TABLE RONDE
Une culture
scientifique et technique :
pourquoi, comment
?
Modération et animation R. MARCELLIN, Sciences et Nature N. LANCIANO, U. de Rome Présentation R. MARCELLIN, Sciences et Nature Ligue française de l'enseignement
Deux petites questions anodines sur un thème souvent décrié, cela méritait-il l'organisation d'une table ronde dans le cadre de la dernière séance plénière de ces journées de Chamonix ?
Pour ce qui est des organisateurs, la réponse est oui. Oui aussi, pour intervenants réunis autour de cette table, et si j'en juge par votre présence, c'est encore oui. Cela ne me surprend pas, car que nous soyons enseignants, formateurs, chercheurs, journalistes, animateurs, la culture scientifique nous interpelle àchaque instant, tant dans le cadre de nos pratiques (et nous savons tous combien les réponses sont loin d'être faciles àapporter), que par les enjeux qu'elle sous-tend.
En effet, les innovations technologiques touchent quotidiennement chacun d'entre nous dans son travail, ses loisirs; bouleversent les habitudes et les modes de vie; contribuentàfaçonner un environnement social de plus en plus complexe. En l'espace de deux générations, les objets usuels sont devenus impénétrablesà la compréhension de la plupart; en regard de ces phénomènes, on constate qu'il s'est créé une distance anormale entre le citoyen et les aspects usuels du développement des sciences et des techniq ues.
A. GIORDAN, J.-L MARTINAND, Actes, .lES X, 1988
D'autre part, les choix effectués dans le cadre de la politique scientifique de la nation et. au delà, dans les pays avec lesquels nous sommes en relation, déterminent les conditions immédiates de notre existence et plus encore, ses conditions à long terme. C'est dire que les orientations delapolitique scientifique et technique atuelle engagent notre devenir en fixant les principales caractéristiques du XXIe siècle.
1. Line "société duale" ?
Dans cette perspective, l'individu privé de la culture scientifique et technique indispensable à la compréhension de cet environnement ne saurait être que passif. L'instauration progressive d'une "société duale" laissant à l'écart tous ceux qui n'auraient pas accès à la culture scientifique, constitue à terme, un danger non seulement pour la cohésion sociale, mais également pour le devenir d'un pays. Car, si de plus en plus le savoir scientifique et technique est la base de fonctionnement des sociétés modernes, leur condition d'existence et de survie, la croissance du potentiel de recherche, la capacité d'innovation et d'adaptation auxchangemenL~de ces sociétés ne dépendent pas exclusivement de leurs ressources en personnels scientifiques, ni du niveau de formation d'une élite, mais tout autant de l'existence d'un contexte général favorable à la science et à la technologie.
On peut s'interroger sur la signification future des concepts de démocratie et d'insertion sociale, si la majorité est purement et simplement dépassée par les problèmes.
Il est donc urgent de rétablir la communication entre le monde de la technologie et la société, de réintégrer la science et la technique comme élémentàpart entière d'une culture dont chaque citoyen est dépositaire.
L'émergence dans la conscience collective de la dimension culturelle de la science et de la technique constitue l'un des enjeux fondamentaux des vingt prochaines années.
2. La dill'usion culturelle scientifique
Ceci dit, reste le comment de la diffusion culturelle scientifique afin de la rendre accessible au plus grand nombre. Les sciences et les techniques sont par nature affaire de spécialistes. Elles font appel àdes langages spécifiques, à des mode abstraits de représentation, àune appréhension de la réalité différente de l'expérience quotidienne. C'est-à-dire que la diffusion d'une véritable culture scientifique et technique qui ne se réduise pas à l'exaltation médiatique des exploits de la science, mais permette une réelle approche par le citoyen du "mouvement technologique" est une œuvre difficile et de longue haleine, et ce d'autant plus que, comme le montre un certain nombre de recherches, tant en France qu'en Europe, la plus grande partie du savoir scientifique, enseigné durant la scolarité, est oublié au bout de quelques années voire quelques semaines, quand parfois il a été réellement acquis.
A panir de là, se pose la question de savoir comment faire passer les connaissances pour qu'elles conservent leurs qualités d'efficacité et donc leur intérêt instructif. La culture scientifique n'est plus l'affaire de l'école seule. Déjà divers systèmes culturels se mettent en place: les mass-médias, l'informatique, la télématique, le vidéo-disque, les banques de données vont sans aucun doute imposer des processus intellectuels différents de ceux qui existent actuellement.
Dans le même temps, de nouveaux lieux de diffusion culturelle se créent ou s'organisent (C.C.ST., musées, clubs, associations) ; tandis que des pratiques d'animation originales s'instaurent tant en direction des jeunes que des adultes.
Toutefois, les moyens humains et matériels restent faibles et les méthodes bien souvent empiriques sont cause d'une déperdition importante de l'effort entrepris. Entre le discours spectacle et l'information trop théorique la voie reste incertaine pour susciter l'envie d'apprendre, de se renouveler ou tout simplement permettre de se situer dans un environnement en perpétuel changement.
Mais peut-être sommes-nous trop ambitieux et la finalité de la vulgarisation scientifique est-elle tout simplement, avant même d'apporter quelque chose, d'exorciser la peur de ne pas pouvoir comprendre, d'enlever les idées et les représentations déformées que les gens ont des sujets traités.
Pour conclure, je citerai Carreras: "on ne peut partir que de l'endroit où l'on se trouve. Pourtant dans bien des "voyages organisésàtravers les sciences, on se préoccupe plus de l'itinéraire que du point de départ. Or, s'il n'y a personne au point de départ, il ne faut pas s'étonner qu'il n'y ait personne àl'arrivée".
La culture scientifique n'est-ce-pas accorder la priorité au point de départ, afin de permettre au plus grand nombre de faire un bout de chemin sur la voie de la connaissance ?