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Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Leroy, K. (2006). La condensation: un outil conceptuel pour la théorie de l'art (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté de Philosophie et Lettres – Philosophie et Sciences des religions, Bruxelles.
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Faculté de Philosophie et Lettres
La condensation : un outil conceptuel pour la théorie de l’art
(Volume II)
Thèse présentée en vue de T obtention du doctorat en Philosophie et Lettres, orientation Philosophie, sous la direction de M. ThiarrvLenâiii
Université Libre de Bruxelles
00330S5S0
—Aimte aaùtaaxÿ» zu05-2006 —
Kim Leroy
Faculté de Philosophie et Lettres
La condensation : un outil conceptuel pour la théorie de l’art
(Volume II)
Thèse présentée en vue de l’obtention du doctorat en Philosophie et Lettres, orientation Philosophie, sous la direction de M. Thierry Lenain
— Année académique 2005-2006 —
2. Construction du concept de condensation à partir de l’expérience esthétique ordinaire
Le point de vue freudien sur la condensation nous renvoie essentiellement à la sphère psychique, occultant la relation dynamique entre le psychique et le physique impliquée dans le processus créatif. Dans notre analyse du texte freudien, nous avons insisté sur l’aspect
« plastique » dans le rêve et, dans une moindre mesure, dans le mot d’esprit. Nous poursuivons dans cette direction, mais en assumant à présent la donnée sensible de ce versant plastique. La construction du concept à partir de réalités dont la dimension sensible est patente répond certes à une exigence pragmatique, mais surtout à la possibilité de comprendre le concept de condensation dans ce jeu de relations et de passages entre le subjectif non sensible et le sensible objectif: Si la dimension « plastique » des représentations est reconnue par Freud dans le cas du rêve, elle est, rappelons-le, refusée pour le mot d’esprit dans lequel
« la régression qui opère le passage de la démarche de pensée à la perception est à coup sûr absente ». Or, le domaine du rêve est celui du psychisme. Les contraintes propres aux représentations mentales ne sont pas celles de la matière sensible auxquelles l’artiste doit se plier. Les essais de transposition de la condensation freudienne aux arts plastiques, pour séduisants qu’ils puissent paraître, s’autorisent allègrement le passage du champ des représentations mentales, auquel se limitait Freud, à celui de la réalité sensible soumise aux lois de l’espace et du temps. Ainsi, nous laisserons de côté « la coutume de comparer l’oeuvre d’art au rêve » dont parle Thierry de Duve'*'*^, du moins tant que nous n’aurons pas élucidé l’autre versant de la condensation, non plus celui des représentations psychiques mais celui des représentations sensibles. Pour asseoir la validité du concept de condensation, nous quittons le nocturne onirique pour atteindre le diurne plastique directement à notre portée. De
DE DU VE Thierry, Le nominalisme pictural Marcel Duchamp, La peinture et la modernité. Editions de
Minuit, Paris, 1984, p.l7
l’intuition freudienne, nous retenons principalement l’aspect économique des mécanismes de la représentation. G’est à partir des formes sensibles de la représentation que nous pourrons cerner plus précisément le concept de condensation. Sur le terrain de la représentation sensible, notre « voie royale vers la construction du concept de condensation sera l’analyse du cinéma, épaulée par celle de la photographie dont elle est issue. Le principe du médium photographique repose sur la création d’un dispositif manifestant une sensibilité qui lui est propre. C’est sous cet angle de la sensibilité qu’apparaissent dans toute leur importance et leur fécondité la photographie et le cinéma pour une compréhension fondamentale des processus de la représentation.
Dans cette orientation déclarée de nous détourner du psychique en faveur de la réalité sensible, il ne faudrait pas verser dans l’autre extrême et nourrir l’illusion d’une étanchéité de l’approche privilégiant la représentation sensible face au danger de la fantasmagorie mentale.
11 convient de prendre quelque peu la mesure des obstacles qui nous attendent sur la route de cette construction du concept de condensation à partir de l’expérience esthétique ordinaire, a) L’écueil du psychique
A plusieurs reprises, Sartre fait référence à la condensation dans ses écrits. L’acception visée est bien celle de la psychanalyse mais, au lieu de saisir l’intérêt de ce concept, il tend au contraire à le disqualifier. Touchant aux fondements de la psychanalyse avec son chapitre sur
« la mauvaise foi » dans L'être et le néant^^^, Sartre considère la condensation comme la vaine tentative de masquer les conditions de possibilité de la censure et du refoulement :
« Aucune théorie mécanique de la condensation ou du transfert ne peut expliquer ces modifications dont la tendance s'affecte elle-même, car la description du processus de déguisement implique un recours voilé à la finalité.
Cette expression est utilisée par Freud pour caractériser l’importance du rêve dans son approche de l’inconscient (FREUD Sigmund, L'interprétation des rêves, p.517 ; voir aussi ASSOUN Paul-Laurent, Psychanalyse, op.cit., p.401).
voir SARTRE Jean-Paul, L'être et le néant, op.cit., p.88 ; voir aussi CANNON Betty, Sartre et la psychanalyse, PUF, Paris, 1993, p.45).
SARTRE Jean-Paul, L'être et le néant, op.cit., p.89
Dans L 'imaginaire, la condamnation est plus radicale encore :
« Le transfert, la condensation, la dérivation, la sublimation : autant de trucs d’une psychologie associationniste.
Dès L'imagination, Sartre voit dans la « condensation », de même que dans le « transfert », une réduction mécaniste qui élude le fonctionnement propre de la conscience"^'**. Toute la difficulté se situe à cet endroit : il est extrêmement difficile, voire impossible, de ne pas aborder la sphère psychique et les représentations mentales, par définition inaccessibles aux sens, sans emprunter un vocabulaire qui ne soit entaché de physicalisme. A telle enseigne qu’après avoir vilipendé la condensation comme « truc d’une psychologie associationniste », Sartre recourt au terme « condensé » pour expliquer « Vanalogon affectif » :
« Ainsi le savoir vise, l’affectivité livre l’objet avee un certain coeffieient de généralité. Mais cela n’évite pas foreément les conflits au sein de la eonscience imageante, parce que la généralité avee laquelle l’objet est visé par le savoir n’est pas forcément eelle avec laquelle il --- apparaît à travers !’ono/ogo« affectif Par exemple mon intention de savoir peut viser Pierre tel que je l’ai vu ce matin et mon intention affective peut me livrer à travers l’analogon Pierre tel qu’il m’apparaît depuis plus d’une semaine. Cependant, comme il y a fusion identificatrice des deux intentionnalités, le Pierre qui m’apparaît depuis une semaine se donne comme étant le Pierre que j’ai vu ce matin. Cette tristesse qu’il a eue au début de la semaine, eette mauvaise humeur qui le rendait hier si désagréable, tout cela est eondensé dans l’analogon affectif et pourtant tout se donne comme étant le Pierre de ee matin. »"" '
Certes, « condensation » n’est pas égal à « eondensé », mais il est tout de même curieux que ces deux termes eonstruits sur la même raeine lexicale se retrouvent dans le texte de Sartre sous des statuts opposés : Tun est complètement disqualifié ; l’autre est utilisé pour éelairer un état psychique, et ee en toute eoncordance avec la condensation freudienne. Du reste, dans Situation IX, Sartre s’exprime de manière nettement plus nuaneée sur la condensation
freudienne :
« Prenons l’exemple de la "condensation", qui est un terme ambivalent chez Freud. On peut y voir simplement un phénomène d’association, comme ceux que décrivaient les philosophes et psychologues anglais des XVIIIe et XIXe siècles ; deux images sont réunies par une intervention extérieure et se combinent pour en former une troisième. C’est de l’atomisme psychologique classique. Mais on peut aussi interpréter ce terme comme exprimant une finalité : la condensation se produit parce que la fusion des deux images répond à un désir, à
SARTRE Jean-Paul, L 'imaginaire, Gallimard, Paris, 1986 [1940], p.l36 SARTRE Jean-Paul, L'imagination, op.cit., p.40
SARTRE Jean-Paul, L'imaginaire, op.cit., pp.178-179 ; voir infra, 2.2.1.
un besoin. Cette sorte d’ambiguïté se retrouve partout chez Freud. 11 en résulte une étrange représentation de l’inconscient à la fois comme ensemble de déterminations mécanistes rigoureuses, c’est-à-dire comme système de causalités, et comme mystérieuse finalité : il y a des "ruses" de l’Histoire.
Etroitement lié à la question de la représentation, l’approfondissement de la notion de condensation nous confronte à l’inaccessibilité sensible du psychique. La critique de r<< habitude presque invincible de constituer tous les modes de l’existence sur le type de l’existence physique ne doit pas seulement appeler notre assentiment, elle doit aussi nous éveiller sur les raisons de cette inclination profonde. Sans pour autant brandir la métaphore comme principe du discours métaphysique'"'', force est de reconnaître qu’il n’y a pas vraiment d’alternative à un discours enraciné dans le sensible. Comme la notion de condensation nous situe très précisément entre le sensible du monde physique et le non-sensible du monde psychique, nous ne voulons ni renoncer à l’injonction sartrienne, dont la vertu est de reconnaître l’hétérogénéité radicale entre l’objet en tant que présence sensible et la représentation mentale produite en son absence, ni renoncer à la référence au sensible,
b) Le mode sensible de la représentation et i’expérience commune.
Notre propos ne tente pas ici d’asseoir la connaissance d’un objet particulier, mais de pousser l’analyse d’un concept aux fins d’éclairer le problème de la représentation et de sa propriété supposée de transitivité. Plus que tout autre, le domaine des arts plastiques force la question de la représentation en laissant ouverte la relation entre représenté et représentant.
Dans la mesure même où il s’agit d’accepter le libre jeu des relations entre représentant et représenté, il semble que les arts plastiques soient le lieu propice au dénouement de la question de la représentation. Les modes d’expressions que sont la photographie et le cinéma sont ceux-là mêmes qui ont ébranlé le plus profondément non seulement le monde de l’art mais aussi, de manière beaucoup plus insidieuse, notre rapport général à la représentation.
SARTRE Jean-Paul, Situations, IX, Mélanges, Gallimard, Paris, 1972, pp.105-106 SARTRE Jean-Paul, L'imagination, op.cit., p.3
voir RICŒUR Paul, La métaphore vive, Seuil, Paris, 1975, pp.356-374
Pour pouvoir produire une représentation du réel, il faut l’intervention d’une sensibilité, c’est ce que le dispositif photographique permet d’assumer en toute clarté. Le caractère révolutionnaire de l’invention photographique ne provient pas tant de la possibilité de reproduction mécanisée, que de l’implication d’une sensibilité propre aux objets eux-mêmes permettant de produire des représentations visuelles. La photographie comme mécanisme de représentation peut utilement contribuer à la construction du concept de condensation en offrant la possibilité d’une analyse purement sensible d’un circuit complet de représentation.
Ajoutons, enfin, que la photographie fait partie des expériences les plus communes, ce qui permet de soumettre la validité de nos propos à l’expérience ordinaire du lecteur.
C’est dans un souci pragmatique que nous poursuivons la construction du concept de condensation à partir d’une esthétique ordinaire, celle dont chacun peut faire l’expérience au quotidien. Dans cette même perspective, nous poursuivrons^ la^ construction du cbncept~dë condensation avec le cinéma, reconnu pour la complexité des modes d’expression qu’il engage"”^. Ne perdons pas de vue cependant que le cinéma n’est qu’une forme de représentation d’un réel bien plus complexe encore. Si la forme cinématographique se plie aisément aux règles de notre rapport perceptif ordinaire et si elle se déploie principalement selon deux modalités de la perception sensible (la vue et l’ouïe), l’expérience humaine se constitue normalement à partir de cinq registres distincts. Avant d’aborder le champ de la représentation sensible avec la photographie et le cinématographe, nous amorçons donc notre propos par quelques constats élémentaires sur le fonctionnement des cinq sens.
415
voir METZ Christian, Langage et cinéma, Larousse, Paris, 1971, p. 131
2.1. L’esthétique comme expérience de totalisation
Nous avons abordé la relation entre totalisation et condensation à partir d’une lecture marginale de L’interprétation des rêves, où le thème de l’unification induisait celui de la totalisation. Dans L’œuvre ouverte, Umberto Eco reconnaît l’importance en esthétique de la voie théorique tracée par Croce et Dewey à partir de la notion de totalité :
« A défaut d'une explication psychologique parfaitement claire de ce qui donne à l'expérience esthétique une allure de totalité, il y a incontestablement là les prémisses philosophiques d'une explication.
Certes, si on peut envisager que l’œuvre d’art ait rapport avec la notion de totalité, quel peut-il bien être ? A cette question, Sartre fournit dans un entretien avec Michel Sicard une réponse limitée mais fort précieuse en ce qu’elle implique à la fois l’œuvre et le créateur. Avec Sartre nous passons de la tbtâlifé^à la tôtilisa^tibfrbù,'plüs précisément, a lëûfThisè en tension. Ainsi aborde-t-il la beauté en ces termes :
« La beauté est une unification totalisatrice donnant à travers cette totalisation le spectre d’une totalité qui n’est jamais atteinte ; et c’est dans le rapport entre totalisation et totalité que je trouverais l’idée de Beauté,
La question du beau n’est ici qu’une introduction au thème de la totalisation engageant l’individu dans la constitution et la construction de son existence, c’est-à-dire l’exercice de sa liberté :
« L’essentiel pour moi est que la vie de l’art marque toujours un passage de l’individu détotalisé à l’œuvre comme totalisation : c’est là son mouvement perpétuel : le détotalisé, qui est la personne, se retotalise en retotalisant un objet. Les tableaux, par exemple, font un effort pour donner une totalité à l’objet peint, celle-ci n’étant au fond que la totalisation non achevée du peintre. Autrement dit, on reconnaît un Picasso dans n’importe laquelle de ses toiles, fût-ce une femme de la période post-cubiste... Une personnalité, avec ses changements, bien sûr, se projette sur la toile, de sorte que Picasso s’est donné tout entier ; c’est en effet un individu, une personne, qui a pu se donner entière dans le tableau, en même temps que peu déchiffrable. C’est la même chose quand on prend l’œuvre littéraire ; l’auteur y est présent en entier. On ne le déchiffre pas parce qu’on ne cherche pas à le faire, mais c’est entièrement faisable, w"”*
ECO Umberto, L'œuvre ouverte. Seuil, Paris, 1965 [1962], p.47
SARTRE Jean-Paul « Penser l’art >>, entretien avec Michel Sicard, in SICARD Michel (dir.), Sartre et les Arts, Obliques 24/25, Éditions Borderie, Nyons, 1981, p. 16
Ibidem, p.l6 (Sartre souligne)
Certes, dans cette dissolution du rôle de l’expert Sartre n’éclaircit pas le processus de totalisation et l’interaction de l’individu sur la matière artistique, il n’en reste pas moins qu’il resserre et précise cette direction de la totalité en esthétique reconnue par Eco. L’entreprise, impossible, poursuivie par Sartre avec L 'idiot de la famille où il tente de saisir une existence, celle de Flaubert, dans sa totalité, peut faire écho à la prétention affichée par Freud, tout aussi impossible, de tout connaître de la vie de quelqu’un. En dépit de l’incongruité d’une prétention à la connaissance totale de la vie d’autrui se conforte une compréhension de l’art qui conçoit l’œuvre d’art comme liée à la totalité et à la totalisation. Dans cette direction, il importe de considérer la possibilité chez le spectateur de cette reconnaissance de l’œuvre d’art comme totalisation. D’où vient cette reconnaissance ? Comment est-elle possible ? Et surtout, à quoi conduit-elle ? Aborder l’analyse de la totalisation à partir de l’expérience ordinaire doit nous conduire à l’élucidation de ces différents problèmes. En étroite affinité avec le thème de la condensation, cette analyse contribuera à la construction du concept de condensation.
2.1.1. Condensation et aisthèsis : totalisation et continuité des cinq sens
Baumgarten est salué comme le fondateur de l’esthétique, comprise en tant que discipline philosophique spécifique. Proclamée « science de la connaissance sensible », son Esthétique nous écarte du sensible au moins sous deux aspects"*'^. Tout d’abord, le leitmotiv choisi par Baumgarten est le « Beau », ce qui nous renvoie directement à l’intelligible platonicien. Si cette concession à l’idéalisme peut paraître embarrassante pour qui veut affirmer l’importance
Nous envisageons ici la postérité de l'Esthétique et non son inscription dans le débat de l’époque marqué par
le sceau de l’idéalisme leibnizo-wolfFien, dont tente de s’extraire Baumgarten. Sur ce propos, nous pouvons
renvoyer le lecteur à l’analyse de Luc Ferry « Les équivoques de l’"Aesthetica" vers l’autonomie du sensible »
in FERRY Luc, Homo aestheticus, L 'invention du goût à l'âge démocratique. Grasset & Fasquelle, Paris, 1990,
pp.97-110
du sensible, l’objet même sur lequel se fonde sa réflexion apparaît quelque peu surprenante.
Son Esthétique est entièrement vouée à la poésie, un art qui incite bien plus à imaginer qu’il ne donne à sentir. Outre la constance de l’objet poétique dans son Esthétique, Baumgarten nous confie au début des Méditations philosophiques son penchant irrépressible pour la poésie :
« [...] ; de sorte que je ne pus jamais me contraindre à abandonner vraiment la poésie, que je jugeais tout à fait recommandable, tant par la pureté de son agrément que par son évidente
Utilité. »
420D’un côté, Baumgarten proclame l’importance du « sensible », de l’autre, il exténue ce sensible dans le verbal. Ce n’est manifestement pas la considération du sensible comme réalité physique accessible aux sens qui retient Baumgarten. Par ailleurs, les positions qu’il adopte sur le langage sont tout à fait cohérentes avec ce glissement du sensible vers le verbal.
11 conçoit i ’existence d’un « discours “sensible » et lie «Tépfésènfàtiôhs ^éhsiblès », eCif affirme que le « discours sensible parfait » n’est autre que le « poème »"'“'. Sous cet angle, VEsthétique de Baumgarten initie une tradition qui progresse en aveugle et pour laquelle il
faudrait tout au contraire parler d'anesthétique.
Se référant à Hegel lui-même, Jean-Luc Nancy dénonce cette « exténuation du sensible » à laquelle mène la surévaluation de la poésie :
« Ainsi, "la poésie détruit l’union de l’intériorité spirituelle et de l’extériorité réelle à un point tel qu’elle cesse d’être conforme au concept primitif de l’art et court le danger de se séparer totalement de la région du sensible pour se perdre définitivement dans le spirituel". La poésie est donc la "fin" de l’art en tant que sa mise en danger. Et sa mise en danger met en danger une nécessité de la "présentation sensible" qui est elle-même une nécessité absolue de l’Idée, ou de la vérité, en tant que l’une et l’autre, l’une ou l’autre, doivent essentiellement apparaître, ou se faire sentir. »"*^"
En opposition avec cette surévaluation de la poésie, Jean-Luc Nancy accorde un rôle prépondérant à la « plasticité ». Il va jusqu’à affirmer ce caractère de plasticité comme condition de survie de l’art même ;
BAUMGARTEN Alexander Gottlieb, Esthétique, traduit du latin par Jean-Yves Pranchère, L’Heme, Paris, 1988 [1750], p.27
Ibidem, pp.31-32
NANCY Jean-Luc, Les Muses, Galilée, Paris, 2001, p.76 (Nancy souligne)
« Le point de dissolution de l’art est donc identiquement et essentiellement le point de la réaffirmation de son indépendance plastique, et de raffirmation corrélative et tout aussi essentielle de la pluralité intrinsèque des moments de cette plasticité sensible.
Dans L 'interprétation des rêves, de même que dans Le mot d'esprit, Freud laisse entrevoir l’existence d’un autre mode de pensée, dont les déterminations décelables sont, rappelons-le, la simultanéité, l’instantanéité et l’unité, caractères se rapportant tous trois à la condensation.
La masse des représentations qui se bousculent pêle-mêle et sont présentes simultanément à l’esprit nous indique un principe de confluence dont nos facultés sensibles peuvent rendre compte de manière exemplaire. L’affinité entre condensation et aisthèsis comprise comme faculté sensible se déclare assez rapidement si l’on s’arrête quelque peu sur le fonctionnement élémentaire de cette faculté. Pourvu de cinq sens reconnus et différenciés les uns des autres, il ne faut guère approfondir leur examen pour constater qu’ils fonctionnent non seulement en -continuité mais^aussi en simultanéité. Certes,chaque' situation peut correspondre une focalisation plus ou moins grande sur l’un ou l’autre de nos sens, mais ceux-ci restent nécessairement tous en activité. Le sommeil n’altère pas davantage la continuité ni la collégialité des cinq sens. L’étude de Freud sur l’interprétatin des rêves nous montre la permanence de la sensibilité malgré l’endormissement. Dans Le traité des rêves, Aristote note déjà cette permanence de la sensibilité :
« Le rêve n’est pas non plus une image quelconque qui se montre durant le sommeil ; car d’abord il se peut quelquefois que durant le sommeil on sente en partie le bruit, la lumière, la saveur, le contact ; mais faiblement il est vrai et comme de très loin. Ainsi, bien des gens qui, en dormant entrevoyaient faiblement une lumière, que dans leur sommeil ils prenaient pour celle d’une lampe, ont reconnu aussitôt après leur réveil que c’était bien réellement la lumière d’une lampe. Des gens qui entendaient faiblement le chant du coq ou le cri des chiens, les ont reconnus très clairement en se réveillant. D’autres répondent dans le sommeil aux questions qu’on leur fait.
Notre sensibilité, comme conjugaison simultanée et continue des cinq sens, manifeste une structure exemplaire toute différente de la concaténation unilinéaire propre au régime discursif. Le fonctionnement de nos sens est donc régi par le mode d’une totalisation
Ibidem, p.77 (Nancy souligne)
ARISTOTE, « Traité des rêves », in Biologie, Traité de l’âme suivi des petits traités d’histoire naturelle, trad.
du grec par Barthélémy Saint-Hilaire, Paleo, Clermont-Ferrand, 2001, p.205
permanente et continue, qui s’effectue à partir de cinq registres distincts. Chacun de ces registres fonctionne lui-même sur le mode de la totalisation, comme l’illustre sans doute le plus clairement l’ouïe et le principe du tympan, son organe : quelles que soient la diversité et la multiplicité des sons captés, le tympan les unifie en une seule et même vibration. Dans son texte sur Bacon, Gilles Deleuze formule en ce sens le rapport de la sensation à la synthèse totalisante :
« C’est chaque sensation qui est à divers niveaux, de différents ordres ou dans plusieurs domaines. Si bien qu’il n’y a pas des sensations de différents ordres, mais différents ordres d’une seule et même sensation. 11 appartient à la sensation d’envelopper une différence de niveau constitutive, une pluralité de domaines constituants. Toute sensation, et toute Figure, est déjà de la sensation "accumulée", "coagulée", comme dans une figure de calcaire. D’où le caractère irréductiblement synthétique de la sensation.
Une mention spéciale doit être accordée au sens tactile, le seul qui ne soit pas localisé mais s’étende à l’ensemble du corps. Le toucher peut se comprendre comme le sens unificateur dans la mesure où les organes des autres sens sont eux-mêmes doués d’une certaine tactilité. 11 est en outre le seul sens qui soit absolument vital, comme Aristote le souligne dans le traité De I ’âme :
« L’animal est un corps doué d’une âme : or tout corps est tangible, c’est-à-dire perceptible au toucher : il est donc nécessaire que le corps de l’animal lui aussi possède le tact pour que l’animal assure sa propre conservation. Les autres sens, en effet, s’exercent à travers des milieux extérieurs : tels l’odorat, la vue, l’ouïe. Mais s’il entre en contact avec autre chose, l’animal dépourvu de la sensibilité tactile ne pourra fuir certains objets ni appréhender les autres. Dans ces conditions la conservation de l’animal deviendra impossible. C’est pourquoi le goût est lui aussi une sorte de toucher : il a pour objet l’aliment, et l’aliment c’est le corps tangible. Par contre le son, la couleur, l’odeur ne nourrissent ni ne font croître ou dépérir l’animal. Par conséquence nécessaire le goût lui-même est une sorte de toucher, puisqu’il est le sens du tangible nutritif Ces deux sens sont donc indispensables à l’animal et, de toute évidence, sans le toucher, l’animal ne pourrait exister.
Insistant sur cet aspect vital, Aristote ajoute encore : « la chose est donc évidente : le sens du toucher est nécessairement le seul dont la privation entraîne la mort des animaux Dans
DELEUZE Gilles, Francis Bacon, Logique de la sensation. Seuil, Paris, 2002 [1981], pp.41-42 (Deleuze souligne)
ARISTOTE, De F âme. texte établi par A. Jannone, traduction et notes de E. Barbolin, Gallimard, Paris, 1989, pp. 105-106
Ibidem, p. 108
son livre hommage à Jean-Luc Nancy, Le toucher, Derrida relève également le caractère vital du sens tactile et pointe dans la foulée l’aspect déroutant, voire subversif, du toucher :
« Si on comprend que ce lien entre cet "idéalisme transcendantal", voire ce subjectivisme (transcendantal ; Kant, ou psychologiste ; Freud) et une pensée de la finitude {intuitus derivatus, etc.) définit une tradition finitiste dans laquelle l’auteur de Une pensée finie peut jusqu’à un eertain point se reeonnaître ; si cette même alliance de "réalisme empirique" et d’"idéalisme transcendantal" permet de donner toutes ses chanees aux mouvements d’interprétation et d’appropriation dans la pereeption sensible, y compris celle du toucher (elle n’est jamais bmte mais elle investit ou interprète le tangible à partir d’un "désir" d’une
"pulsion" ou en tout cas d’un "mon corps"), il reste que le motif de la plus grande obstination, chez Nancy, consiste à résister, au nom du toucher, à tout idéalisme ou à tout subjectivisme, fât-il transcendantal ou psychanalytique. L’insistance sur le toucher, c’est ee qui mettrait en déroute toute cette tradition, si forte et si nécessaire soit-elle. Le toucher reste pour Nancy le
4->g motif d’une sorte de réalisme absolu, irrédentiste et post-déconstructif » "
Le toucher nous confronte à la présence. Il court-circuite la représentation et son pouvoir de distanciation en unissant le touchant et le touché, qui sont tous deux en tant que corps sensibles soumis aux mêmes conditions d’existence spatio-temporelle. Pour asseoir le pouvoir de la subjectivité, il est logique que le toucher ait été écarté au profit des sens de la distance, vue et ouïe. Cela ne fait pas mystère, la philosophie depuis Platon jusqu’à Husserl en passant par Descartes est affaire de vision. L’édifice spéculatif de cette tradition de pensée n’aurait pu se constituer avec une telle solidité si la modalité sensible du toucher avait joui d’une considération en accord avec son statut premier et vital. A contre-courant, Austin relève l’incongruité de la notion de « perception indirecte » hors de la modalité optique :
« [...] l’idée de perception indirecte n’est pas, naturellement, à sa place avec d’autres sens que la vue. Dans le cas des autres sens, il n’y a pas d’équivalent exact de "la ligne de vision". Le sens le plus naturel de l’expression "entendre indirectement" est, bien entendu, le sens où l’on dit qu’un message nous a été transmis par un intermédiaire, ce qui est tout autre chose. Mais lorsque j’entends l’écho d’un cri, est-ce que je l’entends indirectement ? Si je vous touche avec une gaffe, est-ce que je vous touche indirectement ? Ou si vous m’offrez un chat dans un sac, peut-être pourrais-je sentir le chat indirectement à travers le sac ? Quant à ce que "sentir"
indirectement pourrait signifier, je n’en ai pas la moindre idée. Rien que pour cette raison, il semble y avoir quelque chose de foncièrement erroné dans la question "Percevons-nous les choses directement ou non ?" lorsque percevoir est évidemment censé s’appliquer indistinctement à chacun des cinq sens.
DERRIDA Jacques, Le toucher, Jean-Luc Nancy, Galilée, Paris, 2000, p.61 (Derrida souligne)
AUSTIN John Langshaw, Le langage de la perception, texte établi d’après les notes manuscrites de l’auteur
par G.-J. Wamock et traduit de l’anglais par Paul Gochet, Armand Colin, Paris, 1971 [1962], p.37
Dans une tradition philosophique privilégiant les organes de la distanciation et surinvestissant la valeur de la représentation, il n’est guère étonnant que l’aspect totalisant de la sensibilité n’ait que peu attiré l’attention. Cadre d’une constante et obscure disqualification du sensible, cette tradition au contraire favorise la pensée symbolique dont le langage articulé constitue l’instrument majeur et les mathématiques le modèle suprême. La considération du mode de fonctionnement propre à la sensibilité risque en effet d'ébranler la superbe de cette pensée discursive soumise au principe de l’unilinéarité, certes rassurante mais, par ailleurs, combien limitée. Dans son Discours de la méthode, Descartes nous montre l’importance de ce ralentissement de la pensée selon un principe de concaténation linéaire :
« Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir, pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné l’occasion de m’imaginer que toutes les choses, qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes, s’entre-suivent en même façon et que, pourvu seulement qu’on s’abstienne d’en recevoir
—---aucune pour vraie qui ne le soit; et qu’on garde toujours l’ordre qu’il faut pour les déduireies ^ unes des autres, il n’y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu’on ne découvre.
Autant il paraît tout à fait sensé de concevoir la sensibilité comme l’exercice simultané des cinq sens, autant il paraît difficile de concevoir la bonne réception de deux discours distincts énoncés simultanément ; cinq a fortiori, si ce n’est bien entendu de manière purement sensible et non linguistique"'^'. Dans le De anima, Aristote s’est approché du thème de la simultanéité sensorielle, tel l’exemple anthologique de la bile perçue comme jaune et amère"'^^. Toutefois, Aristote n’est pas tant préoccupé par l’exercice simultané des cinq sens que par les « sensibles communs », c’est-à-dire des données sensibles qui peuvent être perçues par différents sens, en opposition aux « sensibles propres » ne s’adressant qu’à un seul sens. Le texte aristotélicien semble avoir imprimé les esprits avec force. La notion de
« synesthésie », qui étymologiquement devrait s’accorder à notre propos sur ce mode
DESCARTES René, Discours de la méthode, Flammarion, Paris, 1992, [1637], p.40
voir ARNHEIM Rudolf, La pensée visuelle, trad. de l’américain par Claude Noël et Marc Le Cannu, Flammarion, Paris, 1976 [1969], p.260
ARISTOTE, De lame, op.cit., p.78 [425b]
totalisant et simultané des sens, relève plutôt de la détermination par plusieurs sens d’un même « objet » ou, plus précisément encore, comme l’évocation d’une sensation par une autre sensation appartenant à une modalité sensorielle différente.
L’autre terme dont dispose la langue française n’a pas plus d’effet. Le mot « cénesthésie » qui est construit sur « koinos » et « aisthèsis » pourrait lui aussi prétendre ouvrir la voie d’une réflexion sur le fonctionnement élémentaire de nos sens mais, là également, la disqualification est de mise : la cénesthésie se voit carrément rapportée à l’hallucination (cf Le Petit Robert).
Par contre, Danielle Lories dans son importante étude sur l’« aisthèsis koinè poursuit une lecture du De anima qui comprend l’affirmation de l’unité des cinq sens. Cette orientation est longuement débattue par l’auteur qui conclut en ces termes :
« Autrement dit, le sens commun aristotélicien n’est rien que l’aptitude à percevoir, dans son unité et son unicité, c’est la faculté de perception qui est appelée de ce nom en tant qu’elle assme”dé^fdnctiôns - ou fén^ coThptë de réx^ériêncé~pêrceptivë - dônri’ôpérâtiôn des^cihq sens ne pourrait rendre compte s’ils étaient des facultés séparées et indépendantes les unes des
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