LA GESTION DES PRATIQUES À RISQUE
DANS LES STATIONS DE SKI
Jean CORNELOUP*, Bernard SOULÉ**
*L.A.M.A. - C.N.R.S., U.M.R. 5038, Grenoble, **Doctorant, C.R.C.S., Paris X
MOTS-CLÉS : RISQUE INDIVIDUEL - SPORT - PRISE DE DÉCISION
RÉSUMÉ : Les responsables de la sécurité dans les stations de ski ont à gérer les multiples pratiques qui se déroulent sur leur territoire. Notre étude a cherché à comprendre le système des pratiques à risques dans une station de ski ainsi que le jeu des acteurs et des publics-pratiquants. Concrètement, un modèle théorique est présenté, une étude sur la gestion des risques dans une station a été effectuée, une enquête auprès des pratiquants a été administrée.
SUMMARY : People in charge of safety in ski areas have to account for the numerous different sports performed on their domains. The aim of the present study is to apprehend deeper the overall system composed by the public and safety actors. More specifically a theoretical model is proposed to describe the management of risks in ski places. This model was developed with the help of an opinion poll.
1. INTRODUCTION
La gestion des risques dans les activités physiques de pleine nature est devenue une question d’importance. Le phénomène est particulièrement aigu pour toutes les activités se déroulant en montagne, notamment le ski et l’ensemble des pratiques de glisse. Notre travail est centré sur ces activités qui généreraient 11% des accidents de sport et autour desquels gravitent aujourd’hui de multiples enjeux.
2. DIAGNOSTIC DE LA SITUATION
140 000 personnes se blessent plus ou moins gravement chaque année, bien que les secouristes effectuent trois fois moins d’interventions. Plusieurs populations sont surexposées aux risques. Les débutants en premier lieu, et tout particulièrement les apprentis-surfeurs. Les surfeurs ne sont impliqués que dans 15% d’entre elles. Une donnée surprenante apparaît : 49% des décès survenus en 1997-98 sont de nature non traumatique, liés principalement à des problèmes cardio-vasculaires. L’accidentologie du ski pose donc un double problème de sécurité et de santé publiques, notamment auprès des personnes d’un certain âge…
Ces résultats produits par diverses sources (assureurs, secouristes, Association des Médecins de Montagne, P.G.H.M., C.S.S.M., etc.) divergent pour relater les mêmes faits. En fonction de leur position dans le champ de la sécurité, chacun développe une présentation spécifique du phénomène. Bref, il importe de saisir le système dans toute sa complexité en dépassant les approches descriptives. Les questions qui se posent sont les suivantes : pour quelle(s) raison(s) des accidents se produisent-ils ? Quelles sources de danger et éléments perturbateurs sont déclinables ?
3. DÉTOUR THÉORIQUE
3.1 L’économie des rôles
Chaque station est un système de pratiques de glisse, porteur d’une « économie des rôles » spécifique (Pages, 1996), c’est-à-dire d’un ensemble d’acteurs constitutifs de l’offre de pratique et de publics utilisateurs de cette organisation. Offre des acteurs et demande des publics viennent donc mutuellement s’ajuster l’une à l’autre, selon le mode de fonctionnement du marché. Cette modélisation prend en compte l’ensemble des données jugées pertinentes participant à la définition systémique de pratiques à risque. Le niveau local est lui-même sensible à des forces externes à la station (les médias, l’opinion publique, les producteurs de matériel, les pouvoirs publics…) qu'il
faut intégrer à l'analyse du phénomène. Au sein de ce cadre général se met en place une action spécifique orientée vers la sécurité des usagers : c’est le sous-système de gestion des risques, intégré au système initial et interagissant avec lui. Les acteurs de ce niveau sont des régulateurs, établissant les règles du jeu et permettant le fonctionnement du système.
3.2 Le processus de danger
La modélisation du processus physique du danger de Périlhon (1999) permet l’intégration de tous les éléments constitutifs du danger effectif. La situation concrète (le skieur chute, l’avalanche menace des freeriders…) est le point de départ. C’est un modèle souple, en phase avec la diversité et la complexité du réel. Le danger est envisagé comme un processus dans le temps qui s’établit entre une source et une cible par échange d’un flux de matière, d’énergie ou d’information.
3.3 Le champ de la sécurité
Les acteurs de la sécurité vont développer des actions correctrices (flux) pour agir sur le processus de danger. Mais ce champ de la sécurité est traversé par des forces en opposition : les intérêts, valeurs et conceptions gravitant autour du couple risque/sécurité génèrent de la controverse aussi bien que de la coopération. Il en va de même pour les perspectives d’amélioration de la sécurité du système. En accord sur l’objectif général (réduire le risque) mais défendant des intérêts différents, ces acteurs discutent (dans le meilleur des cas !) des moyens à mettre en œuvre. On se situe bien, par conséquent, dans ce que Pierre Bourdieu (1984) appelle un champ.
4. LA GESTION DES FACTEURS PRODUCTEURS DE DANGER
Un état de la situation, en termes de facteurs producteurs de danger et d’actions sécuritaires effectives ou envisagées, a été dressé concernant les stations françaises. C’est à partir d’une analyse médiatique que ce cadrage global a pu être réalisé. On a ainsi pu expertiser trois types de producteurs de danger et faire état d’un certain nombre de dysfonctionnements et de controverses.
4.1 La nature productrice de danger
La nature recèle de nombreux dangers, notamment en dehors des pistes. Les moyens de précaution associés à ces risques sont nombreux mais deux attitudes s’opposent sur ce premier facteur. L’une considère que la nature est un partenaire avec lequel il faut compter qui a sa propre part de responsabilité dans la notion d’accident. C’est le principe du risque accepté : chaque accident ne suppose pas inévitablement un coupable ou à tout le moins un responsable. La seconde attitude est prophylactique : en réponse à l’agressivité de la nature, il faut la domestiquer, équiper et sécuriser au maximum pour faire disparaître les effets néfastes de cet environnement dangereux.
4.2 Le public pratiquant producteur de danger
Le public génère lui aussi des dangers, allant jusqu’à mettre en danger d’autres cibles (collisions entre skieurs, mise en danger des secouristes, déclenchement d'avalanche,...). Autant de facteurs qui résultent d’une absence de culture sécuritaire. En réaction, un renforcement de la prévention est prôné à travers une éducation pédagogique à la sécurité : communiqués de presse, sensibilisation aux dangers du hors-piste, campagnes d’information incitant au bon réglage des fixations ou préconisant le port du casque pour les plus jeunes, contacts sur le terrain par des patrouilleurs, diffusion plus large des plaquettes reprenant les « 10 règles de bonne conduite » du skieur… Un champ d’opposition entre les tenants d’opérations « douces » (information préventive) et les
défenseurs de solutions plus radicales (sanctionner et réprimer les comportements déviants) se fait jour.
4.3 Les acteurs producteurs de danger
L’appareil juridique va chercher des responsabilités de ce côté. Les acteurs ne sont pas des experts incontestables de la sécurité. Ils sont eux aussi sensibles à l’erreur, occasionnant des accidents par défaut de mesures appropriées. Des divergences émergent sur les solutions à adopter. Un manque de concertation ainsi que des conflits de position entre acteurs de la sécurité transparaissent, suite à cette analyse de presse. Tous les acteurs du champ de la sécurité ne se reconnaissent pas dans les moyens employés. Certains interdisent le hors-piste, d'autres l'encouragent... Enfin, l'étude effectuée par Soulé (2000) sur le fonctionnement des acteurs de la sécurité dans une station de ski en Auvergne relate un ensemble des incohérences et un manque de professionnalisme. Les règles concernant l'accompagnement des enfants sur un téléski par un adulte ne sont pas partagées par tous ; la fiche d'accident est sommaire et ne fait pas l'objet d'expertise ; le damage est de mauvaise qualité ; de nombreuses barrières de protection sont absentes… Le dysfonctionnement de cette organisation se perçoit à partir d'une approche clinique du système d'action concret (Crozier, 1981). Des jeux de pouvoir et des stratégies d'acteurs sont nombreux pour conserver des marges d'incertitude participant à bloquer le système sécuritaire.
5. L’EXPERTISE DU CHAMP DE LA SÉCURITÉ
Le détour par des approches locales semble pertinent. Pourtant, il existe actuellement un certain flou pour connaître la réalité de la situation et la qualité du mode de gestion des sites de pratique à risque. La politique du secret, des situations proches de ce que Lagadec nomme un « conservatisme dynamique » (1981), c’est-à-dire la mobilisation des forces dominantes en présence pour le maintien des situations, rendent problématique l’appréhension de la réalité des stations de ski alpin.
5.1 Élaboration du plan local de gestion des risques
Dans cette optique, les pouvoirs publics doivent « imposer » à chaque station de développer des plans de gestion des risques permettant de saisir la réalité de la situation locale et les moyens mis en œuvre pour tendre vers un risque résiduel acceptable. Pour rendre plus explicite et complète cette gestion locale des risques, différents éléments doivent être précisés. Pour dépasser les approches normatives et informatives, le détour par le pôle politique semble incoutournable. En s’inspirant de la concertation et de la négociation qui fleurissent dans d’autres domaines de la gestion des risques
(Blanchet, 1995), il semble envisageable de mettre en place des commissions locales de sécurité permettant le passage d’une gestion relevant d’un nombre limité d’acteurs à un mode décisionnel élargi. Les politiques de prévention doivent modifier leur vision de la pédagogie aux risques en cours actuellement. Le public doit alors être « éduqué » à son rôle de citoyen participatif pouvant jouer une fonction dans l'amélioration de sa sécurité et dans celle de la station. Suivant en cela les travaux réalisés par A. Lalo (1998), il apparaît que le développement de scènes locales et d'informations impliquantes est plus pédagogique et efficient que les campagnes d'information classiquement utilisées par les pouvoirs publics et les stations pour changer les comportements.
5.2 La mise en place d'un observatoire des pratiques de glisse
La mise en place d’un observatoire permettant de suivre les comportements du public semble être une autre voie d’optimisation. Sans doute, la qualité d'une gestion des dangers en station de ski dépend de la capacité des responsables à effectuer des études épidémiologiques permettant de différencier les formes sociales accidentogènes. Entre les risques volontaires (saut de corniche, ski en poudreuse,...), subis (collision, absence de protection pour les débutants,...) et sanitaires (crise cardiaque, condition physique faible,...), différentes stratégies préventives sont à mettre en place.
6. LES CULTURES DU RISQUE DES PARTICIPANTS
Les démarches classiques de communication renvoient à une conception béhavioriste de la
prévention oubliant de tenir compte des cultures du risque du pratiquant. Dans l'optique de développer un observatoire des pratiques de glisse, nous avons réalisé une enquête auprès du public aux Deux-Alpes en 1998.
6.1 Analyse de la situation accidentologique locale
53% des surfeurs déclarent s’être déjà blessés au cours de leur pratique contre 31% des skieurs. Pour tenter d’expliquer la surimplication accidentelle des surfeurs, plusieurs éléments sont fournis par l’enquête. Si la chute simple, cause principale des accidents rapportés, confirme la tendance générale, on sait que les débutants en surf se blessent avec une fréquence importante de cette façon. Certaines combinaisons de lieux et modalités de pratique (sauts et acrobaties en half pipe ou snow
park, hors-piste) concourent à rendre le taux de « victimation » des surfeurs considérable. Les
pratiquants du surf obéissent en effet à une logique territoriale particulière. Ils fréquentent plus que les skieurs les bords de pistes, les secteurs hors-piste et hors-piste extrêmes, ainsi que le snow park.. De plus, pour 57% des surfeurs, « le vrai ski, c’est le ski hors-piste »; ce qui n'est pas le cas pour les
skieurs. Ils ne sont que 16,5% à exprimer cette idée. Enfin, l’enquête souligne la préférence avérée des surfeurs pour la transmission interne de leur savoir-faire, au détriment de l’apprentissage classique. Cette spécificité peut générer des progressions par tâtonnement propices aux accidents.
6.2 Le sentiment d’insécurité
Seuls 18% de l’ensemble des glisseurs se sentent réellement en sécurité sur les pistes. Les pratiquants de la glisse sont donc inscrits, par la force des choses, dans une culture du risque ! Plus de 80% de l’ensemble des glisseurs se disent assurés, ce qui est supérieur à la moyenne généralement constatée. Un lien semble ainsi s’établir entre insécurité ressentie et taux d’assurance spécifique. Aussi surprenant que cela puisse paraître, les surfeurs se distinguent des skieurs par une plus grande pusillanimité.
6.3 Le rapport au risque
65% des surfeurs déclarent prendre des risques, soit bien plus que les skieurs qui ne sont que 31% à affirmer exposer leur intégrité corporelle. Ces données concordent grosso modo avec la victimation déclarée. Les circonstances des prises de risque diffèrent entre les deux populations. Pour les surfeurs, les sauts, l’évolution hors-piste et en secteurs extrêmes viennent en tête. Chez les skieurs, c’est la vitesse, suivie des sauts, qui vient en tête des circonstances d’engagement limite. L’éclaircissement le plus enrichissant vient des motivations gouvernant à la pratique du surf et du ski : le risque n’est un élément constitutif de l’ensemble des motivations que pour 3% des surfeurs et 2,5% des skieurs ! Le risque constitue une simple conséquence de la recherche de bénéfices de divers ordres (sensations fortes, griserie de la vitesse, interactions sociales, etc.) (Soulé et Corneloup, 1998).
6.4 Conception de la pratique
La population des glisseurs met en avant la liberté, le plaisir et le frisson qui doivent être ressentis dans leur pratique hivernale de la montagne. Grâce à leur pratique, les surfeurs ont le sentiment particulièrement prononcé de s’extraire des contraintes sociétales, d’évoluer dans un contexte non policé qui permet de laisser libre cours à leur turbulence. De même, pour eux, « la glisse, c’est le grand frisson » ou « snow, sex and surf ». À l’inverse, le système de valeurs des skieurs est tourné vers le pôle des pratiques douces, dans une optique de type sécuritaire.
6.5 Régulation et contrôle
De manière générale, la régulation douce est considérée comme la meilleure. Chaque usager doit adopter un code implicite de régulation de son comportement, plutôt que de se voir imposer des contraintes par quelque agent ou institution coercitifs. Mais il existe des différences entre les deux populations. Les surfeurs défendent une conception libertaire de leur pratique, sans être pour autant les chantres d’un incivisme qu’on leur prête à tort. Les valeurs des skieurs sont empreintes d’ordre et de contrôle : ils sont dans l’ensemble plus draconiens et moins rétifs à un durcissement de la régulation actuelle, jugée trop permissive. Les solutions radicales ne les effraient pas : sanctions contre les contrevenants, « parcage » des surfeurs, interdiction du hors-piste, etc. Toutes les perspectives décisionnelles de type républicain et autoritaire ne seraient pas mal accueillies par ce public quelque peu insécurisé. Les réactions aux projets de « parcage » des surfeurs sont à ce titre des plus instructives : les skieurs considèrent les pratiquants du snowboard comme une sous-population particulièrement dangereuse, n’étant que 40% à se prononcer contre le parcage de ces derniers. De par cette opposition orchestrée entre deux groupes de pratiquants, la logique de champ
(Bourdieu, 1987) se traduit par une surestimation des effets négatifs dus à la pratique des autres (ceux qui sont différents, ces surfeurs qui empiètent sur le territoire des premiers usagers).
7. CONCLUSION
À partir de la coexistence mise en évidence de deux cultures sportives différentes dont la plus récente perdure et structure à présent elle aussi le paysage des stations de ski, il convient de distinguer les moyens de prévention destinés à toucher chacun de ces publics. Par exemple, il semble plus à propos de modifier l’image que les skieurs développent d’eux-mêmes, comme étant une population non dangereuse, par opposition à celle des surfeurs. La prévention optimale des accidents chez les skieurs passe par la mise en lumière de leurs comportements à risque.
Sur un plan managérial, la gestion des risques ne peut se réduire à un processus décisionnel, aussi complexe soit-il, reposant sur la seule rationalité des acteurs. Aujourd’hui les plus grands experts français et internationaux s’accordent sur ce point, quel que soit le domaine d’application. Le public formule des opinions dont il faut tenir compte, non pas pour des considérations purement éthiques mais afin de rendre les décisions de type sécuritaire plus efficientes. Il devient évident qu’on ne peut plus traiter du risque dans les stations de ski de manière globale. Les comportements à risque des pratiquants ne sont pas les mêmes selon les stations. Des typologies de station se dégagent, toutes ne communiquent pas sur le risque et l’extrême. Une conception de la justice construite sur l'idée du raisonnable doit ainsi apparaître dans la gestion des risques. S'opposant en cela à la théorie de Rawl, on dira que ce raisonnable est toujours négocié et particulier à chaque configuration locale. Le pouvoir ne peut être soustrait à la compréhension des dynamiques locales. Cette démarche est à la base du fonctionnement démocratique de nos sociétés (Mouffe, 1999) permettant de tendre vers une meilleure efficience du système et d'améliorer la procédure décisionnelle dans la gestion des risques.
BIBLIOGRAPHIE
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