LA PART DE LA (LES) TECHNIQUE(S)
DANS LA CONSTITUTION DE LA (LES) CULTURE(S)
Alain VERGNIOUX
Université de Caen
MOTS-CLÉS : CULTURE - TECHNIQUE - TECHNOLOGIE - TEMPS
RÉSUMÉ : Les notions de culture et de technique ont des extensions, des significations et des
usages multiples. L’article examine les différents axes possibles de leur distinction et de leur articulation, en particulier leur relation conflictuelle à la dimension du temps. Il propose ensuite une synthèse selon deux sortes de modèle.
ABSTRACT : Notions of culture and technique have extensions, meanings and multiple uses. The
article examines the different axes possible of their distinction and their joint, in particular their contradictory relation to the dimension of the time. It then proposes a synthesis according to two ways of model.
1. INTRODUCTION
Les travaux en ethnologie et en anthropologie sociale ont depuis la fin du XIXe siècle conduit à une conception globale des phénomènes de culture qui aujourd’hui fait consensus. « […] Un tout complexe qui inclut les connaissances, les croyances, l’art, la morale, les lois, les coutumes, et toutes autres dispositions et habitudes acquises par l’homme en tant que membre d’une société » (Tylor, 1871). « Une culture est la configuration des comportements appris et de leurs résultats dont les composants sont partagés et transmis par les membres d’une société donnée ». (Linton, 1968).
2. EXTENSIONS ET RECOUVREMENTS
De ces définitions classiques, on dégagera le cadre problématique suivant :
- Ensemble des activités et des produits d’un groupe humain. C’est une définition matérielle, qui englobe les activités économiques, la définition des métiers, l’habitat, les façons de se vêtir, la cuisine, les objets usuels, etc.
- Ensemble des formes héritées de la transmission et transmises : cela renvoie à la question de l’éducation, de ses finalités et de ses modes d’organisation. Cela renvoie aussi à la notion de modèle, de rôle social ; à la problématique des identités et identifications des sujets relativement à un groupe d’appartenance ainsi qu’aux processus de différenciation entre groupes culturels.
- Les systèmes de pensée, croyances, valeurs, savoirs qui recueillent l’expérience collective et qui fournissent au groupe certaines représentations de soi (homogènes ou clivées ; complémentaires ou conflictuelles).
C’est aussi le problème de leur codification et des systèmes de normes, de règles qui organisent les relations à l’intérieur du groupe et avec les groupes adjacents. À partir de cela, on peut introduire un certain nombre de différenciations :
- En termes d’échelle, par exemple d’aires géographiques : cultures nationales, régionales, micro-locales (des banlieues, etc.) ; culture européenne ; cultures de l’immigration ; culture internationale. - Selon des aires d’activités : cultures professionnelles ; métiers, etc. Culture scientifique, technique, industrielle, etc.
- En termes de champs politiques : culture démocratique ; culture coloniale, tiers-mondiste, internationaliste, etc.
- En termes d’aires mixtes (peut-être le sont-elles toutes, de fait) : par exemple si l’on fait porter l’analyse sur la « culture technique » : elle renvoie à un ensemble comprenant l’environnement matériel (objets, machines), institutionnel (entreprise), cognitif (savoirs, compétences professionnelles), le milieu social d’origine et d’appartenance, la culture ouvrière, politique et syndicale, les valeurs, les habitus, etc. C’est une notion à la fois très « locale » et constituée,
articulée à partir de transversalités nombreuses.
La ou les « culture(s) commune(s) » peuvent être pensées en termes :
- d’intersection : la culture ouvrière peut réunir la culture des « métiers », des communautés historiques et sociales (les mineurs du Nord) voire des quartiers, des modes de loisirs (le bal, le foot, le café,…) etc.
- de transversalité : la culture médicale : la notion de médicament, la forme institutionnelle de l’hôpital sont des données internationales, etc.
- d’englobement : la culture informatique.
3. TECHNIQUE, TECHNOLOGIE, CULTURE
Mais on peut entendre par culture quelque chose qui signifie beaucoup plus que la simple technique ou la somme des composantes anthropologiques de l’existence humaine. La culture dans un « sens fort » désigne l’accès aux formes idéales d’un certain nombre d’universaux : universalité de la science, universalité du beau, universalité des droits. En ce sens, l’universalité de la culture ne coïncide pas avec l’universalité technologique.
Dans cette perspective, on peut adopter la distinction que fait Bernard Stiegler entre technique et technologie. Technique, dans la tradition grecque (technè) désigne avant tout des savoir-faire : la transformation de matériaux (matière première) en des produits (matière secondaire). Il faut entendre ce processus dans son acception la plus large ; il peut s’agir du bois transformé en vaisseau, du corps transformé par la danse, du langage (en tant qu’il est aussi une matière) retravaillé par la poésie ou transformé par sa transcription binaire. Technique renvoie à travail, transformation. Les savoir-faire dont il est question peuvent faire l’objet d’une reprise réflexive, d’une codification, d’une exposition rationnelle systématique dans des traités – de mécanique (Vitruve) de rhétorique (Quintilien), etc. Les techniques de l’artisan, du médecin, de l’ingénieur, de l’artiste, du poète ou du philosophe peuvent entrer dans ce schéma.
La notion de technologie s’en distingue par plusieurs points. On entendra par technologie : i) d’abord cette reprise : le discours sur des procédés ou des techniques spécialisés, par exemple à des fins de mémorisation, transmission, enseignement ; ii) le discours sur un ensemble de techniques en tant qu’elles font système (la notion de système technique, chez Bertrand Gille) ; la technologie est alors le discours sur l’évolution de ce système ; iii) un certain rapport de la (les) technique(s) à la science : c’est la notion de « technoscience » chez Jürgen Habermas, où technique et science font un tout inséparable – alors que l’idée de théorie (scientifique) envisage généralement cette dernière comme « indépendante » de ses finalités d’utilité. Dans cette dernière acception, la technologie comme totalité compacte (scientifique-technique-industrielle-communicationnelle) pose en des termes complètement nouveaux la question de la culture.
En particulier, la puissance des technologies de la communication modèle en termes inédits pour l’humanité la relation au temps et à l’espace : quasi-instantanéité dans la transmission des informations et ubiquité de l’information, disponible dans les mêmes formes en tous points de la planète. Si l’on admet que tout objet (produit) culturel peut être « reformulé » dans les termes des technologies de la communication – reformulé signifie : ré-écrit, ré-interprété, ressaisi dans d’autres formes, d’autres modes d’existence matérielle et/ou spirituelle, c’est la (les) culture(s) telles que définie(s) précédemment, qui changent de nature, non seulement dans leur mode d’existence matérielle et/ou spirituelle mais dans leurs contenus. Comme l’écrit Stiegler (1996) : « La technologie, c’est maintenant bien connu, déterritorialise, et, ce faisant, détruit les cultures dans leur diversité essentiellement territoriale ; la technologie nivelle les différences, uniformise, égalise et en ce sens détruit. C’est vrai des technologies de production qui, par leurs transferts, laminent les modes de production non-industriels ; c’est vrai des technologies de communication et d’information et de leurs effets sur les modes traditionnels de symbolisation ».
4. TEMPORALITÉ DIFFÉRENTIELLE
Ces dernières considérations soulèvent une première série de problèmes liés à la question du temps. Les cultures, dans leur épaisseur ethnologique, sont prises dans la longue durée, la lenteur et l’inertie, la tradition et la mémoire. Les techniques et les technologies s’inscrivent dans des régimes de temporalité qui ne sont pas synchrones : certaines restent dans l’ordre des rythmes lents, mais d’autres secteurs du développement technique connaissent des décrochages suffisants pour que les phénomènes concernés s’inscrivent dans un autre ordre qui est celui de la vitesse, et de l’accélération des vitesses. Le rôle des cultures est (était) d’assurer la pérennité, l’identité des sociétés dans le temps, d’assurer le passage entre passé et avenir pour chaque nouvelle génération, et, à ce titre, Hannah Arendt pouvait avancer que l’éducation doit « être conservatrice », retenir du passé ce dont les « nouveaux venus » ont besoin pour rencontrer et construire l’avenir ; la conservation est la condition de la nouveauté (Arendt, 1972). Cet équilibre se trouve rompu et ce sur quoi nous voudrions insister est la rupture dans l’ordre des rythmes temporels. La culture, au sens large, semble aujourd’hui toujours « en retard » par rapport aux impératifs d’évolution et d’adaptation auxquels elle est confrontée, de telle sorte que, dans des échelles moyennes (locales, régionales, nationales), la relation à la (les) culture(s) prenne une culture de nostalgie et se manifeste dans les formes mélancoliques ou désespérées de la conservation (du patrimoine) – s’accompagnant du sentiment de la perte irrémédiable. À ce compte la technique est perçue comme destructrice des cultures et des terroirs.
Mais on pourrait argumenter en sens inverse, par exemple que les technologies de l’Internet fonctionnent aussi comme reconnaissance et réinscription des « territoires » dans une géographie plus large qui leur permet de se maintenir et de se développer, et qu’il faut rompre avec l’illusion de
la pérennité des cultures. L’histoire illustre tout autant le déclin ou la disparition de cultures et de civilisations entières que leur éternité. Ce sont plutôt leurs capacités de transformation qui ont permis aux cultures de rester présentes au cours de l’évolution historique.
5. DEUX AXES DE SYNTHÈSE POSSIBLES
La seconde série de questions concernerait l’articulation entre diversité et unicité : le constat de l’éclatement, de la fragmentation d’une part, le problème du voisinage, des frontières d’autre part – questions qui s’adressent autant aux cultures qu’aux techniques. La question est non pas de penser la relation, l’articulation entre deux champs notionnels : la (les) culture(s) d’un côté, la (les) technique(s) de l’autre, mais pour chacun des deux, d’essayer de voir quel type d’organisation (notionnelle ou structurale) permet de penser ensemble leur unité et leur multiplicité (Foucault, 1969). À cet égard deux sortes de modélisation peuvent être envisagées.
La première serait plus synchronique et s’appuie sur les notions de réseau, d’échanges, de flux. Pour Michel Serres (2001), l’ « auto-hominisation » de l’humanité peut être décrite à travers trois grandes « boucles » partant essentiellement de trois pôles et y faisant retour : le corps, le monde, les autres ; chaque moment de ce processus comporte production d’objets (de techniques, de représentations), production d’autrui (de techniques, de représentations), production de soi (de techniques, de représentations). La culture se constitue de ces transformations qui rétro-agissent sur elles-mêmes : production de corps nouveau, de monde nouveau, d’autrui nouveau, passant dans chaque cas par l’invention et le développement de techniques (de toutes sortes de techniques). La seconde, plus diachronique, envisage la question sous l’angle de la genèse, de la production et de la complication croissante du complexe « cultures/techniques ». André Leroi-Gourhan, par exemple, voit dans le « geste » et la « parole » les racines de toutes les production culturelles et/ou techniques de l’humanité ; dans cette perspective, les différentes cultures et techniques se distinguent par leur degré d’abstraction, leur adaptations au contexte, leurs usages et leurs finalités ; la continuité des transformations historiques pour les unes comme les autres pouvant être pensée à travers des notions transversales, par exemple celle de « programme » qui va des système de gestes les plus proches de l’expérience matérielle (agriculture) aux machines « programmables » (des métiers à tisser aux ordinateurs).
6. CONCLUSION
« Culture » et « technique » sont des méta-catégories cognitives ; chacune désigne des champs pratiques et des niveaux de conceptualisation extrêmement divers. On ne peut cependant se
contenter ni de descriptions locales, ni de généralisations réductrices. Les indications que nous avons proposées tentent de dessiner le cadre à l’intérieur duquel il nous semble possible de penser, selon les critères d’une rationalité souple, leur articulation complexe.
BIBLIOGRAPHIE
ARENDT H., La crise de la culture, Paris : Gallimard, 1972. FOUCAULT M., L’archéologie du savoir, Paris : Gallimard, 1969. GILLE B., Histoire des techniques, Paris : Gallimard, 1978.
HABERMAS J., La technique et la science, Paris : Gallimard, 1973.
LEROI-GOURHAN A., Le geste et la parole, Paris : Albin-Michel, 1964, tome 1. LINTON R., De l’homme, Paris : Minuit, 1968.
SERRES M., Hominescence, Paris : Le Pommier, 2001.
STIEGLER B., Culture et technologie, le retard mélancolique, Revue (Le) Télémaque. La Culture
générale, 1966, 7-8, Dijon : CRDP, 91-103.