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ARTheque - STEF - ENS Cachan | « Les génies »

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SÉMINAIRE DE DIDACTIQUE

DES DISCIPLINES TECHNOLOGIQUES

CACHAN — 1995-1996

« Les génies »

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(3)

SÉMINAIRE DE DIDACTIQUE

DES DISCIPLINES TECHNOLOGIQUES

CACHAN - 1995-1996

(4)

L

ES AUTEURS

Attali, Jean

Professeur agrégé de philosophie, Centre National de Montlignon.

Crindal, Alain

Professeur certifié, Centre National de Montlignon.

Durey, Alain

Professeur des Universités, ENS Cachan.

Glomeron, Frédéric

Professeur certifié, IUT d'Orléans.

Laurent, Jean-Luc

Professeur certifié.

Lebeaume, Joël

Maître de conférences, IUFM d'Orléans.

Poitou, Jean-Pierre

Directeur de recherche, CREPCO - UA 182 CNRS, Université de Provence.

Rak, Ignace

Inspecteur de l’Éducation Nationale en Sciences et Techniques Industrielles, Académie de Versailles et CERPET (Centre d’Étude pour la Rénovation Pédagogique de l’Enseignement Technique).

Teixido, Christian

Professeur agrégé de construction mécanique, Lycée Jean Jaurès, Argenteuil.

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S

OMMAIRE

AVANT-PROPOS...5 LES GENIES TECHNIQUES - INTRODUCTION AU SEMINAIRE...7 Joël Lebeaume

PEUT-ON JETER UN PONT ENTRE GENIE ARTISTIQUE...24 ET GENIE TECHNIQUE ?

Génie et construction : approche philosophique.

Jean Attali

IMPACT DE LA CAO SUR LA DEFINITION DES CONTENUS...33

D'ENSEIGNEMENT EN GENIE ELECTRONIQUE.

Alain Durey

GENIE METHODOLOGIQUE, ...56

ORIGINE, USAGES ET ENSEIGNEMENT.

Christian Teixido

SOCIAL SHAPING OF COGNITIVE PROCESSES - THEORIES,...70

METHODS, AND NORMS USED BY DESIGN DEPARTMENTS FOR

INDUSTRIAL PROJECTS ; A COMPARISON BETWEEN FRANCE

AND GERMANY.

Jean-Pierre Poitou

NOTES BIBLIOGRAPHIQUES

Les sciences pour l'ingénieur - histoire du rendez-vous...91 des sciences et de la société. de G. Ramunni

par Joël Lebeaume

L'innovation technique - Récents développements ...94 en sciences sociales - Vers une nouvelle théorie de l'innovation.

de Patrice Flichy

par Alain Crindal & Jean-Luc Laurent

L’auto qui n’existait pas. Management des projets et ...99 transformation des entreprises. de Christophe Midler

par Ignace Rak

Le développement des compétences - Analyse du travail ... 103 et didactique professionnelle, Éducation permanente, 123(1995).

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AVANT-PROPOS

u cours de l'année 1995-1996, le thème retenu porte sur les génies

techniques. En filigrane de ce titre sont posées les questions des

relations archaïques entre art, science(s), techniques(s) telles qu'elles apparaissent dans la définition et les pratiques des différents génies (militaire, génétique, maritime, rural, chimique, climatique, méthodologique) et des caractéristiques des enseignements désignés par génies mécanique, électrique, industriel, automatique....

L'orientation problématique du séminaire souhaite ainsi examiner plus particulièrement la caractérisation de cet ensemble de disciplines et de pratiques, leur constitution, leur organisation, leur enjeux. A travers des rencontres centrées chacune sur un point de vue particulier le séminaire tentera de dégager les savoirs sur lesquels les enseignements s'organisent, les actions s'optimisent, les compétences s'acquièrent, et l'efficacité technique se pense.

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LES GENIES TECHNIQUES

Introduction au séminaire

Joël Lebeaume

INTRODUCTION

La thématique des « génies techniques » est au cœur du séminaire de cette année. Cette introduction a pour intention de préciser le cadre de la réflexion et de l'examen de ce mot et peut-être de ce concept s'il se révèle être un moyen pertinent pour se poser les questions du registre de la didactique des enseignements technologiques.

Quatre questions guident cette esquisse problématique : • Quelle(s) signification(s) recouvre(ent) l'expression « génies techniques » ?

• Quelles sont les relations entre génies techniques et ingénieurs ? • Y a-t-il une unité dans la diversité des génies ?

• Quelles sont les caractéristiques des génies en tant que disciplines scolaires ?

Dans ce séminaire construit comme un séminaire de recherche, les premières réponses à ces questions ne peuvent être définitives mais constituent des repères permettant au fil des interventions de consolider le questionnement problématique qui vise in fine à mieux comprendre les disciplines sur lesquelles portent les investigations du groupe de re-cherche sur les enseignements technologiques.

1- LES SENS DU MOT OU L'ESSENCE DE GENIE

Interroger la signification de l'expression « génies techniques » peut apparaître comme un exercice de style souhaitant répondre aux exigences de forme d'un exposé universitaire. Mais plus qu'une étude lexicographique, il s'agit dans un premier temps de répondre à la question relative au sens du mot composé « génies techniques » c'est à dire rechercher si l'expression « génies techniques » correspond à un pléonasme ?

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L'examen de cette question implique de préciser le sens des mots pour justifier le cas échéant l'éventuelle nécessité de la juxtaposition d'un substantif au pluriel et d'un qualificatif épithète. En d'autres termes, il s'agit de savoir si la juxtaposition renforce le sens ou le précise, s'il existe des génies non techniques et enfin s'il existe une relation entre génie et technique, éventuellement réciproque.

1.1- TROIS SENS DANS LES DICTIONNAIRES DE LA LANGUE FRANÇAISE

Le dictionnaire de la langue française1 identifie trois sens essentiels :

◊ - le génie en tant que divinité, être surnaturel ou allégorique (le bon

ou le mauvais génie de quelqu'un ; le génie du foyer…) parfois doué de pouvoirs magiques (les fées et les génies…) ou en tant qu'être allégorique personnifiant un principe, une maladie, un fléau, une idée abstraite (le génie de l'amour, le génie de la poésie, le génie de la Bastille…)

◊ - le génie en tant qu'aptitude, faculté et ensemble de caractères

attribués à une personne (un homme de génie) ; à un peuple (le génie français). Il apparaît également en tant que caractère pour quelque chose de bon ou de mauvais (le génie de l'action, le génie des affaires… de la corruption ou de la destruction). Il est aussi utilisé, dans le même sens pour désigner une faculté supérieure de l'esprit se manifestant dans des créations jugées exceptionnelles ou extraordinaires (un génie de la musique, le génie de l'homme ou a contrario : ce n'est pas un génie).

◊ - le génie se rapportant au domaine des arts et des techniques tels

que le génie militaire ou le génie génétique par exemple et qui tend à être décrit par l'ensemble des techniques.

Les autres dictionnaires reprennent ces trois registres de sens comme le fait le Petit Robert (1990) :

◊ - esprit qui présidait à la destinée de chacun, à une collectivité, une

organisation, un lieu. Génie tutélaire ; être mythique, esprit bon ou mauvais qui influe sur la destinée. Bon génie, génie protecteur, mauvais génie. Par analogie : personne qui a une influence déterminante sur quelqu'un (voir ange, bon ou mauvais) ; être surnaturel doué d'un pouvoir magique (démon, esprit) ; être allégo-rique personnifiant une idée abstraite. Le génie des arts, du commerce, de la liberté.

◊ - du lat ingenium : aptitudes innées, dispositions naturelles ;

l'esprit, la personne qui possède ces aptitudes ; le génie de :

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caractères distinctifs qui forment la nature propre d'une chose, d'une réalité vivante, son originalité, son individualité (le génie d'une race, d'un peuple, d'un pays) disposition particulière, aptitude remarquable (il a le génie des affaires, voir bosse). Il signifie aussi l'aptitude supérieure de l'esprit qui élève un homme au dessus de la commune mesure et le rend capable de créations, d'inventions, d'entreprises qui paraissent extraordinaires ou surhumaines à ses semblables. Avoir du génie ; Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien. (Un homme de génie ; Un génie sublime ; ce n'est pas un génie).

◊ - génie militaire ; génie civil ; génie chimique, atomique :

connaissances et techniques de l'ingénieur.

Les dictionnaires plus anciens évoquent la même distinction, par exemple Littré (1878)2. Toutefois le troisième sens est référé à un « art

de faire », l'art de l'attaque pour le génie militaire ou l'art de la construction pour le génie civil.

◊ - dans le polythéisme, esprit ou démon bon ou mauvais qui présidait

à la destinée de chaque homme. Figures allégoriques d'enfants ou d'hommes ailés.

◊ - talent inné, disposition naturelle à certaines choses ; aptitude

spéciale dépassant la mesure commune ; personne de génie ; caractère propre et distinctif des personnes, des choses.

◊ - l'art de l'attaque et de la défense des places, le corps des troupes

de génie ; le génie civil, l'art des constructions civiles.

1.2- DEUX SENS INTERESSENT LA TECHNIQUE

Indéniablement le troisième sens porte sur des pratiques techniques3. Cependant, par son étymologie, le deuxième sens n'est pas étranger à la technique. Il apparaît dans l'usage courant aujourd'hui, par exemple :

◊ « Le génie ne tient donc pas à la grandeur mais à un petit détail

auquel on a pensé en un éclair, une illumination, une rupture »4

(Abraham Moles). 1.3- UN PLEONASME FLAGRANT

L'examen lexicographique du mot génie permet de retenir : • que le mot génie désigne le suprême, l'extraordinaire, le supérieur ;

2 LITTRE, E. (1879). Petit dictionnaire universel ou abrégé du dictionnaire français. Paris, Hachette. (5è éd.).

3 voir annexe.

4 in SCHEPS ; R. (1994). L'empire des techniques. Ingénieurs et inventeurs d'aujourd'hui. Paris, Seuil, p. 67.

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• que deux sens intéressent plus particulièrement le champ de la technique ;

• que le mot génie se réfère à la création, à l'invention et qu'il s'accorde d'une façon archaïque aux arts libéraux ;

• que le génie est assimilé à une capacité des hommes, considérée comme un pouvoir5, un talent ou une habileté dont on ignore le processus et donc comme une opération intellectuelle distincte de la raison, par conséquent non communicable ;

• que le génie est associé d'une façon étymologique aux ingénieurs - donc à un corps social déterminé - distincts des artisans (des métiers en opposition aux arts libéraux) et donc à des pratiques de création technique, distinctes des techniques rudimentaires, savoir des techniques qui ont une rationalité.

Ainsi pour répondre à la question du pléonasme éventuel du titre du séminaire, il semble qu'avec l'évolution du sens des mots, de la relation initiale entre ars et tecknê, il y a un pléonasme flagrant. Est-il permis de résumer ce premier point en modifiant une formule ?

« Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien. » « La technique sans génie est peu de chose.

Le génie sans technique n'est rien. »

1.4- DES TENSIONS ENTRE LE GENIE ET LA RAISON

Ce jeu de mots fait apparaître une première tension entre art, technique, talent, génie. La seconde tension apparaît dans la phrase de Diderot (1774) qui précise nettement les approches complémentaires de la raison et du génie.

◊ « Je pense qu'on devrait donner aux écoles une idée de toutes les

connaissances nécessaires à un citoyen, depuis la législation jusqu'aux arts mécaniques qui ont tant contribué aux avantages et aux gréements de la société ; et dans ces arts mécaniques je comprends les professions de la dernière classe de citoyen… Ces connaissances ont un attrait naturel pour les enfants dont la curiosité est la première qualité. D'ailleurs, il y a dans les arts mécaniques les plus communs un raisonnement si juste, si compliqué

5 Remarque : certains auteurs parlent plutôt de pouvoir par exemple : « L'art est la reproduction libre de la beauté, et le pouvoir en nous capable de la reproduire s'appelle le génie. » (p. 174) ; « Le génie, c'est essentiellement la puissance de faire, d'inventer, de créer. Le goût se contente d'observer et d'admirer. Le faux génie, l'imagination ardente et impuissante, se consume en rêves stériles et ne produit rien ou rien de grand. Le génie seul a la vertu de convertir ses conceptions en créations. » (p. 176). COUSIN, V. (1867). Du vrai, du beau et du bien. Paris, Didier et Cie.

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et cependant si lumineux, qu'on ne peut assez admirer la profondeur de la raison et du génie de l'homme. »6

L'activité technique relèverait-elle ainsi d'une part de rationalité et d'une part d'irrationalité. Pour M. Combarnous7 (1985), la rationalité

technique, composante de la technicité, s'accompagne pour chaque problème des « divers acquis de l'expérience » dans lesquels coexistent du savoir-faire, de l'utilisation de recettes et de l'adoption des résultats scientifiques. Mais y aurait-il autre chose du domaine de l'irrationnel ? Les enjeux de la réponse à cette question sont extrêmement importants car les situations d'enseignement et les contenus des programmes sont fortement dépendants de la conception de la forme de la pensée technique. C'est bien dans ces termes que B. Gille8 (1978) dans son essai

sur la connaissance technique signale la difficulté de la caractériser.

Par ailleurs toutes les pratiques requièrent-elles du génie ou ne sont concernées que les plus raisonnées ? Ou bien la rationalité des techniques fait-elle apparaître l'irrationalité immanente qui l'accompagne fondamentalement ? Autrement dit le génie et la raison sont-ils solidaires dans toutes les techniques, des plus rudimentaires aux plus rationalisées ? J.-P. Séris9 (1994) dans son introduction, laisse supposer que non. Entre la taille de silex et l'intégration de puces électroniques, y a-t-il des différences qualitatives de la pensée technique ? En outre comment s'apprend cette part d'irrationalité ? Comment s'acquiert cette compétence ?

1.5- DES COMPETENCES ET DES DOMAINES

Par ailleurs le titre du séminaire mentionne « les génies techniques », c'est à dire un pluriel. Faut-il entendre que si le « génie technique » existe et est reconnu comme une capacité des hommes, il peut prendre plusieurs formes ? Ou bien, les « génies techniques » au même titre que les « savoirs techniques » ou les « savoir-faire techniques » correspondent-ils à des compétences particulières ?

Dans le troisième sens du mot, « les génies techniques » désignent plus simplement l'ensemble des domaines qui portent sur des activités que l'on peut décliner selon des pratiques sociales, des domaines de recherche, des désignations d'enseignement ou de corps professoraux.

6 cité par DEFORGE, Y. (1973) L'éducation technologique. Paris, Casterman, p. 65

7 COMBARNOUS, M. (1984) Les techniques et la technicité . Paris, Editions Sociales. p. 73

8 GILLE, B. (1978). Essai sur la connaissance technique. Histoire des techniques. Paris, Gallimard. Encyclopédie de la Pléiade. 1416-1477.

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2- GENIE, INGENIUM, INGENIEUR

La deuxième question porte sur les relations entre les génies techniques et les ingénieurs. Compte tenu des sens du mot composé, les génies correspondent-ils à une spécialisation particulière ? Mais la question des « génies techniques » peut-elle se passer d'une approche sociologique ?

2.1- UN CORPS SOCIAL

Dans son analyse, J.-P. Daviet10 (1995) note bien que le mot « génie » a refait surface dans la première moitié des années 1970. Plusieurs faits concomitants sont repérables :

• la création d'un département des sciences pour l'ingénieur au CNRS (1970)

• la création des agrégations de génie civil, mécanique, électrique (1975)11 • l'apparition du mot « ingénierie » sans doute traduit de l'anglais (1973)12

Or, ces faits semblent reconnaître l'émergence d'un corps social qui revendique un statut prestigieux que lui donne l'agrégation entraînant l'universitarisation de la technique, en termes de recherche et de qualifications. La rationalisation de la technique s'accompagne du génie. Comme le remarque J.-P. Daviet, technique appelle technicien alors que génie appelle ingénieur. Le génie est ainsi le corollaire de l'installation d'un nouveau corps social comme la construction aurait peut être correspondu à celle des techniciens. Mais pour autant génie correspond-il à technique scientifique comme le suppose J.-P. Daviet dans une acception proche de la technique scientifique de la fin du XIXè siècle ou du « manganisme » de F. Reuleaux (1884)13 ?

2.2- ENTRE DIRE ET FAIRE

On retrouve une des tensions premières entre génie et raison. Mais le mot génie s'apparente aux sciences de l'ingénieur. Ainsi cette analyse fait apparaître de nouvelles tensions entre les mots que sont sciences de l'ingénieur, ingénierie, construction, génie, et par référence aux corps sociaux entre ingénieur et technicien et sans doute entre dire et faire.

10 DAVIET J.-P. (1995), La naissance des génies. Texte prononcé lors de la manifestation du bicentenaire des écoles normales supérieures. ENS Cachan

11 cf CHERVEL, A. (1993). Histoire de l'agrégation. Paris, INRP-KIME, 260-261.

12« Ensemble des fonctions allant de la conception et des études à la responsabilité de la construction et au contrôle des équipements d'une installation technique ou industrielle. »

Arrêté du 12/01/73 - Paris J.O. 1980

13 REULEAUX, F. (1884). "Culture et technique", Revue des arts et métiers. Paris, CNAM, 1994, 8, 29-40, (trad. par Rose-Marie Lipka)

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3- CARACTERISATION DES GENIES TECHNIQUES

Cette troisième question porte sur un point de vue interne des génies techniques. Elle recherche l'éventuelle unité dans la diversité des génies et tente de déterminer la structure d'un génie.

3.1- DE MULTIPLES GENIES

Les génies sont multiples. La liste non exhaustive ci-dessous représente différentes activités des domaines de recherche, des spécialisations d'entreprise…

Parmi la diversité des génies, considérés du point de vue des domaines de pratiques, les génies se présentent comme des génies matériels, informationnels, socio-économiques…

Génie acoustique Génie architectural Génie atomique Génie biochimique Génie biologique et

médical Génie biotechnologique

Génie chimique Génie civil Génie climatique

Génie domestique Génie électrique Génie de l'environnement Génie enzymatique Génie fermentaire Génie frigorifique

Génie industriel Génie logiciel Génie des matériaux Génie

méthodologique Génie militaire Génie nucléaire Génie pédagogique Génie des procédés Génie rural Génie sanitaire Génie thermique Génie urbain …

Pour Michel Raous (1992)14, sept familles apparaissent plus nettement

selon les secteurs d'activités :

Génie des procédés chimiques et parachimiques Génies mécaniques, génie des matériaux et génie thermique

Génie civil Génie acoustique

Génie électrique Génies biologiques

Génies à forte composante socio-économique 3.2- UNE SCIENCE DE L'ACTION PRODUCTIVE

M. Raous (1992) distingue deux types de sciences et considère que les génies relèvent de la Science de l'Action, science parallèle aux Sciences de la Connaissance, dont l'objet et la finalité sont l'action productive. Ce

14 RAOUS, M. (1992). Génies, procédés : techniques, impacts, économie, Rapport de conjoncture. CNRS. 225-242.

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postulat souhaite marquer la fin du vieux clivage entre une recherche fondamentale qui serait consacrée aux objets naturels et une recherche dite appliquée en raison de son intérêt pour les objets industriels (p. 226). Selon lui, les génies s'inscrivent parmi ces sciences de l'action, qui sont assimilées aux sciences de l'ingénieur et donc qui en font partie. A cet égard, il mentionne « les génies des sciences de l'ingénieur » (p. 242). Cette localisation n'est sans doute pas étrangère à l'origine du discours, émanant du CNRS et dans un rapport de conjoncture. Mais il semble utile de remarquer que cette localisation entraîne l'auteur à jumeler génies et procédés, dans le titre du chapitre et dans la juxtaposition de la définition des deux mots. Ainsi, « un génie est l'ensemble des connaissances et techniques concernant la conception, la mise en œuvre et les applications de procédés, de dispositifs, d'appareils » et « un procédé est une méthode pratique pour réaliser une transformation de matière, d'énergie, d'information… » (p. 225).

Ce repérage rejoint la position de Staudenmaier (1985, p.108-109) qui définit d'une part le génie comme « un corpus de connaissances mettant en œuvre des méthodes expérimentales en vue de construire un système intellectuel formel et mathématiquement structuré… » et qui précise d'autre part leur structuration selon les nécessités des pratiques technologiques. Ainsi le génie est une science orientée vers l'action productive, une science de l'action ou une science pour l'action.

Comme le remarque David Layton (1991), selon cette localisation, le génie ne produit néanmoins que des objets de pensée et non des réalisations pratiques. La question de l'articulation entre la théorie et l'action reste ainsi posée15. Mais nous entrevoyons qu'il ne s'agit pas

d'une simple question de frontière mais plutôt d'une question épistémolo-gique sur la nature des connaissances de l'action et sur l'action.

3.3- LES SCIENCES POUR L'INGENIEUR,

LES SCIENCES DE L'INGENIEUR16

David Channell (1995)17 indique dans son étude historiographique des

sciences de l'ingénieur, que ces sciences sont décrites à partir de 1960 comme un traducteur entre la science et la technique, entre les sciences dites de base et la technique, assurant l'interprétation entre connaître et faire ou entre la théorie et l'artefact. Or la traduction suppose implicitement le transfert d'une information d'un système à un autre, d'un groupe social à un autre, ce qui suppose comme le note Hugh G. J.

15 LAYTON, D. (1991). Science Education and Praxis : the relationship of school science to practical action. Studies in Science Education. 19, 43-79. article traduit par P. Vérillon (1994). Aster. Paris, INRP. 19, 117-156.

16 voir RAMUNNI, G. (1995). Les sciences pour l'ingénieur - Histoire du rendez-vous des Sciences et

de la Société. Paris, CNRS, 150 p. (publié à l'occasion des 20 ans des SPI) (préface de J. Lagasse).

17 CHANNEL, C. (1994). Historiographie des études sur les sciences de l'ingénieur. Conférence prononcée à Orléans à l'occasion des 20 ans des SPI. (Université de Texas, Dallas)

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Aitken (1985, pp. 18-19) l'usage d'un code différent, une conversion sous une forme compréhensible dans un monde où les valeurs sont différentes. Mais au delà des valeurs, il convient d'ajouter qu'il s'agit d'une interprétation répondant à une préoccupation différente, pour ce qui nous concerne l'action efficace et contrôlée des ingénieurs.

La perspective historique de l'évolution des sciences de l'ingénieur montre également la conception récente du modèle interactif entre science et technique, opposé au modèle applicationniste antérieur. Edwin Layton la repère en 1970 aux États Unis. Cette modification semble faire apparaître une substitution conceptuelle entre sciences de l'ingénieur et sciences appliquées. A cet égard Combarnous (1985, p. 75) note que, malgré l'unicité de la science, « les sciences appliquées se différencient quelque peu des sciences théoriques » en particulier dans les théories plus approximatives mais suffisantes pour les situations limitées auxquelles elles répondent. Or l'émergence des sciences de l'ingénieur dans le modèle interactif qu'elles supposent, correspond à la revendication scientifique - et sans doute sociale - des théories de l'action qu'elles proposent. Cette conception s'oppose fondamentalement à toute perspective d'une technique scientifique ou d'une science industrielle telle qu'elles pouvaient être suggérées à la fin du XIXe siècle. En ce sens, la position de M. Raous correspond intégralement à cette actualisation de la connaissance que la technique suppose aujourd'hui en raison de la complexité grandissante des problèmes traités, des multiples enjeux et des outils informatiques utilisés.

Toutefois, il semble s'agir d'une actualisation d'une question posée dès le XIXe siècle par M de Prony qui selon Y. Chicoteau et al. (1984) a été l'ingénieur dont le rôle a été déterminant dans la construction d'une science de l'ingénieur placée dans cet « ordre moyen » évoqué par A. Comte (1830), pris en charge par la classe intermédiaire des ingénieurs à

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qui est dévolu le monopole d'organiser les « relations de la théorie et de la pratique »18.

◊ « L'expérience, (…), a fait sentir que l'ingénieur (…) ne pouvait être

suppléé par des hommes qui ne seraient qu'architectes, ou géomètres ou physiciens ; qu'il fallait que cet ingénieur eût une éducation particulière, un système de connaissances théoriques et pratiques, absolument propres à l'état qu'il choisissait. Ce système embrasse presque tous les arts et toutes les sciences et les branches qui le composent, quoique appartenant à des tiges connues, forment, soit par leur assemblage, soit par leur application une science particulière et nouvelle. »19

En effet, à cette époque le développement de la construction mécanique génère de nouveaux problèmes commerciaux et juridiques, jusqu'alors pratiquement ignorés, notamment ceux de la propriété industrielle et du contrôle des performances des machines commercialisées. Par ailleurs, Edwin Layton remarque qu'à partir de 1980, l'essor des sciences de l'ingénieur est en relation avec le souhait de professionnalisation de l'ingénieur. Cela justifie leur intégration dans les formations des ingénieurs et dans les écoles d'ingénieur. Ces enseignements ont le souci de rapprocher les enseignements théoriques et les enseignements pratiques avec en particulier des activités sur projet. Simultanément, le même courant sociologique fait s'ouvrir les sciences de l'ingénieur aux sciences humaines et sociales car la résolution de problèmes sous contraintes physiques qui conduit à des solutions plus ou moins exactes s'avère insuffisante. En effet, les contraintes sociales, politiques, économiques, écologiques… apparaissent alors comme des contraintes aussi importantes. Cette orientation s'inscrit par ailleurs dans le courant de pensée actuel sur la production sociale des techniques telle que l'exprime J. Perrin (1992)20. Mais il convient de remarquer que l'articulation entre ces sciences n'est pas univoque. P. Flichy (1995) note à cet égard que les relations sont souvent hiérarchisées alors que la finalité de cette articulation serait sans doute la formation des « ingénieurs sociologues »21.

La facilité plus ou moins grande du rapprochement entre théorie et pratique n'est pas étrangère aux traditions nationales des systèmes de formation. A cet égard, en France, les formations tendent jusqu'alors à isoler les deux préoccupations selon sans doute le clivage entre

18 COMTE, A. (1830). Deuxième leçon du Cours de Philosophie Positive.

19 PRONY. "Discours préliminaire sur la partie de l'Encyclopédie par ordre de matières, intitulée : science de l'ingénieur des ponts et chaussées, turcies et levées, canaux et ports maritimes." in

Opuscules de M. de Prony. document ANPC, t. 1, p. 7 ; cité par CHICOTEAU, Y. ; PICON, A. ;

ROCHANT, C. (1984). "Gaspart Riche de Prony ou le génie appliqué." Culture technique. Paris, CRTC, 12, 171-183.

20 PERRIN, J. (1992). Comment naissent les techniques. Paris, Publisud, 184 p. 21 FLICHY, P. (1995). L'innovation technique. Paris, La découverte. 207 p.

(19)

« polytechnique » et « arts et métiers » que suppose D. Channell. Mais la localisation et l'association génie-procédé que fixe M. Raous marque cette nécessaire synergie dans le domaine de la recherche, et dans la formation des hommes.

3.4- ESSAI DE SYNTHESE

* l'unité

L'examen de ces discours sur les génies fait apparaître d'abord un ensemble de caractéristiques qui apparaissent dans leur diversité. Quatre mots clés permettent de les reconnaître :

COMPLEXITÉ, OPÉRATIONNALITÉ, OPTIMISATION, ACTION

Par ailleurs, dans tous les génies semblent apparaître des points communs liés à :

TRANSDISCIPLINARITÉ

au sein des sciences de l'ingénieur jusqu'aux sciences de l'homme et de la société

INTÉGRATION

- description macroscopique globale d'un processus dans un but opérationnel

- intégration des contraintes physiques et des contraintes socio-économiques

- recours à l'analyse systémique et aux méthodes plus classiques

OPÉRATIONNALITÉ

- installations de l'écosystème - fiabilité d'usage et de fonctionnement

- qualité INDUSTRIALISATION - couplage produit - procédé - enjeux INNOVATION - solutions inédites - connaissances nouvelles

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* la structure

Examiner le « génie » fait apparaître les « sciences de l'ingénieur », les « procédés » auxquels il convient sans doute d'adjoindre l'« ingénierie ». Ces quatre mots s'enchevêtrent constamment car ils interviennent pour ou dans l'action productive en montrant l'interaction entre « connaître » et « produire », ce que Y. Deforge désigne par le « complément à l'unité ».

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Ils font aussi apparaître le besoin désormais nécessaire de coopération dans la conception qu'analyse Y. Schwartz22 (1994) pour pallier

l'insuffisance de la seule « connaissance inopérative ». L'exemple des péripéties de la réalisation du tunnel sous la Manche montre bien que l'inefficacité réside non pas dans le traitement des contraintes physiques mais dans les difficultés essentiellement humaines d'appréciation de la sécurité, des normes et des solutions.

Pour cette introduction du séminaire et pour situer le cadre du questionnement problématique, il est intéressant de tenter de représenter ces différents éléments. Trois rôles (en termes de spécialisations en tant que composante de la technicité) apparaissent : le chercheur, l'ingénieur et l'industriel. A ces trois rôles, il est nécessaire d'adjoindre celui d'un quatrième personnage, l'usager, à qui s'adresse en définitive l'ensemble des travaux effectués par les trois premiers.

4- LES GENIES TECHNIQUES, DISCIPLINES SCOLAIRES

La quatrième question s'articule aux précédentes par les représentations que les disciplines scolaires sont susceptibles de porter par rapport aux références extérieures, par rapport aux « génies au travail ». Quelles sont donc les caractéristiques des génies en tant que disciplines scolaires ?

4.1- LA DESIGNATION DES DISCIPLINES SCOLAIRES PAR LES

CONCOURS DE RECRUTEMENT :

L'analyse de la première question, qui assimile génie à technique ne trouve pas complètement sa réponse dans la désignation des concours de recrutement. La liste des agrégations fait apparaître en effet une liste limitée : génie civil (deux options), génie mécanique, génie électrique (deux options) et biochimie-génie biologique. Les techniques écono-miques ne sont pas désignées par génie mais par économie-gestion, alors qu'en Tunisie par exemple, il s'agit du génie économique.

Les CAPET en revanche sont plus nombreux : génie mécanique (trois options), génie civil (deux options), génie industriel (trois options), génie électrique (trois options), génie biologique/biochimie (option des biotechnologies). Par contre, certains enseignements techniques ne sont pas identifiés dans la gamme des génies : technologie, économie et gestion, informatique et gestion, hôtellerie/tourisme et arts appliqués. Ces nuances peuvent laisser supposer que la désignation « génie » relève des disciplines dures qui renvoient à la matière ou à des objets.

22 SCHWARTZ, Y. (1994). Conférence inaugurale. in Actes du XXIXè congrès de la Société

d'Ergonomie de Langue Française - Ergonomie et Ingénierie - Paris, Maison de la Chimie, 21-23

(22)

Mais plus simplement, ces différences d'intitulés sont vraisemblablement liées à l'histoire de chacune des disciplines qu'ils dé-nomment.

4.2- LA STRUCTURE DES CONCOURS

La structure des concours peut permettre de caractériser ces disciplines d'enseignement. L'examen des définitions des épreuves d'admissibilité23 des CAPET et des CAPLP2 - qui sont des copies conformes des précédents - montre une structure assez voisine (tableau 1) :

CAPET Sc. Tech. Ind. Et. Syst. Tech.

G. Méca construction 1,2 1,2,3

G. Méca productique 1,2 1', 1', 2'

G. Méca maintenance 1,2 1,2,3

G. Civil équipement 1,2 1,2

G. Civil structure autre formule autre formule

G. Indust. toutes options 1,2 1,2

G. Élec électronique 1,2 faire avant-projet

G. Élec électrotech-éner 1,2 1,2

G. Élec informatique 1,2 1,2

Technologie méca-élect 1,2 1

Technologie gestion EC 1,2 1

Biotechno GB 1,3 microbiologie

Sc. Tech. Méd. Soc. 1 projet d'orga

Économie Gestion 1 EC 1,2

CAPLP2

G. Méca, G. Civil, G. Elec 1,2 id

G. Chimique 1,2 1,2

STI 1 : « possède les connaissances scientifiques et techniques requises » STI 2 : « est capable de les mobiliser pour résoudre un problème technique » STI 3 : « étude d'un problème concret »

EST 1 : « sait conduire l'analyse … pour justifier ou critiquer des solutions ou des choix

EST 2 : « est en mesure de proposer … des solutions nouvelles correspondant à une adaptation, un aménagement temporel ou structurel »

EST 3 : « est capable de proposer des solutions dans le cadre d'un avant-projet d'automatisation »

(GC struc : formulation en termes de capacités)

Tableau 1 : définitions des épreuves d'admissibilité des CAPET et des CAPLP2

23 cf notes de commentaires relative à la nature des épreuves du concours externe du certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement technique ; B.O. spécial n°5 du 21 octobre 1993 p. 58 et suiv.

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Cette étude sommaire montre que les concours mêlent deux aspects : d'une part les connaissances et d'autre part les actions de création ou de résolution de problèmes techniques dans le but d'apporter une solution nouvelle.

Par ailleurs, les concours qui renvoient à la fois au corps professoral et aux disciplines d'enseignement font apparaître de nouvelles questions : • les Sciences et Techniques Industrielles sont-elles des sciences de

l'ingénieur, ou bien sont-elles des sciences de base, ou plus simplement les sciences et techniques du technicien ?

• quelle est la contradiction apparente entre le génie du corps professoral et les sciences et techniques industrielles qu'ils enseignent ? V- EN GUISE DE CONCLUSION PROVISOIRE

Le premier examen des « génies techniques » permet de soulever un ensemble de questions qui seront au cœur des travaux du séminaire. Indéniablement la portée de certaines est plus intéressante que celle d'autres. Mais il conviendra de les affiner au gré des rencontres avec les autres intervenants.

Afin de conclure provisoirement ce questionnement, il est peut être possible, à la façon du sous titre du livre d'Hélène Vérin, de compléter le titre du séminaire :

Les génies techniques ou

« Vers la ruse rationalisée ou l'intelligence technique du XXIe siècle.

»

REFERENCES

CRCT. (1984). Les ingénieurs, Culture technique. 12, 358 p.

LAYTON, D. (1991). Science Education and Praxis : the relationship of school science to practical action, Studies in Science Education, 19, 43-79. article traduit par Vérillon, P. (1994). In Aster, 19, 117-156. Paris : INRP.

MAILLEBOUIS, M. (1995). Les ingénieurs : groupe social, groupe professionnel, Perspectives documentaires, 35, 69-99.

RAOUS, M. (1992). Génies, procédés : techniques, impacts, économie,

Rapport de conjoncture, (pp. 225-242). CNRS.

SCHWARTZ, Y. (1994). Conférence inaugurale. In Actes du XXIXe

Congrès de la Société d'Ergonomie de Langue Française - Ergonomie et Ingénierie, (pp. 9-20). Paris, Maison de la Chimie, 21-23 sept.

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ANNEXE Quelques définitions :

Génie biologique et médical

DUCASSON, D. Encyclopédie Universalis, 223-226.

« Le génie biologique et médical se définit comme un champ d'activité étendu, depuis la recherche fondamentale jusqu'à l'usage, en milieu médical, des produits de l'industrie (…), terrain de rencontre du médecin et de l'ingénieur.

Extrême diversité des branches du savoir et des activités sur lesquelles repose le génie biologique et médical.

Le génie biologique et médical peut se définir comme l'ensemble des activités de recherche et d'innovation, de production et de maintenance qui sont à la base des équipements et du matériel utilisés aussi bien dans la recherche biomédicale que dans les applications à l'homme : équipements et matériels médicaux à usage préventif, diagnostique, thérapeutique ou de réhabilitation. »

Génie chimique

BOTTON, R. Encyclopédie Universalis, 226-236.

« En France, il a fallu attendre 1930 pour que les professeurs Cathala et Letort définissent le génie chimique comme la science de l'ingénieur ayant pour objet de concevoir, de calculer et de faire fonctionner, à l'échelle industrielle, l'appareillage dans lequel s'effectuent les transformations physiques ou chimiques. »

Génie civil

de St FOND, A. Encyclopédie Universalis, 236-241.

« L'expression Génie civil prête à confusion, car aucun des deux mots qui le composent n'y prend son sens habituel : le génie consiste en une forme suprême de l'intelligence, dont l'origine peut être trouvé dans des êtres surnaturels, doués d'un pouvoir magique. On peut penser aussi que le mot génie, en l'espèce provient du mot ingenium, désignant la puissance créatrice : les bâtisseurs d'autrefois, répondant à des besoins fondamentaux de l'humanité, développant sans cesse une technique fondée sur l'expérience, pouvant en effet donner l'impression d'un pouvoir quasi-surnaturel. »

Génie génétique

THIOLLAIS, P. Encyclopédie Universalis, 242-247.

« Cette méthodologie a été initialement appelée manipulations génétiques puis recombinaisons génétique » in vitro. Le terme de génie génétique est actuellement le plus utilisé. En effet, les biochimistes spécialisés, véritables ingénieur de la génétique, savent ouvrager les gènes et les réorganiser à façon dans un chromosome, cela dans le but de donner un gêne. »

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Génie militaire

Encyclopédie Universalis

« Il ne doit pas être limité à l'art de la fortification ; il englobe d'une part tous les ouvrages ou aménagements de terrain sous forme d'obstacles réalisés en vue du combat, ainsi que les engins, machines et procédés qui permettent de les créer ou de les surmonter et, d'autre part la réalisation et l'entretien de l'infrastructure nécessaire aux forces armées. »

Génie fermentaire

DENEUVILLE, F. (1991). Le génie fermentaire. Paris : TP Doin.

« Le génie fermentaire, au sens large, est défini comme la production à grande échelle et dans des conditions contrôlées, de cellules ou de substances biochimiques grâce à des catalyseurs biologiques. »

Génie enzymatique

COUTOULY, G. (1991). Génie enzymatique. Paris : Doin.

« La science et la technique ne peuvent être au service de l'homme que par l'intermédiaire des structures économiques existantes. » (préface)

L'ingénierie

NASSER, F. (1974). L'ingénierie et son organisation. Paris : Eyrolles -Ed. d'Organisation.

L'ingénierie peut être définie comme étant une « activité spécifique de conception, d'études et de coordination de diverses disciplines exercées par des ingénieurs et techniciens agissant généralement en équipe pour la réalisation et la mise en service d'un ouvrage ou d'un ensemble d'ouvrages (machine, bâtiment, usine ou partie d'usine, équipement ou complexe industriel, aménagement urbain ou rural, etc). » (p. 15)

L'ingénierie culturelle

MOLLARD, C. (1994). L'ingénierie culturelle. Paris : PUF, Collect. Que sais-je ? 128 p.

« L'ingénierie culturelle est la capacité d'apporter des solutions optimales, en termes de qualité, de coûts et de délais, aux demandes exprimées par les partenaires de la vie culturelle pour la définition d'objectifs, la mise en œuvre des programmes, la mobilisation de financement et la réalisation technique de projets.

Elle fait référence à l'étude et à l'utilisation de méthodes particulières d'analyse et d'actions pour la conduite de projets. Elle emprunte au principe d'interactivité une initiative ayant toujours des effets qu'il convient d'évaluer et de maîtriser, et qui, en retour, l'enrichissent ou la corrigent. »

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PEUT-ON JETER UN PONT ENTRE

GÉNIE ARTISTIQUE

ET

GÉNIE TECHNIQUE ?

Génie et construction : approche philosophique.

Jean Attali

Les ambiguïtés de la rhétorique sont chargées parfois des plus belles promesses philosophiques. Le double sens du mot « génie », caractère exceptionnel de l'esprit d'invention et de création dans les disciplines artistiques, ou bien ingéniosité spécifique du technicien, - elle-même à égale distance de la conception pure et de la simple exécution -, ce double sens renvoie à la longue histoire des rapports entre l'art (au sens moderne du terme) et la technique (en sa puissance inventive). La distance qui sépare le sens du mot « génie » dans une phrase comme : « le génie de Michel-Ange éclate dans ses fresques de la chapelle

Sixtine », et dans une autre telle que : « les terrassements de l'autoroute sont un ouvrage de génie civil », peut paraître suffisamment évidente

pour que l'on renonce a priori à trouver entre les deux autre chose qu'une simple homonymie. On peut néanmoins tenter de découvrir une certaine communauté de sens, en cherchant à unir malgré tout ce que l'histoire (lexicographique et idéologique) a séparé. Cela revient à imaginer un dépassement de l'opposition de l'art et de la technique - et d'abord pour la raison qu'il se trouve manifestement du génie, au sens le plus élevé du terme, dans certains ouvrages de la technique. Que la rationalité scientifique y ait établi des calculs ou que la fonction y ait été adaptée à une demande économique ou sociale, cela ne change rien au fait que la « recette » du génie soit aussi « inexplicable » dans certaines réussites techniques qu'elle l'est dans les chefs d'œuvre de la peinture ou de la musique. Le point commun serait plutôt dans le caractère exemplaire qu'on reconnaît aux qualités de l'ouvrage - et au fait que la règle y est expliquée par l'exemple davantage qu'elle ne s'explique elle-même. Ce

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rapprochement repose sur une condition (ou une donnée), à savoir la description du projet comme domaine d'exercice du génie (au sens cette fois technique du terme). Elle implique d'autre part une modalité particulière des « règles de l'art » que je propose de définir comme la réduction de l'hétéronomie dans l'usage de la règle, caractéristique de l'invention.

Après un rappel du point de vue kantien, je développerai mes remarques selon une série de trois observations :

1) le projet décrit comme « réduction en art » fournit le principe d'un usage supérieur et autonome de la règle technique ;

2) la technologie offre des modèles exemplaires ; à partir d’eux, une rhétorique devient possible qui décrit l'exercice d'une véritable faculté du génie technique ;

3) le caractère inductif de la règle et la signification réfléchissante de la référence dans le jugement sur les ouvrages du « génie » suggère un rapprochement, voire une sorte de parenté dans le sublime, entre le génie poétique ou artistique et le génie industriel, entre les poètes et les ingénieurs, entre les artistes et les architectes.

DE L'ORIGINE DES « REGLES DE L'ART ».

Newton est-il un génie ? demande Kant. Plus encore que la question, la réponse du philosophe paraît surprenante : « Dans le domaine scientifique, le plus remarquable auteur de découvertes ne se distingue que par le degré de l'imitateur ou de l'écolier le plus laborieux »1. Si le

grand savant contribue, et de quelle manière, « à la perfection toujours croissante des connaissances et à l'utilité qui en dépend », il n'en reste pas moins que sa science est entièrement explicable et communicable, « depuis les premiers éléments de géométrie jusqu'à ses découvertes les plus importantes et les plus profondes ». En ce sens, le véritable génie ne se rencontrerait que dans les beaux-arts, c'est-à-dire en un domaine où le plus grand talent est celui qui outrepasse les limites mêmes de l'art. « Aucun Homère, souligne la Critique de la faculté de juger, ne peut montrer comment ses idées riches de poésie… surgissent et s'assemblent dans son cerveau, parce qu'il ne le sait pas lui-même et ne peut l'enseigner à personne ».

Plus radicale que l'ancienne distinction des arts libéraux et des arts mécaniques2, une nouvelle limite se serait donc établie entre l'ensemble des arts (mécaniques et libéraux) et les beaux-arts (véritablement, arts du

1 Critique de la faculté de juger, trad. franç. A. Philonenko, Vrin, 1968, § 47.

2 Arts libéraux du Quadrivium : arithmétique, géométrie, astronomie, musique. Arts libéraux du

Trivium : grammaire, rhétorique, dialectique. Arts mécaniques : «qui exigent surtout un travail

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génie). L'opposition projetterait l'inspiration du génie poétique dans des

règles qui ne peuvent trouver leur source ni dans l'entendement ni dans la raison mais dans la nature elle-même : Kant, précurseur involontaire du romantisme ? En réalité, il n'existe aucun art (les beaux-arts eux-mêmes ne peuvent échapper à une telle contrainte), « en lequel il ne se trouve quelque chose de mécanique, qui peut être saisi ainsi qu'observé selon des règles, c'est-à-dire quelque chose de scolaire qui constitue la condition essentielle de l'art ». En revanche, ce qui justifie l'idée du génie en tout chef d'œuvre (quelle que soit la discipline parmi le système des beaux-arts), c'est l'existence de quelque chose en lui qui serait irréductiblement inexplicable, une règle encore mais en un sens supérieur, et telle que tout précepte de l'art se trouverait dès lors suspendu à son pouvoir d'exemplification. Kant, tout en approfondissant le thème du génie inspiré, en délimite en même temps la fonction : « Le génie ne peut donner qu'une riche matière aux produits des beaux-arts ; le travail de cette matière et la forme exigent un talent formé par l'école… ». On le voit, l'idée de « règle de l'art » est équivoque. Tantôt elle désigne le précepte tel qu'on l'apprend (il définit les conditions d'une habileté et implique du même coup un canon ou un contenu académique de l'art). Tantôt elle renvoie à un modèle exemplaire, c'est-à-dire à une perfection qui ne peut proprement être imitée mais sert « de mesure ou de règle au jugement ». De ce point de vue, on peut faire l'hypothèse qu'une réflexion sur les limites d'interprétation et d'application de la règle en tout art (y compris les arts techniques), fournit un indice assez sûr de la différence qui sépare un art qui serait « tout d'exécution » d'un autre fondé sur les ressources supérieures du « génie ».

L'AU-DELA DE LA REGLE.

Je voudrais montrer que l'idée de génie peut connaître une extension que Kant sans doute aurait exclue, mais qui s'appuie cependant sur la même raison qui lui faisait opposer à la plus haute science de son temps l'héritage exemplaire des modèles de l'art : il existe un au-delà de la règle, tel qu'un grand créateur ne pourra rendre intégralement raison de ses œuvres. Il est un mode de communication irréductible à la forme de la communication rationnelle, et reconnaissable en cela qu'on ne peut ni déterminer les concepts qui fourniraient les principes d'un jugement objectif ni apprendre lesdits principes selon des préceptes scolaires. Une telle situation ne définit pas seulement la subjectivité du jugement « réfléchissant » telle qu'elle se rencontre (sous sa forme la plus élevée) dans le jugement esthétique. Elle est applicable peut-être à des domaines comme les arts industriels, l'architecture, le génie civil, en un mot à des

techniques, dans la mesure où celles-ci ne peuvent être confondues ni

avec les connaissances scientifiques qui les conditionnent ni avec les procédés qui en formalisent l'activité productive ni même avec leur

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finalité fonctionnelle. Celle-ci, conçue de façon restrictive comme rapport des moyens à un but utilitaire, n'épuise pas le contenu ni la signification de la forme donnée au produit de l'art. Qu'il suffise ici de penser aux ouvrages les plus marquants parmi ceux que réalisent les différentes disciplines de la construction : ponts, grands « ouvrages d'art », monuments, etc.

L'essentiel de l'argument que je propose ici consiste à établir la signification de l'inexplicable et à la rapprocher de la manière dont s'effectue la référence en matière de jugement sur les ouvrages du génie (la modalité du jugement). Le risque d'une utilisation équivoque de l'idée de génie et de son vocable fournit en définitive la chance d'une variation de sens, dans la différence de l'art et de la technique. Les arts du beau, s'ils sont irréductibles aux arts de l'utile, n'en reçoivent pas moins d'eux la norme de tout travail et de toute production (c'est-à-dire l'obligation d'agir avec adresse, ou selon des règles suffisamment établies). Et les arts de l'utile (faut-il les appeler arts appliqués, industriels, techniques ?), en dépit de l'opposition qui subsiste entre la liberté de l'art et toute pratique astreinte à des normes, découvrent, dès lors qu'ils s'épanouissent en

projet, la possibilité d'une élévation de la règle constructive vers un

au-delà de la norme acceptée - mais sous l'impulsion de quelle audace ? au nom de quelle inspiration ?

« Le génie donne ses règles à l'art »

(Emmanuel Kant). La définition kantienne du génie est donnée par le § 46 de la Critique

de la faculté de juger : « le génie est la disposition innée de l'esprit

(ingenium) par laquelle la nature donne ses règles à l'art ». Elle se développe selon l'argument suivant : tout art suppose des règles, en ce sens que le produit de l'art doit d'abord être représenté comme possible selon un plan (l'œuvre n'est pas un produit du hasard). Or, le caractère « réfléchissant » du jugement esthétique signifie que celui-ci n'a jamais la valeur d'un jugement objectif fondé sur la détermination d'un concept : seul compte le rapport de la représentation aux facultés du sujet, tel qu'il se donne dans le sentiment du goût. Tout le problème de l'esthétique kantienne est de fonder, sur la base du caractère subjectif du plaisir esthétique, l'universalité du jugement de goût : la relation interne qui lie le plaisir esthétique à l'universalité d'une culture représente tout l'enjeu de la troisième Critique, en sa première partie. Ainsi Kant construit-il une véritable philosophie de la communication, en marge du domaine de la rationalité scientifique et hors le règne de la loi morale. Cette philosophie trouve son plein aboutissement dans la « critique de la faculté de juger téléologique » (Critique de la faculté de juger, 2e

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partie), laquelle peut aussi bien être comprise comme posant les prémisses d'une philosophie de la technique.

Si l'art suppose des règles mais que celles-ci ne peuvent être données à la manière d'un concept, il reste que les beaux-arts ne peuvent concevoir eux-mêmes ces règles mais seulement les recevoir de la nature elle-même, c'est-à-dire, selon Kant, de la concorde des facultés du sujet. Trois conséquences vont en résulter :

1) Le génie est un talent ; l'originalité doit être sa première propriété (aucune règle déterminée ne peut être apprise…).

2) Les produits du génie doivent en même temps être des modèles, c'est-à-dire être exemplaires (sans avoir été eux-mêmes engendrés par imitation, ils doivent toutefois servir aux autres de mesure ou de règle du jugement).

3) Le génie ne peut décrire lui-même comment il produit ; c'est en tant que nature qu'il donne la règle ; il ne sait pas comment se trouvent en lui les idées qui se rapportent à son art (c'est pourquoi aussi le mot génie est vraisemblablement dérivé de genius, l'esprit particulier donné à un homme à sa naissance pour le protéger et le diriger, et qui est la source de l'inspiration dont procèdent ses idées originales).

Kant débouche sur un élargissement extraordinairement fécond de la psychologie transcendantale des facultés : une Idée esthétique est « cette représentation de l'imagination, qui donne beaucoup à penser, sans qu'aucune pensée déterminée, c'est-à-dire de concept, puisse lui être adéquate ». De même qu'il existe des concepts auxquels nulle intuition ne peut correspondre (les Idées de la raison), il existe des intuitions qui donnent plus que ce que peut en exprimer la langue, plus que n'en peut expliquer le concept. Telle est la puissance motrice de l'imagination, capable de mettre en mouvement les facultés intellectuelles.

LE POUVOIR DE L'INATTENDU ET L'INGENIOSITE HUMAINE (Hélène VERIN)3.

La naissance du discours technologique et l'élaboration d'une logique propre à l'art de l'ingénieur définissent depuis les débuts de l'âge moderne les conditions historiques de la formation du « génie » au sens non plus artistique mais technique. Hélène Vérin a donné l'exemple des traités de fortification au XVIe siècle, à travers lesquels on voit émerger une conception nouvelle du projet et du génie comme art des ingénieurs. Plusieurs traits remarquables composent cette philosophie de l'ingénieur telle qu'elle apparaît à travers l'évolution du génie militaire ou la progressive rationalisation de la construction navale. L'enjeu est celui de

3 Vérin, H. (1993). La gloire des ingénieurs. L'intelligence technique du XVIe au XVIIIe siècle. Paris : Albin Michel.

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la formation d'une discipline technologique. Cette discipline doit se voir reconnaître à la fois une nécessité logique et un pouvoir heuristique : elle doit constituer sa propre norme interne (qui la qualifie à l'intérieur de l'encyclopédie des savoirs) ; et elle doit être efficace, c'est-à-dire faciliter l'invention technique. La difficulté est grande pour les arts

pluri-techniques : la fortification relève à la fois de l'architecture, de l'art de la

guerre et de la mécanique… Le discours technologique peut-il être spécifique ? Ajoute-t-il quoi que ce soit de nécessaire à chacune des sciences particulières avec lesquelles il compose ? La réponse est précisément dans sa fonction opérative : il doit être un guide pour l'action. En ce sens, son opération consiste dans la réduction de l'espace séparant théorie et pratique. Or, l'action est engagée dans des situations toujours changeantes. L'ingénieur travaille toujours sur des cas particuliers : le réel est fuyant, semblant mettre en échec les tentatives de modélisation. La raison technicienne doit se tenir au plus près de l'occurrence, du divers. Opportuniste, elle use de la science mathématique comme d'un moyen pour ruser avec la nature. Enfin, la technologie se subordonne à des fins stratégiques : la fortification n'est concevable que rapportée à une idée de la guerre et du combat. Ainsi le problème de la fortification changera-t-il de nature avec le développement de l'artillerie et de la guerre de mouvement. De même le problème de la construction navale à partir de Colbert sera de concilier l'art des maîtres charpentiers avec la science de la manœuvre des vaisseaux.

On pourrait parler, par anglicisme, des predicaments du discours technologiques à tout le moins. Un discours qui s'appliquerait à n'importe quel art n'apprendrait rien d'aucun, ou bien il ne consisterait à développer que des effets trompeurs. Mais en juger ainsi, c'est ne retenir pour critère que celui de la science, de la vérité. Ce critère est inadéquat pour comprendre ce qui se passe dans l'art de l'ingénieur (Jacques Guillerme4).

La rhétorique apparaît, en définitive, comme « le seul moyen de régler un discours qui a pour fin d'augmenter l'efficacité de l'art. Dans ce cas, l'élaboration d'une « technologie » consisterait bien pour l'essentiel à trouver les moyens d'articuler l'art étudié à l'étude de cet art »5. Complexité des techniques du discours technique… Comment faire entrer la conception technique dans l'ordre des disciplines enseignables ? L'activité de l'ingénieur doit être distinguée de celle du simple praticien : la fortification, comme la médecine, est à la fois une faculté, un art et une science. Science à cause du recours aux principes mathématiques

4 Jacques Guillerme, «Les liens du sens dans l'histoire de la technologie», Cahiers S. T. S., n° 2, De la technique à la technologie, Paris, 1984.

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dans la recherche des formes. Art par l'établissement des règles qui permettent de parvenir à une fin bien conçue et déterminée. Faculté dans la mesure où la pratique fait rencontrer les nombreuses difficultés dues à la matière avec laquelle on opère.

L'ASPECT INEXPLICABLE DE L'EFFICACITE (Jean-Pierre SERIS)6.

La même « chose » peut par principe être expliquée à différents niveaux : c'est le pluralisme des niveaux d'explication qui est la ressource même de tout art pédagogique et didactique. Ce pluralisme décrit l'action de l'enseignant comme l'art des alternatives. Il faut pratiquer ce pluralisme de l'explication, c'est-à-dire construire les médiations qui tracent des voies multiples pour faciliter l'intelligence d'un objet, et pour convertir cet objet en un projet de pensée ou d'action. A la rigueur d'un exposé scientifique, ordonné selon des raisons formellement rigoureuses, s'ajoute un faisceau de développements possibles qui sont véritablement pour l'enseignant la matière même de son art, c'est-à-dire de son habileté et de sa persuasion.

Or, ce principe pédagogique reçoit l'appui et comme l'encouragement d'une définition de la technologie elle-même. Jean-Pierre Séris écrit ceci, à propos des techniques (anciennes et empiriques, mais, faudrait-il le dire, actuelles aussi) dont l'efficacité est éprouvée bien qu'on n'en connaisse pas les raisons ou les fondements scientifiques. Dans une formule étonnante, il écrit qu'au cœur de la technologie, on trouve « l'inexplicable » : « L'inexplicable, c'est le domaine de l'explication multiple, de l'explication flottante, de l'explication à plusieurs niveaux. Comme une limite intrinsèque du maker's argument (selon lequel on ne comprend que ce que l'on fabrique) s'inscrit l'idée que l'on ne comprend pas tout ce que l'on fait ni pourquoi ce que l'on fait réussit ». On peut admettre que la définition de la technologie se trouve captive de ces déterminations apparemment contraires : elle s'appuie sur l'effort langagier pour nommer, classer, ordonner (le monde de la matière saisi à travers le monde des pratiques artisanales et industrieuses) ; mais, en même temps, elle oppose aux linéaments d'une raison indivisiblement rhétorique et savante les acquis silencieux de l'œil et de la main, l'inertie propre à une connaissance issue des « techniques du corps ». Par ailleurs elle contribue à l'essor de la science et reçoit d'elle une part non négligeable de son prestige, mais elle oppose au discours scientifique universel, la patience d'une raison opportuniste, sans cesse convoquée par les besoins sociaux et leur expression à travers les marchés. Si son prestige est consacré par la masse des biens dont elle a rendu l'industrie possible, et si le commerce relance sans fin ses capacités innovatrices,

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elle paye son immense succès public et idéologique d'un lourd tribut : celui de sa dévalorisation, voire de son rejet aux marges d'une culture entravée par ses préjugés élitistes : l'idée de génie, quand on l'étend du domaine des arts « nobles » aux pratiques de l'ingénieur, devient au mieux une affirmation du rationalisme technique, au pire un thème populiste. La technologie est triomphante et sous-estimée : au zénith de sa puissance économique et sociale mais reléguée dans la hiérarchie des valeurs symboliques. L'ambivalence des jugements sur le génie des ingénieurs est une des manières dont l'idéologie relève et exprime la signification technique de « l'inexplicable ».

LES OUVRAGES DU GENIE.

REFERENCE ET EXEMPLIFICATION (Michael BAXANDALL)7.

L'effort pour comprendre les œuvres du génie inspire une réflexion sur la modalité de la référence : comment, à tout le moins, tente-t-on l'explication, et quelles limites rencontre-t-on ? Michael Baxandall, dans un livre qu'il consacre principalement à l'analyse de la peinture, commence par esquisser la description monographique d'un « ouvrage d'art » : le pont sur le Forth (Écosse), de Benjamin Baker. De quel problème, le pont construit, représente-t-il la solution ? Il serait impossible, explique l'auteur, d'appliquer la méthode qui consiste à aller du problème vers la solution, si l'on n'avait déjà la solution sous les yeux. Les « arts du génie » occupent précisément cet espace, à la fois technique, social, culturel, etc., qui sépare le problème de sa solution. L'auteur propose un schéma de description des données du problème, permettant d'approcher et de comprendre (sans pouvoir les prévoir ou les prescrire d'avance) les voies de l'invention. C'est précisément, la manière propre du « génie technique » dans sa plus haute expression.

LES TERMES (TECHNIQUES, ÉCONOMIQUES…) DU PROBLÈME LE PONT LA DESCRIPTION SUR LE FORTH LA CULTURE DU MAÎTRE D'ŒUVRE

7 Michael Baxandall, Formes de l'intention. Sur l'explication historique des tableaux, Ed. Jacqueline Chambon, Nîmes, 1991.

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Les ouvrages des ingénieurs sont l'occasion, chaque fois vérifiable, d'évoquer cette fonction du « génie » : la règle de l'action ne peut être exprimée directement dans une formule qui servirait ensuite de précepte. « La règle, écrivait déjà Kant, doit au contraire être abstraite de l'action, c'est-à-dire du produit, par rapport auquel les autres peuvent mesurer leur talent ». D'autre part, cette règle (ou plutôt, cet ensemble de règles) est élevée à un degré d'efficience supérieur, parce qu'elle cesse d'être conformité à une norme acquise (ou apprise) mais qu'elle est la projection sur une situation inédite du pouvoir technique de l'homme, enraciné en son expérience fondamentale de la nature (de ses matériaux et de ses forces).

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IMPACT DE LA CAO SUR LA DÉFINITION DES

CONTENUS D'ENSEIGNEMENT EN GÉNIE

ÉLECTRONIQUE

Alain Durey

INTRODUCTION

Nous abordons dans cet article la question des contenus de formation dans les textes officiels d’institutions qui ont pour mission ou pour objectif de délivrer des diplômes professionnels dans un domaine donné. C’est le cas par exemple de l’Éducation Nationale qui prépare à plus de 600 diplômes technologiques et professionnels. Comment sont définis ces contenus d’enseignement, par quelles instances et selon quelles modalités ? Comment est prise en compte la question de l’activité professionnelle ?

1- LE CADRE D’ANALYSE

1.1- LES CONTENUS DE FORMATION ET LEUR ÉLABORATION SOCIALE

Les formations qu’elles soient générales (école) ou technique et professionnelle (école, entreprise) sont socialement finalisées. Nous nous intéresserons aux relations qui s’établissent entre une formation (à partir du moment ou elle a une visibilité institutionnelle) et la société. Ces systèmes de formation sont chargés de mettre en œuvre des contenus de formation et de délivrer des diplômes sous le contrôle et à la demande sociétale. Ils sont aussi des moyens d’action sur la société pour l’adapter ou la transformer. Nous partons donc de l’hypothèse que des liens forts à trouver et à expliciter existent entre ces systèmes de formation professionnelle et la société et plus particulièrement avec les systèmes ou institutions pour qui la formation est destinée. Nous rechercherons ces liens à travers les modes d’organisation et de conception des contenus de formation et des diplômes délivrés. Ces contenus et ces diplômes constituent en tout cas dans nos deux exemples des prescriptions fortes

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pour les formations et sont révélatrices des jeux et des enjeux qui les déterminent. Nous envisagerons à priori l’existence de liens réciproques entre l’institution cible et le système de formation. Tout d’abord une demande plus ou moins contrôlée par d’autres instances (politiques, syndicales, etc) de formation provenant d’une institution, d’une entreprise ou d’un ensemble plus complexe (un système de production) à destination d’organismes, d’institutions ou de systèmes (système scolaire) susceptibles de répondre à la demande. C’est le versant adaptation de la formation aux besoins et aux exigences de l’entreprise ou de l’organisme demandeur. Mais il existe aussi un autre sens de la relation ; c’est celui qui naît du système de formation et dont la volonté est d’opérer des transformations au sein même de l’institution cible sans que pour autant la demande ait été formulée. C’est le sens du projet dont les finalités dépassent ou contournent les besoins et les finalités propres de l’institution, de l’entreprise ou du système cible (figure 1). Prendre en compte ce sens de la relation, c’est aussi prendre parti sur une certaine autonomie de la formation qui peut former système et entretenir des relations avec d’autres organismes, institutions ou systèmes que la cible.

Projet Cible SYSTÈME de PRODUCTION INDUSTRIELLE Pratiques sociales liées à l'Industrie Électrique (qualifications de techniciens) SYSTÈME SCOLAIRE Pratiques d'enseignement Lycées Sections Sciences et Techniques Industrielles Option génie électronique BTS Génie électronique Référence

Référence à double sens

Quelles compétences non encore existantes à injecter dans le secteur de production de l'industrie électrique et électronique (transformation à long terme).

Quelles compétences existantes cibler dans la formation des techniciens (adaptation à court terme).

Projet :

Cible :

Figure 1 : Relations entre système scolaire et système de production industriel

Figure

Figure 1 : Relations entre système scolaire et système de production  industriel
Figure 2 : Références et professionnalités - Martinand (1994) 2- LES REFERENTIELS DE GENIE ELECTRONIQUE
Figure  3 :  Organisation  des  commissions  paritaires  consultatives Le  processus  d'élaboration  ou  d'actualisation  d'un  diplôme  peut  être décomposé en quatre phases :
Figure 4 : Institutions liées à l'Élaboration des référentiels de l'Enseignement Technique et Professionnel
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