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ARTheque - STEF - ENS Cachan | L'apport pédagogique de la pratique du projet technique

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Academic year: 2021

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L'apport pédagogique

de la pratique du projet technique

Jacques Noël

Débat organisé par Claude Bortolussi

Tu enseignes depuis plusieurs années le design dans le cadre de la section mécanique de l'ENS de Cachan. Dans ce séminaire, j'attendrais que tu nous expliques quelle est ta pratique de la conduite de projet et quels sont les apports pédagogiques de cette activité.

– Lorsqu'un designer travaille avec une entreprise, c'est pour lui apporter une compétence complémentaire à celle dont elle dispose traditionnellement. Il doit donc avoir une approche transversale du produit, une approche qui ne soit pas uniquement technicienne. Quand je dis uniquement technicienne, je pense à la majorité des techniciens ou des ingénieurs d'études qui ne voient le produit que sous son aspect fonctionnel. Ils considèrent avoir rempli leur contrat à partir du moment où le produit fonctionne. Que ce produit se commercialise ou non, qu'il soit pratique ou non, qu'il rencontre l'adhésion des utilisateurs potentiels ou non, ce n'est pas leur problème. Qu'il y ait un marché ou non, que ce soit rentable économiquement ou non, ce n'est vraiment pas leur problème. Le design a développé une approche transversale, qui étudie l'ensemble des relations qui se nouent autour du produit. Comment il va se situer, par rapport à qui, dans quel contexte économique, dans quel contexte d'usage, quels besoins il va satisfaire, de quelle manière, sont des critères qui vont rentrer en ligne de compte.

Je crois que le maître mot est l'optimisation de la démarche. C'est à dire que partant d'une idée, il faut arriver le plus rapidement possible au meilleur produit possible. Une fois balisé le champ des possibles, on va rechercher des solutions techniques pour concrétiser ce concept, mais l'amont est déterminant.

L'important est vraiment de se poser les bonnes questions au bon moment.

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En fait, le rôle du concepteur est d'opérer une projection dans l'avenir par rapport à l'utilisation future qui va être faite du produit. En tant que concepteur, une des premières questions à se poser est : « est-ce que le produit que je vais étudier existe déjà » ?

L'innovation peut se situer dans différents registres ; elle peut se situer sur le plan technique, ou sur le plan des fonctions, ou en termes de positionnement. Dans un domaine tel que le mobilier par exemple, l'apparition d'une forme nouvelle peut être suffisante pour ressourcer un marché ; c'est à dire donner l'envie aux gens d'adhérer à un style plutôt qu'à un autre. De tout cela on va tirer des axes de développement, on va définir des concepts de produits en adéquation avec le positionnement de la marque. L'inadéquation entre un concept produit et un positionnement de marque peut constituer un frein au succès d'un produit. Je pourrais vous parler de la tentative de diversification de Seb électroménager dans le domaine de la santé qui a conduit à un échec retentissant, simplement parce qu'une marque ayant travaillé dans le domaine de l'électroménager n'avait pas la crédibilité technologique pour passer au domaine médical. C'est ancré dans l'esprit des gens, on ne passe pas de la cuisine au laboratoire, ce n'est pas possible. Le positionnement de marque, c'est quelque chose qui existe et il faut bien faire attention à ne pas sortir des limites de son champ de compétences, au moins de crédibilité. Inversement, si on travaille sur une marque nouvelle, le positionnement qu'on va définir à la marque est loin d'être innocent, c'est une image qui va accompagner la marque au fil du temps, qui va lui interdire certaines choses et lui en permettre d'autres.

Un autre type de structuration possible est la structuration autour d'une technologie. Je parlais tout à l'heure d'une entreprise de composites ; une société qui maîtrise la technologie des composites va pouvoir produire dans des secteurs très diversifiés, toujours avec la même crédibilité, qui est celle de la fabrication et la réalisation de produits en composites. On cite l'exemple de Yamaha, qui maîtrisant cette technologie des composites est capable de faire aussi bien des arcs, des skis, des carrosseries, des instruments de musique, tout ça à partir du même savoir-faire. Yamaha est un bon exemple parce que cette entreprise n'est pas du tout typée dans un secteur d'activité et connaît des réussites dans des secteurs d'activité très variés, contrairement à Seb qui était située « électroménager ». La majorité des marques françaises

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connues sont typées dans un secteur d'activité et non pas implantées sur une technologie ; il y aurait des avantages certains à sortir de cette image traditionnelle de corporation et de métier. Pour être reconnu dans le secteur de l'électroménager, Seb doit faire des moteurs électriques, de la mécanique de précision, maîtriser l'injection des matières plastiques et toucher au domaine électronique ; autant de technologies différentes et autant de compétences à acquérir. Donc il y a une dispersion des forces vives de la société dans des secteurs très différents. À côté de cela, il y a le danger de ne maîtriser qu'une seule technologie ; on peut citer l'exemple de Legrand à Limoges qui faisait de la porcelaine ; cette société a découvert un beau jour que la porcelaine était un isolant électrique et s'est mis à faire de petits appareillages électriques, puis s'est reconvertie in extremis au moment de l'arrivée des thermo-plastiques et ne sait pas encore quelle est l'évolution qui l'attend dans les années à venir.

J'insiste ; avant de concrétiser, avant même de jeter des solutions sur le papier, il faut essayer de reposer le problème, de le reformuler, sans choisir de solution… conserver cette liberté le plus longtemps possible ; donc repartir d'une analyse fonctionnelle, c'est à dire anticiper sur l'usage du produit pour imaginer la façon dont les gens vont pouvoir pratiquer. Et ça, c'est faire un déroulé chronologique de toutes les actions que l'on va avoir à accomplir et à la limite de tous les cas d'utilisation possibles, c'est à dire des circonstances dans lesquelles on va utiliser le produit.

Je prends un exemple, le grille pain Seb, que vous devez tous connaître. J'imagine que les gens, après l'avoir acheté, vont le déballer. Ils vont tirer sur le cordon, s'il y a un cordon ; ils vont le poser sur une table, le prendre en main, le manipuler. Ils vont essayer de comprendre comment « ça marche », le regarder sous toutes ses coutures et puis ils vont essayer de s'en servir. Dans toutes ces opérations, il y a un aspect très important auquel peu de concepteurs pensent à l'heure actuelle, c'est ce qu'on appelle la qualité perçue. La qualité perçue est la façon dont je vais appréhender un produit avant même de l'avoir acheté, c'est à dire la première fois que je le vois à la télévision, la première fois que je le vois de façon générale, n'importe où, la première fois que je le vois dans un magasin. Déjà sans même que je l'aie touché, le produit va me communiquer un certain nombre de choses et en particulier sa qualité ou sa non qualité. Je reprends l'exemple du

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grille-pain Seb ; je l'attrape et je dépense une énergie dix fois supérieure à celle qui était nécessaire pour l'attraper parce que je m'attendais à ce qu'il ait un certain poids ; en fait c'est deux bouts de plastique avec un bout de tôle, c'est tout vide et ça doit peser 150 grammes. Le poids du produit par rapport au poids que j'avais imaginé est complètement « déceptif ». Cela entre dans la qualité perçue. De la même façon, prenant un appareil, je le retourne et j'entends vingt pièces qui se mettent en mouvement ; si je le secoue, ça « glinglotte ». Tout cela entre dans l'impression de qualité qu'on a du produit. Si au contraire, tout est bien arrimé solidement, si je peux le manipuler sans qu'il se passe de phénomènes curieux ou inattendus, je vais avoir une impression de qualité. On peut avoir un aspect de surface ou une matière qui va être surprenante ; et on va se dire, j'ai envie de toucher ce truc là parce qu'il doit avoir un contact bizarre et si j'exerce mes sens et ai une nouvelle sensation, je vais être content ; donc qualité perçue avant même l'acte d'achat. Après l'acte d'achat, quand on possède le produit, c'est pareil.

À force de faire le compte de toutes les contraintes, est ce qu'on ne va pas arriver au produit unique qui réponde à toutes les contraintes ?

– C'est vrai dans certains cas, et c'est vrai surtout pour des produits ou des objets qui ont maturé dans le temps. Si vous prenez une cuillère ou une fourchette, vraies, traditionnelles, essayez d'y changer une virgule, elle sera moins bien qu'avant. Cela a demandé quelques siècles, quelques siècles pendant lesquels le concepteur qui était en même temps l'utilisateur s'est dit : « si là j'affinais, si là j'ajoutais une courbure, si là j'élargissais à l'arrière j'aurais une meilleure prise en main, si cette partie était plus lourde, ou un peu plus longue, ce serait mieux équilibré » ; c'est extraordinaire tout a une raison, tout a une fonction, et dès qu'on touche à la forme, on altère la fonction.

Il y a cependant un champ de latitude autour de la fonction dans lequel on peut se mouvoir avec précaution, parce qu'il ne faut pas en sortir et qui va permettre de donner une expression. On va donner les moyens de communication au produit, sans pour autant l'altérer. C'est une grande différence entre ce qu'on appelle le style et le design. Le design essaye de se mouvoir dans ce champ, respectant la fonction, alors que le style privilégie la forme sur la fonction. On peut voir ainsi des couverts hyper-modernes,

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hyper-originaux mais qui sont à mettre dans une vitrine, à regarder et surtout à ne pas utiliser.

Le concepteur a beau se projeter dans l'avenir et anticiper l'usage futur du produit, il ne le fait qu'à un moment donné, avec des contraintes qui sont les siennes et c'est réducteur par rapport au champ des possibles autres dont on parlait tout à l'heure.

On pourrait parler d'ergonomie. Si on part de la machine pour aller vers l'utilisateur, on va déterminer un certain nombre d'actions ou de comportements qui vont être induits par la machine. Si inversement je pars de l'individu et que je vais vers la machine, je vais introduire des contraintes qui sont issues du comportement de l'individu et que je n'aurais jamais identifiées autrement. La démarche, j'ai envie de dire « bêtement technicienne », va élaguer un certain nombres de paramètres qui peuvent être des paramètres déterminants ; en général, on ne tient compte des paramètres liés à l'utilisateur qu'une fois la conception faite.

Il ne faut pas sombrer non plus dans l'analyse ; je sais qu'il y a des analystes de la valeur qui aux arts déco, en formation design, ont produit une génération d'étudiants qui analysaient, analysaient… Ils partaient dans des ramifications fantastiques, ils arrivaient à des problèmes d'une complexité extraordinaire et rien n'en sortait. C'est l'écueil inverse ; il faut prendre ses précautions mais il faut savoir se jeter à l'eau aussi, à un moment donné.

Quand on a fait cette analyse fonctionnelle, cette analyse exigentielle, qu'on a bien en main tous les paramètres, qu'on voit comment ils interagissent les uns avec les autres, il faut laisser décanter, il faut laisser maturer, il faut en fait s'approprier le problème, et c'est là où on est en fait une machine géniale c'est que, en étant bien imprégné de tous ces paramètres, eh bien, l'organisation, le classement, tout ça se fait un peut tout seul.

On a un processus d'analyse tout à fait rationnel vers une complexité croissante ; inversement quand on a à synthétiser tout ça, pour donner une solution qui va intégrer l'ensemble des paramètres, on a une démarche qui est complètement convergente et qui n'est plus vraiment rationnelle. Ce que l'on essaie de faire, c'est de limiter cette part irrationnelle à la plus petite portion possible, mais elle est irréductible. On optimise la démarche, on minimise le risque mais il y a toujours une espèce de saut qualitatif qui se fait entre la plus belle formulation du problème et la solution qui va être avancée, qui va intégrer un maximum de

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paramètres mais qui peut en avoir gentiment écarté certains. Le seul point sur lequel je rejoins vraiment l'analyse de la valeur, c'est raisonner en trois « tout », un « tout » qui est l'utilisateur, un « tout » qui est la machine avec les échanges entre l'utilisateur et la machine et un troisième « tout » qui est l'environnement avec les échanges entre la machine et l'environnement. Quand on a géré l'ensemble des relations qu'il peut y avoir entres ces trois ensembles, on a fait un bon tour du problème.

Tu avais promis de parler de l'apport pédagogique de la démarche de projet et il faut qu'on y revienne un peu ; est-ce que tu pourrais me dire quelles sont les étapes, tes étapes dans ta démarche de projet ? Ces différentes étapes de la conduite de projet ont-elles une chronologie immuable ? Quelles sont les compétences qu'il faut avoir pour participer à un projet ? Est-ce qu'on pourrait développer une formation à la démarche de projet ? Quels en sont les apports pédagogique s ?

– Tout à fait en amont, dans la formulation des problèmes, il y a une phase qui s'appelle recherche d'information. Cette phase me parait déterminante, essentielle. Apprendre des listes entières de formulations chimiques de matériaux plastiques avec les propriétés associées, pour moi c'est un jeu stérile. Je sais pertinemment en tant que professionnel que je vais avoir un produit à étudier, je vais me dire « ma pièce, elle a telles caractéristiques à remplir », éventuellement je peux envisager de la faire en plastique, peut être, je vais vérifier sur le marché quels sont les matériaux qui seraient susceptibles de répondre à mon problème. Et je vais découvrir des matériaux absolument géniaux et fantastiques chez tous les fabricants de matières premières. Le problème, c'est que régulièrement, tous les deux mois je me pose la question et que régulièrement tous les deux mois, je consulte les matériaux et les fabricants de matières premières et que régulièrement, tous les deux mois j'ai des matériaux nouveaux. Donc en fait, je ne peux pas m'asseoir sur un acquis parce que dans ce domaine là en particulier y a une telle vitesse d'évolution, une telle rotation de produits… Maintenant, il y a des alliages de matière plastique qui n'existaient pas il y a deux ans et qui ont des performances sans cesse croissantes, des pièces qu'on n'aurait pas envisagé de faire en plastique il y a deux ans, et qui sont réalisables en plastique maintenant. C'est un registre de connaissances complètement évolutives qu'on ne prend même pas la peine de réactualiser ; on sait de toutes façons que le jour où on

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en a besoin, on est déphasé, il faut donc repartir à la pêche aux informations et reconsulter. C'est un premier cas de figure. Le deuxième cas de figure, ce sont les informations qui nous font défaut et qui passent à travers les maillons de la connaissance. On a eu à faire, il y a quelques années un bibliobus pour le Zimbabwe et on a cherché à déterminer la dépense énergétique qu'il fallait assurer pour alimenter une salle de cinéma en plein air, une climatisation intérieure… On est parti à la recherche de données climatiques sur le Zimbabwe. Il y a des connaissances qui sont établies, qui sont répertoriées ; il suffit d'aller chercher au bon endroit l'information mais il y a des pans entiers de connaissances qui n'ont jamais intéressé personne et sur lesquelles il n'y a aucune recherche de faite, sur lesquelles on n'a aucune donnée.

Quelle est la répartition de pression sous le pied d'un joueur de golf quand il est en train de faire un swing ? Personne ne le sait. Alors on a bricolé, on a pris une plate-forme de forces, on a fait des essais on a jugé que nos essais n'étaient pas satisfaisants, donc on a pris un autre procédé capacitif pour trouver, en dynamique, quelle était la répartition de pression et voir comment elle évoluait d'un pied sur l'autre, où devaient être localisés les crampons, les points d'ancrage, etc. Et on s'est aperçu qu'au moment de l'impact de la tête de club sur la balle de golf, la pression au niveau de la plante de pied était quasiment nulle. Partant de là, on a pu étudier la répartition des crampons, la longueur des crampons…

À quoi ça sert la connaissance ? La connaissance sert à réaliser quelque chose. Inversement, quand je cherche à réaliser quelque chose, j'ai besoin de connaissances. C'est prendre complètement le contre-pied de ce qu'on essaie de faire. On essaie de livrer des connaissances mais tout le monde se demande à quoi ça peut bien servir. Dans une démarche de conception de produit, tous les jours, on a des problèmes à résoudre ; on n'a pas les connaissances et on n'a pas l'information, il faut la trouver et il faut la générer, cette connaissance. Ce qui est stupide, c'est qu'elle ne sert que localement, momentanément, sur un produit donné, par rapport à un concepteur donné.

Une question qui sort du champ pédagogique : je voudrais connaître le pourcentage d'entreprises en France qui ont intégré le design dans le processus de production.

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Et dans les autres pays européens ?

– Ça n'a rien à voir, en Allemagne, ça doit être proche de 99 %. – Ça tient à quoi ?

– Je crois que ça tient à notre tissu industriel, à sa structure familiale française. Il y a aussi par rapport au design une longue tradition des métiers d'art qui en France nous dessert beaucoup. La tradition pèse très très lourdement c'est à dire qu'on alterne entre deux positions ; soit, c'est négligeable, c'est quantité superflue, on n'en tient pas compte ; soit, à partir du moment ou un industriel met son nez là dedans, il se prend pour un mécène. – On peut donc dire qu'en France, il faut former davantage de technologues, davantage de designers.

– C'est ce que l'on essaie de faire dans le cadre de l'enseignement qui se met en place depuis quelques années, dans les collèges. À travers cet enseignement, on sensibilise justement les jeunes des collèges à cette démarche, c'est à dire au besoin du produit, avec la phase d'information. Disons que cet enseignement a du mal à trouver ses lettres de noblesse, dans la mesure où dans un pays fortement marqué par le cartésianisme, on se pose encore très souvent la question qu'est-ce que c'est que la technologie, qu'est-ce que c'est que le design ?

Je crois que pour être designer, en fait, il faut essayer de se maintenir sur un équilibre en le rationnel et l'irrationnel mais sans jamais verser d'un côté ou d'un autre, sans jamais privilégier l'un ou l'autre. Je crois que c'est une problématique individuelle, il faut avoir ça en soi, pour se maintenir en permanence dans une situation aussi inconfortable. Ce qui est irrationnel, je vais essayer de l'analyser à mort, et en ce qui concerne le rationnel, je vais essayer d'optimiser à mort, en utilisant l'irrationnel. C'est vrai, que c'est une position inconfortable et c'est vrai qu'on trouve tout un tas de gens qui font des formations mais qui, de par leurs penchants naturels retombent irrémédiablement dans une des deux ornières mais ne se maintiennent pas au point d'équilibre…

Dans le cas du système éducatif, le jeu est pipé, parce qu'on n'a ni les moyens ni le temps, ni les possibilités ni les conditions pour que le jeu de l'innovation fonctionne. On fait croire qu'on peut faire rechercher à partir de contraintes. En fait l'une des premières contraintes, c'est l'enseignant et les conditions matérielles, de temps etc, donc la transposition de l'activité sociale que peut être

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le design et même la démarche de conception dans une entreprise est biaisée.

Vous partagez le travail, et vous le coordonnez, mais vous ne le faites pas ?

– Ça dépend ; le rôle du designer, c'est d'avoir cette approche transversale et cette approche de généraliste, donc avoir un œil suffisamment détaché d'un certain nombre de problèmes matériel de réalisation. Ça, je dirais que c'est le rôle qui, normalement devrait être le nôtre. Dans la pratique, qui fait de la conception de produit en France ? Pas les ingénieurs ; l'ingénieur sort de l'école avec son diplôme et se retrouve dans des fonctions administratives ou commerciales au bout de six mois ! En dehors de ça, on peut trouver des BTS, des DUT en bureau d'études, dont le problème va être un problème purement fonctionnel.

Au niveau de la formation, est-ce qu'il faut former des ingénieurs et des designers, ou bien des designers et après des ingénieurs, ou bien est-ce qu'il faut le faire en même temps ?

Vous avez montré l'extrême complexité de toutes les questions à se poser, de tous les paramètres à faire jouer. Cette complexité est-elle transposable auprès de jeunes enfants ? Les contraintes du marché sont-elles transposables et comment ? Compte tenu du faible niveau de connaissances des gamins au niveau du collège, est-ce que quelque chose de cette démarche va pouvoir être transféré dès cet âge ?

– Il ne faut pas vouloir transposer, transférer l'intégralité du processus. Ce qu'il me semble indispensable d'acquérir, c'est les mécanismes, et les réflexes. Par exemple dans l'enseignement technique, à l'heure actuelle, 99,99 % des solutions classiques, des grands classiques, qu'on retrouve sur les tables de bureaux d'études, seraient inutilisables pour des raisons économiques dans l'industrie.

Le type de mécanisme qu'on peut acquérir, c'est, je fais un produit, pourquoi ? dans quel but ? avec quelle finalité ? est ce que ça va servir à quelqu'un ? est ce que ça va servir à quelque chose ? Cette démarche du designer, cette prise en compte des paramètres peut intéresser tous les enfants. On est en plein dans un problème de culture ; la culture a toujours été littéraire, c'est la seule qui soit reconnue comme telle. On peut se poser des problèmes sur l'insertion sociale des gens à qui on inculque une culture technique et je crois que c'est un vrai problème, c'est à dire qu'on ne leur

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donne pas, au delà des règles, des connaissances, des moyens pour valoriser ce qu'ils sont dans un milieu social ambiant et je crois que le fait de manipuler ne serait-ce que ça, ces deux dimensions, peut sensiblement, justement, aider à une valorisation d'une culture technique.

Par rapport à la rationalité qui est transmise par toutes les disciplines scientifiques, par rapport à la réalité du terrain, où la majorité des gens ont à gérer des ensembles flous, je crois que c'est un apport non négligeable.

Références

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