Construire un noyau de la fonctorialit´e entre groupes lin´eaires ?
par Laurent Lafforgue
Expos´e donn´e `a l’Universit´e de Bonn le 9 octobre 2008, dans le cadre du colloque c´el´ebrant le 60eanniversaire de Michael Rapoport
Ce que l’on cherche
Dans le cas des groupes lin´eaires sur les corps de fonctions, le principe de fonctorialit´e de Langlands pour le transfert des repr´esentations automorphes est d´ej`a connu. C’est en effet une cons´equence de la correspondance de Langlands sur les corps de fonctions.
On souhaiterait trouver pour ce r´esultat une nouvelle d´emonstration pure- ment ad´elique, sans g´eom´etrie.
Le cadre dans lequel on se place
• Sur les groupes lin´eaires (qui sont les plus importants).
• Sur les corps de fonctions (pour lesquels le r´esultat est d´ej`a connu).
• Sans ramification (puisque, le principe de fonctorialit´e posant essentielle- ment un probl`eme global, les ´eventuelles complications locales sont acces- soires).
• Sans g´eom´etrie : on s’astreint `a rester toujours `a l’int´erieur du p´erim`etre de la th´eorie des ad`eles et des groupes ad´eliques.
Le but du pr´esent expos´e
Reformuler le principe de fonctorialit´e comme un probl`eme de pure th´eorie des fonctions sur les groupes ad´eliques, qui ne fasse plus r´ef´erence `a la notion de “repr´esentation automorphe”.
Notations
On note F un corps de fonctions,|F| l’ensemble infini de ses places, Fx le corps local compl´et´e deF en chaque placex∈ |F|,Ox⊂Fxle sous-anneau des
entiers de chaque compl´etion Fx,A=AF = Q`
x∈|X|
Fx l’anneau des ad`eles de F etOA=OAF = Q
x∈|F|
Ox son sous-anneau des entiers.
Choix de deux groupes lin´eaires partout non ramifi´es sur F On choisit pour groupe d’arriv´ee du transfert
H = GLr, avec r≥1, et pour groupe de d´epart un groupe de la forme
G=Y
ι
ResEι/FGLrι
o`uιd´ecrit un ensemble fini d’indices, chaquerι est un entier≥1, chaqueEι est une extension finie partout non ramifi´ee deF et ResEι/FGLrιd´esigne le groupe d´eduit de GLrι par restriction des scalaires `a la Weil deEι `aF.
Les isomorphismes de Satake
En toute placexdeF, on noteKxH= GLr(Ox) le sous-groupe ouvert com- pact maximal deH(Fx) = GLr(Fx) etHHx =Cc(KxH\H(Fx)/KxH) l’alg`ebre de Hecke sph´erique des fonctions `a support compact surH(Fx) bi-invariantes par KxH, d´efinie par le produit de convolution pour la mesure de Haar normalis´ee.
De mˆeme, on note KxG = Q
ι
GLrι(OEι,x) le sous-groupe ouvert compact maximal deG(Fx) =Q
ι
GLrι(Eι⊗FFx) etHGx =Cc(KxG\G(Fx)/KxG) l’alg`ebre de Hecke sph´erique associ´ee.
On dispose des isomorphismes de Satake vers des alg`ebres de polynˆomes invariants
SHx :HHx −→∼ C[X10±1, . . . , Xr0±1]Sr, SxG:HGx −→∼ C[X1±1, . . . , Xm±1x]SGx
o`u, pour chaque placex,mxest un entier≥1 etSGx un sous-groupe du groupe des permutations de{1, . . . , mx}. L’entiermxet le sous-groupeSGx ne d´ependent que de l’image de l’´el´ement de Frobenius en x dans le groupe de Galois de n’importe quelle extension finie galoisienne non ramifi´eeEdeFcontenant toutes les extensionsEι.
Choix d’un homomorphisme de transfert sans ramification
Siπ1(F) d´esigne le groupe de Galois sans ramification du corps de fonctions F, un homomorphisme de transfert (sans ramification) entre G et H est, par d´efinition, un homomorphisme entre les groupes duaux
ρ:LG = ˆG(C)oπ1(F)−→LH = ˆH(C)×π1(F)
k k
Q
ι
Q
Eι,→E
GLrι(C) GLr(C) faisant commuter le diagramme :
LG
ρ //
""
FF FF FF
FF LH
{{xxxxxxxx
π1(F)
Selon une r`egle introduite par Langlands, un tel homomorphisme de transfert ρinduit en chaque placexun homomorphisme d’alg`ebres commutatives
ρ∗x:HHx −→ HGx
et donc une application en sens inverse entre les ensembles des caract`eres de ces alg`ebres
(ρx)∗:
caract`eresχxdeHGx −→
caract`eresπx deHHx .
Enonc´´ e du principe de fonctorialit´e
Th´eor`eme.–Pour toute repr´esentation automorphe non ramifi´ee χ= O
x∈|F|
χx de HG= O
x∈|F|
HGx ,
il existe une repr´esentation automorphe non ramifi´ee
π= O
x∈|F|
πx de HH = O
x∈|F|
HHx
telle que
πx= (ρx)∗χx, ∀x∈ |F|.
Pour d´emontrer directement ce principe de fonctorialit´e, on cherche `a construire des familles de fonctions
KPG,H,ρ:G(A)×G(A)×H(A)→C
(o`uP d´ecrit une famille de param`etres que l’on pr´ecisera plus loin) v´erifiant les propri´et´es suivantes :
(0) En les deux premi`eres variables,KPG,H,ρest invariante `a droite par le sous- groupe ouvert compact maximalKG = Q
x∈|F|
KxGdeG(A) = `Q
x∈|F|
G(Fx) et, en la troisi`eme variable, elle est invariante `a droite par le sous-groupe ouvert compact maximalKH = Q
x∈|X|
KxH= GLr(OA) deH(A) = `Q
x∈|F|
H(Fx) = GLr(A).
(1) En toute placex∈ |F|, on a
• KPG,H,ρ∗1ϕx=KPG,H,ρ∗2ϕ−1x ,∀ϕx∈ HGx, siϕ−1x (g) =ϕx(g−1),∀g,
• KPG,H,ρ∗3hx=KPG,H,ρ∗1ρ∗x(hx),∀hx∈ HHx,
o`u ∗1 et ∗2 d´esignent le produit de convolution dansG(Fx) par rapport `a la premi`ere et `a la seconde variables deKPG,H,ρ(•,•,•) et∗3 d´esigne le produit de convolution dansH(Fx) par rapport `a la troisi`eme variable.
(2) La fonctionKPG,H,ρest, en les deux premi`eres variables, invariante `a gauche par
G(F)×G(F).
(3) La fonctionKPG,H,ρest, en la troisi`eme variable, invariante `a gauche par H(F).
(4) Pour toute forme automorphe cuspidalef surG(F)\G(A)/KG, il existe un param`etreP tel que
Z
G(F)\G(A)
dg·f(g)·KPG,H,ρ(•, g,•)6= 0.
Explications `a propos de ces propri´et´es
Les propri´et´es (0) et (1) sont locales en chaque placex∈ |F|.
Si elles sont v´erifi´ees, ainsi que (2), et si f est un vecteur non nul d’une repr´esentation automorphe cuspidaleχ= N
x∈|F|
χx deHG, chaque Z
G(F)\G(A)
dg·f(g)·KPG,H,ρ(g0, g,•)
est un vecteur de la repr´esentationπ= N
x∈|X|
(ρx)∗χx deHH.
D’apr`es (3), ce vecteur est une forme automorphe et, d’apr`es (4), on peut le rendre non nul, ce qui signifie que la repr´esentationπest automorphe.
On cherche d’abord `a r´ealiser localement les propri´et´es (0) et (1). Pour cela, on commence par un travail local de d´ecomposition spectrale surH(Fx) ainsi que surG(Fx), puis on fait une construction locale par int´egration spectrale sur G(Fx)×H(Fx).
Fixons un caract`ere additif non trivial ψ= Y
x∈|F|
ψx:A/F −→C×.
Travail local surH(Fx): les fonctions de Whittaker
On noteNr le radical unipotent sup´erieur de GLret θx:Nr(Fx)−→C× le caract`ere
n=
1 u1,2 . . . · 0 . .. . .. ...
... . .. . .. ur−1,r 0 . . . 0 1
7→ψx
X
1≤i<r
ui,i+1
=θx(n).
On rappelle la proposition suivante qui d´efinit les fonctions de Whittaker : Proposition. – Pour toute famille λ0• = (λ01, . . . , λ0r) ∈ U(1)r de r nombres complexes de module1, il existe une unique fonction
Wx,λH,ψ0
•= GLr(Fx)/GLr(Ox)−→C telle que
• Wx,λH,ψ0
•(n·g0) =θ−1x (n)·Wx,λH,ψ0
•(g0),∀n∈Nr(Fx),
• Wx,λH,ψ0
•∗hx=SxH(hx)(λ0•)·Wx,λH,ψ0
•,∀hx∈ HxH,
• Wx,λH,ψ0
•(1) = 1 siψx est r´egulier
(et autre normalisation siψx est de conducteur 6= 0).
Travail local sur G(Fx) : d´ecomposition spectrale des fonctions sph´eriques
Proposition.–Pour toute famille λ•= (λ1, . . . , λmx)∈U(1)mx, il existe une unique fonction sph´erique
ΦGx,λ•:KxG\G(Fx)/KxG−→C telle que
• ΦGx,λ•∗ϕx=ϕx∗ΦGx,λ•=SxG(ϕx)(λ•)·ΦGx,λ•,∀ϕx∈ HGx,
• ΦGx,λ
•(1) = 1.
Il existe sur U(1)mx une certaine mesure dλ•, dite mesure de Plancherel, telle que les fonctions sph´eriques Φ∈ HGx s’´ecrivent sous la forme
Φ = Z
U(1)mx
dλ•·SxG(Φ)(λ•)·ΦGx,λ•.
Construction locale sur G(Fx)×H(Fx) par int´egration sur le graphe de l’homomorphisme de transfert
On commence par le lemme suivant :
Lemme.–L’homomorphisme d’alg`ebres induit parρen la placexselon la r`egle de Langlands
ρ∗x:HHx −−−−−−−−−−−−−−−→ HxG
ko ko
C[X10±1, . . . , Xr0±1]Sr C[X1±1, . . . , Xm±1x]SGx est d´efini par une substitution de variables de la forme
Xj0 7→εj·
Y
1≤i≤mx
X
mi,j dx
i
, 1≤j≤r ,
o`u chaqueεj est une racine de l’unit´e, lesmi,j sont des entiers relatifs etdxest un entier≥1.
Tous ne d´ependent que de l’image de l’´el´ement de Frobenius en x dans le groupe de Galois π1(F)/π1(E) de n’importe quelle extension finie galoisienne non ramifi´ee E de F contenant toutes les extensions Eι (de fa¸con que π1(E) agisse trivialement sur G(ˆ C)) et telle que π1(E) soit contenu dans le noyau de la composanteπ1(F)→ Hˆ(C) = GLr(C) de l’homomorphisme de transfert ρ: ˆG(C)oπ1(F)→Hˆ(C)×π1(F).
Si λ• = (λ1, . . . , λmx) ∈ U(1)mx et λ0• = (λ01, . . . , λ0r) ∈ U(1)r sont deux param`etres reli´es par les ´egalit´es
λ0j =εj·
Y
1≤i≤mx
λ
mi,j dx
i
, 1≤j ≤r ,
on noteλ0•= (ρx)∗(λ•).
D´efinition.–Pour tout polynˆomePx∈C[X1±1, . . . , Xm±1x]SGx, on note Kx,PG,H,ρ
x :KxG\G(Fx)/KxG×H(Fx)/KxH −→C la fonction
(g, g0)7→
Z
λ•∈U(1)mx
dλ•·Px(λ•)·ΦGx,λ•(g)·Wx,(ρH,ψ
x)∗(λ•)(g0).
Remarque. Les fonctions (g1, g2, g0) 7→ Kx,PG,H,ρ
x (g−12 g1, g0) v´erifient les pro- pri´et´es (0) et (1) en la place x. On les appelle des noyaux locaux de la foncto-
rialit´e sans ramification.
Globalisation
On consid`ere une famille de polynˆomes P =
Px∈C[X1±1, . . . , Xm±1x]SGx
x∈|F|
soumise `a la seule condition que Px= 1 en presque toute place.
Pourg1, g2∈G(A) et g0 ∈H(A), on note KP0G,H,ρ(g1, g2, g0) = X
γ∈G(F) δ∈Nr−1 (F)\GLr−1 (F)
Y
x∈|F|
Kx,PG,H,ρ
x (g−12 γg1, δg0). D’apr`es la th´eorie g´en´erale des “th´eor`emes r´eciproques” de Piatetski-Shapiro et autres, cette somme est absolument convergente. Elle est invariante `a gauche par
G(F)×G(F)×Qr(F) o`u
Qr=
∗ . . . ∗ ∗ ... ... ...
∗ . . . ∗ · 0 . . . 0 ∗
d´esigne le sous-groupe “mirabolique” engendr´e par GLr−1 ,→ GLr et le sous- groupe de BorelBr des matrices triangulaires sup´erieures.
Par construction, les fonctionsKP0G,H,ρsatisfont les conditions (0), (1) et (2).
Reformulation du th´eor`eme de transfert automorphe associ´e `a l’ho- momorphismeρ
Proposition. – La validit´e de ce th´eor`eme ´equivaut `a l’existence, pour tout param`etreP = (Px)x∈|F|, d’une fonction
KP00G,H,ρ:G(A)×G(A)×H(A)→C telle que :
(i) Tout comme KP0G,H,ρ, elle v´erifie les propri´et´es (0), (1) et (2) et, en la troisi`eme variable, elle est invariante `a gauche par Qr(F).
(ii) Si θ d´esigne le caract`ere Q
x∈|F|
θx de Nr(A) = Q`
x∈|F|
Nr(Fx), la fonction KP00G,H,ρ est annul´ee par l’op´erateur
K(•,•,•)7→
Z
Nr(F)\Nr(A)
dn·θ(n)·K(•,•, n•).
(iii)La somme
KP0G,H,ρ+KP00G,H,ρ
est, en la troisi`eme variable, invariante `a gauche parH(F) = GLr(F).
Remarques.
•La propri´et´e (ii) ci-dessus empˆeche toute simplification entreKP0G,H,ρetKP00G,H,ρ. Cela assure la propri´et´e (4) pour la famille desKPG,H,ρ=KP0G,H,ρ+KP00G,H,ρ.
•La partie deKP00G,H,ρqui correspond au spectre temp´er´e deGest uniquement d´etermin´ee.
Elle est n´ecessairement non nulle puisque certaines repr´esentations auto- morphes cuspidales deGse transf`erent en des repr´esentations automorphes de H qui ne sont pas cuspidales.
•On peut proposer une formule explicite pour la partie temp´er´ee deKP00G,H,ρ, en g´en´eralisant la formule d’inversion de Shalika.
• Notant wr =
0 . . . 0 1 ... . .. . .. 0 . ..
0 . ..
. .. ... 1 0 . . . 0
la matrice d’inversion de GLr et wr−1
celle de GLr−1, on peut remplacer la condition (iii) de la proposition par la condition suivante qui lui est ´equivalente :
(iii)0 Pour tous ´el´ementsg1, g2∈G(A) etg0∈H(A), on a l’´egalit´e
KP0G,H,ρ+KP00G,H,ρ
(g1, g2, g0) =
KP0G,H,ρ+KP00G,H,ρ
(g1, g2, wr·wr−1·g0). Dans le cas de l’induction automorphe de GL1`a GL2, on parvient `a d´emontrer directement l’existence d’une fonctionKP00G,H,ρ(n´ecessairement unique) qui v´eri- fie les propri´et´es (i), (ii) et (iii)0.
Pour cela, on montre que, en chaque placex, une certaine transformation de Fourier surG(Fx)×H(Fx) ´echange lesKx,PG,H,ρ
x (•,•) et lesKx,PG,H,ρ
x (•, w2•).
Le r´esultat cherch´e s’obtient comme cons´equence d’une formule de Poisson dont les termes compl´ementaires au bord font apparaˆıtre les fonctionsKP00G,H,ρ.