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ARTheque - STEF - ENS Cachan | Où et comment penser une science citoyenne ?

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Academic year: 2021

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OÙ ET COMMENT PENSER UNE SCIENCE CITOYENNE?

André BÉRAUD ESCHIL - I.N.S.A. de Lyon

MOTS-CLÉS: CITOYENNETÉ - ESPACE PUBLIC - GALILÉE-UNIVERSITÉ HUMBOLDIENNE

RÉSUMÉ : Nous montrerons à travers l'examen de trois moments historiques - Galilée. l'Université allemande du début du 19° siècle et la France aujourd'hui - comment la science a occupé des positions très différentes dans l'espace public. Nous examinerons en particulier comment les structures institutionnelles et l'affirmation d'une raison universelle ont modifié la question de la citoyenneté de la science.

SUMMARY : Through the study of three different historical situations - Galileo's time. the german University at the beginning of the 19th century and France in the 1990s - we will describe what different positions science has occupied in the public life. We will particularly emphasize the fact that institutional structures and the belief in universal reason have dramatically changed the question of the citizenship of science.

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J. INTRODUCTION

La cité existe lorsque les hommes qui la composent et qui se reconnaissent mutuellement le droit de discuter des affaires communes se réunissent en un lieu, ou des lieux, pour débattre et décider des affares de la communauté. La cité existe lorsqu'elle se donne une agora. Pourquoi ce détour par des évidences'! Parce que poser la question de la citoyenneté de la science est, d'une cenaine manière, poser celle des espaces publics où des débats la concernant peuvent avoir lieu. Par espace nous entendons évidemment des lieux au sens physique mais aussi au sens institutionnel. Où la science peut-elle être en débat'! Ce détour permet aussi de faire surgir une autre question qui est celle du système de référence forcément nécessaire pour l'existence d'un débat. La cité peut organiser des discussions sur les affaires qui intéressent les hommes qui la composent dans la mesure où existent des questions reconnues par tous comme intéressant non pas les individus mais la communauté, c'est la notion d'intérêt général ou d'affaire commune. Dernière exigence pour qu'existe une cité et donc une citoyenneté, qu'un système minimal de valeur soit reconnu comme valide, non pas forcément comme réponse aux questions qui peuvent se poser mais comme légitimation des interrogations. Au nom de quoi ai-je le droit d'interroger tel ou tel acteur de la vie de la cité'! Comment ces conditions s'appliquent-ellesàla science '!

Pour tenter de répondreàces différentes questions nous allons examiner la situation de la science et des techniques - considérant conjointement la science et la technique comme si elles étaient deux aspects d'un même phénomène, ce qui pourrait évidemment prêteràdébat - dans ses relations avec la cité àtrois moments de notre histoire: au début du dix-septième siècleàpropos de l'affaire Galilée, au dix-neuvième siècle avec la création de l'Université humboldienne en Allemagne, et aujourd'hui en France où nous nous interrogerons sur les institutions où s'élaborent et se transmettent les savoirs, celles où sont formés les hommes qui font de la science une action (les écoles d'ingénieurs pour l'essentiel), et enfin les possibilités et les conditions de la discussion des savoirs scientifiques et des pouvoirs de la technique, en particulier en ce qui concerne leur action sur la cité.

2, LES DIFFÉRENTS MOMENTS HISTORIQUES 2.1 La science et la cité à l'époque de Galilée

Il ne s'agit pas bien évidemment de rappeler les faits que tout le monde connaît mais de commenter cenains aspects de cette "affaire". Nous savons que la volonté de Galilée est de constituer le savoir scientifique comme autonome par rapportàplusieurs types d'autorité. La première d'entre elles est l'autorité métaphysique: il affirme respecter Aristote mais lorsque l'observation et le calcul montrent que le maître s'est trompé, au nom même de son autorité il faut dire qu'il atort.La deuxième forme d'autorité est celle des pouvoirs politiques, celui de la Sérénissime République de Venise qui l'a nommé Professeuràl'Université de Padoue etàlaquelle il rend des comptes. En particulier lorsqu'il "invente" la lunette astronomique et qu'il commenceàentrevoir ce que l'observation rendue possible

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par cet appareil va changer, il en offre une au Sénat de la Sérénissime en 1609 non sans mettre en évidence l'intérêt militaire de cet instrument. On sait que le pouvoir politique fut très sensible aux perpectives ouvertes par cet instrument car il n'était pas difficile d'imaginer la supériorité que pouvaient en retirer les bateaux vénitiens. On sait aussi qu'une fois nommé à IUniversité de Florence par Cosme II, Galilée prit grand soin à chaque nouvelle étape de la constitution de sa pensée d'en tenir informé le Prince. On se souvient de la flatterie que cette situation de dépendance rendait nécessaire, et en paniculier du nom des Médicis donné aux quatre lunes de Jupiter dans sonSiderus numicuspublié en 1610.Lasituation de counisan est la contrepanie de la protection espérée. On sait d'ailleurs comment il comptait sur cette protection lorsque l'Église commença à lui demander des comptes.

L'autre autorité vis-à-vis de laquelle la science est obligée de s'expliquer, et bien entendu la plus imponante, est celle de l'Église, détentrice de la vérité et du savoir surlemonde.Ilsuffit de rappeler par exempleledébat sur les premières observations de la lune et le fait que la lunette permettait d'y voir des montagnes alors même que l'on "savait" les corps célestes parfaitement ronds. L'opposition culmine dans les deux procès, celui de 1616'et celui de 1633. Galilée croit n'avoir affaire qu'à quelques religieux versés comme lui dans les connaissances scientifiques alors qu'il affronte l'inquiétude de l'Église etcesont les théologiens qui, 19 février, le condamnent au nom de l'Écriture sainte. L'amitié du cardinal Bellarmin chargé des questions de la foi, lui laisse croire que cette condamnation est fonnelle. Il faut le second procès et la très brutale mise en demeure de se taire pour qu'il se rende àl'évidence: "Désireux d'ôter de l'esprit de Vos Éminences et de tous les fidèles chrétiens cette fone suspicion (d'hérésie) à juste titre conçue à mon endroit, c'est d'un cœur sincère et d'une foi non simulée que j'abjure, maudis et abhorre les susdites erreurs et hérésies, ainsi que toute autre erreur, quelle qu'elle soit, pouvant nuire à la Sainte Écriture, et fais ici senne nt que, à l'avenir, plus jamais ne prononcerai, verbalement ou par écrit, aucun propos qui soit de nature à faire naître envers moi semblable suspicion".

Ily a cependant un autre lieu où Galilée veut poner le débat, c'est celui de la communauté des savants, y compris ceux qui osnt dans l'Église catholique.Lascience concerne tout le monde et le débat doit par conséquent être public. Tout au long de sa vie, Galilée écrit des lettres, des dialogues, il participe à toutes les réunions où qu'elles aient lieu, dans les salons, les académies, rencontre inlassablement des hommes politiques, des nobles, des religieux Ousqu'au Pape qu'il prendàtémoin des débats scientifiques), des moines, il publie d'ailleurs aussi bien en latin qu'en italien. Même après sa très fenne condamnation lui enjoignant de se taire, il publie, écrit des lettres, parle. On sait aussi ses efforts, où n'entrent pas que des considérations mercantiles, pour vendre ses lunettes astronomiques au public le plus large possible afin de prendre à témoin de ses observations les hommes de son temps.

Nous voyons donc en quoi, dans le cadre de notre sujet, ce moment de l'histoire des sciences nous intéresse.Lascience à travers Galilée aspireàdevenir citoyenne, c'est-à-dire à acquérirledroit de porter sur la place publique les questions qui sont les siennes et demande que ses hypothèses soient soumises non pasàla décision des autorités ecclésiastiques, maisàla libre discussion sur la "place publique",àcette époque l'Europe des savants et des curieux de choses nouvelles, la communauté

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scientifique et savante et tous ceux que l'on appellera plus tard les "honnêtes hommes". L'université n'a pas la possibilité d'être le lieu du débat car elle est soumise à la théologie. Moment de rupture, moment difficile où les hommes qui ne respectent pas la loi de la discrétion et du respect, fût-il de façade, sont broyés et contraints de se soumettre. Nous voyons aussi se constituer, s'organiser les cercles savants, les académies où les échanges seraient libres et ouverts et où les hypothèses et les propositions seraient jugées par des pairs selon les lois de la raison et de l'observation et non de l'autorité. La science aspireàson autonomie par rapport aux pouvoirs des Princes et de l'église, et du même coup, à entrer dans ce dont la cité des gens instruits peut et doit débattre. La raison en train de se constituer de manière autonome par rapportàla foi recouvre tout le champ du savoir sur le monde et par conséquent la science qui en relève peut être discutée par tout homme membre par son éducation de cette cité du savoir.

2.2 L'Université de Humbold, le modèle allemand

Tout le monde connaît le grand philologue que fut Whilhelm Von Humbold, on sait moins qu'il fut l'un des initiateurs et des fondateurs de ce qui fut un modèle envié ou/et copié pendant une bonne panie du dix-neuvième siècle dans le monde, l'Université allemande dont le modèle archétypal fut l'Université de Berlin.

Rappelons les éléments du débat: les universités allemandes font l'objet de très vives critiques de la pan des savants, des philosophes qui s'inspirent des idées des Lumières. L'un des points essentiels de la critique est celui de la dispersion, de l'éclatement des savoirs dispensés dans ces institutions; Schelling écrit: "L'étudiant est devant un chaos dans lequel il ne distingue encore rien, ou d'un vaste océan où il se voit jeté sans boussole ni étoile polaire" (Schelling, in Renaut, 1995).Orce que les esprits éclairés veulent c'est précisément un lieu où l'unité des savoirs serait manifeste, où la raison régnant sur l'ensemble des connaissances se manifesterait sous ses différentes formes. L'université nouvelle doit donc être un lieu d'élaboration des savoirs nouveaux d'où la primauté de la recherche -mais où un dialogue est possible et même souhaitable au nom de l'unité de la raison et des savoirs qu'elle engendre, la formation se fera par la confrontation avec les résultats de la recherche. l'Université sera donc cet espace où tous les savoirs soumisàla raison critique pourront dialoguer sous l'égide de la philosophie. Cette université est par conséquent le lieu, l'espace d'un débat où les savoirs scientifiques seront élaborés, diffusés, soumis à la critique. Soulignons le rôle central de la philosophie dans celte construction; elle est présente dans tous les domaines du savoir, les professeurs de philosophie participent à tous les jurys, elle est ce qui unifie et donne sens à l'Université car elle y occupe la fonction critique unificatrice. On reconnaît là une forme particulière du rêve des encyclopédistes du partage des savoirs et de l'examen toujours possible d'un domaine à un autre puisque l'instrument fondamental est la Raison.

Dans ce système la science est citoyenne tout en étant indépendante des pouvoirs religieux et politiques car, d'une part, elle se soumet à la discussion au sein de cet espace communàtous les savoirs qu'est l'université, et, d'autre part, parce que celte Université qui refuse l'obligation d'enseigner des métiers, revendique son rôle de formateur des hommes qui iront fertiliser la société par le pouvoir du savoir, l'université n'est pas une tour d'ivoire mais entend agir sur le monde, elle

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est le "sel de la terre" pour reprendre la formule de Fichte (in Renaut, 1995). Cette université n'est pas indifférente au faire qui ne se confond pas avec la professionnalité, elle est acteur social, responsable et critique.

Notre propos n'est pas ici de présenter l'université humboldienne comme un modèle qui pourrait nous permettre de répondreàla question que nous sommes donnée comme point de départ. Il est évident que celle construction correspond à une conception philosophique idéaliste où la philosophie joue, d'une certaine manière, le rôle autrefois dévolu à la théologie, celui d'un savoir supérieur à tous les autres puisqu'en lui se manifeste la raison dans sa quintessence. Si la philosophie vient à perdre cette fonction unificatrice, cette université se retrouve dans la situation d'avoir à agglomérer des savoirs que plus rien n'unit sinon une juxtaposition dans une même institution, ce qui n'est manifestement pas suffisant pour que le débat puisse vivre et se développer. Nous sommes précisément dans cette situation puisque l'unité des savoirs fondée sur une raison universelle n'existe plus (Habermas, 1975). Notons également que la distinction entre science et technique, si importante pour les philosophes allemands du début du dix neuvième siècle et qui permellait à l'Université humboldienne de délaisser les techniques, n'est plus possible tant il est évident aujourd'hui que la séparation entre les deux domaines pour autant qu 'elle existe encore, s 'est déplacée ; l'une se nourrit de l'autre et réciproquement.

On ne peut donc plus parler de citoyenneté de la science si le débat n'est possible qu'entre spécialistes. Notons également que ce modèle qui a fortement inspiré les universités anglo-saxonnes et notamment nord-américaines créées au dix neuvième siècle, exerce encore un très fort attrait et suscite bien des nostalgies.

2.3 La situation en France aujourd'hui

La France n'a jamais connu cette ambition d1Jniversité universelle. Rappelons que Napoléon a dissous l1Jniversité qui de toute façon se mourait, et qu'il a fallu attendre la loi du 10 juillet 1896 pour voir renaître les universités qui, dès lors, ont regroupé les facultés. Ne nous y trompons pas, le mot a continuéàexister pendant tout le dix neuvième siècle mais pour désigner tout autre chose, puisqu'il s'agissait d'englober tout le système éducatif. de l'école primaire aux écoles professionnelles créées par l'Empire. Aujourd'hui le flou sémantique continue de sévir puisque le mot est employé dans les deux sens.

Au début du dix-neuvième siècle se met en place l'espace institutionnel dans lequel nous vivons encore aujourd'hui: les grands écoles forment l'élite technique et magériale de la nation, c'est-à-dire ceux qui agissent et prennent les décisions importantes et qui engagent toule la société; l'Université forme les enseignants et participe à l'élaboration du savoir mais à l'intérieur de domaines disciplinaires soigneusement cloisonnés; enfin les grands organismes de recherche apparus depuis un demi siècle sont voués à la production des savoirs nouveaux. On sait qu'entre ces institutions les échanges sont faibles, pour ne pas dire nuls, que les territoires sont jalousement balisés et surveillés et qu'entre les domaines disciplinaires les débats n'existent pas ou peu. La France dans l' organisation actuelle de ses institutions émiettées, parcellisées, indifférentes les unes aux autres, est particulièrement mal placée pour qu 'un tel débat naisse, que le science puisse

être

prise dans un débat

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citoyen àla fois sur son fonctionnement, sur ses objets de recherche, sur ses réussites techniques et sur les promesses ou les dangers qu'elle fait naitre.

Pour commenter un instant l'exemple des Écoles d'ingénieurs où àprésent une partie du savoir technique et scientifique s'élabore, nous savons que les sciences humaines et sociales, la philosophie et même l'épistémologie et l'histoire des sciences ont beaucoup de peine à y trouver un statut de partenaire pour les sciences, partenaire avec lequel un dialogue pourrait s'engager. Rappelons la définition que donne la commission du titre d'ingénieur: "Son activité mobilise des hommes et des moyens techniques et financiers, le plus souvent dans un contexte international. Elle reçoit une sanction économique et sociale, et associeàson objet des préoccupations de protection de l'homme, de la vie et de l'environnement, et, plus généralement, du bien-être collectif'. La dimension de responsabilité sociale est donc on ne peut plus clairement affichée mais les disciplines qui en sont porteuses n'y trouvent pas leur place pour autant. Quand elles existent, elles ne sont pas beaucoup plus que des appons d'instruments complémentaires aux techniques de l'ingénieur.

Il nous faut donc constater que la science là où elle se fait et là où elle s'enseigne, n'a pas d'espace de débat où d'autres types de savoirs pourraient l'interroger, et en particulier lui poser la question centrale de la cité, à savoir: comment les savoirs nouveaux s'articulent-ils avec ce qui est nécessaire et ce qui est souhaitable du point de l'intérêt général?

L'autre aspect du problème est celui de la légitimité d'une interpellation qui pourrait être adressée aux sciences. Qui aujourd'hui peut le faire? Nous savons que les rêves d'une raison universelle et transcendante à tous les savoirs sont aujourd 'hui bien écornés, les sciences humaines et sociales aspirent

à

jouer ce rôle et le font parfois de manière convaincante avec des penseurs de très grande qualité comme Michel Serres, Bruno Latour et quelques autres dont la liste ne serait d'ailleurs pas très longue. Mais ce sont là de brillantes exceptions qui ne changent pas la logique des institutions.

3. CONCLUSION

Dominique Rincé dans un article à paraître, rappelle que, étymologiquement le mot «civis» en latin désignait le membre libre d'une collectivité humaine, et que cette liberté le distingue de celui qui est «hostis» c'est-à-dire l'ennemi, le marginal, l'exclu. Pendant plus d'un siècle la science a tiré de la croyance au progrès sa citoyenneté puisque son cours se confondait alors avec l'accroissement du bonheur collectif. Elle panicipait de fait comme sujet agissant à la vie de la cité qui comptait sur elle pour améliorer son avenir. Nous savons que celle «idéologie» est morte puisque le progrès est aujourd'hui en question. Que la science en accroissant ses savoirs et ses pouvoirs soit, de facto, un agent, un bâtisseur, un acteur de l'avenir collectif n'a plus rien d'automatique, il va donc falloir qu'elle réintègre le forum où la communauté se pense un avenir, pour ce faire il semble nécessaire, entre autre, qu'elle réfléchisse à l'organisation des institutions dans lesquelles elle se fait et s'enseigne. Elle va devoir trouver d'une autre manière sa place sur le forum où se joue le destin collectif ou, pour reprendre la belle expression de Michel Serres, qu'elle s'intègre au manteau d'Arlequin des savoirs humains.

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BIBLIOGRAPHIE

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