RÉFLEXIONS DURES SUR
UNE ÉPOQUE MOLLE
d u m ê m e a u t e u r
R o m a n s LES PAROISSIENS ( G a l l i m a r d ) .
LA PITIÉ DE DIEU. P r i x G o n c o u r t ( G a l l i m a r d ) . LE MEURTRE D'UN ENFANT ( G a l l i m a r d ) . LE SPECTRE DE L'AMOUR ( G a l l i m a r d ) . LES ENTRAILLES DU TAUREAU ( G a l l i m a r d ) . LES OTAGES ( G a l l i m a r d ) .
UNE NUIT À SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS ( J u l l i a r d ) . LE GRAND SOLEIL ( J u l l i a r d ) .
N o u v e l l e s LES ENFANTS ( G a l l i m a r d ) .
C h r o n i q u e LES OREILLES ET LA QUEUE ( G a l l i m a r d ) .
E s s a i s et p a m p h l e t s UN TESTAMENT DE STALINE ( F a s q u e l l e ) . L'AGONIE DE LA VIEILLE ( L a T a b l e R o n d e ) . LE PAPE EST MORT ( L a T a b l e R o n d e ) .
LES ÉCURIES DE L'OCCIDENT ( L a T a b l e R o n d e ) . LA GRANDE PROSTITUÉE ( L a T a b l e R o n d e ) . POURQUOI LA FRANCE? ( L a T a b l e R o n d e ) .
LE CHEVALIER, LA MORT ET LE DIABLE ( L a T a b l e R o n d e ) . LETTRE OUVERTE AUX TÊTES DE CHIENS OCCIDENTAUX ( A l b i n M i c h e l ) . LETTRE OUVERTE À TOUT LE MONDE ( A l b i n M i c h e l ) .
DISCOURS DE LA DÉCADENCE ( C o p e r n i c ) . UNE PASSION POUR CHE GUEVARA ( J u l l i a r d ) .
S o t i e s LE COUP DE BARRE ( G a l l i m a r d ) . LE TOUR D'UN MONDE ( G a l l i m a r d ) . TROPICANAS ( G a l l i m a r d ) .
T h é â t r e
LES PARACHUTISTES ET LE MAÎTRE DU MONDE ( G a l l i m a r d ) . LES YEUX CREVÉS ( G a l l i m a r d ) .
QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF? A d a p t a t i o n d e l ' o u v r a g e d ' E . A l b e e ( R o b e r t L a f f o n t ) .
JEAN CAU /
RÉFLEXIONS DURES SUR
UNE ÉPOQUE MOLLE
LA TABLE RONDE 40, rue du Bac, Paris 7e
© Éditions de La Table Ronde, 1981.
Pour Roland Laudenbach.
Si Dieu existe, tout est permis. Puisqu'il par- donnera.
S'il y a l'infinie pitié, pourquoi ne pas com- mettre la faute absolue?
Je descendis dans la foule, âpre et hérissé d'arêtes, comme un silex, mais ce fut horrible lorsque je me mis, frotté par mille contacts, à devenir lisse et à mousser comme un savon.
Point d'étincelles. De la mousse. Et cette angoisse de fondre dans ce bain, d'être pastille, lentille, confetti glissant puis néant. Le bruit du clapet, enfin, et l'eau aspirée vers les égouts du monde.
Il n'aime rien mais il a pitié de tout.
A force de caresser éternellement la statue de bronze, elle n'était plus d'un dieu mais avait pris la forme d'un bloc anonyme et poli; mais il continuait à la caresser pour qu'elle fût usée d'amour jusqu'à n'être plus que souvenir.
Dites à une femme qu'elle est belle et la voici statue. Éternelle et divine. D'où la « froideur » des femmes trop belles. Où le trop est donc le contraire de la vie.
Tout étant perdu, fors la parole, ils se mirent à faire des phrases.
Tout est perdu? Pas pour tout le monde. Il y a toujours, du mystérieux casino, un invisible patron.
Ne lui reprochons pas d'aimer l'ordure mais d'en répandre l'odeur.
Très sympathique, l'ivrogne, jusqu'au moment où il vomit.
La grâce, des nuées de théologiens ont écrit des milliers de traités de théologie pour savoir ce qu'elle était alors que n'importe quel joueur en connaît la seule définition : c'est, brusque- ment, avoir les cartes et, sans raison, être aimé des dieux.
Ils refusèrent de se battre non point par manque de courage mais parce que l'ennemi n'était pas digne d'eux.
Plus une civilisation est femme, plus elle appelle le viol.
Décadence : les rats ne quittent pas le navire, ils y grimpent.
Passant, va dire à Babylone que nous sommes morts ici par dégoût de ses lois.
A trop lapider, on construit une pyramide.
Être Chateaubriand ou rien? Pourquoi pas et rien?
Instruction obligatoire! Et voici le troupeau des illettrés de la grandeur.
« Qui m'aime me suive! » Alors, ils s'élancèrent tous, sauf un intellectuel qui ne voulait pas aimer, mais comprendre, et qui fut tué par une patrouille de partisans.
« Que faites-vous dans la vie? » Il répondit :
« Je meurs. »
Où cesse la volonté commence le « problème ».
Les peuples qui font le plus d'enfants sont ceux qui ne connaissent pas les allocations familiales.
Il y a pire que la venue du temps des assassins, ô Rimbaud, il y a la venue du temps des avo- cats.
Il y avait un juge : le Temps. Mais la terre va grouiller de dix milliards d'hommes et le juge sera submergé par les « affaires ». Il n'aura pas le temps.
Trop d'hommes. Plus de Temps.
L'art étant aristocratique aura nécessairement le cou coupé.
L'égalité fabrique le même et la masse produit le nul.
Il parle couramment la vérité, mais personne ne le comprend car il use d'une langue morte.
Curieux phénomène : les hommes sont de plus en plus grands, par la taille, et de plus en plus petits, par l'âme. S'avance la race humaine des géants idiots.
Il se fit tuer non pas pour que son armée gagnât la bataille mais parce que la victoire de l'ennemi était désormais certaine.
« Il avait, physiquement, le pur type parisien : teint basané, yeux noirs, cheveux crépus... » (Extrait d'un roman de l'an 2000.)
Je me prépare avec soin, disait-il la mine gour- mande et l'œil vif de gaieté, à mourir complète- ment désespéré.
« Qu'est-ce que l'amour? » Trop occupée à lécher ses petits, la chienne ne répondait pas.
Il suffit d'une allumette pour le vérifier : aucun livre ne pèse son poids de cendres.
De la sainteté comme suicide...
Deux saints ensemble! Que peuvent-ils se dire?
La laideur, cette solitude.
Un sourire n'est jamais plus doux que s'il naît sur la face d'un monstre.
Entrer dans les idées de l'adversaire comme un boulet de canon ou en elles s'insinuer comme une peste. C'est affaire de tempérament.
Le roi est nu? Vive ce roi qui n'a pas voulu mettre un complet-veston.
Comment se faire tuer héroïquement pour l'éga- lité puisqu'elle ne peut produire le héros?
A l'occasion du débat sur ce qui a été appelé
« La Nouvelle Droite », ses adversaires, pêle- mêle, de s'écrier : « Nous sommes tous des judéo-chrétiens! » Et ils avaient raison. Du coup, la Nouvelle Droite n'est pas l'ennemi qui vous ressemble, sous tel ou tel profil, mais l'Autre absolu : le païen. Aussitôt, partisans de l'Immaculée Conception du socialisme et du libéralisme se réconcilient et, couteau levé, se précipitent pour égorger le bouc couronné de fleurs surgi de la forêt.
Nous sommes gouvernés par des prêtres puisque tous croient au socialisme, à des degrés divers.
(Les dévots les plus tièdes étant déchirés par les affres du remords.) Quant aux Américains dont le rêve est « d'américaniser » l'humanité, leur socialisme a nom mondialisme.
Tout le discours égalitaire contemporain est radicalement vicié parce qu'il n'ose pas se dire
d'essence religieuse et veut se fonder en raison.
Le mérite de la Nouvelle Droite — qui n'est pas mince — aura été d'obliger les tenants de ce discours à jeter le masque et à s'écrier : « Nous sommes judéo-chrétiens! » Enfin! Enfin voilà qui était dit. L'égalité est-elle vraie, possible, souhaitable? « Nous ne voulons pas le savoir!
Nous y croyons ! » A la bonne heure. C'est dit.
La plage grouille, les corps se touchent, c'est la masse vacancière huilée, « comme un bétail pensif sur le sable couché... » L'Intellectuel ou le président de la République se gardent d'y mettre les pieds. L'égalité, ils la chanteront dans leurs livres ou la célébreront à la télévi- sion, mais ils ne se fondront pas en elle, sur la plage. Physiquement, elle les dégoûte. Intel- lectuellement, ils l'adorent.
Trop occupés à tripoter des appareils et à réci- ter, comme d'interminables rosaires, des chiffres, les hommes qui mirent les premiers le pied sur la lune ne pensèrent rien. Absolument rien.
C'est cela l'Iliade de l'aventure scientifique : des chiffres.
« Nation moyenne »... « Juste milieu »...
« Centre »... Nous aurons eu un Président (M. Giscard d'Estaing) qui n'aimait se pro- mener que dans des paysages très doucement vallonnés et ne se désaltérer qu'à des sources d'eau tiède.
A cause de la télévision, nous n'aurons plus, hélas! de roi fou.
Lyautey : « Je meurs de la France... » Au moins aura-t-il eu cette consolation — qui bientôt nous sera ôtée — de prononcer cette phrase en français.
Si le pouvoir ne permet point quelques folies, à quoi bon y prétendre?
Le pouvoir est un alcool que les grands hommes boivent pur et les politiciens démocrates avec beaucoup d'eau.
Le pouvoir l'a grisé mais il a amusé les convives et sera pardonné.
Le « juste milieu », pour M. Giscard d'Estaing, ce n'est pas être le cul entre deux chaises, c'est, entre deux chaises, avoir le cul sur un trône.
En 1939, on lisait sur les affiches : « Nous vain- crons parce que nous sommes les plus forts! » C'était, malgré la décrépitude inouïe de la I I I République, un beau slogan des anciens temps. Aujourd'hui, nous dirions : « Nous vain- crons parce qu'il serait immoral que les démo- craties soient vaincues. » Ou, aux États-Unis :
« Nous vaincrons parce que nous prions. »
Ce qui importe, et doit occuper l'attention de chacun, c'est de connaître la vie et les mœurs des premiers Romains, de savoir quels sont les hommes, quels sont les arts qui, dans la paix comme dans la guerre, ont fondé notre puissance et l'ont agrandie; puis de suivre, par la pensée, l'affaiblissement insensible de la discipline et ce premier relâchement des mœurs qui, bientôt entraînés sur une pente tous les jours plus rapide, précipitèrent leur chute jusqu'au temps présent où nous ne pouvons plus supporter ni nos vices ni leurs remèdes.
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