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Article pp.419-424 du Vol.1 n°3 (2003)

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L ECTURES ET DISCUSSIONS

Un anthroponaute dans le dédale du savoir en ligne

Parcours critique de l’ouvrage de Jacques Perriault, L’accès au savoir en ligne, coll. Le Champ Médiologique, Paris, Odile Jacob, 2002, 266 p.

Parmi tous les penseurs francophones qui, durant ces dernières décennies, ont entrepris de décrypter et d’exposer les nouveaux modes de médiation des savoirs à l’ère de la reproductibilité technique, Jacques Perriault se singularise par la profondeur historique et culturelle de sa vision des « technologies du savoir ».

Puisant son inspiration dans une forte expérience de terrain, l’œuvre de Perriault contraste avec maintes études sur l’e-learning, (dont la myopie culturelle et historique mériterait de devenir un champ d’étude en soi), et reflète l’effort soutenu, je serais tenté d’écrire « herculéen », déployé par l’auteur et acteur de terrain pour activer le patrimoine intellectuel et pratique des sciences humaines dans l’étude des technologies du savoir.

Les publications scientifiques jalonnent le parcours intellectuel de Jacques Perriault, unissant analyse, réflexion et recherche-action dans de nombreux projets français et internationaux. Les sémaphores de cette longue carrière, il serait utile de le rappeler aux nouveaux venus, sont : Mémoires de l’ombre et du son, Paris Flammarion, 1992 ; La Logique de l’usage. Essai sur les machines à communiquer.

Flammarion, Paris, 1992 ; Les espaces publics d’accès à Internet (en collaboration avec Michel Arnaud), Paris, PUF, 2002 ; La communication du savoir à distance, Autoroutes de l’information et télé-savoirs, Paris, l’Harmattan, 2000, Éducation et nouvelles technologies, Théories et pratiques, Paris, Nathan, 2001 et dernièrement L’accès au savoir en ligne qui constitue l’objet de cette lecture critique.

Les habitués de Jacques Perriault n’auront pas à parcourir beaucoup de pages avant de reconnaître les thèmes porteurs déjà présents aux diverses étapes et phases du projet intellectuel de cet anthroponaute des (nouveaux et vieux) savoirs à l’ère des réseaux numériques et de cet archéologue des technologies de la médiatisation des savoirs (je m’efforce ici d’utiliser la terminologie de l’auteur).

Perriault aspire, il faut le rappeler, non seulement dans cet ouvrage, mais dans toute son œuvre, à satisfaire diverses ambitions dans le cadre d’une vision panoramique de l’e-learning : sensibilité ethnographique, perception des dimensions économiques, décryptage des politiques de médiatisation, schémas de médiation des savoirs, et travail de mémoire.

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La teneur de ce projet synoptique apparaît clairement dans une courte introduction qui a le mérite d’exposer les idées maîtresses de l’ouvrage : les ordinateurs, réseaux numériques, écrans et autres artefacts du numérique ne sont qu’une incarnation spécifique et récente d’une classe plus générale de « machines à communiquer ». Ces machines à communiquer allant du cinéma au téléphone, de la télévision aux ordinateurs en réseau servent de support à des aspirations et utopies culturelles, politiques et cognitives. Chaque génération de machine à communiquer soumet individus et société à une « injonction de forme, définie par les règles de fonctionnement et les formats de la machine, qui devient ainsi une norme à apprendre » (p. 14). Perriault se libère dès les premières pages de cet ouvrage d’une approche « technocentriste », qui, se concentrant sur des caractéristiques fonctionnelles de chaque technique, leur attribuerait un impact intrinsèque sur les individus. Aux antipodes d’une telle philosophie, Perriault veut cartographier la diffusion des savoirs à l’ère des réseaux numériques en les étudiant du point de vue de l’activité humaine de « décodage, d’interprétation et d’organisation » (p. 16) de données essentiellement inertes. Imprégné d’anthropologie culturelle, et plus particulièrement des travaux de Jack Goody sur les technologies intellectuelles, l’auteur propose d’explorer comment les savoirs dits « simples » ou personnels, sont soumis à des processus de validation collective qui les transforment en systèmes de connaissance fiables. C’est surtout cette dernière perspective, mettant l’accent sur les phénomènes de transaction des savoirs et des pratiques symboliques qui va dominer le discours de Perriault tout au long de cet ouvrage. L’avènement du

« savoir syncrétique », dû à la « construction en cours des connaissances sur les réseaux provoque un grand brassage dont nous ignorons pour le moment les conséquences ». Perriault, anthroponaute des nouveaux savoirs, propose ainsi d’explorer le phénomène de « métissage » des connaissances (notion empruntée à Michel Serres), phénomène qui ne pourrait avoir lieu sans une forte migration des lieux de construction des savoirs hors des murs physiques et symboliques des institutions traditionnelles. D’où l’importance capitale des nouveaux modes d’intersubjectivité qui conditionnent la construction des nouveaux savoirs : l’accès au(x) savoir(s) par les réseaux numériques ramène selon Perriault au premier plan la question des particularismes cognitifs qui caractérisent les myriades d’aires culturelles qui constituent l’humanité. Insistant sur la diversité des rapports entre

« cognition » et « émotion », l’auteur formule des doutes sur la nature de l’universalité de l’internet qui, d’après lui, risquerait d’imposer un moule caractéristique, issu de la pensée occidentale (p. 31), constituant, pour reprendre l’expression de Bourdieu une « nouvelle vulgate ».

Pour mieux saisir les paramètres encore flous de ces nouveaux phénomènes de

« médiatisation des savoirs par les machines », Perriault propose d’adopter la notion

« d’accès au savoir en ligne », qui, d’après lui, est « générique par rapport à celle d’apprentissage en ligne ». (p. 33). On regrettera que l’auteur n’ait pas consacré plus de pages, pour parcourir systématiquement cette notion d’accès sur laquelle repose le reste de l’ouvrage, quitte à compacter quelques chapitres qui abondent d’exemples et d’anecdotes. Après une exposition captivante sur l’organisation, la diffusion et la

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médiatisation des savoirs, le concept-outil « d’accès au savoir en ligne » est brusquement introduit comme la clé de voûte de l’ouvrage, sans que l’auteur ne prenne le temps de démontrer comment et pourquoi ce concept possède la faculté d’organiser les autres concepts (connaissance, transaction, pratiques symboliques, réciprocité, etc.) en un tout. Stimulé par la richesse des concepts proposés au début de l’ouvrage, le lecteur risque fort bien de rester sur sa faim... Ceci est d’autant plus regrettable que le concept aurait pu permettre d’unifier plusieurs approches, qui, autrement, pourraient faussement apparaître comme hétérogènes. Un lecteur critique pourrait de ce fait se demander si le titre de l’ouvrage rend justice au contenu (qui me paraît sensiblement plus riche et plus complexe que le titre le suggère) ou, vice versa, si le contenu exploite d’une manière rigoureuse le concept mis en avant dans l’introduction. Ce même lecteur pourra également se demander si la notion d’accès, telle qu’elle est introduite, sert efficacement les desseins de l’auteur.

Le lecteur ne s’y méprendra point : l’auteur ne tombe jamais dans le frivole intellectuel en tentant de nous imposer la déconstruction savante d’un phénomène récent. Il ne se pose ni en Foucault ou Bourdieu de l’e-learning, proposant de libérer notre regard voilé par les utopies et stéréotypies ambiantes. La démarche de Jacques Perriault, bien au contraire, même si elle est mue par l’énergie que lui fournit son imposante connaissance de la genèse des nouveaux savoirs, se place aux antipodes de l’exhibitionnisme chic des intellectuels de salon, passablement déconnectés de l’observation systématique et empirique des pratiques qui entourent ces nouveaux savoirs. Ne travaillant pas sur les textes, mais sur les hommes, Perriault trahit ce mélange subtil d’humilité, voire d’empathie et de recul, caractéristique de l’anthropologue pratiquant l’observation participante nous sensibilisant ainsi aux infinies variations des systèmes de savoir. C’est pourquoi Perriault au fil des pages de ce dernier ouvrage nous propose une approche fondamentalement différente, mais pas totalement incompatible, de celle proposée dans L’arbre des connaissance de Pierre Lévy ou dans Internet, et après de Dominique Wolton.

Car, Perriault, anthroponaute, ne se laisse pas obnubiler par la tentation des macrophénomènes, et n’agite pas l’étendard d’une révolution cognitive qui transformerait l’humanité au point de la rendre méconnaissable (Pierre Lévy), ni ne se réfugie dans une « saine démythologisation » de l’internet (Dominique Wolton).

Il ne se pose pas (on peut le regretter) non plus en Bourdieu des nouvelles technologies, exposant les nouveaux habitus de domination et de soumission dans le monde de la nouvelle vulgate d’internet. Il n’entreprend pas non plus de dévoiler quelque sournois mécanisme oppressif sous-jacent, ou de mettre en évidence, pour paraphraser Max Weber, quelque nouvelle cage de fer. Fidèle à son rôle d’observateur, et de commentateur des nouvelles pratiques de pèlerin des nouveaux sentiers du savoir, Perriault se limite au terrifiant projet d’initier son lecteur à la complexité inhérente du phénomène de médiatisation des savoirs. Les perspectives d’analyse des nouveaux pouvoirs (l’idée selon laquelle « nouveaux savoirs » et

« nouveaux pouvoirs » vont main dans la main mériterait plus d’attention), de révolution cognitive, les thématiques au centre du débat sur la mondialisation (le

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thème de la « marchandisation » des bien culturels et éducatifs) sont repoussées à l’arrière-plan au profit d’une perspective nettement moins inquiétante, moins polémique, plus écologique (au sens introduit par Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, Paris, 1977).

Cette approche éminemment éclectique, aux multiples facettes, constitue cependant la force et dans une moindre mesure, la faiblesse de cet ouvrage, qui, voulant offrir une vision d’ensemble alternative du paysage, risque parfois de déboussoler certains lecteurs non experts (alors que, m’auto-adoubant d’un statut de connaisseur-expert, je me délecte d’avoir enfin à ma portée une source quasi inépuisable de références et d’idées). Pour satisfaire à son ambition d’apporter un éclairage pluriel sur la complexité historique, culturelle, politique, économique, institutionnelle, cognitive (j’en passe…) de la mise en ligne des savoirs et du concept d’e-learning, l’auteur conjugue maints efforts intellectuels, au risque parfois de s’immerger dans des détails anecdotiques, de s’attarder dans les méandres de la genèse française du phénomène, et de disperser son argumentation sur une surface quelque peu trop vaste sans toutefois tomber dans l’outrance.

En conclusion : ce livre prend un aspect parfois aussi labyrinthique que les technologies de l’information et pratiques décrites par l’auteur. Cette richesse de détails, ce fourmillement de références théoriques, les nombreux cas et anecdotes, dont certaines antidatent l’e-learning de plusieurs siècles, donnent à l’ouvrage un caractère intarissable. Le lecteur avisé devra faire attention à doser l’usage de cette corne d’abondance, (cette remarque concerne bien entendu d’autres auteurs prolifiques, dont Bourdieu) pour ne pas risquer l’indigestion.

Les exemples et la couverture historique restent trop centrés sur la réalité hexagonale, aux dépens d’un traitement plus que superficiel des politiques européennes et l’absence de perspectives comparatives Europe-USA, Occident-Tiers Monde. La portée de l’ouvrage risque donc d’être limitée par ce cadre de référence spécifiquement français (qui est d’une très grande utilité mais tend à se confiner dans des énumérations de mesures et d’initiatives). D’autres pays occidentaux, dont la Norvège, d’où provient cette lecture critique, ont une histoire fondamentalement différente de l’e-learning.

Perriault a un intérêt prononcé pour « les politiques », mais traite la question sous un angle relativement restrictif, réduisant le politique à des mesures, initiatives et mises en place de dispositifs. Le décryptage et l’interprétation critique de ces dites

« politiques » sont essentiellement absents de cet ouvrage. D’où un certain flou analytique : vu la spécificité française en matière de nouvelles technologies (lacunes dans la couverture internet et la téléphonie mobile, antécédents Minitel ; histoire nationale de l’enseignement à distance, liens entre didactiques et institutionnalisme de l’enseignement en France, etc.), un exposé plus synthétique aurait enrichi l’ouvrage.

Bien que Perriault fasse référence aux chantres de la sociologie de ladite

« Troisième Voie », Anthony Giddens, Ulrich Beck et Steven Lasch, il n’en retient

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que certains aspects superficiels (par exemple le thème de la société du risque) alors que l’essence même de cette nouvelle vision sociologique, ambitionne de comprendre et d’exposer les sociétés postindustrielles par le biais de thèmes tels que ceux de la modernité tardive, de la modernisation réflexive, de la recontextualisation et de l’individualisation. Ces thèmes ont une portée directe sur la compréhension de ces « nouvelles pratiques » liées à l’accès aux savoirs en ligne. Il est donc à regretter qu’ils n’entrent pas, même pour être finalement rejetés ou critiqués, dans la boîte à outils de Perriault.

Bourdieu est mort, certes, mais il mérite plus qu’une ou deux citations passagères : le concepts d’habitus, disposition, trajectoires, l’approche selon Bourdieu des rapports entre dominants et dominés, l’internalisation par les dominés des modes d’autosoumission et enfin le rôle des systèmes éducatifs dans la transmission et la pérennisation des mode de domination, restent éminemment actuels pour ne pas être ignorés au profit d’une perspective plus « écologique ».

J’aurais également souhaité que Jacques Perriault adopte une approche plus polémique et moins respectueuse d’auteurs tels que Pierre Lévy (sans trop s’étendre sur les détails la constatation, inspirée de Goody et autres anthropologues, de l’existence de schémas de classification de connaissances et de catégorisations profondément différents auraient pu être investis dans une lecture critique des

« arbres de la connaissance » de P. Lévy.), Dominique Wolton, MacLuhan, et d’écoles et courants à la mode tels que l’Instructional Design, l’apprentissage assisté par ordinateur (CSCL Computer assisted collaborative learning), etc.

Etant donné l’intérêt que Perriault porte aux modèles économiques (nous retiendrons le concept de l’offre et de l’accès), aux prétentions d’universalité d’internet, au caractère crucial de la diversité des savoirs et au défi des standards, on ne peut que s’étonner que l’auteur ne s’attarde pas plus sur les politiques de transformation des systèmes éducatifs en « commodités immatérielles » (entendez : marchandise) sous la coupe de l’OMC. Les concepts d’accès et d’offre, pourtant si cruciaux pour la pensée de Perriault restent quelque peu décharnés face à ces perspectives inquiétantes pour les uns et alléchantes pour d’autres.

Il n’en reste pas moins que L’accès au savoir en ligne, malgré tous ses manques et défauts possibles reste un ouvrage incontournable. Exempt de cette simplicité toute évangélique mais peu crédible d’autres livres sur l’e-learning et le Net (je mentionne au passage Neil Negroponte, Being Digital, 1995), L’accès au savoir en ligne, semble posséder bien moins les défauts de ses qualités que les qualités de ses défauts : le lecteur aura entre ses mains un des rares produits scientifiques dans lequel l’auteur, s’appuyant sur une multitude de références interdisciplinaires et exemples in vivo, tente d’unir un éclairage historique, voire archéologique sur l’e- learning, avec un projet plus terre à terre qui ambitionne de décrire la dynamique des pratiques émergeantes hic et nunc. Qu’il accepte ou non l’usage fait par l’auteur du concept d’accès, le lecteur aura accès à un kit conceptuel puissant et riche qui l’aidera à décoder, interpréter et organiser sa compréhension des nouvelles pratiques

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concrètes et symboliques touchant à l’e-learning. Pour que son projet de lecture aboutisse, le lecteur devra néanmoins faire le double effort de résister à la tentation de se laisser emporter par les myriades de références, anecdotes, associations, visions partielles qui jaillissent çà et là au fil des pages, et de synthétiser une compréhension personnelle du phénomène de l’e-learning bénéficiant de l’approche pluridisciplinaire de Perriault.

Face à une pléthore d’ouvrages traitant du Net et de l’e-learning, la plupart d’entre eux issus d’outre-Atlantique, qui appliquent de manière simpliste une décoction de psychologie, de pédagogie à saveur constructiviste, le tout assaisonné d’enquêtes dites « qualitatives » mais combien dépourvues de recul anthropologique, l’exposition méticuleuse entreprise par Jacques Perriault de la complexité inhérente de la migration des savoirs et pratiques d’apprentissage vers le virtuel représente en soi un tour de force.

Daniel Georges Apollon Université de Bergen AKSIS,UNIFOB AS, Norvège [email protected]

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