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Oncologie : Article pp.40-43 du Vol.9 n°1 (2015)

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Texte intégral

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ARTICLE ORIGINAL /ORIGINAL ARTICLE DOSSIER

Des services d ’ oncologie à la scène …

Le théâtre : un support innovant pour aborder la relation à l

autre, un outil de prévention de l

épuisement professionnel

From Oncology Department Wards to Stage

Theater: an Innovative Way to Address the Relationship with Other People, a Tool for the Prevention of Professional Burnout

M. Aubert · R. Dameron · L. Chantraine

Reçu le 15 janvier 2015 ; accepté le 20 janvier 2015

© Lavoisier SAS 2015

RésuméCet article rend compte de la mise en place d’un atelier théâtre ouvert à l’ensemble des professionnels d’un CLCC. L’objectif principal de ce projet est de proposer un lieu de réflexion et de création sur le thème du « prendre soin » et de finaliser ce travail par une représentation théâ- trale publique. Les retours témoignent de la pertinence du théâtre pour élaborer des situations difficiles du quotidien des services et comme outil de remobilisation des équipes.

Mots clés« Prendre soin » · Atelier théâtre · Interprofessionnalité · Distanciation · Prévention de l’épuisement professionnel

Abstract This paper reports the development of a theater workshop open to all professionals of a cancer center. The main objective of this project is to provide a place for reflec- tion and creation on the theme of“taking care”and to fina- lize this work by a public theatrical performance. Outcomes testify of the relevance of theater to portray difficult situa- tions of the daily life of the services and as a tool of re-mobilization of the teams.

KeywordsTaking care · Theater workshop ·

Interprofessionality · Distancing · Prevention of burnout

« On ferme les yeux des morts avec douceur, c’est aussi avec douceur qu’il faut ouvrir les yeux des vivants. »

Jean Cocteau

Introduction

La médecine est de plus en plus performante. Dans ce contexte, la personnalisation des soins se heurte souvent à la technicité, et les préoccupations de sécurité et de vigi- lance multiplient les procédures et protocoles… Là où l’augmentation de la charge de travail liée au contexte éco- nomique et technique se traduit trop souvent par une réduc- tion des temps d’échanges et de réflexion en équipe pluri- professionnelle, notre projet visait à créer un dispositif/

événement qui permettrait la rencontre des différents pro- fessionnels d’un centre de lutte contre le cancer1. Ensemble, chacun se laisserait interpeller sur le sens des soins et du

« prendre soin ».

À l’occasion du 10eAnniversaire de l’Unité de psycho- oncologie, nous avons proposé la mise en place d’un atelier théâtre. Il devait aboutir à la création d’une représentation théâtrale destinée à l’ensemble du personnel. Sous le titre de « Ce que “prendre soin” signifie… des services à la scène…», nous nous sommes lancés le défi de croiser deux univers très différents : le jeu théâtral et le milieu du soin.

Nous n’en étions pas à notre première expérience. En effet, en 2008, dans le cadre d’un projet sur l’épuisement professionnel, nous avions déjà mis en place un atelier théâ- tre où quelques professionnelles s’étaient engagées. Elles avaient rendu compte de leur travail lors d’un « Rendez-

M. Aubert (*) · R. Dameron (*)

Psychologues cliniciennes, centre Georges-François-Leclerc, 1, rue Professeur-Marion, BP 77980, F-21079 Dijon cedex, France

e-mail : [email protected], [email protected] L. Chantraine (*)

Comédien, metteur en scène, formateur, 7 bis, rue Parmentier F-21000 Dijon, France

e-mail : [email protected] 1Centre Georges-François-Leclerc, F-21000 Dijon, France.

Psycho-Oncol. (2015) 9:40-43 DOI 10.1007/s11839-015-0499-1

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vous à Thème2» sur cette question. S’étaient alors succédés des interventions d’experts, des retours d’enquête interne sur le sujet et une brève représentation théâtrale. Cette représen- tation mettait en scène le quotidien des professionnels de santé, les causes et les conséquences du burn-out. Cette pre- mière expérience avait été très appréciée, tant par les « comé- diennes » d’un jour que par les participants à cette manifes- tation. Nous avions déjà perçu combien le théâtre était un outil de réflexion et de transmission pertinent. Il semblait qu’il renforçait le sentiment d’être reconnu avec un effet sur l’estime de soi et sur la motivation. Le théâtre était un support innovant pour aborder la relation à l’autre, il offrait la possibilité de regards croisés sur la relation soignant– soigné. Ainsi, le théâtre permettait peut-être de rétablir quelque chose de l’ordre du sens du soin et du « prendre soin »…

Objectifs

Dans ce projet, l’objectif principal était de susciter une réflexion et des échanges sur les pratiques et les multiples enjeux du soin. Nous souhaitions inviter les participants à une démarche interservices et interprofessionnelle pour amé- liorer les liens et la reconnaissance mutuelle au sein de l’éta- blissement. Pour les participants à l’atelier théâtre, nous pen- sions pouvoir valoriser les ressources et potentialités de chacun, renforcer la motivation, la confiance en soi et la capacité à s’exprimer et à transmettre. Enfin, notre projet voulait offrir une occasion de sortir du cadre hospitalier et d’aller à la rencontre d’autres publics pour interpeller, parta- ger la réflexion et cette expérience originale.

Moyens

L’atelier théâtre s’est déroulé sur huit mois, à raison de deux séances de travail par mois. Il a été proposé à l’ensemble du personnel. Douze participantes se sont inscrites. Cet atelier était animé par Ludovic Chantraine, comédien et metteur en scène de la compagnie LGK3(Dijon). On doit souligner que le financement du dispositif a été assuré par le Centre de lutte contre le cancer pour les honoraires de la compagnie théâ-

trale LGK. Les salariées participant à l’atelier se sont enga- gées sur leur temps personnel.

Le travail en atelier, les échanges, les exercices d’impro- visation et d’écriture ainsi qu’un travail sur des textes exis- tants [1] ont permis d’aborder le parcours de soin des patients et de « créer » une série de 24 séquences sur ses moments clés, le vécu des patients, l’accompagnement, le travail des soignants, les valeurs, les doutes, la charge de travail ainsi que la démarche qualité et la part grandissante dans nos pratiques des procédures et des protocoles…

Le groupe ayant participé à l’atelier théâtre était pluripro- fessionnel et issu de multiples services : soins, administra- tifs, communication, unité de psycho-oncologie. On y retrouvait donc des soignantes, des assistantes médicales, une chargée de communication et une psychologue.

En mars 2012 était organisée une représentation qui a réuni près de 250 personnes : des membres du personnel (des médecins, des soignants, des administratifs, du person- nel hôtelier…) mais aussi des partenaires avec lesquels nous travaillons régulièrement, des bénévoles d’accompagne- ment, des étudiants en IFSI, des patients et proches de patients.

Comme annoncé, le ton était parfois grave, mais souvent grinçant, caricatural et décalé. Les séquences se succédaient rapidement, souvent ponctuées d’une interrogation faite au public :

« Fiction ou réalité ?? », comme une invitation à la remise en cause de nos pratiques et au partage de notre réflexion.

En quoi et comment le théâtre se met-il au service de nos pratiques ?

Ce projet n’a pas fait l’objet d’une évaluation par question- naire avec des résultats et une analyse statistique…

Les échanges entre les « comédiennes » et les spectateurs nous ont néanmoins offert un matériel qui peut nous guider dans la compréhension de ce qui se « joue » dans cet espace intermédiaire de créativité.

Du côté des spectateurs…

« On sourit de nos travers » (aide-soignante).

« Certaines situations m’ont ému et démuni, c’est aussi cela le soin » (agent hospitalier).

« La caricature aide à voir clair » (aide-soignante).

« Ouf ! ça dérange…mais ça fait du bien » (infirmière).

« Les mises en scène reflètent bien le travail d’équipe au quotidien » (agent hospitalier).

« Comment passer, en moins d’une heure, du fou rire à la tristesse, aux larmes, à la peur et terminer par des frissons ? » (assistante médicale).

« Partager, échanger, transmettre émotions et sentiments le temps d’une soirée…c’est rendre hommage au patient et combattre avec lui la maladie » (ouvrier de blanchisserie).

2Dispositif mis en place par lunité de psycho-oncologie en 2002, ouvert à lensemble du personnel, pour susciter échanges et réflexions sur des thèmes tant cliniques qu’institutionnels.

3La CieLGK, créée en 1998 à Dijon, sest donnée comme missions, en plus de la création et de la diffusion de spectacles amateurs et professionnels, la formation d’adultes et de jeunes : soit dans le cadre de leurs ateliers hebdomadaires, soit dans un cadre institutionnel, scolaire et associatif. C’est dans ce cadre que Ludovic Chantraine avait animé latelier théâtre en 2008 sur le thème de lépuisement professionnel.

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« Cela permet à ceux qui sont acteurs et à ceux qui vien- nent les voir de redonner du sens au soin et de se recentrer sur les valeurs » (cadre de santé).

« Avec beaucoup de justesse, beaucoup d’humour, parfois acerbe, les comédiennes nous ont mis face à nous-mêmes. Je me suis posé beaucoup de questions dans les jours qui ont suivi sur la façon d’annoncer une mauvaise nouvelle…Cette représentation m’a rappelé une magnifique citation de Ben- jamin Franklin :“le manque de soin fait plus de mal que le manque de science”» (chirurgien).

« Ce projet s’inscrit dans une démarche participative pour améliorer la qualité de vie au travail, donc la qualité des soins en développant la communication entre différentes catégories professionnelles qui ont des valeurs communes » (directrice des soins).

« Ça fédère les équipes » (infirmière).

« Occasion de prendre à nouveau conscience de la moti- vation des équipes et l’envie de mener d’autres projets ! » (psychologue clinicienne).

Du côté des « comédiennes »…

« Des moments de partage et de réflexion qui nous ont permis d’effleurer nos émotions, de donner à notre travail sa véritable dimension. »

« L’atelier : une parenthèse qui a ouvert tellement de possibles…»

« Le théâtre : à la rencontre de soi et des autres ».

« Je ne sais pas précisément ce que « prendre soin » signi- fie, mais je sais que cela me demande beaucoup d’énergie ; la pratique du théâtre suppose un lâcher-prise créateur d’énergie…»

« Les émotions positives que l’on cultive au sein du groupe nous rechargent en“chaudoudoux”à partager. »

« Par le théâtre, on a pu rejoindre le cœur des spectateurs pour que chacun puisse personnellement réfléchir à“ce que prendre soin signifie ?”»

Le théâtre apparaît comme un divertissement et il offre la possibilité d’un déplacement où la réalité pourrait s’appri- voiser…En effet, il nous plonge dans des situations imagi- naires qui ne sont ni réalité ni pure affabulation ; ainsi, à travers une « fiction », l’identification aux personnages se réalise sans sentiment de responsabilité, sans obligation de s’engager…

L’outil théâtre opère une distanciation et offre un univers du soin avec lequel on peut « jouer » sans risque. Il permet une forme de « détour » qui nous permettrait d’aller à la rencontre des autres, nous rendant ainsi plus proches d’eux, facilitant ainsi la compréhension des situations et des personnes [2].

Le théâtre s’accomplit dans les éprouvés des spectateurs pendant et après la représentation et permettrait d’accéder à quelque chose de soi, à une élaboration. La grande découverte dans ce projet se situe peut-être là : le jeu théâtral est pluriel… il est soumis à des interprétations…et l’enjeu du jeu théâtral

est de faire du spectateur un producteur. Le jeu théâtral nous éloigne du langage habituel et nous dévoile la complexité des situations, des personnes…et de nous-mêmes.

La créativité pour penser le soin

On peut interroger la création artistique comme moyen pour élaborer les situations difficiles du quotidien de nos services…

On peut évoquer Freud pour qui la création littéraire s’en- tend comme un prolongement du jeu enfantin de la rêverie où le fantasme s’affirme contre l’empire de la réalité…et le recours à l’humour comme cette liberté que se donne l’esprit vis-à-vis des situations les plus contraignantes. Plus tard, Winnicott développe l’idée selon laquelle nous expérimen- tons la vie dans l’aire des phénomènes transitionnels, dans l’entrelacs excitant de la subjectivité et de l’objectivement perçu…La création artistique permet d’expérimenter la vie dans cette aire intermédiaire entre réalité intérieure et réalité partagée du monde…C’est vraisemblablement à ces phéno- mènes que renvoie le travail théâtral qui nous a mené « des services à la scène »…

Le recours à la fiction, par le biais de la création artistique, permet de « jouer » sans nous abîmer. Il permet de vivre mentalement des situations soit attrayantes, soit traumatisan- tes sans avoir à en payer le prix…La mise en scène permet de vivre et de partager des émotions, d’avoir des relations sociales, d’apprendre à résoudre des problèmes sans avoir besoin de nous protéger… Le recours à la fiction autorise un détour qui nous change, qui colore et recolore notre monde intérieur [3]. On peut citer ici les expériences de

« théâtre forum4» qui pourraient faire l’objet de développe- ments ultérieurs du projet actuel…

La mise en place d’un atelier théâtre et la création d’une

« pièce » qui revisite le « prendre soin » et nomme les multi- ples aspects et la complexité de la relation soignant–soigné nous ont permis de réintroduire du rêve et du possible quelque part entre fiction et réalité…Ce travail suscite des mouvements d’identification qui permettent un éclairage nouveau sur « ce que prendre soin signifie », mais aussi sur « ce qu’être soignant signifie »…On perçoit ici quelque chose du côté d’un renforcement identitaire et du dévelop- pement du sentiment d’appartenance au groupe.

4Inventé par Augusto Boal (acteur et metteur en scène), il sagit dun dialogue théâtral mettant en scène des situations doppression. Cette forme de théâtre est née au Pérou, il s’agit d’une scène théâtrale qui représente une situation négative, oppressive ou simplement problématique. La scène est présentée une première fois par les comédiens, puis le public est appelé à intervenir et à chercher des alternatives et des solutions, en se substituant aux protagonistes. Il s’agit d’inventer ensemble d’autres comportements, de prendre conscience de certains préjugés ou difficultés et de chercher ensemble dautres manières de réagir. Le public est producteur

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À l’heure où s’élabore cet écrit, ce projet poursuit son chemin5…à notre grand étonnement parfois. Ce que l’adhé- sion forte à la démarche nous montre est qu’elle a permis de partager ensemble ce que vivent les patients et les profes- sionnels, d’en parler, de s’en émouvoir, d’en sourire et d’en rire parfois. Alors, l’émotion devient complémentaire de la raison et permet de retisser le lien qui nous rattache les uns aux autres. Le théâtre nous ouvre au monde intérieur des autres et nous permet parfois d’envisager des possibles ensemble.

Liens d’intérêts :les auteurs déclarent ne pas avoir de liens d’intérêts.

Références

1. Edson M (2000) Un trait de lesprit. Actes SudPapiers, Paris 2. Matthijs B, Veltkamp M (2013) How does fiction reading

influence empathy? an experimental investigation on the role of emotional transportation. Plos One 8:e55341

3. Winnicott D (1971) Jeu et réalité. Gallimard, Paris

5Plusieurs représentations ont eu lieu depuis 2013, réunissant près de 1 000 personnes. De nouvelles demandes nous ont été faites qui sont en cours de réflexionLe projet a été finaliste du « prix coup de cœur du jury » pour le prix innovation organisé par UNICANCER en 2014. Et surtout, le dispositif a convaincu la direction du CGFL de pérenniser un groupe théâtre comme moyen de prévention de lépuisement professionnel, avec prise en compte du temps passé pour les salariés y participant ; lidée dintroduire la dimension « théâtre forum » dans le cadre de ce nouveau projet est actuellement envisagée.

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Références

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