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Vin, bière et homocystéinémie
G. Potier de Courcy1
SUMMARY
Wine, beer consumption and homocysteine. The SU.VI.MAX Study Homocysteine concentration (tHcy), even when it is slightly few above the normal range, is a predictor of risk of cardiovascular diseases. It probably increases with alcohol consumption. But results diverge according to the level of alcohol consumed (“J. shaped curve”), alcohol type and the popula- tion studied. An inverse association between folate status and tHcy is now well established. It is explained by the role of folic acid in re-methylation of homocysteine to methionine, the main metabolic pathway of tHcy elimina- tion (with vitamin B12 as co-transporter). The other one is the catabolism pathway via trans-sulphuration unto cystathionine, with vitamin B6 as cofac- tor.
In order to clarify the positive effects of a moderate alcohol consumption on cardiovascular disease, we have investigated the relationship between tHcy and alcohol intake, taking the different types of alcoholic beverages into account.
In 1196 middle-aged women and men of the SU.VI.MAX study, an interven- tion study on the effects of antioxidant supplementation on chronic dis- eases, tHcy and red blood cell folate were measured. Intake of alcohol, energy, coffee and B-vitamins was assessed by 6 dietary records.
Total alcohol consumption was positively associated with tHcy in both sexes (p < 0.05). In women, tHcy was positively associated with wine intake (p = 0.01) and in men with beer intake (p = 0.002). No association was observed with the consumption of spirits. The association between beer consumption and tHcy in men was modified by the consumption of wine. In wine drinkers the association was positive, while an inverse trend was observed in those who did not drink wine. Red blood cell folate was associ- ated with wine drinking in men (p = 0.07) and with spirit consumption in women (p = 0.02).
The results of the present study could suggest that wine consumption may increase tHcy, while beer consumption seems to have no (or even an inverse) effect on tHcy.
1. UMR INSERM unité 557/INRA Unité 1125 - Institut Scientifique et Technique de la Nutrition et de l’Ali- mentation - ISTNA/CNAM - 5, rue du Vertbois - 75003 Paris - France.
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These results could be explained first by the much higher consumption of alcool in wine drinkers than in beer drinkers, (except those who are also wine drinkers). Then, folate status, even with a good level, cannot be suffi- cient to reduce tHcy in the whole group of wine drinkers, given the important number of large alcohol consumers included in this group. The protective effect of folates could also follow a “J shaped curve” and be efficient only when alcohol drinking is moderate.
Key words
homocysteine, alcohol consumption, beer, wine, folate.
RÉSUMÉ
L’homocystéinémie, même légère, est un indicateur de risque de maladies cardiovasculaires. Elle semble bien augmenter avec la consommation d’alcool. Mais les données sont contradictoires en fonction du type d’alcool, de la population considérée et probablement de la quantité d’alcool consommée (selon une courbe dite « en J »). Il existe d’autre part une rela- tion inverse entre le niveau de folates circulants et l’homocystéinémie, qui se comprend par le rôle de l’acide folique dans la reméthylation de l’homocys- téine (hcy) en méthionine. C’est la voie principale d’élimination de l’hcy (avec la vitamine B12 comme cotransporteur), l’autre étant la transsulfuration vers la cystathionine, opérée grâce à la vitamine B6.
Pour avancer dans la connaissance des facteurs en cause, on a recherché une association entre homocystéinémie et apport d’alcool chez 1 196 fem- mes et hommes de 40 à 60 ans, en différenciant les grands types de bois- sons alcoolisées. Ces sujets sont issus de la population de volontaires de l’étude SUVIMAX, étude d’intervention sur les effets de la supplémentation en vitamines et minéraux antioxydants sur les maladies dégénératives.
L’homocystéinémie (tHcy) et les folates érythrocytaires ont été mesurés ; la quantité et le type d’alcool consommé, la quantité de café, l’apport en éner- gie et en vitamines B6, B12, et les folates ont été estimés par 6 rappels ali- mentaires.
L’analyse des résultats indique que la consommation totale d’alcool est associée positivement avec tHcy dans les 2 sexes (p < 0,05) avec la consommation de vin (p = 0,01) chez les femmes, et avec celle de bière chez les hommes (p = 0,002) : cette dernière relation s’inverse si l’on isole ceux qui ne boivent que de la bière (et pas de vin). On constate d’autre part que la qualité du statut biologique en folates augmente avec la consomma- tion de vin chez les hommes (p = 0,07).
Il y a donc une apparente contradiction dans ces résultats, qui pourrait s’expliquer de la façon suivante : le vin est consommé en quantité beaucoup plus importante que la bière chez les hommes de cette cohorte ; les consommateurs de bière qui boivent aussi du vin sont donc de plus forts consommateurs de boissons alcoolisées que les « simples » buveurs de bière : on peut dès lors comprendre que le statut en folates – même de niveau satisfaisant – ne puisse, compte tenu de la proportion importante de ces forts consommateurs, suffire à réduire de façon significative l’homocys- téinémie de l’ensemble du groupe.
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L’effet préventif des folates pourrait donc suivre aussi une courbe en J et n’exister que lorsque la consommation d’alcool est modérée, ce qui est par exemple le cas pour les seuls consommateurs de bière.
Mots-clés
consommation d’alcool, bière, vin, homocystéinémie, statut en folates.
1 – L’HOMOCYSTÉINE DANS LE MÉTABOLISME CELLULAIRE : PLACE (PRÉPONDÉRANTE) DE L’ACIDE FOLIQUE
1.1 Rôle de l’acide folique dans le métabolisme (d’après (1))
La vitamine B9 est appelée acide folique sous sa forme synthétique oxydée (acide ptéroylmonoglutamique), mais on appelle plus volontiers folates les for- mes naturelles de la vitamine, présentes le plus souvent sous forme de polyglu- tamates. Parmi celles-ci, les formes réduites (tétrahydrofolates) sont les seules métaboliquement actives et servent à transporter des unités monocarbonées, en particulier destinées aux méthylations (de l’homocystéine en méthionine, notamment, avec la vitamine B12 comme cotransporteur), et à la synthèse des purines et du thymidylate, précurseurs des acides nucléiques. Cette dernière fonction explique pourquoi la carence en folates provoque un ralentissement des mitoses, et donc des troubles de la lignée rouge (anémie macrocytaire nor- mochrome), un déficit immunitaire, une atrophie de la muqueuse intestinale.
C’est par contre à son intervention comme agent méthylant qu’on peut attribuer le rôle majeur de l’acide folique dans les fonctions cognitives.
2 – RÔLE CONJOINT DES FOLATES ET DES VITAMINES B12 ET B6 DANS L’HOMÉOSTASIE DE L’HOMOCYSTÉINE (figure 1)
L’homocystéine est un acide aminé d’existence transitoire, dérivant de la méthionine après largage par cette dernière de son radical méthyle, notamment par l’intermédiaire de la S-adénosyl méthionine ou SAM, dans un grand nombre de réactions essentielles.
Trois vitamines du groupe B participent directement à la régulation de l’homocystéine (hcy) :
– l’acide folique ou vitamine B9 : ses formes actives réduites, les tétrahydro- folates ou THF, sont des « transporteurs » d’unités monocarbonées de dif- férents niveaux d’oxydation ; le méthylène THF peut méthyler le désoxyuridylate ou dUMP en désoxythymidylate ou dTMP, permettant ainsi la synthèse de l’ADN, ou conduire au méthyl THF, qui est – avec la vitamine B12 – le facteur de reméthylation de l’hcy en méthionine (figure 1) ;
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– la cobalamine ou vitamine B12 : sa forme méthylée est le cofacteur indis- pensable de la reméthylation de l’hcy. De ce fait, la B12 est l’élément qui permet au 5-méthyl THF d’intégrer le cycle folique cellulaire puisque celui- ci est la forme circulante prédominante (à 90-95 %) de l’acide folique (figure 2), et que la réaction de méthylation de l’hcy n’est pas réversible (figure 1).
– la pyridoxine ou vitamine B6 : sa forme active est le phosphate de pyri- doxal (ou PLP), dont la mesure dans le plasma sert aussi d’indicateur de statut ; la pyridoxine intervient essentiellement dans le métabolisme des acides aminés, en particulier dans la phase de transformation de l’hcy en cystathionine (figure 1) ;
Homomocystéine Méthionine
Méthionine synthétase
Cystathionine synthétase
+ B12
5-méthyl THF(CH3-THF) Tétrahydrofolate (THF)
Cystathionine
5,10-méthylèneTHF réductase (MTHFR)
Dihydrofolate réductase (DHFR)
Dihydrofolate réductase (DHFR) Dihydrofolate (DHF)
dUMP dTMP
ADN
5,10-méthylène THF (MTHF) Acide folique
+ B6
Figure 1
Folates et vitamines B12 et B6 dans le métabolisme de l’homocystéine.
Le 5,10-méthylène THF est au « carrefour » des 2 voies métaboliques essentielles des folates, d’où l’importance d’un des déterminants génétiques
de la voie méthylante, la MTHFR (d’après (1)).
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3 – L’HOMOCYSTÉINÉMIE COMME INDICATEUR D’ATTEINTE CARDIOVASCULAIRE (voir revue dans (2))
La méta-analyse de BOUSHEYet al. (3) fait ressortir que l’augmentation de l’homocystéinémie, même légère, constitue un facteur indépendant de risque de maladies cardiovasculaires (MCV), quels que soient les territoires atteints (coronaire, cérébral ou périphériques (4)), analogue en puissance à l’hypercho- lestérolémie. L’analyse des échantillons de l’étude européenne MONICA a mon- tré que cette relation était forte chez les sujets français, supérieure même en puissance à celle de leurs homologues irlandais (5). Or, de nombreuses études ont mis en évidence une forte corrélation inverse entre le niveau de folates cir- culants et l’homocystéinémie : cela s’explique par la capacité qu’a l’acide foli- que de méthyler l’homocystéine en méthionine (figure 1). Cette faculté est
1. INGESTION
5. EXCRÉTION
2. ABSORPTION 3. TRANSPORT 4. UTILISATION
Folates alimentaires = polyglutamates H4-Pteglun (1 à 7)
Conjugase
Jéjunum H4PteGlun (< 3) Réabsorption (cycle entérohépatique)
Sang 5-CH3THF + B12
Urine
Cellule THF
Cycle folique Bile
Figure 2
Métabolisme simplifié de l’acide folique.
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abaissée chez les sujets qui, génétiquement (mutation sur la MTHFR), ont un défaut de synthèse de la forme de folate (MTHF) nécessaire pour que la réac- tion se fasse avec le maximum d’efficacité. Chez ces sujets, un apport suffisant de folates par l’alimentation peut donc juguler cette anomalie et en prévenir les effets. La population française présente cette anomalie avec une fréquence relativement élevée (entre 12 et 16 % d’homozygotes, 46 % d’hétérozygotes (6)). Un survol de la répartition régionale dans le monde a mis en évidence un gradient nord-sud en Europe et Asie concernant cette mutation, et les pays d’Europe méridionale, tels que l’Italie, l’Espagne, le Portugal ont, de même que la France, une fréquence de l’allèle mutant dans leur population nettement plus élevée que les îles britanniques ou les Pays-Bas (7). Pour ceux dont l’alimenta- tion s’avérerait assez riche en folates, les effets que pourrait induire ce déficit métabolique, à savoir une augmentation de l’homocystéinémie au-dessus de la normale, s’accompagnant de risques cardiovasculaires accrus, pourraient par conséquent être évités.
Dans une cohorte de volontaires SUVIMAX de la région parisienne (6) où le génotype de la MTHFR et ses effets sur l’homocystéinémie et le statut en vita- mines B6, B9 et B12 ont été mesurés (tableau 1), on remarque que ce polymor- phisme détermine un écart significatif sur le statut en vitamine B9 et, uniquement chez les homozygotes, sur les valeurs de l’hcy et de la B12 mais pas sur la forme active de la vitamine B6 (PLP).
Tableau 1
Effet de la mutation MTHFR C677T sur le niveau de l’homocystéinémie et le niveau des variables liées aux vitamines B (population parisienne ; n = 291).
L’acide folique agit-il sur le système cardiovasculaire comme un facteur antioxydant ?
1) Les dysfonctionnements vasculaires habituellement observés dans les maladies coronariennes et autres affections cardiovasculaires, cérébrales, péri- phériques... parallèlement à la présence d’un excès – même modéré – d’homo- cystéine, pourraient être dus à son pouvoir pro-oxydant : l’homocystéine libre inhibe par exemple la peroxydase, même en présence de glutathion (9). Dans ce cas, l’acide folique peut être tenu pour un facteur antioxydant indirect : sa
Non mutants CC
Hétérozygotes CT
Homozygotes TT
Nombre de sujets 117 (40 %) 125 (43 %) 49 (17 %)
hcy plasmatique (µmol/l) 9,8 ± 2,7 (a) 9,5 ± 2,8 (a) 11,2 ± 5,3 (b) Folates érythrocytaires (nmo/l) 639 ± 203 (a) 571 ± 170 (b) 478 ± 163 (c) Vitamine B12 plasmatique (pmo/l) 380 ± 146 (a) 361 ± 110 (ab) 338 ± 109 (b) Vit. B6 / PLP plasmatique (nmo/l) 65,2 ± 41,4 59,9 ± 35,2 56,5 ± 20 Hcy / folates érythrocytaires x 100 3,81 ± 1,9 (a) 4,32 ± 2,2 (a) 6,34 ± 3,8 (b) Apports B9 / folates érythrocytaires (µg/j ou /l) 1,1 ± 0,49 (a) 1,22 ± 0,5 (a) 1,63 ± 0,8 (b) () Signification statistique : des lettres différentes indiquent l’existence d’une signification.
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capacité à la reméthyler en méthionine aboutit à maintenir l’hcy à une concen- tration non délétère.
2) Mais plusieurs travaux récents semblent plaider en faveur d’un effet antioxydant direct des folates (revue dans (10)).
4 – RELATIONS ENTRE ALCOOL, VIN, BIÈRE, ET HOMOCYSTÉINÉMIE ; ET RÉSULTATS DE L’ÉTUDE SUVIMAX
Beaucoup d’enquêtes épidémiologiques ont montré que la consommation d’alcool était associée au risque de maladies cardiovasculaires (MCV) selon une courbe en J : les buveurs modérés présentent un risque légèrement réduit, alors qu’une consommation élevée d’alcool est reliée à un risque accru (11-13). La concentration d’homocystéine totale (tHcy) pourrait en être la cause : tHcy, indi- cateur de risques de MCV (14-16) paraît lié à la consommation d’alcool (17-19).
Mais la nature de cette relation est cependant encore mal élucidée. Chez des alcooliques, l’ingestion chronique d’alcool provoque bien une augmentation de tHcy (20,21), mais cette relation ne se vérifie pas sur une population générale, où on observe une association inverse entre consommation d’alcool et tHcy (19,22) ce qui permet de penser que la relation entre hcy et alcool pourrait suivre égale- ment une courbe en J (23,24). Par ailleurs, une étude expérimentale a pu mon- trer une augmentation de la tHcy après consommation de 4 verres d’alcool chez des hommes adultes sains (25), effet qui dépendait du type d’alcool, puisque la consommation de vin et de spiritueux augmentait la tHcy, et pas celle de la bière. La teneur de la bière en vitamine B6, facteur essentiel du catabolisme de la tHcy par la voie de la trans-sulfuration (figure 1), a été invoquée pour expliquer cet effet. Dans une étude de population récente, réalisée aux Pays-Bas, DE BREE
et al. (26) ont observé une relation inverse entre la consommation de bière et la tHcy, alors que celle de vin était sans effet, mais il est à noter que la consomma- tion de vin est relativement faible dans ce pays.
Au vu des incertitudes de ces résultats, et en considérant les effets positifs d’une consommation modérée d’alcool sur les affections cardiovasculaires, on a recherché l’association entre tHcy et l’apport d’alcool dans un groupe de 1196 hommes et femmes adultes d’une tranche d’âge située entre 40 et 60 ans, en prenant en compte les différents types de boissons alcoolisées. Les apports ainsi que le statut en folates ont été également explorés, compte tenu des rela- tions étroites entre métabolisme des folates et hcy (27).
La présente étude a été réalisée sur une sous-population de la cohorte SU.VI.MAX (28) ; tHcy et les folates érythrocytaires ont été mesurés, ainsi que la quantité d’alcool ingérée, de café, l’apport d’énergie, et de vitamines B, estimés sur la base de 6 rappels alimentaires de 24 heures.
4.1 Sujets et méthodes
Les sujets sont des volontaires de l’étude SU.VI.MAX, étude de prévention pri- maire randomisée en double insu ayant pour objectif d’évaluer l’effet d’une sup-
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plémentation quotidienne de vitamines et minéraux antioxydants (vitamine C, vitamine E, β-carotène, sélénium et zinc) à doses nutritionnelles sur l’incidence des cancers et des maladies cardio-ischémiques. La cohorte était formée de femmes de 35 à 60 ans (moy. ± ET = 46,4 ± 6,7) et d’hommes de 45 à 60 ans (51,1 ± 4,7).
12 735 sujets ont été inclus en 1994 et suivis pendant 8 ans (28). Les sujets de la présente étude (n = 1196) sont ceux pour lesquels l’homocystéinémie a été mesu- rée et une information détaillée sur l’alimentation était disponible, avec un rappel de 24 heures tous les 2 mois, et un total de 6 rappels par an, dont 2 les jours de week-end, qui couvrait toutes les saisons pour la moyenne de l’ensemble des par- ticipants. Les informations étaient recueillies par Minitel (29).
Les échantillons biologiques ont été recueillis à jeun : tHcy a été déterminé by HPLC et détection fluorimétrique par procédé BioRad (6,30), les folates érythro- cytaires mesurés par méthode microbiologique (6,31). Les apports d’énergie, alcool, vitamines B6, B12 et folates ont été calculés à l’aide de la table de com- position française du CIQUAL (32) sur la base d’au moins 6 rappels alimentaires dans l’année précédant le recueil biologique destiné à mesurer tHcy.
L’association entre tHcy ou les folates érythrocytaires et la consommation d’alcool a été évaluée par régression linéaire ajustée sur l’âge, le tabac, l’éner- gie et les vitamines B, la consommation de café et l’indice de corpulence (33).
4.2 Résultats
Près de 90 % des femmes et 95 % des hommes de la cohorte boivent de l’alcool, et parmi eux respectivement 87 % et 96 % sous forme de vin et 17 % et 38 % sous forme de bière (tableau 2) ; on voit donc qu’une certaine propor- tion (1/3 environ) des hommes boivent à la fois de la bière et du vin. Les trois quarts des femmes et la moitié des hommes ne prennent pas de spiritueux.
Tableau 2
Caractéristiques générales de la population étudiée
et consommation de boissons alcoolisées par jour (moy ± ET) ; d’après (33), modifié.
Femmes Hommes
Nombre de sujets 646 550
Age (ans) 47,8 ± 6,4 52,9 ± 4,9
Fumeurs (%) 11,8 15,5
Indice de corpulence (kg/m2) 23,0 ± 3,6 24,7 ± 2,9
Apport d’énergie (Kcal/j) 1687 ± 447 2299 ± 542
Consommation de bière (ml) (consommateurs exclusivement)
78,2 ± 12,5 14,7 %
112 ± 122 36,4 % Consommation de vin (ml)
(consommateurs exclusivement)
104 ±105 76,2 %
238 ± 189 91,3 % Consommation de spiritueux (ml)
(consommateurs exclusivement)
13,5 ± 16,9 24,3 %
13,1 ± 18,2 50,6 % Consommation d’alcool totale (g)
(consommateurs exclusivement)
10,2 ± 10,8 87,2 %
25,3 ± 20,7 95,3 %
Consommation de café (ml) 221 ± 238 206 ± 184
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L’homocystéinémie est plus élevée chez les hommes que chez les femmes : la valeur moyenne est de 8,97 ± 2,93 µmol/l chez les femmes et de 11,03 ± 3,73 µmol/l chez les hommes (tableau 3) ; les folates érythrocytaires, représentatifs des réserves en cette vitamine et par conséquent du statut biolo- gique sont identiques dans les deux sexes, alors que les apports sont inférieurs chez les femmes, dans les deux cas cependant proches des recommandations (1). Concernant les vitamines B6 et B12, les apports sont en moyenne adéquats et même excédentaires.
Tableau 3
Caractéristiques générales de la population étudiée : variables biologiques et nutritionnelles (moy ± ET) ; d’après (33) modifié.
4.3 Relations statistiques entre les variables
Chez les femmes, on observe une association positive entre la consomma- tion totale d’alcool et la tHcy ; de même, la consommation de vin est reliée à l’homocystéinémie, une augmentation de la tHcy de 0,50 µmol/l étant associée à la consommation de chaque verre de vin supplémentaire, après ajustement sur les facteurs de confusion (tableau 4). Ni la consommation de bière, ni celle de spiritueux, n’est associée significativement à l’homocystéinémie. Par contre, chez les hommes, la consommation de bière est positivement associée à l’homocystéinémie, une augmentation de 1,48 µmol/l de la tHcy accompagnant la consommation de chaque verre supplémentaire. On observe ici aussi une association positive entre la consommation d’alcool et la tHcy bien que la signi- fication statistique se perde avec l’ajustement (tableau 4).
Quand les trois types de boissons alcoolisées sont réunis dans un modèle de régression, la consommation de vin reste associée à la tHcy chez les fem- mes, alors que celle de bière reste associée à la tHcy chez les hommes avec une puissance au moins équivalente au cas précédent (données non présen- tées). La consommation de spiritueux n’est jamais reliée à tHcy. Si l’on dissocie chez les hommes consommateurs de bière ceux qui ne boivent que de la bière (n = 48), de ceux qui boivent aussi du vin (n = 152 ou 29 % des buveurs), on s’aperçoit que l’association positive entre la consommation de bière et l’homo- cystéinémie ne s’observe que chez les buveurs des deux boissons à la fois ; la relation apparaît même inversée chez les premiers (33).
Femmes Hommes ANC 2001
Homocystéine (µmol/l) 8,97 ± 2,93 11,03 ± 3,73
Folates érythrocytaires (µg/l) 270 ± 89 273 ± 86
Apport de vitamine B9 (µg) 262 ± 86 309 ± 89 330/300
Apport de vitamine B6 (mg) 1,58 ± 0,47 1,99 ± 0,51 1,5/1,8
Apport de vitamine B12 (µg) 5,81 ± 4,1 7,57 ± 4,8 2,4
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Tableau 4
Association entre l’homocystéinémie (variable dépendante) et la quantité ingérée des différents types de boissons alcoolisées
(variables indépendantes en modèles séparés).
Coefficient de régression β [95 % IC] ; d’après (33), modifié.
Par ailleurs, on observe une association positive entre les folates érythrocy- taires et la consommation de vin chez les hommes, ce qui se traduit par une association positive également avec le total de l’apport en alcool ; chez les fem- mes, on observe aussi une relation positive entre les folates érythrocytaires et la consommation de spiritueux, mais aucune avec la consommation de bière (tableau 5).
Femmes Hommes
n 646 550
Bière (µmol/l/verre1) Modèle 12 Modèle 23
0,17 (– 1,51;1,85) 0,53 (– 1,20;2,27)
1,55* (0,63;2,47) 1,48* (0,53;2,43)
Vin (µmol/l/verre4) Modèle 12 Modèle 23
0,62*(0,25;0,99) 0,50*(0,12;0,88)
0,15 (– 0,09;0,30) 0,04 (– 0,11;0,19)
Spiritueux (µmol/l/verre)5 Modèle 12
Modèle 23
0,54 (– 0,06;1,14) 0,42 (– 0,18;1,02)
0,22 (– 0,32;0,76) 0,19 (– 0,36;0,74)
Alcool total (µmol/l/10 grammes6) Modèle 12
Modèle 23
0,44* (0,20;0,68) 0,38* (0,13;0,63)
0,17* (0,02;0,32) 0,12 (– 0,05;0,29)
1. 1 verre de bière = 250 ml.
2. Ajusté sur l’âge.
3. Ajusté sur l’âge, le tabac, l’IC, la consommation de café, l’apport en énergie, en vitamine B6 et B12 et folates 4. 1 verre de vin = 150 ml
5. 1 verre de spiritueux = 25 ml
6. 10 grammes correspondent plus ou moins à 1 verre d’alcool
* relation significative
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Tableau 5
Association entre folates érythrocytaires et consommation des différents types de boissons alcoolisées (variables indépendantes en modèles séparés).
Ajustement sur l’âge, le tabagisme, l’indice de corpulence, la consommation de café, l’apport en énergie, en vitamines B6 et B12 et en folates.
Coefficient de régression β [95 % IC]. D’après (33).
4.4 Discussion
Nous avons montré que la consommation de vin était associée positivement à la tHcy chez les femmes alors que c’est celle de la bière qui lui est associée chez les hommes, mais il semblerait que cette relation dépende en réalité de la consommation simultanée de vin.
Bien que ces résultats, de nature statistique, ne puissent démontrer de liens de causalité, ils indiquent que les boissons alcoolisées consommées l’année avant l’analyse de tHcy peuvent influer de manière significative sur l’homocys- téinémie et ont donc bien un effet sur cet indicateur. Comme la relation subsiste lorsqu’un ajustement est réalisé sur certains autres facteurs liés au mode de vie et connus pour être des déterminants du niveau de tHcy, à savoir l’âge, le tabac, l’indice de corpulence, la consommation de café, l’apport en énergie, et en vitamines B6 et B12 et en folates, on peut supposer que ceux-ci ne sont pas les facteurs explicatifs de cette relation.
L’homocystéinémie est fortement augmentée en cas d’alcoolisme chronique (20,21). Cet effet est partiellement dû aux déficiences en folates et en vitamine B6 de l’alcoolique. Il existe probablement aussi une interférence directe de l’alcool ou de ses métabolites avec le métabolisme intracellulaire des folates, et vitamines B6 et B12 (21).
Dans l’ensemble, les résultats des études de populations sur la relation entre alcool et homocystéinémie peuvent apparaître comme contradictoires.
Deux études menées aux États-Unis, l’une sur des jeunes femmes, l’autre chez le sujet âgé, décrivent une relation en J entre la consommation totale d’alcool et tHcy (18,34) ; trois autres études sur des sujets d’âge moyen dans le même pays indiquent une association positive entre ces deux variables (19,35,36).
GUDNASON et al. (37), qui ont évalué les données européennes, et LUSSIER-
Femmes Hommes
Bière (µg/l/verre1) 27,18 (– 33,07 ; 87,43) 5,99 (– 19,82 ; 31,80) Vin (µg/l/ verre2) 2,41 (– 14,84 ; 19,66) 12,02* (3,40 ; 20,64) Spiritueux (µg/l/ verre3) 27,34* (4,27 ; 50,41) 10,92 (– 5,54 ; 27,38) Alcool (µg/l/10 grammes4) 5,05 (– 5,71 ; 15,81) 7,07* (1,79 ; 12,35) 1. 1 verre de bière = 250 ml.
2. 1 verre de vin = 150 ml.
3. 1 verre de spiritueux = 25 ml.
4. 10 grammes correspondent plus ou moins à 1 verre d’alcool.
* relation significative.
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CACAN et al. (38), qui ont étudié des sujets québécois de Montréal, n’ont pas trouvé de relation. Enfin, une étude britannique et deux études néerlandaises indiquent curieusement une association inverse entre la consommation d’alcool et tHcy (17,39,40). Notons que ces études concernent des pays où la consom- mation de vin est faible, et la consommation d’alcool surtout représentée par la bière. DE BREE et al. (26) trouvent aux Pays-Bas, bien connus pour être surtout consommateurs de bière, une association inverse entre cette boisson et tHcy alors qu’il n’y en a pas avec le vin ou les alcools. De fait, JACQUES et al. (19) ont montré que l’effet positif de la consommation d’alcool sur tHcy était due dans leur étude à la consommation de vin et d’alcools, et pas à celle de bière. De même, VANDER GAAG et al. (25), dans une étude croisée où les sujets consom- maient 4 verres de vin, spiritueux, bière ou eau, la consommation de vin et spiri- tueux augmentaient tHcy, et pas celle de bière.
Dans l’étude décrite ici (d’après (33)), l’association positive entre la consom- mation de bière et l’homocystéinémie chez les hommes s’inverse chez les buveurs de bière qui ne boivent pas de vin, bien qu’elle ne soit plus significa- tive, probablement à cause du petit nombre de ces derniers. Cela pourrait appuyer l’hypothèse d’un effet préventif de la bière sur tHcy. On peut penser aussi que la teneur de la bière en vitamines B (tableau 6) est suffisante pour contrecarrer l’effet hyperhomocystéinémiant de l’alcool dans la bière, mais pas assez pour compenser les effets de l’alcool contenu dans le vin pour les consommateurs des deux boissons à la fois. Mais la consommation moyenne des buveurs de bière de notre étude (inférieure à un demi-verre de bière habi- tuel, tableau 2) ramène l’apport de vitamines B de cette boisson à une (faible) valeur qui peut difficilement justifier de cet effet à elle seule.
Tableau 6
Concentration en vitamines B du vin et de la bière (d’après la table de composition du CIQUAL (32)).
Dans la mesure où la consommation de bière est plus importante, sinon exclusive, dans certains pays, l’hypothèse d’un effet négatif de la bière sur l’homocystéine, opposé à celui du vin, pourrait expliquer l’absence d’effet de la consommation d’alcool observée dans l’étude européenne (37) où sont traitées ensemble des populations essentiellement buveuses de vin, ou buveuses de bière. Cela peut aussi être le cas dans l’étude de Montréal (38). Enfin, nous
Alcool (g)
B1 mg
B2 mg
B6 mg
B9 µg
B12 µg
Vin rouge 11° (150 ml) 13,2 tr. 0,03 0,03 3 0
Bière ordinaire (250 ml) 8,75 0,025 0,25 0,25 25 0,25
ANC 1,1/1,3 1,5/1,6 1,5/1,8 330/300 2,4
% des ANC : Vin < 1 % 2 % 2 % 1 % 0
% des ANC : Bière 2 % 16 % 15 % 8 % 10 %
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pourrions dire que la relation en J observée entre la consommation totale d’alcool et tHcy dans les deux études américaines sur les jeunes femmes et les personnes âgées, serait logique, si les sujets consommateurs modérés étaient des buveurs de bière et les forts consommateurs des buveurs de vin… Mais elle confirmerait du même coup qu’une consommation modérée d’alcool peut être bénéfique sur cet indicateur, sans que l’on puisse faire la part de l’effet propre de la bière, ce qui semble ressortir de notre étude.
Enfin, l’absence d’effet positif de la consommation de vin sur la tHcy chez les hommes de notre étude pourrait s’expliquer par l’association positive entre les folates érythrocytaires et la consommation de vin chez ces sujets. Cette relation pourrait avoir masqué l’effet stimulateur de l’alcool contenu dans le vin sur tHcy. En effet quand nous ajustons le modèle sur le statut en folates, l’asso- ciation entre consommation de vin et tHcy augmente de 10 fois, mais reste non statistiquement significative (données non présentées).
Mais alors comment expliquer que la consommation de vin induise une amélioration non discutable du statut biologique en folates chez les hommes, même après ajustement sur l’apport alimentaire en énergie et en vitamines B (tableau 5), alors qu’il en contient des quantités négligeables (tableau 6) ?
La réponse paraît bien tenir au fait que le vin est consommé en quantité beaucoup plus importante que la bière par les hommes consommateurs de vin de cette cohorte, qui boivent 5 fois plus d’alcool en moyenne sous la forme de vin (21 g) que les buveurs de bière (4,13 g) (tableau 7), et par ailleurs plus de 2 fois plus de vin que les femmes. En réalité, le statut en folates traduit une ali- mentation probablement abondante, diversifiée, mais l’effet bénéfique de ce facteur sur l’homocystéinémie est sans doute masqué par la présence d’un cer- tain nombre de buveurs qu’on pourrait qualifier d’excédentaires, sinon d’exces- sifs, et qui selon la courbe en J, si fréquemment observée dans le comportement humain, entraîne un effet néfaste sur le niveau de l’homocystéi- némie.
Tableau 7
Apport moyen d’alcool selon la boisson consommée par les sujets de la cohorte.
Femmes Hommes
Consommation d’alcool moyenne ± ET (g/j)
(consommateurs exclusivement)
10,2 ± 10,8 87,2 %
25,3 ± 20,7 95,3 % Consommation de vin
moyenne ± ET (ml/j) équivalent en alcool (g/j)
(consommateurs exclusivement)
104 ±105 9,2 76,2 %
238 ± 189 21 91,3 % Consommation de bière
moyenne ± ET (ml/j) équivalent en alcool (g/j) (consommateurs exclusivement)
78,2 ± 12,5 2,7 14,7 %
112 ± 122 4,13 36,4 % D’après (33), modifié.
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5 – CONCLUSION
L’apparente contradiction de ces résultats pourrait s’expliquer de la façon suivante : le vin ne contient pratiquement pas de folates. Or le statut en folates des hommes est relié positivement avec la consommation de vin (probablement à cause d’une alimentation diversifiée chez les plus gros consommateurs de vin). La consommation de bière est associée positivement à l’homocystéinémie mais chez les buveurs de vin seulement. Le vin est consommé en quantité beaucoup plus importante que la bière chez les hommes de cette cohorte, et donc l’alcool est consommé au total davantage chez les buveurs des deux boissons à la fois : on peut dès lors comprendre que le statut en folates ne puisse, compte tenu de la proportion importante de ces forts consommateurs, suffire à réduire l’hcy de façon significative. L’effet préventif des folates pourrait donc suivre aussi une courbe en J et n’aurait lieu que lorsque la consommation d’alcool est modérée, ce qui est par exemple le cas pour les consommateurs de bière de l’étude. C’est à une conclusion analogue que MÉGNIEN et al. (41) parviennent après une étude sur des patients cardiaques.
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