénatique à la violence, substitution de la

technique du "coup d'Etat" au déclenche:lent de la "révolution", ins­

tauration de Ir dictature du prolétariat, tels furent les points

essentiels sur lesquels se fixa la critique socialiste de la doc­

trine et de la pratique c or.ii.iunis te s .

2. Harxisne et Violence (l).

Il peut paraître surprenant que le problèno du recours à

la violence révolutionnaii'c ait fait l'objet de controverses au

sein du r.iondo socialiste t,t coiinuniste. Le nouvonent socialiste

des XIXe et XXe siècles se sit’aait en effet dans la liguée de la

Grande Révolution française, l'élargissant par ses assises et la

dépassant par ses objectifs, sans pour autant répudier les uéthodes

auxquelles elle avait recouru- Rien n'indique, à preuière vue, que

le narxisue, si acerbe dans sa critique du "socialisi.ie utopique" et

des illusions de 1 ’ hui lanitaris*. le rationnaliste et universaliste

qu'adoptait une certaine forne de libéralisne, rien n'indique que

ce narxisi.o ait changé, a cet égard, l'orientation de l'idéologie

socialiste, Ilêue pendant le dernier quart au XIXe siècle et jusqu'au

déclenchor.ient de la gueri-'o Mondiale, au cours de la période de dé-

veloppenont pacifiq^ue do l'organisation ouvrière, ses représentants

officielvs ne renoncèrent pas à proclaner le droit à l'insurrection,

recours suprône du prolétarii^t dans la lutte pour son émancipation.

Le souvenir de la Corii-uno tenait d'ailleurs dans le "culte acteia-

listo" une place privilégiée, encore qu'il soit difficile de déter-

oiner s'il n'y entrait pas plus do pitié pour les martyrs de la

répression vorsaillaise «^uo ci ! admirât ion pour les combattants de

1'insurrection parisienne

(20)

17.

Dans la i^ratique cuperidant , le socialisue européen n'était

guère tenté de reprendre le cheiiin dos barricades : 1' "esprit de

48" faisait partie d'un legs qu'on no répudiait pas, tout en consi-

rant cet épisode conue une page glorieuse, i-iais définitiveriont tour­

née de la clironique socialiste. Corme nous l'avons dit (l), l'ac­

tion révolutionnaire était gonéralenent envisagée courje un proces­

sus évolutif assez lent au bout duquel - c'est-à-dire à une échéan­

ce iuprévisible nais dépassant en tous cas, et de loin, les préoc­

cupations it.médiates - sc trouvait la prise du pouvoir par le pro­

létariat organisé. Tout au plus, reconnaissait-on la possibilité,

voire la probabilité, d'une solution de continuité provoquée par

un "coup d'Stat" de la. bourgeoisie. A cette tentative désespérée

pour échapper iiux inéluctabilités de l'histoire, la classe ouvrière

répondrait pax" la force. En attendant, il s'agissait de l'organi­

ser sur les plans politique, social et éconoiiique (parti, syndicats,

coopératives) et, très précisément, dans l'esprit dos directions

socialistes, d'en augmenter la rc]>résentation parlene nt aire. Rien

rie moins conbattif que cette conception, largement administrative

et électorale, ae l'action prolétarienne.

Si l'on excepte le révisionnisme conscient de Bernstein

et de ses partisans, il manquait à ce socialisme pratique son idéo­

logie. Celle-ci, comme toujours, était en retai'd sur la réalité

concrète. De telle sorte qu'il fallut attendre l^-s écrits consa­

crés par Kautsky au bolchévisme - ce mène Kautsky qui avait autre­

fois opposé à Bernstein le rempart de son orthodoxie - povir voir le

socialisme évolutif, si puissant déjà avant 1914, s'armer d'une

doctrine enfin conforT.je à sa praxis. Cette réconciliation entre le

verbe et le geste prit la forme d'une répudiation de la violence

révolutionnaire. Le paradoxe apparent, c'est que cette remise en

cause s'opéra à l'heure môi.ie où celle-ci, en prolongeant le carnage

de la guerre, retrouvait toute son actualité. Kautsky, d'ailleurs,

n'cdt pas été conforme à son personmge et à son rôle de "pontifex

maxinus " du marxisi.;e , si son évoliition idéologique ne se fût

(21)

accoiipagné e du désir do rester fidèle à la pensé'e du Maître de

toujours. Cüune sos adversaires couiiunistcs , do leur côté, n'é­

taient guère moins soucieux de respecter 1 ' enseigne; .lont de Marx,

la controverse entre socialistes et communistes sur la violence se

transforma en une exégèse do ses écrits et de ceux d'Engels sur ce

chapitre.

Or, tout n'était pas, à cet égard, d'une parfaite clarté.

Comment en eût-il, d'ailleurs, été autrement ? L'oeuvre des fonda­

teurs du "socialisme sciéntifique" s'étend, pour Marx, sur quarante,

pour Engels, sur cinquante ans d'histoire. Leurs sujets de préoc­

cupation évoluèrent aussi. Marx, en particulier, concentra de

plus en plus son attejation sur les phénomènes économiques, de lai­

nière telle que sa pensée politique se dégage essentiellement de

quelques oeuvres écrites pour la plupait .avant 1853 d'écrits

épars dont il est difficile de retirer un système élaboré et pré­

cis. L ' ai.ibiguîté de la notion do "dictature du prolétariat", pour­

tant considérée comme primordiale par Marx lui-môme, découlé, en

partie, do ç_ette circonstance.

En ce qui concerne le problème de la violence et, plus

particulière! .ont, de l,a violence révolutionnaire, les idées de Marx

et d'Engels semblent toutefois plus élaborées. Faut-il rappeler

que tout eu raillant 1 ' a.f firmation selon laquelle "tout emploi de

la violence démoralise celux qui 1'emploie" (l), Engels déclarait

dans 1'"Anti-Bühring" (paru en 187?) luo "la violence joue... dans

l'histoire... un rôle révolutionnaire", qu'elle est "selon les pa­

roles de Marx, 1 ' .ac couchcu s o de toute vieille société qui en porte

une

nouvelle dans ses flancs", qu'elle est "l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et r.et en pièces des formes

politiques figées et mortes" (

2

) ? Faut-il noter que le refus de

(1

) Cotte ,af f iri.at ion était, selon Engels, le fait d ' xine "mentalité de pi’édic ,ateu r, sans élan, sans saveur et sans force" ( Ant i - DUhrin^”, Paris, 195Û, 3°, p. 216).

(22)

la violoncG so conçoit rial dans une doctrine qui fait do la lutte de classes le uoteur de l'iiistoire ?

Pourtant, on a parfois considéré qu'il fallait dis­

tinguer deux Marx: ce dédoubleuent idéologique oppose un Marx jeune

fougueux, violent, insurrcctionnaliste à un autre, i lûr, assagi, ré­

fléchi, opposé à la violence (l). On retrouve cette idée dans le

principal ouvrage polénique que Kautsky consacra à la Révolution

bolchévique (

2

). Ainsi, jusque vers I

85

O, Karl Marx aurait fait l'apologie du recours à la violence, de son déchaînement révolu­

tionnaire. On en trouve successivonent dos traces dans la "Kritik

dor Kegclschen Rcchtsphilosophie" (3)> dans la "Misère de la Phi­

losophie" (

1843

) (4), dans le "Manifeste du Parti Communiste" (l848) (

5

) et, exprimée en termes particulièrement emphatiques, dans une circulaire rédigée par Marx et Engels on I

85

O au nom du Comité central de la Ligue dos Communistes : "Pendant et immédia­

tement après le combat, les ouvriers doivent résister par-dessus

tout et dans toute la mesure du possible aux tentatives de pacifi­

cation de la bourgeoisie. Ils doivent contraindre les démocrates

à mettre à exécution leurs slogans terroristes... Loin de nous

opposer aux soi-disant s excès, d ' empC'c:i.er que le peuple n'exerce sa

vengeance sur les individus que frappe sa haine ou n'attaque les

b?i.timcnts qui évoquent des souvenirs d'horreur, nous devons au

contraire, non seulement tolérer, mais prendre la direction de

tels mouvements" (-6).

(

1

) Voir, par exemple, M. PRELOT, op. cité, pp. 89~91»

(

2

) K. IvAUTSKY : Terrorism and Corimunism; Londres, I

92

O, 12°,p.51. (

3

) "L'arme do la critique no peut remplacer la critique des armes.

La violence matérielle doit 6tro abattue par la violence maté­ rielle"

(cité

par F. MEÎIRING : Geschichte der Doutschen Sozial- Demokratie, vol. 1, p. 155)»

(4) Jusqu'à la suppression des classes, "le dernier mot de la scion ce sociale sera toujours : "le combat ou la mort; la lutte sanguinaire ou le néant". C'est ainsi que la question est in­ vinciblement posée" (George Sand). (k. MARX : Misère de la Philosophie ; Paris, I

96

I, 8°, p. 179)*

(

5

) "Les communistes... proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent ôtro atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste 1" (K. IMUiX et F. ENGELS : Manifeste du Parti Communiste; Paris, 1954, 8°, p.

61

).

(23)

Et puis brusquement, en I

85

I, après l'écîiec des Révolu­ tions de 1848, Harx aurait tourné le dos à cette piiilosophie de

la violence pour révéler un attacne.,...ent au:.: valeurs qu'il avait

jusqu'a.lors dénigrées. Rompant avec les extrémistes alleoar.ds ,

partisans de la poursv’ito de l'insurrection, malgré le reflux ré­

volu! ionn,aire (

1

), s'éloignant des blanquistes réfugiés à Londres avec qui il s'etaii.t allie (

2

), liarx aurait opte - et définitive­ ment opté - po\ir la circonspection et pour des méthodes adoptées à

un rythme ralenti d'évolution sociale et politique : "Axix tra­

vailleurs, nous disons : Vous avez à traverser quinze, vingt, cin-

qua,nte ciunées de gLiorres civiles et de guerres internationales,

non seulement pour transformer’ les conditions ambiantes, isais pour

vous changer vous-nômes et pour vous rendre aptes au pouvoir poli­

tique" (3)- Encore que ces paroles ne révèlent pas vraiment un

ter.pér;!.!lent rasséréné, elles marqueraient la conversion d® Marx,

sacrifi.ant aux réalités sociales son agressivité juvénile (4).

Après quoi, les Ictvos du volcan se seraient éteintes : Marx choi­

sit la sérénité des cabinets d'études et des recherches économi­

ques .

Pour déceler cette tendance nouvelle de Karl Marx, on

n'a guère la ressource de citer qu'un très jpetit nombre d'écrits :

il y a le discours qu'il prononça en 1872 à Ai.isterdan, après la

clôture du Congrès de La Raye de la 1ère Internationale, dans le­

quel il déclara qu'"il existe des pays cüi.ime l'Amérique, l'Angle­

terre et (peut-être) la Hollande, où les travailleeirs peuvent arri­

ver à leur but par des moyens pacifiques". Mais il ajouta tout

(

1

) M. LSFEBVléE : Pour connaître la pensée de Marx, Paris, 1956, 8°; pp.

190

-

192

.

(

2

) M. DOiHiARGET î Les idées politiques et sociales d'Auguste Blanq’ai ; Paris, I

957

, 8°, pp . 384-386.

(

3

) Cité par II. RUBEL ; Karl Marx; Essai de Biographie intellec­ tuelle ; Paris, 1957, 8°, p. 293.

(24)

21

aussitôt qvio "si cela est vrai , nous devons reconnaître... que,

dans la plupart dos peiys du continent, c’est la force qui doit

être le levier de nos révolutions" (l). On aperçoit sans peine

que le texte"n'est rien noins que probant. Mais la démonstration

du "pacii isnc " et r.'U "liodérantisrie" de Harx prend surtout appui

sur sa "Guerre civile en France" qui est 1 ’ tiorimage qu'il rendit à

la CoiiLiune à l'heure iiêi.^e de sa sanglante agonie. C'est dans cet

opuscule que Xarl Kautsky puisa les argu;:ients par lesquels il cher

cha à déj.iontrer que Karl Marx avait, dans la seconde partie de sa

carrière, répudié les méthodes de violence.

Nous n'entreprendrons pas ici l'analyse fouillée de "La

Guerre civile en France". Contentons-nous d'indiquer, à la suite i

de Kautsky, que l'auteur insiste à plusieurs reprises sur la modé­

ration dont firent preuve les "communards", en particulier sur

leurs scrupules humanitaires. Qu'il entre dans cette insistance

un sentinent d'approbation, voilà qui est difficile à prouver à

-pa-r t-ir—de s—t ext c's~n6rTe's Ka'üt slcy sT5 c onfêrTtë Üe procéHer en

cette oa.tiore par affirmations gratuites ou de conclure à partir

de données extrôneHont ténues et conjecturales (

3

)* Et cela est d'autant plus surprenant qu'il mentionne dans son livre - sans 1 «•

citer - une lettre de Marx à Kugelnann, écrite en avril I

87

I et o il était dit que "s'ils (les "Parisiens") succombent, seul leur

caractère de bon garçon sera en cause" (4). Il est malaisé de

voir dans cette remarque un avn.1 donné par Marx à la modération,

(

1

) Cité par L. BSRTRAiir. : Histoire de la démocratie et du socia­ lisme en Belgique depuis 1830; vol. 2, p. 228.

(

2

) Bien au contraire, Marx se'-ible regretter que le corirnunisme n'ait pas pris des mesures de représailles lorsciue les "Versail lais comr;encèrent à : lassacrer leurs prisonniers (La Guerre civile en France; Paris, 1Q46, 8°, p. 48).

(25)

relative biais réelle, de la Coi’.raune. /lussi bien, trouve-t-on dans

la "Guerre civile" ^ . des critiques du mêiae ordre sur lesquels

nous reviendrons à propos du problème de la dictature du proléta- —

riat .

Sur un pl^in r'jcnéral, Kautsky développa l'idée selon la­

quelle l'évolution éconoiiique, sociale et politique du proléta­

riat au XIXe siècle avait ontra.îné sa progressive "liunanisation" .

La révolution française avait eu, selon lui, recours à la terreur

T:>arce qu'elle était une- ojitroprise dirigée par la bourgeoisie aux

intérêts de classe i ;inorit?iires et égoïstes. Au surplus, il expli­

quait et condannait le recours à la violence systématique, non par

les dangers qui menaçaient la Révolution, mais par la lassitude du

peuple et, somme toute, par le déclin de l'esprit révolutionnai­

re (l). Au cours du XIXe siècle, le i.îarxisme, on donnant au prolé­

tariat une doctrine scientifique, lui offrit en même teraps - et

toujours d'après Kautsky - le moyen de mesurer sa force, de ne

pas la dilapider on un vain gaspillage de violence et d'utiliser

sa puissance pour s~' organiser ratxonneLlement et paciéfiquenent“j

obligeant ainsi les autres classes à le ménager (

2

). Sans doute, Xo-utsky était-il contraint do reconnaître que la guerre mondiale

avait interrompu cette évolution bienfaisante en faisant des ou­

vriers les protrigonistes d'un massacre collectif, en les replon­

geant dans une atmosphère de carnage; nais il n'en concluait pas

moins que la Révolution bolchévique " a réveillé des modes primi­

tifs de pensée et fait naître des iiéthodes barbares et criminelles

de guerre politique et sociale dont on avait tout lieu de croire

qu'elles avaient été dépassées par les progrès moraux et intellec­

tuels de la classe ouvrière" (

3

).

(

1

) K. KAUTSKY : Terrorism and Coi i: iunism, pp. 37-38» 101. Il est

curieux d'observer que Rosa Luxemburg, si elle critiqu.a cette dis­ tinction faite pa.r Kaiitsky entre la "bonne révolution" de la

période girondine ot la "viauvaise " , celle des Jacobins (li.

LUXEÏIBURG : Die Russischo Révolution, Hambourg, 1922, 8°, pp.79~

8

O), estimait elle aussi, que la révolution prolétarienne pour­ rait se passer de recourir à la terreur, celle-ci étant le propre de mouvements minoritaires (Bericht liber den Gründungsparteitag der 7<!o'imunist isebf^n Partei Deutschlands , pp . 52-53 ) •

(26)

23.

Ainsi, au nom d'uno interprétation solli'citée du marxisme

(l) et à un moment où la guerre venait de démontrer l’inanité ou

la précarité do certaines espérances humanitaires, le principal

adversaire socialiste du communisme portait la critique sur un

terrain où beaucoup de socialistes hésitaient à le suivre. Cer­

tains établi ssaientj c omi io nous

1

’ fivons vu, une différence entre la "violence" et la "terreur" (

2

), sans jamais préciser comment il était possible de les distinguer. Lénine, quant à lui, dans la

plus utopique de ses oeuvres, "l'Etat et la Révolution" assignait,

il est vrai, au communisme, "comme but final la suppression de

-"'Etat, c'est-à-dire la suppression de toute violence organisée..."

et 1‘instauration d'un régime où "les hommes s'habitueront à observer les conditions ilor;entairos de la vie en société, sans

violence et sans soumission" (

3

); Dans les premières semaines qui suivirent l'insurrection d'Octobre, il affirmait au surplus que les

Bolchéviks ne pratiquaient pas "la terreur des révolutionnaires

français qui guillotinaient des gens désarmés" et esT^érait qu'ils

ne devraient pas "aller .jusque__là_'h_(-à-)-.____

Mais—ces—in-te-nt-i-ons—ne---résistèrent pas longtcr.ips au déchaînement de violence qui accompa­

gna l'exacerbation de la guerre civile. Car si des observateurs

occidentaux peu suspects d'indulgence pour le nouveau régime s'ac­

cordaient pour dire que, jusqu'en ma.rs I

9

I

8

, en tous cas, la révo­ lution avait eu un caractère "très peu saîiglant" et que le délégué

(

1

) A la veille de la guerre, dans la "Weue Zeit" de Kautsky lui-mê­ me, avait paru ce texte d'Engels dépourvu d'ambiguïté' : "Une révolution... est un acte par lequel une partie de la popula­ tion impose à l'autre partie sa volonté à coups de fusils, de baïonnettes et de canons... Force est au parti vainqueur de maintenir sa doiiination par la. crainte que ses armes inspirent aux réFActionnaires" ( "Die Neue Zeit " , I

913

-I

914

, XXXII, vol. 1, p.

39

). D'autre pa.rt , dans une lettre écrite deux ans avant sa mort et où il comparait le style qu'emprunterait la révolution srciale aux Etats-Unis et en Russie, le même Engels estimait que dans ce dernier pays, les trcinsfornations s'opéreraient

"beaucoup plus violemment qu'en Amérique... et seraient accompa­ gnées de beaucoup plus de souffrances" (i-LARX-ENGELS : Selected Works, vol. 2; Moscou, I

95

I,

8

°, p. 455).

(

2

) Voir par exemple Ille Partie, Chap. I, . 25 > ainsi que l'atti­ tude de Rosa Luxemburg à l'égard du problèi.ie.

(

3

) V, LENINE : L'Etat et la Révolution(Oeuvres complètes, tome XXV, P.

493

).

(4) V. LEN-INE ; Oeuvres complètes, t oivie X?CVI, sept. 191? “ février

(27)

de la Croix-Rouge auéricaine , en particulier, souligna.it à la

nêno époque le "peu de cruauté" qui se nanifestait en Russie(l),

la sarabande infernale do la terreur blancno et de la terreur

rouge riit bientôt fin à cette pha.se quasi -yd)£l lique de la Révo­

lution bolciiéviquo .

Que les coiibats et les na.ssacros subséquents, aient

pu froisser les sensibilités, voilà qui est certain. Face à

des soulèvei lent s et des couplets s ' appuy.ant sur l'aide politi­

que et natérielle étrangère, acculés à une situation à plusieurs

reprises désespérée, les chefs bolcriéviks organisèrent une ré­

pression d'auta.nt plus troublante qu'elle ne frappait pas seu-

Icnont les classes dépossédées, nais encore certains partis so-

sialistes (

2

). Sn réalité, dès l'instant où les partis socia­ listes refusèrent d'adiiottro le nouveau systèiio constitutionnel,

toute solidarité entre eux et les Bolciiévi'.is était roupue :

leurs relations- ne s'inscrivaient plus dès lors que dans le con­

texte de la guerre civile (

3

)*

Enfin, il faut signaler que de nonbreux socialistes oc­

cidentaux, bien qu'opposés au connunisi.c, adnirent que la violen­

ce et r.iêiie la terreur étaient les auxiliaires inévitables des

(

1

)

(

2

)

J.'J. BSZEIZER, op. cite, pp

Cour.ie nous l'avons vu, les

,

277

-

278

.

hcnchéviks les

3

ocialistes-ré- le régiMO soviéti-

Dès le lendeiaain de leurs fractions et

volutionnaires refusèrent de reconnaître que dès le proi ier jour de sa fondation, de l'insurrection bolchévique, certaines

lancèrent des appels à la résistance ariiée. De nonbreux So­ cial istes-révoluti onna.ires renouèrent avec leurs uéth des conspiratrices et terroristes. Lorsq.uo, à la suite de la Paix de Brest-Litovsl,:, les "S.R." ronpirent avec les Bolche­ viks, ce furent eux qui organisèrent l'assassinat de plu­

sieurs leaders Bolcheviks (Lénine, qu nt à lui, fut griève­ ment blessé), ainsi qu'un soulèvenent arr.é qui faillit les rendre maîtres de IIoscou, on juillet I

9

I

8

. Ailleurs, ils appuyèrent parfois la contre-révolution "blanche" (voir K. SET0N-T7AT'.ON : The Pattern of Comnunist révolution, a Histo-

of World connunisu; “^e éd. , ; L. FISCHER,

, cité, P.

76

; pp.

159

et sq

, Londres, I

96

O,

8

°, pp. 39 et op. cité, p.

76

; J. BUNNYAN et H. PISCIUR, E.H. CÀRR; The Fol^hcvik Révolution, vol.

et sq.,

351

-

3527

'i

169

(

3

) sq, op ,

1

,

(28)

25.

révolutions. Dans 1 ' ouvrage- q;i'il consacra à la. Révolution bolche­

vique, l'important théoricien marxiste autrichien Otto Bauer’ (l),

négligeait de mentionner le rocoui-s à la terreur parmi les criti-*^

ques qu'il adressait aux coiimunistes. D'autres socia.listes allè­

rent plus loin. Ainsi, Vandorvelde pour qui "les méthodes des

Bolcheviks n'étaient que 1-a. réédition de celles des Jacobins"

p.ul..2>qu ' aus s i bien "la terreur... (est) l'accompagnement inévita­

ble des révolutions " (

2

), Jules Destrée, de son côté, affirmait, à propos il est vrai du rétablissement de la peine de mort par le

Gouvernement Pr ovis oire, c^u ' " il peut être coup?.;ble d'hésiter à con­

sacrer une répression né-cessairii au salut de certains autres hom­

mes auxquels on dem-ande de braver la liort" (j)* En Fra^nce, un

Marcel Sembat , à propos de l.i ;-ême mesure, rapportait que Kerensky

avait été traité de "Marat" et a,joutait que "s'il avait mieux

mérité cet outrage, la Révolution et l.a Russie étaient peut-être

sauvées" (4) et Albert Thomas, qu'on imagine pourtant mal dans ce'

rôle, excitait ouvertei.'ient à la terreur et meme au crime politi­

que : n'écrivait-il pas, après 1 ' assas.sinat par dos Socialistes-

révolutionnaires de 1 ' a nbass-adeui’ d ' Allcr.icigne à Moscou en juillet

1918

: cet "assassinat montrait que parrm eux ("les représentants qualifiés de la Russie"), il est des hommes résolus capables

d ' a:ct ion" ( 5 ) •

En réalité, il éta.it difficile:..æ.nt concevable de voir

condamner le bolchevisme pour avoir usé, même "systématiquement",

de violence dans la défense tîu régime qu'il avait mis en place,

alors que,se teruilnait à peine 1 ' hécato; ;be d'"une guerre au cours

de laquelle les socia.listes, loin d'a.d opter un point de vue paci­

fiste teinté d'humanitarisme, a.vaient, en général, pour faire

(

1

) Bolshevismus odër Sozialdei.iokratie ? Vienne, 1920, 8°. (

2

) Voir supra, Ille Partie, Chap. II, p.

76

.

(

3

) J. DESTREE : Les fcndoi'Lrs de neige, p. 179.

(4) M. SEMBAT : Perdx^oris-nous la Ru.ssie ? Paris, 1917» P. I

6

, (

5

) Pour 1 ' intervent ion en Russie, article d'A. Thoi.ias dans " 1 '

(29)

plus énergique et uôue, dans des cas fréquents, le "jusqu'au-

boutisme".

L'attitude d'un Kautsky, pour importante qu'elle fût,

puisqu'elle émanait du principal tnéoricien social-démocrate de

1

' ant i-c oraraunisne, ne représentait donc qu'une réaction, sinon individuelle, du moins partxolle, du canp socialiste. Trotsky,

en tous cas, dans sa réplique à "Terrorisme et Communisme" a.vait

beau jeu de répondre avec toute la rigueur de

1

' hot.ii.ie d'action et toute la logique de

1

' idéolOf.'ue marxiste que "l'ennemi (de la névolution) doit être ' is dans l'impossibilité de nuire, ce qui,

en temps de guerre, ne peut se traduire que par sa suppression"

(1) , qu'"aussi longtemps qu'il y aura une société de classes,

fondée sur les antagonismes les plus profonds, l'emploi de répres­

sions (sic) sera indispensable pour soumettre la partie adverse"

(

2

) et que "pour rendre la personnalité sacrée, il faiit détruire le régime social qui l'écrase" (

3

)*

Finalement, 1 ' n.f f iruation par Kautsky de l'évolution

pacifique et humanitaire de la société ne manqua it pas de pahiiître

hors de propos au sortir mô) le d'une guerre qui avait entraîné des

dizaines de millions de victimes. Une analyse psychologique serait

tentée d'attribuer ce refus de foire plier devant les exigences

de la réalitf', les vertus d'un schéi.ia théorique à un cas assez

typique do "schizophrénie politiqvie". Daxis un livre écrit à la

môme époque et consacré aux mêmes problo:.;es que son "Terrorisme et

■Communisne’', Kautsky reconnaissait non sans un excos do modestie,

que ses points do vue relevaient d'un "pédantisme ennuyeux" d'ail­

leurs seul compatible, à l'en croire, avec le matérialisme

(

1

) L. TROTSKY : Terrorisme et Coi.uunisme ( 1 ' Ant i-Kautsky ) ; Paris,

(30)

27

historique I (l). Trotsky traduisait cette auto-critique involon­

taire avec toute la verve de son talent poléuique, en se denandant,

à propos dos procédés do gestion industrielle préconisés par le

théoricien soci.aütJ'fco, si l'on pouvait "gérer par les néthodes de

îlautsky autre chose qu'un oncrirer" (

2

). Dans la lutte entre so­ cialistes et coni iunistes , le sarcafi-üie était devenu 1 ' arr.ie l a plus

banale.

3

. Le Bolchévisiio : technique du "coup d'Etat" ou Révolution

socialiste.

rlalgré leur évolution réfornisto, les partis socialistes

occidentaux n'avaient pas élininé la révolution ni de leur temi-

nologio, ni de leurs c nceptions sociales. A ce dex’uier point de

vue, elle se rauenait souvent à la proclanation d'un but plutôt

qu'à la fixation d'une Méthode d’action (3)* Mais alors iiône

qu'on adnettait l'application, pour un avenir indéterniné, des

Moyens révolutionnaires, t'uidis qu'on i.’.enaçait d'y recourir dans

l'éventualité d'un:, guerre, on der:eur^iit dans le vague le ijIus

conçlot et dans 1 ' ii iprécision la plus tôt. le. (4). Dans ces condi­

tions, il est nornal que: les procédés d'agitation révolutionnaire

dos Bolciiéviks aboutissant au soulèvenent d’Octobre aient surpris

les socialistes occidentaux : cos derniers n'avaient pratiquement

janais envisagé le problouo de la Révolution au point de vue pra­

tique. A quoi il faut ajouter qvie les néthodes utilisées par le

(

1

) K. ; The DictâtorsldP of tlie prolétariat; Londres,

1919

» 12°, pp.

102

-

103

.

(

2

) L. TROTSKY : Torrorisrio et ConMunisi lO, p. 153* (

3

) Voir 1ère Partie, p. 26.

(31)

parti de Lénine innovaient considérablei'icnt par rapport a.ux der­

niers procédeiits qu'offraient les révolutions populaires du XXe

siècle : aussi bien en I

905

qu'en février

1917

> 1© déclenclier.ient de l'action a,vait été le fait dos reasses prolétariennes elles-nêr:;es

dont l<a grève tumultueuse avait dégénéré en émeute, puis, par le

ralliement d'une partie des forces de 1 l'ordre en insurrection.

Dans cîiacun de ces cas, les événonents avaient été pris en mains

par le peuple lui-iiôme, sans délégation d'aucune sorte ; la démo­

cratie semblait se réa,liser dans l'acte suprême de la Révolution.

En octobre

191

?) le's Bolcheviks ii:ipririèront à leur révo­ lution un style très différent. A partir de juillet

1917

»

effet, c'est-à-dire après que le Gouvernement Provisoire eût déci­

dé de recourir contre son parti aux moyens répressifs. Lénine

d'abord isolé, poussa lis Bolcheviks à préparer et à organiser la

prise du pouvoir par l'insurrection armée. Jusqu'en juillet, le

leader bolchévik avilit continuellement souligné la possibilité et

la nécessité de ne renverser’ le Gouvernehiont Provisoire que par

des moyens non-vxblentsR Eh jirin~T9T77

îéL—dcc-Lara-i-t—encore—que---"en Russie,... (la) Révolution est possible, à titre d'exception,

sous une forme pacifique" (l). Un mois plus tard, cependant, il

écrivait que "le liot d'ordre : "Tout le pouvoir aux soviets", fut

celui du déveloirpeoent pacifique de la révolution qui était possi­

ble en avril, ma.i, juiii et jusqu'a’ux journées du 5 au 9 juillet.. .

Ce mot d'ordre n'est plus juste aujourd'hui... Pour réussir, il

faut... 1'or^miisation des forces en vue de l'insurrection armée...

Plus d'illusions constitutionnelles ou républicaines..." (

2

). Dès (

1

) V. LENINE : 0euvres comy>lôtes, tor;e XKV, p. 18.

(32)

2y.

ce nouent, il répéta que c'était une illusion de croire à ime

évolution pacifique do la situation (l). ’Enfin, à partir de la

fin du uois de septeubre (ancien stylo), il accula son parti à

organiser une insurrection innédiate. Se lieurtant à une opposi­

tion sourde au sein du Couité Central, il alla uêne jusqu'à offrir

sa dénission corme uenbre de cet organisue (

2

). Ce qu'il repro­ chait à la plupa.rt des leaders bolcheviks, c'était de ne pas "étu­

dier les stationneuents ces troupes", de ne pas "traiter l'insur­

rection coune un "art" (3)»

Pour les socialistes occidentaux non plus, l'insurrec­

tion n'avait janais été envisagée conne un "art". Ni leur philo­

sophie politique, ni leur stratégie ne les prédisposait à l'ac­

cueillir avec synpathie et, ooins encore, cela va sans dire, à

l'iuitcr, après que Lénine eût obtenu satisfaction dans les rangs

de son parti. Au contraire, la plupart d'entre eux, parni ceux

en ;^ous cas qui s'opposeront au bol chévi si./e, virent dans cette

tactique révolutionnaire une réédition des vieilles aéthodes

bla.nquistos qu'ils considéraient co; no périuées . Dans l'intro­

duction qu'il écrivit en I

89

I à la "Guerre Civile en France" de Marx, Engels lui-nêrie avait entrepris de définir celles-ci :

"Elevés à 1'ôcole de la conjuration, liés par la stricte disci­

pline qui y correspond, ils (les blanquistes) partaient de ce

point de vue qu'un nonbre relativement petit d'hommes résolus et

bien organisés était caxoable à un moment donné propice, non seu-

lo::ent de s'emparer du gouvernail de l'Etat, mais aussi en dé­

ployant une grande énergie sans égard à rien (sic), de s'y

(

1

) Vers le milieu de scpte:.bro (ancien style) cependant, au mo­ ment où il fut question que les îienchéviks et les Socialistes- révolutionnaires rompent l.,ur alliance avec la droite. Lénine estima qu'il exxstait une "petite chance" de pouvoir résoudre pacifiquement la crise révolutionnaire (ibid., p. 336). Hais la coalition fut maintenue.

(

2

) V. LENINE,: Oeuvres complètes, tome 3CXVI, p. 79- Voir aussi PP.

138

,

190

, 19^. La veille du jour décisif, il affirmait encore à l'adresse de ses collègues du Coi ité Centra.1 dont certains étaient toujours hésitants : "Il est clair comme le joixr que maintenant ret irdcr l'insurrection, c'est la mort". (Ibid., p. 240).

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