ARTICLE ORIGINAL /ORIGINAL ARTICLE DOSSIER
Le temps de la rémission comme possible réappropriation du « je »
L
’après-cancer chez l
’adolescent : quelles spécificités, quelles temporalités psychiques ? The time of remission as a possible re-appropriation of the self
The aftermath of cancer among adolescents: what specificity, what psychological temporality ?
I. Lombard · D. Mallardeau · M. Haza · P.-H. Keller
Reçu le 20 novembre 2012 ; accepté le 10 janvier 2013
© Springer-Verlag France 2013
RésuméIntroduction : Le cancer à l’adolescence est régu- lièrement décrit comme une « double peine » infligée au sujet. Les thérapeutes de ces jeunes font souvent référence à une clinique de la perte de soi, de l’intrus, de l’étrangeté.
Nous nous centrerons sur cette clinique particulière de l’ado- lescent touché par un cancer et de la mise au travail psy- chique repérable au moment de la rémission.
Objectif: Notre objectif est d’illustrer dans quelle mesure le moment de la rémission chez les adolescents atteints de can- cer peut être un temps important de la mise au travail psy- chique de l’événement maladie. Pour permettre l’inscription de cette expérience pour le sujet à ce moment de sa construc- tion, le thérapeute favorise son « historisation » : réinjecter des signifiants dans une temporalité pour restaurer un senti- ment continu d’existence. Il s’agit donc de remettre ou plutôt permettre une remise en route de la dynamique psychique.
Ainsi, dans l’espace thérapeutique, il peut se confronter aux menaces de rupture psychique, de perte d’identité sans som- brer dans la dépression.
Méthode : À partir d’histoires cliniques, nous illustrerons l’importance du respect de la temporalité chez ces jeunes ainsi que le travail possible d’« historisation » à partir de médiateurs comme l’écriture.
Résultats: La clinique permet de préciser les spécificités de l’approche thérapeutique en fonction des phases de la mala- die et des traitements : si le temps du traitement est rarement favorable pour permettre une élaboration psychique, la période de la rémission s’y prête plus. Concernant le patient atteint de cancer, de nombreux auteurs évoquent une perte de
« quelque chose de soi », d’une identité, en analogie avec le processus pubertaire. Le savoir concernant la maladie et la mort crée une intrication nouvelle entre psychique et soma- tique. À certains moments, l’adolescent a l’impression de vivre à découvert : comme la puberté, la maladie inscrit une coupure, une faille, en instaurant un avant et un après dans la vie du sujet.
Conclusion: Ce que ces adolescents viennent poser comme demande au thérapeute lorsque les traitements sont terminés est une question touchant au lien : lien avec le lieu du traite- ment, lien dans un aller-retour entre avant et après maladie, afin de pouvoir construire ou reconstruire une continuité dans leur histoire. Au cours des thérapies, la réappropriation du « je » peut être facilitée par des médiateurs comme l’écriture.
Mots clésCancer · Rémission · Adolescence · Temporalité psychique
Abstract Introduction: Cancer in adolescents is often described as a “double penalty”imposed on the subject.
The therapists of these young patients often refer to a cli- nical pathology of loss of self, intrusion, and strangeness.
We will focus on this specific clinical pathology of adoles- cents with cancer, and the psychic work noticeable at the time of remission.
Aim: We aim at illustrating how, for adolescents, the time of remission can be an important time to start a psychical work on the illness. In order to help the subject to integrate this experience at this precise time of his/her construction, the therapist favors its“tracking”, that is, putting signifiers back in a temporality in order to restore a continuous feeling of existence. It is therefore more about getting back on the track, or better said enabling to get back on the track of psy- chic dynamics. Thus, in a therapeutic space, the adolescent can face threats of psychic breakdown and identity loss, though without falling into depression.
I. Lombard (*)
Département du CARE, Institut Bergonié, CRLCC, 229, cours de l’Argonne, F-33076 Bordeaux cedex, France e-mail : [email protected] D. Mallardeau · M. Haza · P.-H. Keller Université de Poitiers, EA4050, CAPS, France DOI 10.1007/s11839-013-0404-8
Method: We will use clinical stories to illustrate the impor- tance of respecting the temporality with these young patients, as well as the possible work of“tracking” based on means like writing.
Results: The clinical work enables to precise the specifics of the therapeutic approach according to the phases of illness and to treatments: if treatment time is hardly ever propitious for a psychic elaboration, the time of remission is more so.
When referring to cancer patients, many authors evoke the loss of“a part of oneself,”an identity, by analogy with the pubertal process. The knowledge on illness and death creates a new relation between psychic and somatic. At some points, the adolescent feels like he/she is living a defenseless life:
like puberty, illness creates a break, a rift, by establishing a before and an after in the life of the subject.
Conclusion: What these adolescents come and ask to the therapist, once their treatments are over, is a question related to links: link with the treatment location, link with a round- trip between before and after the illness, in order to build or rebuild continuity in their history. During the therapeutic sessions, the re-appropriation of the self can be facilitated by means like writing.
KeywordsCancer · Remission · Adolescence · Psychic temporality
Cet article est le fruit d’un travail en collaboration, enrichi par des passages d’un texte d’une jeune fille, Léa, atteinte de cancer. À un moment de la maladie et principalement au moment de la rémission, elle a ressenti le besoin de laisser trace et transmettre son expérience. Nous la remercions de la confiance qu’elle nous a accordée en nous permettant de la citer.
Nous nous centrerons ici sur cette clinique particulière de l’adolescent touché par un cancer et de la mise au travail psychique repérable au moment de la rémission.
Le temps de l’adolescence est souvent décrit comme un passage, un processus : d’une perte des repères et des liens aux identifications aux parents de l’enfance, à l’investisse- ment et à la création de nouveaux modes relationnels où le jeune s’identifie à présent à ses pairs, pour accéder au statut d’adulte. Dans cette période de changements, la continuité de l’être est mise à mal, pouvant créer une précarité identitaire.
Un accroc dans le tissage en cours de réalisation : temporalité, adolescence et cancer
Quand le cancer frappe le jeune à cette période, il est confronté à de multiples pertes : perte de son sentiment d’invulnérabilité et de toute-puissance, perte de ses nou-
veaux repères naissants au niveau corporel, perte de l’iden- tité au groupe de pairs…. Les transformations et nouvelles sensations corporelles liées aux traitements médicamenteux (alopécie, nausées, fatigue…) viennent s’ajouter et se super- poser aux changements pubertaires, voire les effacer.
Marioni et al. [14] expliquent qu’en outre ces transforma- tions liées à la maladie peuvent venir alimenter le sentiment de l’adolescent d’être devenu étranger à lui-même, voire d’augmenter le vécu préexistant d’avoir un « corps étran- ger », persécuteur, qui inquiète et fait effraction. Jeammet et Birot [10] décrivent la puberté comme « un passage à l’acte de la nature », on pourrait penser que le cancer vien- drait redoubler ce passage à l’acte au-delà des mouvances pubertaires. Ainsi, l’adolescent se retrouve à gérer à la fois la violence liée à l’effraction pubertaire et celle de la mala- die, avec la menace toujours présente que le « corps malade » finisse par occulter le « corps sexué ».
Léa : « Désormais, le“je”inclut la maladie, il inclut les nuits sans sommeil, l’écœurement des chimio, cette solitude qui ronge quand on est entouré. Ce“je”c’est aussi la jeune fille que j’étais avant, débordante de vie et de rêves, idéaliste et dans une empathie permanente : toujours à la recherche de cet autre qui la grandira. Comment faire la synthèse entre ces
“je”, comment dire“je”sans s’exclure ? »
Ainsi, l’adolescent va devoir mener un difficile travail psychique afin que la maladie et le corps puissent malgré tout intégrer, voire participer à la construction identitaire remise en route à ce moment de son développement.
La maladie inscrit le plus souvent le sujet dans l’ici et maintenant. En effet, le choc initial du diagnostic vient bru- talement créer une entame, une faille, instaurant un avant et un après, où rien ne sera plus jamais comme avant [5].
S’ouvre alors une rupture où les identifications imaginaires et symboliques du sujet vacillent : une impasse de figurabi- lité où le corps propre en tant que schéma de représentation rend problématique toute projection, toute pensée de l’ima- ginaire. Le Coz [12] rappelle que « le propre de la maladie grave c’est d’immobiliser tout projet et cette immobilisation du projet est la démobilisation du sujet ». L’adolescent peut vivre un présent figé, un temps arrêté, différent du temps social de ses pairs dont il est en grand danger de s’écarter.
Léa : « J’aimais à penser que j’avais laissé entre ces pier- res blanches mon ancienne enveloppe corporelle et qu’une fois les traitements terminés je pourrais la récupérer sans dommage. Ainsi que dans un conte, tout serait resté figé par un sort et mon simple retour rendrait vie au lieu. »
Le cancer à l’adolescence est régulièrement décrit comme une « double peine » infligée au sujet. Les thérapeutes de ces jeunes font souvent référence à une clinique de la perte de soi, de l’intrus, de l’étrangeté.
L’adolescent est aussi entre deux, même dans les services hospitaliers, accueilli soit en pédiatrie, soit en service adulte.
En effet, il existe peu de services oncologiques spécifiques pour les adolescents.
Broder des instants décousus : une clinique du lien pendant les traitements
Alexis est un jeune homme de 19 ans chez qui l’on a diag- nostiqué un cancer des testicules et qui vient de perdre ses cheveux préalablement investis au niveau de son identité : tous les jours il les dressait sur sa tête avec soin. Les élé- ments qu’il aborde sont amenés de façon brute, sans élabo- ration. Il se trouve sous le choc de cette perte, et celle-ci prend a priori l’ensemble de son espace psychique. Il dira :
« c’est ce qui montre la maladie », une perte qui le confronte définitivement à la réalité actuelle et aux angoisses qui s’y rapportent, le plongeant dans le réel, qui selon Lacan, est ce qui ne peut se penser. Se trouve au premier plan de son dis- cours, « l’arrêt sur image » [13]. Ainsi, la sidération psy- chique dans laquelle il est pris annule toute possibilité de liaison entre affects et représentations.
Gori [9] précise que : « Se trouver démuni (Hilflosigkeit), c’est aussi se trouver“démuni”de parole vraie sans pouvoir être affecté par le signifiant dans une situation vitale extrême.» Alexis pose pour l’instant sa question : « je n’ai plus de cheveux », chose incompréhensible, inconcevable qui renvoie à l’irreprésentable de la maladie. Il demande à être entendu au plus près de son dire, de son vécu.
Le jeune, mis à nu au niveau de son corps par les diffé- rents examens et traitements, aura parfois des difficultés à dire du côté de l’intime, d’autant plus à cet âge. La parole est limitée quand le corps est trop bruyant ou les traitements trop lourds. Il peut aussi « parler sans dire » : véritable hémorragie psychique en lien avec le désordre corporel, la parole n’a alors pas d’effet de contenance et la scansion est difficile.
Léa : « Mon esprit enfiévré n’était parcouru que de pen- sées nerveuses et confuses là où foule d’idées s’étaient pres- sées dans des cahots allègres ; les pensées ordonnées et fer- tiles d’une vie rythmée par le travail et l’échange, les pensées pragmatiques et confiantes de celle qui ne voit défiler les jours que par la sereine routine d’une vie lycéenne. Sans vie prête à porter je me sentais abandonnée à une réalité crue, sans aucune distraction pour troubler les rudes questionne- ments de la déréliction et l’ennui. »
L’accès au psychisme de ces jeunes est donc délicat. Il paraît nécessaire de les rencontrer systématiquement, pour une prise de contact, pour dire qu’on est soucieux d’eux, de leur être, pendant ce temps complexe lié à la maladie.
Nous rejoignons Fédida [8] qui propose notamment de considérer les épisodes anxiodépressifs réactionnels comme
« un épisode nécessaire de glaciation » pouvant remplir une fonction de protection du psychisme à certains moments de
la vie, et cet « équivalent de congélation » entraîne le repli psychique préservant la singularité du sujet.
Léa :«Mon esprit abandonne, je ne suis que déprime, je n’ai pas le courage de lutter, je ne suis que rage contre moi- même, j’ai tellement envie de détruire ce corps, j’ai envie de courir, de fuir, tellement de forces en moi et si peu de moyens, besoin d’évacuer les produits de chimio par les pleurs, de me griser d’eau de pluie, je ne suis qu’ombre du passé, j’ai peur tout le temps, peur de ce que l’on va injecter dans mon sang, peur d’être seule, peur du changement, Pleurs ! Tes yeux ne sont pas aussi hypocrites que le reste, rends-toi misérable de regrets. »
Manon, pendant le temps de sa maladie accepte un contact, un bavardage avec la psychologue, sans réel enga- gement sur un possible travail thérapeutique. À la fin des traitements, au moment du retour au lycée, elle est revenue pour parler de ses difficultés et émettre une demande de thé- rapie avec des interrogations touchant à son identité, ce qu’elle était devenue et ce qu’elle n’était plus.
Une possible reprise après coup : une clinique tournée vers un travail psychique au moment de la rémission
L’élaboration du roman de la maladie, à entendre comme le dit Del Volgo [4], correspond à une œuvre imaginaire comparable au roman familial (Freud), nourrie de fantasmes inconscients et qui est portée par l’association libre qui pré- side à sa construction. Ce que ces adolescents viennent poser comme demande au thérapeute à ce moment-là est une ques- tion touchant au lien : lien avec le lieu du traitement, lien dans un aller-retour entre l’avant et l’après-maladie, afin de pouvoir construire ou reconstruire une continuité dans leur histoire.
Léa : « Les trois semaines et leurs roulements militaires s’arrêtent enfin. Je l’ai attendu pendant neuf mois et ça y est je peux me débarrasser de ces traitements, me retrouver ! Mais je ne retrouve personne, rien d’identique. Cette fin ne prend pas la tournure ni le sens que j’aurais voulu lui donner en commençant à tourner. Les tournoiements m’ont décalé de mon orbite, à peine, mais juste assez pour que je m’en rende compte. Dorénavant, je tourne différemment. Certes le cycle est achevé, cependant un autre plus immense encore, plus ineffable continue ; l’existence tourbillonne et m’en- traîne vers la mort et j’ai conscience pour la première fois de ce mouvement en moi. Deux mois maintenant. L’écho des chimio et de mes deux opérations me semble si lointain et presque curieux ; il ne me reste que des fragments, ces quel- ques pages, trois photos et un immense vide laissé par la douleur. Ce vide, je le sens bien au creux de mon ventre, il me tiraille quand je m’oublie et il me tiraillera toute ma vie.
C’est cela la vraie cicatrice laissée par la maladie, ce vide
béant où on l’a retenue, acculée, le cachot noirâtre d’où elle est partie en entraînant avec elle nos plus beaux moments de lucidité, trois rayons de soleil flirtant avec la fenêtre de l’âme. »
Comme le dit Gori [9], cette jeune fille nous a montré comment le sujet malade peut trouver dans l’écriture : « le répondant symbolique qu’il cherchait désespérément dans la médecine ou ses acteurs. L’art constitue alors une autre voie que celle de la psychanalyse ou de la psychothérapie, pour tenter de se réapproprier subjectivement l’intime dont le patient avait été exproprié par la maladie et son traitement ».
Le thérapeute peut donc utiliser des médiateurs pour per- mettre aux jeunes l’accès à leur propre subjectivité, aux représentations psychiques et poser un premier acte. Comme le dit Le Coz [12] « Le patient qui trouve à qui parler réactive le sentiment de son identité à travers cette dynamique qui rattache sans cesse passé proche, présent et futur proche. »
Les traitements sont terminés, les venues à l’hôpital se raréfient, l’adolescent se retrouve après cette longue période à devoir recréer un nouveau projet, projet souvent rêvé pen- dant le temps des soins : Projet délicat ! Ce ne serait pas encore tout à fait fini, la maladie et les traitements se rappel- lent encore à lui. Paradoxalement, ses proches et ses pairs sont dans une attention différente.
« Que suis-je devenu ? », demandera Clément, un grand adolescent qui à la suite des traitements n’arrive plus à quit- ter sa chambre et continue à perdre du poids. Il se sent seul, réalise que le retour à son insouciance d’avant n’est plus possible. Il se ressent comme encore plus étranger à lui- même sans la « contenance détestée » du monde hospitalier.
Sans repères, profondément angoissé par la crainte d’une possible rechute qu’il pense comme inéluctable. Sa famille est inquiète, souhaiterait qu’il puisse passer à autre chose.
Clément aimerait les protéger. Ses amis le trouveraient différent.
Il viendra poser une demande alors que pendant le temps des traitements, il n’avait pas ressenti le besoin de s’expri- mer. Il investira l’espace proposé et mettra sa souffrance au travail, travail concernant ce que Canguilhem [1] appelle « la maladie du malade ». Il s’agit comme le soulignent Del Volgo et al. [3] de : « permettre par l’offre d’écoute, l’émer- gence d’une vérité subjective du malade sur sa maladie et les fantasmes qu’elle mobilise et organise…, d’un savoir inconscient convoqué à partir des mots employés pour dire sa souffrance ».
Clément aura besoin de solliciter la thérapeute, d’expéri- menter, de provoquer l’autre dans ce cri dont il ne connaît que la force, sans pouvoir mettre des paroles sur ses maux.
Il reprendra, tout d’abord dans un besoin de « se » racon- ter l’histoire de sa maladie, puis des bribes de sa vie d’avant et de celle de maintenant viendront émailler son discours.
Les cauchemars évoqués apporteront le ciment de ce qui,
comme le dit Le Poulichet [13], a été vécu sans vraiment être inscrit et pris dans la chaîne signifiante.
Clément viendra pendant six mois à l’institut en consulta- tion externe, puis il décidera de continuer le travail commencé avec un thérapeute près de chez lui. Il peut désormais quitter le lieu de soin. Il donnera de ses nouvelles lorsqu’il viendra pour des contrôles médicaux.
Derzelle [6] souligne que : « S’il est désormais banal de dire que le diagnostic de cancer tombe toujours de manière abrupte et surprend le sujet, force est donc de constater que l’annonce de la rémission, même si elle est ardemment sou- haitée, n’est pas une évidence pour le patient : un temps semble nécessaire pour cheminer vers un statut qui ne semble pas encore bien défini et qui est surtout propre à chacun en fonction de son histoire et de l’histoire de sa maladie. »
Conclusion
Pour permettre l’inscription de cette expérience à ce moment de la construction, le thérapeute favorise donc son « histori- sation » : réinjecter des signifiants dans une temporalité pour restaurer un sentiment continu d’existence. À ce propos, Kaës [11] dira que « la temporalité se définit par le travail de l’historisation que le sujet accomplit de sa propre expé- rience du temps ».
Dans l’espace thérapeutique, le jeune peut se confronter aux menaces de rupture psychique, aux menaces de perte d’identité à laquelle il doit faire face. Il s’agit ainsi de solli- citer le sujet dans sa créativité singulière pour qu’il s’autorise à accéder au champ de la parole. Il pourra alors trouver à dire sa souffrance au sens du poète René Char [2] : « les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux ». On dit souvent plus que ce que l’on pense, surtout si quelqu’un écoute et le sujet pourra alors avoir accès à l’imprévu, la surprise, l’inattendu de ses dires, et le thérapeute l’accompa- gnera en se laissant surprendre par sa propre créativité psy- chique pour impulser cette reprise après coup.
Deschamps [7] nous rappelle que nous sommes en tant que thérapeutes convoqués à cette frange-là, à l’extrême limite du possible. Elle souligne qu’il s’agit d’héberger dans notre psy- ché les états archaïques de nos patients et de leur permettre ainsi de les élaborer, de les transformer en pensées supporta- bles et fécondes. C’est par ce passage, dit-elle, que l’on peut rouvrir chez le sujet sa capacité de rêver, activité psychique fondamentale, véritable matrice du sens que prend pour cha- cun notre vie émotive.
Léa : « Déjà, enfant, j’écoutais les conversations des adul- tes, je cherchais à comprendre le fameux “monde des grands”. Avec la maladie, je suis redevenue enfant écoutant aux portes et me sentant trop petite pour aller jouer avec les grands, trop faible et extérieure à leurs discussions sur leur
vie active et leurs soucis quotidiens. C’est cette enfant qu’il a fallu redevenir, avec ses espoirs et ses frayeurs et une cer- taine simplicité encore une fois face à soi-même. »
Conflit d’intérêt : les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt.
Références
1. Canguilhem G (1943) Le normal et le pathologique. PUF, Paris 2. Char R (1977) Sept saisis par l’hiver. In: Chants de la Balan-
drane. Gallimard, Paris, p 16
3. Del Volgo MJ, Gori R, PoinsoY (1994) Roman de la maladie et travail de la formation du symptôme. Rev Psychol Med 26:1434 4. Del Volgo MJ (1997) L’instant de dire, le mythe individuel du malade dans la médecine moderne. Éditions Érès, coll. « Actuali- tés de la psychanalyse », Ramonville
5. Derzelle M (2003) Temps, identité, cancer. Cliniques méditerra- néennes 68(2):233–43
6. Derzelle M (2010) Les enjeux d’une consultation rémission. Ann Medico-Psychol 168(8):636
7. Deschamps D (1997) Psychanalyse et cancer : au fil des mots un autre regard. Éditions L’Harmattan, Paris
8. Fédida P (2001) Des bienfaits de la dépression. Odile Jacob, Paris
9. Gori R (2004) Le corps exproprié. In: Ben Soussan P (ed) Le Cancer : approche psychodynamique chez l’adulte. Érès, Tou- louse, pp 17–29
10. Jeammet P, Birot E (1994) Étude psychopathologique des tenta- tives de suicide de l’adolescent et du jeune adulte. Paris, PUF 11. Kaës R (2006) La multiplicité des formes du temps dans le pro-
cessus individuel, groupal et institutionnel. In: Temps et psycho- thérapie. In Press, Paris, pp 15–26
12. Le Coz P (2004) Maladie et temporalité. In: Ben Soussan P (ed) Le Cancer : approche psychodynamique chez l’adulte. Érès, Tou- louse, pp 59–78
13. Le Poulichet S (1994) L’œuvre du temps en psychanalyse. Édi- tions Payot & Rivages, Mesnil-sur-l’Estrée
14. Marioni G, Brugières L, Dauchy S (2009) Effets secondaires des traitements et effacement du corps sexué chez l’adolescent atteint de cancer. Neuropsychiatr Enfance Adolesc 57:113–7