LES GENIES TECHNIQUES
Introduction au séminaire
Joël Lebeaume
INTRODUCTION
La thématique des « génies techniques » est au cœur du séminaire de cette année. Cette introduction a pour intention de préciser le cadre de la réflexion et de l'examen de ce mot et peut-être de ce concept s'il se révèle être un moyen pertinent pour se poser les questions du registre de la didactique des enseignements technologiques.
Quatre questions guident cette esquisse problématique : • Quelle(s) signification(s) recouvre(ent) l'expression « génies techniques » ?
• Quelles sont les relations entre génies techniques et ingénieurs ? • Y a-t-il une unité dans la diversité des génies ?
• Quelles sont les caractéristiques des génies en tant que disciplines scolaires ?
Dans ce séminaire construit comme un séminaire de recherche, les premières réponses à ces questions ne peuvent être définitives mais constituent des repères permettant au fil des interventions de consolider le questionnement problématique qui vise in fine à mieux comprendre les disciplines sur lesquelles portent les investigations du groupe de re-cherche sur les enseignements technologiques.
1- LES SENS DU MOT OU L'ESSENCE DE GENIE
Interroger la signification de l'expression « génies techniques » peut apparaître comme un exercice de style souhaitant répondre aux exigences de forme d'un exposé universitaire. Mais plus qu'une étude lexicographique, il s'agit dans un premier temps de répondre à la question relative au sens du mot composé « génies techniques » c'est à dire rechercher si l'expression « génies techniques » correspond à un pléonasme ?
L'examen de cette question implique de préciser le sens des mots pour justifier le cas échéant l'éventuelle nécessité de la juxtaposition d'un substantif au pluriel et d'un qualificatif épithète. En d'autres termes, il s'agit de savoir si la juxtaposition renforce le sens ou le précise, s'il existe des génies non techniques et enfin s'il existe une relation entre génie et technique, éventuellement réciproque.
1.1- TROIS SENS DANS LES DICTIONNAIRES DE LA LANGUE FRANÇAISE
Le dictionnaire de la langue française1 identifie trois sens essentiels :
◊ - le génie en tant que divinité, être surnaturel ou allégorique (le bon
ou le mauvais génie de quelqu'un ; le génie du foyer…) parfois doué de pouvoirs magiques (les fées et les génies…) ou en tant qu'être allégorique personnifiant un principe, une maladie, un fléau, une idée abstraite (le génie de l'amour, le génie de la poésie, le génie de la Bastille…)
◊ - le génie en tant qu'aptitude, faculté et ensemble de caractères
attribués à une personne (un homme de génie) ; à un peuple (le génie français). Il apparaît également en tant que caractère pour quelque chose de bon ou de mauvais (le génie de l'action, le génie des affaires… de la corruption ou de la destruction). Il est aussi utilisé, dans le même sens pour désigner une faculté supérieure de l'esprit se manifestant dans des créations jugées exceptionnelles ou extraordinaires (un génie de la musique, le génie de l'homme ou a contrario : ce n'est pas un génie).
◊ - le génie se rapportant au domaine des arts et des techniques tels
que le génie militaire ou le génie génétique par exemple et qui tend à être décrit par l'ensemble des techniques.
Les autres dictionnaires reprennent ces trois registres de sens comme le fait le Petit Robert (1990) :
◊ - esprit qui présidait à la destinée de chacun, à une collectivité, une
organisation, un lieu. Génie tutélaire ; être mythique, esprit bon ou mauvais qui influe sur la destinée. Bon génie, génie protecteur, mauvais génie. Par analogie : personne qui a une influence déterminante sur quelqu'un (voir ange, bon ou mauvais) ; être surnaturel doué d'un pouvoir magique (démon, esprit) ; être allégo-rique personnifiant une idée abstraite. Le génie des arts, du commerce, de la liberté.
◊ - du lat ingenium : aptitudes innées, dispositions naturelles ;
l'esprit, la personne qui possède ces aptitudes ; le génie de :
caractères distinctifs qui forment la nature propre d'une chose, d'une réalité vivante, son originalité, son individualité (le génie d'une race, d'un peuple, d'un pays) disposition particulière, aptitude remarquable (il a le génie des affaires, voir bosse). Il signifie aussi l'aptitude supérieure de l'esprit qui élève un homme au dessus de la commune mesure et le rend capable de créations, d'inventions, d'entreprises qui paraissent extraordinaires ou surhumaines à ses semblables. Avoir du génie ; Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien. (Un homme de génie ; Un génie sublime ; ce n'est pas un génie).
◊ - génie militaire ; génie civil ; génie chimique, atomique :
connaissances et techniques de l'ingénieur.
Les dictionnaires plus anciens évoquent la même distinction, par exemple Littré (1878)2. Toutefois le troisième sens est référé à un « art
de faire », l'art de l'attaque pour le génie militaire ou l'art de la construction pour le génie civil.
◊ - dans le polythéisme, esprit ou démon bon ou mauvais qui présidait
à la destinée de chaque homme. Figures allégoriques d'enfants ou d'hommes ailés.
◊ - talent inné, disposition naturelle à certaines choses ; aptitude
spéciale dépassant la mesure commune ; personne de génie ; caractère propre et distinctif des personnes, des choses.
◊ - l'art de l'attaque et de la défense des places, le corps des troupes
de génie ; le génie civil, l'art des constructions civiles.
1.2- DEUX SENS INTERESSENT LA TECHNIQUE
Indéniablement le troisième sens porte sur des pratiques techniques3. Cependant, par son étymologie, le deuxième sens n'est pas étranger à la technique. Il apparaît dans l'usage courant aujourd'hui, par exemple :
◊ « Le génie ne tient donc pas à la grandeur mais à un petit détail
auquel on a pensé en un éclair, une illumination, une rupture »4
(Abraham Moles). 1.3- UN PLEONASME FLAGRANT
L'examen lexicographique du mot génie permet de retenir : • que le mot génie désigne le suprême, l'extraordinaire, le supérieur ;
2 LITTRE, E. (1879). Petit dictionnaire universel ou abrégé du dictionnaire français. Paris, Hachette. (5è éd.).
3 voir annexe.
4 in SCHEPS ; R. (1994). L'empire des techniques. Ingénieurs et inventeurs d'aujourd'hui. Paris, Seuil, p. 67.
• que deux sens intéressent plus particulièrement le champ de la technique ;
• que le mot génie se réfère à la création, à l'invention et qu'il s'accorde d'une façon archaïque aux arts libéraux ;
• que le génie est assimilé à une capacité des hommes, considérée comme un pouvoir5, un talent ou une habileté dont on ignore le processus et
donc comme une opération intellectuelle distincte de la raison, par conséquent non communicable ;
• que le génie est associé d'une façon étymologique aux ingénieurs - donc à un corps social déterminé - distincts des artisans (des métiers en opposition aux arts libéraux) et donc à des pratiques de création technique, distinctes des techniques rudimentaires, savoir des techniques qui ont une rationalité.
Ainsi pour répondre à la question du pléonasme éventuel du titre du séminaire, il semble qu'avec l'évolution du sens des mots, de la relation initiale entre ars et tecknê, il y a un pléonasme flagrant. Est-il permis de résumer ce premier point en modifiant une formule ?
« Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien. » « La technique sans génie est peu de chose.
Le génie sans technique n'est rien. »
1.4- DES TENSIONS ENTRE LE GENIE ET LA RAISON
Ce jeu de mots fait apparaître une première tension entre art, technique, talent, génie. La seconde tension apparaît dans la phrase de Diderot (1774) qui précise nettement les approches complémentaires de la raison et du génie.
◊ « Je pense qu'on devrait donner aux écoles une idée de toutes les
connaissances nécessaires à un citoyen, depuis la législation jusqu'aux arts mécaniques qui ont tant contribué aux avantages et aux gréements de la société ; et dans ces arts mécaniques je comprends les professions de la dernière classe de citoyen… Ces connaissances ont un attrait naturel pour les enfants dont la curiosité est la première qualité. D'ailleurs, il y a dans les arts mécaniques les plus communs un raisonnement si juste, si compliqué
5 Remarque : certains auteurs parlent plutôt de pouvoir par exemple : « L'art est la reproduction libre de la beauté, et le pouvoir en nous capable de la reproduire s'appelle le génie. » (p. 174) ; « Le génie, c'est essentiellement la puissance de faire, d'inventer, de créer. Le goût se contente d'observer et d'admirer. Le faux génie, l'imagination ardente et impuissante, se consume en rêves stériles et ne produit rien ou rien de grand. Le génie seul a la vertu de convertir ses conceptions en créations. » (p. 176). COUSIN, V. (1867). Du vrai, du beau et du bien. Paris, Didier et Cie.
et cependant si lumineux, qu'on ne peut assez admirer la profondeur de la raison et du génie de l'homme. »6
L'activité technique relèverait-elle ainsi d'une part de rationalité et d'une part d'irrationalité. Pour M. Combarnous7 (1985), la rationalité
technique, composante de la technicité, s'accompagne pour chaque problème des « divers acquis de l'expérience » dans lesquels coexistent du savoir-faire, de l'utilisation de recettes et de l'adoption des résultats scientifiques. Mais y aurait-il autre chose du domaine de l'irrationnel ? Les enjeux de la réponse à cette question sont extrêmement importants car les situations d'enseignement et les contenus des programmes sont fortement dépendants de la conception de la forme de la pensée technique. C'est bien dans ces termes que B. Gille8 (1978) dans son essai
sur la connaissance technique signale la difficulté de la caractériser.
Par ailleurs toutes les pratiques requièrent-elles du génie ou ne sont concernées que les plus raisonnées ? Ou bien la rationalité des techniques fait-elle apparaître l'irrationalité immanente qui l'accompagne fondamentalement ? Autrement dit le génie et la raison sont-ils solidaires dans toutes les techniques, des plus rudimentaires aux plus rationalisées ? J.-P. Séris9 (1994) dans son introduction, laisse supposer que non. Entre la taille de silex et l'intégration de puces électroniques, y a-t-il des différences qualitatives de la pensée technique ? En outre comment s'apprend cette part d'irrationalité ? Comment s'acquiert cette compétence ?
1.5- DES COMPETENCES ET DES DOMAINES
Par ailleurs le titre du séminaire mentionne « les génies techniques », c'est à dire un pluriel. Faut-il entendre que si le « génie technique » existe et est reconnu comme une capacité des hommes, il peut prendre plusieurs formes ? Ou bien, les « génies techniques » au même titre que les « savoirs techniques » ou les « savoir-faire techniques » correspondent-ils à des compétences particulières ?
Dans le troisième sens du mot, « les génies techniques » désignent plus simplement l'ensemble des domaines qui portent sur des activités que l'on peut décliner selon des pratiques sociales, des domaines de recherche, des désignations d'enseignement ou de corps professoraux.
6 cité par DEFORGE, Y. (1973) L'éducation technologique. Paris, Casterman, p. 65
7 COMBARNOUS, M. (1984) Les techniques et la technicité . Paris, Editions Sociales. p. 73
8 GILLE, B. (1978). Essai sur la connaissance technique. Histoire des techniques. Paris, Gallimard. Encyclopédie de la Pléiade. 1416-1477.
2- GENIE, INGENIUM, INGENIEUR
La deuxième question porte sur les relations entre les génies techniques et les ingénieurs. Compte tenu des sens du mot composé, les génies correspondent-ils à une spécialisation particulière ? Mais la question des « génies techniques » peut-elle se passer d'une approche sociologique ?
2.1- UN CORPS SOCIAL
Dans son analyse, J.-P. Daviet10 (1995) note bien que le mot « génie » a refait surface dans la première moitié des années 1970. Plusieurs faits concomitants sont repérables :
• la création d'un département des sciences pour l'ingénieur au CNRS (1970)
• la création des agrégations de génie civil, mécanique, électrique (1975)11 • l'apparition du mot « ingénierie » sans doute traduit de l'anglais (1973)12
Or, ces faits semblent reconnaître l'émergence d'un corps social qui revendique un statut prestigieux que lui donne l'agrégation entraînant l'universitarisation de la technique, en termes de recherche et de qualifications. La rationalisation de la technique s'accompagne du génie. Comme le remarque J.-P. Daviet, technique appelle technicien alors que génie appelle ingénieur. Le génie est ainsi le corollaire de l'installation d'un nouveau corps social comme la construction aurait peut être correspondu à celle des techniciens. Mais pour autant génie correspond-il à technique scientifique comme le suppose J.-P. Daviet dans une acception proche de la technique scientifique de la fin du XIXè siècle ou du « manganisme » de F. Reuleaux (1884)13 ?
2.2- ENTRE DIRE ET FAIRE
On retrouve une des tensions premières entre génie et raison. Mais le mot génie s'apparente aux sciences de l'ingénieur. Ainsi cette analyse fait apparaître de nouvelles tensions entre les mots que sont sciences de l'ingénieur, ingénierie, construction, génie, et par référence aux corps sociaux entre ingénieur et technicien et sans doute entre dire et faire.
10 DAVIET J.-P. (1995), La naissance des génies. Texte prononcé lors de la manifestation du bicentenaire des écoles normales supérieures. ENS Cachan
11 cf CHERVEL, A. (1993). Histoire de l'agrégation. Paris, INRP-KIME, 260-261.
12« Ensemble des fonctions allant de la conception et des études à la responsabilité de la construction et au contrôle des équipements d'une installation technique ou industrielle. »
Arrêté du 12/01/73 - Paris J.O. 1980
13 REULEAUX, F. (1884). "Culture et technique", Revue des arts et métiers. Paris, CNAM, 1994, 8, 29-40, (trad. par Rose-Marie Lipka)
3- CARACTERISATION DES GENIES TECHNIQUES
Cette troisième question porte sur un point de vue interne des génies techniques. Elle recherche l'éventuelle unité dans la diversité des génies et tente de déterminer la structure d'un génie.
3.1- DE MULTIPLES GENIES
Les génies sont multiples. La liste non exhaustive ci-dessous représente différentes activités des domaines de recherche, des spécialisations d'entreprise…
Parmi la diversité des génies, considérés du point de vue des domaines de pratiques, les génies se présentent comme des génies matériels, informationnels, socio-économiques…
Génie acoustique Génie architectural Génie atomique Génie biochimique Génie biologique et
médical Génie biotechnologique
Génie chimique Génie civil Génie climatique
Génie domestique Génie électrique Génie de l'environnement Génie enzymatique Génie fermentaire Génie frigorifique
Génie industriel Génie logiciel Génie des matériaux Génie
méthodologique Génie militaire Génie nucléaire Génie pédagogique Génie des procédés Génie rural Génie sanitaire Génie thermique Génie urbain …
Pour Michel Raous (1992)14, sept familles apparaissent plus nettement
selon les secteurs d'activités :
Génie des procédés chimiques et parachimiques Génies mécaniques, génie des matériaux et génie thermique
Génie civil Génie acoustique
Génie électrique Génies biologiques
Génies à forte composante socio-économique 3.2- UNE SCIENCE DE L'ACTION PRODUCTIVE
M. Raous (1992) distingue deux types de sciences et considère que les génies relèvent de la Science de l'Action, science parallèle aux Sciences de la Connaissance, dont l'objet et la finalité sont l'action productive. Ce
14 RAOUS, M. (1992). Génies, procédés : techniques, impacts, économie, Rapport de conjoncture. CNRS. 225-242.
postulat souhaite marquer la fin du vieux clivage entre une recherche fondamentale qui serait consacrée aux objets naturels et une recherche dite appliquée en raison de son intérêt pour les objets industriels (p. 226). Selon lui, les génies s'inscrivent parmi ces sciences de l'action, qui sont assimilées aux sciences de l'ingénieur et donc qui en font partie. A cet égard, il mentionne « les génies des sciences de l'ingénieur » (p. 242). Cette localisation n'est sans doute pas étrangère à l'origine du discours, émanant du CNRS et dans un rapport de conjoncture. Mais il semble utile de remarquer que cette localisation entraîne l'auteur à jumeler génies et procédés, dans le titre du chapitre et dans la juxtaposition de la définition des deux mots. Ainsi, « un génie est l'ensemble des connaissances et techniques concernant la conception, la mise en œuvre et les applications de procédés, de dispositifs, d'appareils » et « un procédé est une méthode pratique pour réaliser une transformation de matière, d'énergie, d'information… » (p. 225).
Ce repérage rejoint la position de Staudenmaier (1985, p.108-109) qui définit d'une part le génie comme « un corpus de connaissances mettant en œuvre des méthodes expérimentales en vue de construire un système intellectuel formel et mathématiquement structuré… » et qui précise d'autre part leur structuration selon les nécessités des pratiques technologiques. Ainsi le génie est une science orientée vers l'action productive, une science de l'action ou une science pour l'action.
Comme le remarque David Layton (1991), selon cette localisation, le génie ne produit néanmoins que des objets de pensée et non des réalisations pratiques. La question de l'articulation entre la théorie et l'action reste ainsi posée15. Mais nous entrevoyons qu'il ne s'agit pas
d'une simple question de frontière mais plutôt d'une question épistémolo-gique sur la nature des connaissances de l'action et sur l'action.
3.3- LES SCIENCES POUR L'INGENIEUR, LES SCIENCES DE L'INGENIEUR16
David Channell (1995)17 indique dans son étude historiographique des
sciences de l'ingénieur, que ces sciences sont décrites à partir de 1960 comme un traducteur entre la science et la technique, entre les sciences dites de base et la technique, assurant l'interprétation entre connaître et faire ou entre la théorie et l'artefact. Or la traduction suppose implicitement le transfert d'une information d'un système à un autre, d'un groupe social à un autre, ce qui suppose comme le note Hugh G. J.
15 LAYTON, D. (1991). Science Education and Praxis : the relationship of school science to practical action. Studies in Science Education. 19, 43-79. article traduit par P. Vérillon (1994). Aster. Paris, INRP. 19, 117-156.
16 voir RAMUNNI, G. (1995). Les sciences pour l'ingénieur - Histoire du rendez-vous des Sciences et
de la Société. Paris, CNRS, 150 p. (publié à l'occasion des 20 ans des SPI) (préface de J. Lagasse).
17 CHANNEL, C. (1994). Historiographie des études sur les sciences de l'ingénieur. Conférence prononcée à Orléans à l'occasion des 20 ans des SPI. (Université de Texas, Dallas)
Aitken (1985, pp. 18-19) l'usage d'un code différent, une conversion sous une forme compréhensible dans un monde où les valeurs sont différentes. Mais au delà des valeurs, il convient d'ajouter qu'il s'agit d'une interprétation répondant à une préoccupation différente, pour ce qui nous concerne l'action efficace et contrôlée des ingénieurs.
La perspective historique de l'évolution des sciences de l'ingénieur montre également la conception récente du modèle interactif entre science et technique, opposé au modèle applicationniste antérieur. Edwin Layton la repère en 1970 aux États Unis. Cette modification semble faire apparaître une substitution conceptuelle entre sciences de l'ingénieur et sciences appliquées. A cet égard Combarnous (1985, p. 75) note que, malgré l'unicité de la science, « les sciences appliquées se différencient quelque peu des sciences théoriques » en particulier dans les théories plus approximatives mais suffisantes pour les situations limitées auxquelles elles répondent. Or l'émergence des sciences de l'ingénieur dans le modèle interactif qu'elles supposent, correspond à la revendication scientifique - et sans doute sociale - des théories de l'action qu'elles proposent. Cette conception s'oppose fondamentalement à toute perspective d'une technique scientifique ou d'une science industrielle telle qu'elles pouvaient être suggérées à la fin du XIXe siècle. En ce sens, la position de M. Raous correspond intégralement à cette actualisation de la connaissance que la technique suppose aujourd'hui en raison de la complexité grandissante des problèmes traités, des multiples enjeux et des outils informatiques utilisés.
Toutefois, il semble s'agir d'une actualisation d'une question posée dès le XIXe siècle par M de Prony qui selon Y. Chicoteau et al. (1984) a été l'ingénieur dont le rôle a été déterminant dans la construction d'une science de l'ingénieur placée dans cet « ordre moyen » évoqué par A. Comte (1830), pris en charge par la classe intermédiaire des ingénieurs à
qui est dévolu le monopole d'organiser les « relations de la théorie et de la pratique »18.
◊ « L'expérience, (…), a fait sentir que l'ingénieur (…) ne pouvait être
suppléé par des hommes qui ne seraient qu'architectes, ou géomètres ou physiciens ; qu'il fallait que cet ingénieur eût une éducation particulière, un système de connaissances théoriques et pratiques, absolument propres à l'état qu'il choisissait. Ce système embrasse presque tous les arts et toutes les sciences et les branches qui le composent, quoique appartenant à des tiges connues, forment, soit par leur assemblage, soit par leur application une science particulière et nouvelle. »19
En effet, à cette époque le développement de la construction mécanique génère de nouveaux problèmes commerciaux et juridiques, jusqu'alors pratiquement ignorés, notamment ceux de la propriété industrielle et du contrôle des performances des machines commercialisées. Par ailleurs, Edwin Layton remarque qu'à partir de 1980, l'essor des sciences de l'ingénieur est en relation avec le souhait de professionnalisation de l'ingénieur. Cela justifie leur intégration dans les formations des ingénieurs et dans les écoles d'ingénieur. Ces enseignements ont le souci de rapprocher les enseignements théoriques et les enseignements pratiques avec en particulier des activités sur projet. Simultanément, le même courant sociologique fait s'ouvrir les sciences de l'ingénieur aux sciences humaines et sociales car la résolution de problèmes sous contraintes physiques qui conduit à des solutions plus ou moins exactes s'avère insuffisante. En effet, les contraintes sociales, politiques, économiques, écologiques… apparaissent alors comme des contraintes aussi importantes. Cette orientation s'inscrit par ailleurs dans le courant de pensée actuel sur la production sociale des techniques telle que l'exprime J. Perrin (1992)20. Mais il convient de remarquer que l'articulation entre ces sciences n'est pas univoque. P. Flichy (1995) note à cet égard que les relations sont souvent hiérarchisées alors que la finalité de cette articulation serait sans doute la formation des « ingénieurs sociologues »21.
La facilité plus ou moins grande du rapprochement entre théorie et pratique n'est pas étrangère aux traditions nationales des systèmes de formation. A cet égard, en France, les formations tendent jusqu'alors à isoler les deux préoccupations selon sans doute le clivage entre
18 COMTE, A. (1830). Deuxième leçon du Cours de Philosophie Positive.
19 PRONY. "Discours préliminaire sur la partie de l'Encyclopédie par ordre de matières, intitulée : science de l'ingénieur des ponts et chaussées, turcies et levées, canaux et ports maritimes." in
Opuscules de M. de Prony. document ANPC, t. 1, p. 7 ; cité par CHICOTEAU, Y. ; PICON, A. ;
ROCHANT, C. (1984). "Gaspart Riche de Prony ou le génie appliqué." Culture technique. Paris, CRTC, 12, 171-183.
20 PERRIN, J. (1992). Comment naissent les techniques. Paris, Publisud, 184 p. 21 FLICHY, P. (1995). L'innovation technique. Paris, La découverte. 207 p.
« polytechnique » et « arts et métiers » que suppose D. Channell. Mais la localisation et l'association génie-procédé que fixe M. Raous marque cette nécessaire synergie dans le domaine de la recherche, et dans la formation des hommes.
3.4- ESSAI DE SYNTHESE
* l'unité
L'examen de ces discours sur les génies fait apparaître d'abord un ensemble de caractéristiques qui apparaissent dans leur diversité. Quatre mots clés permettent de les reconnaître :
COMPLEXITÉ, OPÉRATIONNALITÉ, OPTIMISATION, ACTION
Par ailleurs, dans tous les génies semblent apparaître des points communs liés à :
TRANSDISCIPLINARITÉ
au sein des sciences de l'ingénieur jusqu'aux sciences de l'homme et de la société
INTÉGRATION
- description macroscopique globale d'un processus dans un but opérationnel
- intégration des contraintes physiques et des contraintes socio-économiques
- recours à l'analyse systémique et aux méthodes plus classiques
OPÉRATIONNALITÉ
- installations de l'écosystème - fiabilité d'usage et de fonctionnement
- qualité INDUSTRIALISATION - couplage produit - procédé - enjeux INNOVATION - solutions inédites - connaissances nouvelles
* la structure
Examiner le « génie » fait apparaître les « sciences de l'ingénieur », les « procédés » auxquels il convient sans doute d'adjoindre l'« ingénierie ». Ces quatre mots s'enchevêtrent constamment car ils interviennent pour ou dans l'action productive en montrant l'interaction entre « connaître » et « produire », ce que Y. Deforge désigne par le « complément à l'unité ».
Ils font aussi apparaître le besoin désormais nécessaire de coopération dans la conception qu'analyse Y. Schwartz22 (1994) pour pallier
l'insuffisance de la seule « connaissance inopérative ». L'exemple des péripéties de la réalisation du tunnel sous la Manche montre bien que l'inefficacité réside non pas dans le traitement des contraintes physiques mais dans les difficultés essentiellement humaines d'appréciation de la sécurité, des normes et des solutions.
Pour cette introduction du séminaire et pour situer le cadre du questionnement problématique, il est intéressant de tenter de représenter ces différents éléments. Trois rôles (en termes de spécialisations en tant que composante de la technicité) apparaissent : le chercheur, l'ingénieur et l'industriel. A ces trois rôles, il est nécessaire d'adjoindre celui d'un quatrième personnage, l'usager, à qui s'adresse en définitive l'ensemble des travaux effectués par les trois premiers.
4- LES GENIES TECHNIQUES, DISCIPLINES SCOLAIRES
La quatrième question s'articule aux précédentes par les représentations que les disciplines scolaires sont susceptibles de porter par rapport aux références extérieures, par rapport aux « génies au travail ». Quelles sont donc les caractéristiques des génies en tant que disciplines scolaires ?
4.1- LA DESIGNATION DES DISCIPLINES SCOLAIRES PAR LES CONCOURS DE RECRUTEMENT :
L'analyse de la première question, qui assimile génie à technique ne trouve pas complètement sa réponse dans la désignation des concours de recrutement. La liste des agrégations fait apparaître en effet une liste limitée : génie civil (deux options), génie mécanique, génie électrique (deux options) et biochimie-génie biologique. Les techniques écono-miques ne sont pas désignées par génie mais par économie-gestion, alors qu'en Tunisie par exemple, il s'agit du génie économique.
Les CAPET en revanche sont plus nombreux : génie mécanique (trois options), génie civil (deux options), génie industriel (trois options), génie électrique (trois options), génie biologique/biochimie (option des biotechnologies). Par contre, certains enseignements techniques ne sont pas identifiés dans la gamme des génies : technologie, économie et gestion, informatique et gestion, hôtellerie/tourisme et arts appliqués. Ces nuances peuvent laisser supposer que la désignation « génie » relève des disciplines dures qui renvoient à la matière ou à des objets.
22 SCHWARTZ, Y. (1994). Conférence inaugurale. in Actes du XXIXè congrès de la Société
d'Ergonomie de Langue Française - Ergonomie et Ingénierie - Paris, Maison de la Chimie, 21-23
Mais plus simplement, ces différences d'intitulés sont vraisemblablement liées à l'histoire de chacune des disciplines qu'ils dé-nomment.
4.2- LA STRUCTURE DES CONCOURS
La structure des concours peut permettre de caractériser ces disciplines d'enseignement. L'examen des définitions des épreuves d'admissibilité23 des CAPET et des CAPLP2 - qui sont des copies conformes des précédents - montre une structure assez voisine (tableau 1) :
CAPET Sc. Tech. Ind. Et. Syst. Tech.
G. Méca construction 1,2 1,2,3
G. Méca productique 1,2 1', 1', 2'
G. Méca maintenance 1,2 1,2,3
G. Civil équipement 1,2 1,2
G. Civil structure autre formule autre formule
G. Indust. toutes options 1,2 1,2
G. Élec électronique 1,2 faire avant-projet
G. Élec électrotech-éner 1,2 1,2
G. Élec informatique 1,2 1,2
Technologie méca-élect 1,2 1
Technologie gestion EC 1,2 1
Biotechno GB 1,3 microbiologie
Sc. Tech. Méd. Soc. 1 projet d'orga
Économie Gestion 1 EC 1,2
CAPLP2
G. Méca, G. Civil, G. Elec 1,2 id
G. Chimique 1,2 1,2
STI 1 : « possède les connaissances scientifiques et techniques requises » STI 2 : « est capable de les mobiliser pour résoudre un problème technique » STI 3 : « étude d'un problème concret »
EST 1 : « sait conduire l'analyse … pour justifier ou critiquer des solutions ou des choix
EST 2 : « est en mesure de proposer … des solutions nouvelles correspondant à une adaptation, un aménagement temporel ou structurel »
EST 3 : « est capable de proposer des solutions dans le cadre d'un avant-projet d'automatisation »
(GC struc : formulation en termes de capacités)
Tableau 1 : définitions des épreuves d'admissibilité des CAPET et des CAPLP2
23 cf notes de commentaires relative à la nature des épreuves du concours externe du certificat d'aptitude au professorat de l'enseignement technique ; B.O. spécial n°5 du 21 octobre 1993 p. 58 et suiv.
Cette étude sommaire montre que les concours mêlent deux aspects : d'une part les connaissances et d'autre part les actions de création ou de résolution de problèmes techniques dans le but d'apporter une solution nouvelle.
Par ailleurs, les concours qui renvoient à la fois au corps professoral et aux disciplines d'enseignement font apparaître de nouvelles questions : • les Sciences et Techniques Industrielles sont-elles des sciences de
l'ingénieur, ou bien sont-elles des sciences de base, ou plus simplement les sciences et techniques du technicien ?
• quelle est la contradiction apparente entre le génie du corps professoral et les sciences et techniques industrielles qu'ils enseignent ? V- EN GUISE DE CONCLUSION PROVISOIRE
Le premier examen des « génies techniques » permet de soulever un ensemble de questions qui seront au cœur des travaux du séminaire. Indéniablement la portée de certaines est plus intéressante que celle d'autres. Mais il conviendra de les affiner au gré des rencontres avec les autres intervenants.
Afin de conclure provisoirement ce questionnement, il est peut être possible, à la façon du sous titre du livre d'Hélène Vérin, de compléter le titre du séminaire :
Les génies techniques ou
« Vers la ruse rationalisée ou l'intelligence technique du XXIe siècle.
»
REFERENCES
CRCT. (1984). Les ingénieurs, Culture technique. 12, 358 p.
LAYTON, D. (1991). Science Education and Praxis : the relationship of school science to practical action, Studies in Science Education, 19, 43-79. article traduit par Vérillon, P. (1994). In Aster, 19, 117-156. Paris : INRP.
MAILLEBOUIS, M. (1995). Les ingénieurs : groupe social, groupe professionnel, Perspectives documentaires, 35, 69-99.
RAOUS, M. (1992). Génies, procédés : techniques, impacts, économie,
Rapport de conjoncture, (pp. 225-242). CNRS.
SCHWARTZ, Y. (1994). Conférence inaugurale. In Actes du XXIXe
Congrès de la Société d'Ergonomie de Langue Française - Ergonomie et Ingénierie, (pp. 9-20). Paris, Maison de la Chimie, 21-23 sept.
ANNEXE Quelques définitions :
Génie biologique et médical
DUCASSON, D. Encyclopédie Universalis, 223-226.
« Le génie biologique et médical se définit comme un champ d'activité étendu, depuis la recherche fondamentale jusqu'à l'usage, en milieu médical, des produits de l'industrie (…), terrain de rencontre du médecin et de l'ingénieur.
Extrême diversité des branches du savoir et des activités sur lesquelles repose le génie biologique et médical.
Le génie biologique et médical peut se définir comme l'ensemble des activités de recherche et d'innovation, de production et de maintenance qui sont à la base des équipements et du matériel utilisés aussi bien dans la recherche biomédicale que dans les applications à l'homme : équipements et matériels médicaux à usage préventif, diagnostique, thérapeutique ou de réhabilitation. »
Génie chimique
BOTTON, R. Encyclopédie Universalis, 226-236.
« En France, il a fallu attendre 1930 pour que les professeurs Cathala et Letort définissent le génie chimique comme la science de l'ingénieur ayant pour objet de concevoir, de calculer et de faire fonctionner, à l'échelle industrielle, l'appareillage dans lequel s'effectuent les transformations physiques ou chimiques. »
Génie civil
de St FOND, A. Encyclopédie Universalis, 236-241.
« L'expression Génie civil prête à confusion, car aucun des deux mots qui le composent n'y prend son sens habituel : le génie consiste en une forme suprême de l'intelligence, dont l'origine peut être trouvé dans des êtres surnaturels, doués d'un pouvoir magique. On peut penser aussi que le mot génie, en l'espèce provient du mot ingenium, désignant la puissance créatrice : les bâtisseurs d'autrefois, répondant à des besoins fondamentaux de l'humanité, développant sans cesse une technique fondée sur l'expérience, pouvant en effet donner l'impression d'un pouvoir quasi-surnaturel. »
Génie génétique
THIOLLAIS, P. Encyclopédie Universalis, 242-247.
« Cette méthodologie a été initialement appelée manipulations génétiques puis recombinaisons génétique » in vitro. Le terme de génie génétique est actuellement le plus utilisé. En effet, les biochimistes spécialisés, véritables ingénieur de la génétique, savent ouvrager les gènes et les réorganiser à façon dans un chromosome, cela dans le but de donner un gêne. »
Génie militaire
Encyclopédie Universalis
« Il ne doit pas être limité à l'art de la fortification ; il englobe d'une part tous les ouvrages ou aménagements de terrain sous forme d'obstacles réalisés en vue du combat, ainsi que les engins, machines et procédés qui permettent de les créer ou de les surmonter et, d'autre part la réalisation et l'entretien de l'infrastructure nécessaire aux forces armées. »
Génie fermentaire
DENEUVILLE, F. (1991). Le génie fermentaire. Paris : TP Doin.
« Le génie fermentaire, au sens large, est défini comme la production à grande échelle et dans des conditions contrôlées, de cellules ou de substances biochimiques grâce à des catalyseurs biologiques. »
Génie enzymatique
COUTOULY, G. (1991). Génie enzymatique. Paris : Doin.
« La science et la technique ne peuvent être au service de l'homme que par l'intermédiaire des structures économiques existantes. » (préface)
L'ingénierie
NASSER, F. (1974). L'ingénierie et son organisation. Paris : Eyrolles -Ed. d'Organisation.
L'ingénierie peut être définie comme étant une « activité spécifique de conception, d'études et de coordination de diverses disciplines exercées par des ingénieurs et techniciens agissant généralement en équipe pour la réalisation et la mise en service d'un ouvrage ou d'un ensemble d'ouvrages (machine, bâtiment, usine ou partie d'usine, équipement ou complexe industriel, aménagement urbain ou rural, etc). » (p. 15)
L'ingénierie culturelle
MOLLARD, C. (1994). L'ingénierie culturelle. Paris : PUF, Collect. Que sais-je ? 128 p.
« L'ingénierie culturelle est la capacité d'apporter des solutions optimales, en termes de qualité, de coûts et de délais, aux demandes exprimées par les partenaires de la vie culturelle pour la définition d'objectifs, la mise en œuvre des programmes, la mobilisation de financement et la réalisation technique de projets.
Elle fait référence à l'étude et à l'utilisation de méthodes particulières d'analyse et d'actions pour la conduite de projets. Elle emprunte au principe d'interactivité une initiative ayant toujours des effets qu'il convient d'évaluer et de maîtriser, et qui, en retour, l'enrichissent ou la corrigent. »