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Thèse de doctorat/ PhD Thesis Citation APA:
Carlier, L. (2015). Une ville cosmopolite, de l'écologie urbaine aux politiques: la figure de l'étranger dans les mobilisations urbaines à Bruxelles (Unpublished doctoral dissertation). Université libre de Bruxelles, Faculté des Sciences sociales et politiques – Sciences politiques, Bruxelles. Disponible à / Available at permalink : https://dipot.ulb.ac.be/dspace/bitstream/2013/209125/5/5766e6ed-27fa-487f-9e43-8265a376fb5e.txt
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UNIVERSITE L
ibredeB
ruxellesFaculté des sciences sociales et politiques
UNE VILLE COSMOPOLITE :
DE L'ECOLOGIE URBAINE AUX POLITIQUES
La figure de P étranger dans les mobilisations urbaines à Bruxelles
Dissertation présentée par Louise Carlier
en vue d’obtenir le titre de docteur
en sciences politiques et socialesSous la direction de Jean-Louis Genard
Volume 2/2
Membres du Jury
B
ergerMathieu, Université Catholique de Louvain
C
antelliFabrizio, Université Libre de Bruxelles
G
enardJean-Louis, Université Libre de Bruxelles
SCHAUT Christine, Université Libre de Bruxelles
S
tavo-D
ebaugeJoan, Université de Lausanne
V
italeTommaso, Université de Sciences Po Paris
Année académique 2014-2015
Université Libre de Bruxelles
DEUXIEME PARTIE :
ENQUETER SUR LA VILLE COSMOPOLITE
I
ntroduction:
lescontoursdel’
enqueteUne approche sociologique du cosmopolitisme a été dégagée dans la première partie de cette thèse. Il s’agit maintenant de la mettre à l’épreuve de l’enquête, afin d’en considérer sa portée et ses hmites. La deuxième partie y est entièrement consacrée. Avant d’y venir, il s’agit tout de même de préciser les contours de l’enquête et la manière dont elle fiit menée.
Bruxelles comme espace d’enquête
Cette recherche prend pour objet les mobilisations urbaines à Bruxelles. Celle-ci n’est certes pas Chicago. Cependant, les processus considérés comme à la base du cosmopolitisme pour R.E. Park ou pour les sociologues urbains et philosophes politiques contemporains caractérisent également Bmxelles"\
On peut considérer qu’elle remplit les conditions pour être approchée, dans sa
dimension écologique, comme une « ville cosmopolite » - situation qu’exige notre
recherche, qui analyse comment les acteurs engagés publiquement problématisent celle-ci en termes politiques. C’est une ville caractérisée par une diversité de groupes et d’individus cohabitant dans un même espace, et celle-ci est nourrie par l’extension des échanges économiques et culturels à l’échelle globale.
La présence d’une hétérogénéité d’individus et de groupes dans l’espace urbain tient à la fois à l’immigration, à son statut européen et au caractère « multinational » de la Belgique, pour reprendre les termes de Kymlicka (2001). Bruxelles est avant tout la capitale des communautés nationales. Elle est, depuis le début des années 1960, une ville d’immigration importante : en 1965 on comptait 10,64 p.c. d’étrangers au sein de la population régionale, aujourd’hui, on en compte 26,9 p.c. (Corijn & Vloeberghs, 2009, p.33), sachant que de nombreuses naturalisations ont eu lieu entre-temps - si l’on tient compte de la nationalité à la naissance, 46,3 p.c. des Bruxellois ne sont pas nés Belges (ibid., p.33). Son statut européen, depuis les armées 1960, engendre également l’arrivée de fonctioimaires européens - et à chaque agrandissement de l’Europe, cette présence ne fait que se renforcer - autant que l’arrivée d’organisations internationales et d’une « classe transnationale w”"* (Sassen, 2009). La localisation
"^Notons que si les contours mêmes de cette ville sont l’objet fréquent de conflits politiques, et qu’on ne peut considérer telles quelles les frontières administratives d’une ville dont les ramifications s’étendent bien au-delà de sa périphérie immédiate, on se borne à Bruxelles en tant qu’entité régionale. On s’intéressera aux arènes publiques où les acteurs sont directement en prise avec les politiques à l’œuvre dans la viUe et mises en place à son échelle (que ces politiques reposent sur une compétence régionale, communautaire, fédérale,...), et tentent d’agir sur les modalités publiques d’agencement de l’espace autant que sur son organisation politique, bornée aux hmites de la Région de Bruxelles-Capitale.
Plus de 115 000 persormes vivent à Bruxelles en raison d’activités internationales (institutions européennes et OTAN, lobbies, diplomatie, journalistes, agences d’avocats intrenationaux.
et l’importance stratégique de Bruxelles, comme capitale européenne et siège de rOtan, ont attiré un grand nombre de multinationales, d’organisations internationales, d’ONG, de lobbys, d’organes de presse en parallèle aux activités politiques et administratives des institutions européennes et internationales, cherchant à être à proximité des centres de décision européens (Parlement, de la Commission, du Comité économique et social, du Comité des régions, de l’Etat major militaire, ...)• Grâce à son statut, Bruxelles, haut lieu de décision mondial, se trouve bien classée dans les rankings de vüles internationales, occupant les sommets en tant que centre administratif, politique et économique, relayée en bas de l’échelle en tant que centre culturel et touristique"^.
On peut donc distinguer deux formes majeures d’immigration à Bruxelles, notamment à partir de la distinction de S. Sassen entre la classe transnationale - liée au rôle européen et international de Bruxelles - et la classe des ouvriers immigrants. A ces deux formes correspondent deux figures de l’étranger qui vont être catégorisées différemment selon les périodes, mais qui seront, jusqu’aujourd’hui, au cœur des différents modèles de cosmopohtisme que l’on rencontrera à Bruxelles.
Prendre en compte l’historicité
Le questionnement au départ de cette recherche porte sur l’affirmation de la sémantique du cosmopolitisme à Bruxelles par les acteurs des mobilisations urbaines, pour repenser la ville et son horizon politique. Afin de comprendre comment cette sémantique était parvenue à s’imposer et à être partagée par une pluralité d’acteurs, il semblait que l’enquête gagnait à prendre une épaisseur temporelle. Le détour par l’histoire s’est imposé à posteriori, après un premier temps consacré à l’enquête sur les mobilisations actuelles, afin de comprendre comment les problématiques que recouvre aujourd’hui cette sémantique pour les acteurs étaient auparavant envisagées.
Pour Gusfield, « la construction des problèmes publics a une dimension historique. La même condition « objective » peut être définie comme un problème à un moment doimé, et ne plus l’être à un autre » (2009, p.9). C’est exactement l’objet de l’enquête : comprendre comment la dimension écologique du cosmopolitisme, objectivante - la coprésence de différents groupes dans ville, travaillée par différents processus écologiques qui influent sur leur distribution territoriale - devient l’objet d’une attention publique, apparaît comme une « situation problématique », se constitue comme un « problème public » auquel
entreprises internationales, etc.) - dont 27 000 dans les institutions européennes (Corijn & Vloeberghs, 2009, p. 143-144)
Le GaWC, (Réseau d’étude sur la mondialisation et les villes mondiales), classe en 2000 Bruxelles comme ville globale parmi les villes européennes. (Corijn & Vloeberghs, 2009, p.142)
différents acteurs proposent différentes modalités de résolution à différentes périodes.
Dès lors, l’affirmation du « cosmopolitisme » au cœur des mobilisations jusque là suivies apparait comme une réponse « située », contextuelle, à la question de la coexistence d’une diversité de groupes dans la ville. Celle-ci est en effet susceptible d’avoir été l’objet d’autres problématisations. Il s’agit alors de se tourner vers l’histoire, pour saisir les autres réponses qui ont pu être proposées à cette même question, par d’autres acteurs, à d’autres moments et au sein d’autres arènes, en réaction à des évènements différents. Il s’agit de suivre le mouvement de problématisation de cette dimension écologique, jusqu’à ce que la réponse proposée devienne un « cosmopolitisme » affirmé comme tel. De même, c’est cette épaisseur temporelle qui permet de comprendre à quel moment cette sémantique émerge à Bruxelles et quels discours et pratiques elle vient remettre en question, éclipser, pour tenter de s’y substituer.
Cette prise en compte de l’historicité se justifie également au regard des deux principes du cosmopolitisme considérés dans le second chapitre : l’hospitalité et l’appartenance, saisie sous l’angle de la citoyenneté (pratique et juridique). Pour J. Stavo-Debauge, suivre le chemin de l’hospitalité à l’appartenance suppose de considérer une certaine temporalité afin vise de suivre les différentes « étapes » qui mènent d’un souci pour l’hospitalité à la revendication d’une appartenance, tout autant que les « révisions » dont l’hospitalité et la citoyenneté sont susceptibles d’être l’objet.
Si la sociologie dite pragmatique est particulièrement outillée pour l’analyse des activités en cours, étant doimé qu’elle se donne pour tâche d’étudier les acteurs en situation, l’approche du passé paraît parfois plus complexe pour ce courant sociologique et a été l’objet de différentes interprétations et critiques. Comme le dit N. Dodier, « comment surmonter les difficultés de la sociologie pragmatique lorsqu’il s’agit de développer une pratique de l’histoire qui permette de suivre, en vue d’un récit visible, la continuité du temps historique, sans pour autant céder à une approche englobante de l’historicité de l’action ? » (2003, p.334). La sociologie dite pragmatique n’ignore pas l’histoire, et 1’ « épaisseur historique » de l’action est également au cœur de ses préoccupations'*^.
Cette approche de l’histoire par la sociologie pragmatique est tendue entre deux pôles (Genard, 2012). Le premier pôle est celui d’une «conception englobante, structurelle de l’historicité» (ibid., p.l54), encore dite «structurale» par N. Dodier (2003) - telle qu’eUe se déploie dans l’œuvre De La Justification par le recours à des « cités » et des grammaires historiquement constituées et
' Sur ce point, nous renvoyons à un numéro de la Revue de l’Institut de Sociologie consacré à cette question, “Enquêter dans l’histoire; sensibilités pragmatiques” (Cartier & Charles (dir), 2012).
sédimentées (Boltanski & Thévenot, 1991). Pour Dodier, cependant, dans cette conception, «on peut toutefois regretter que le temps historique y soit présent sans pratique de l’histoire » (2003, p.331). Le second référé à une approche centrée sur l’historicité « endogène », c'est-à-dire mobihsée par les acteurs eux-mêmes dans le présent des situations, telle que proposée par D. Cefaï (2010). Ce dernier invite à considérer des micro-situations, à mener l’enquête in situ, et à considérer l’historicité d’un problème public à partir de cet ancrage situatioimel, en considérant comment les acteurs eux-mêmes réfèrent à des évènements passés et anticipent un horizon à venir au cours même de leur action. Or, cette approche clôture l’enquête aux faits que le sociologue-enquêteur peut suivre au jour le jour, en privilégiant l’ethnographie des situations. Ce « présentisme méthodologique » (Trom, 2003) ne donne comme place à l’histoire que celle que les acteurs eux- mêmes lui dorme au cours de leur action. Elle tait en même temps ce qui est passé sous silence par les acteurs, même si leurs actions répondent ou font écho à des épisodes précédents et s’inscrivent dans le cours d’une histoire particulière.
Pour répondre aux limites de ces deux pôles, une autre orientation empruntée vis- à-vis de l’histoire par la sociologie pragmatique est, selon N. Dodier, l’approche « généalogique » : « le sociologue part des observations détaillées de l’action présente, souvent en recourant à l’ethnographie, et remonte le fil du passé pour situer d’où viennent ces ressources et comment elles ont été construites » (ibid., p.332). Il s’agit, en quelque sorte, de « révéler l’imphdte » des situations d’aujourd'hui en analysant leur moment d’émergence. Cet auteur propose une approche par « l’espace et le mouvement du sens critique » (2005). Il s’agit de suivre les opérations critiques formées durant une « période critique » associée à un objet émergent (liée à l’irruption d’un événement ou à l’émergence d’un problème public) : « Une période critique peut être définie comme une période qui, jalormée généralement par les différents étages de la mobilisation (de l’alerte à la crise), est caractérisée par l’activation soutenue du sens critique des acteurs autour d’un objet problématique. » (2003, p.334). Il invite ainsi à identifier un espace de prises de positions - ou d’arènes de débat public - et à suivre la structuration de cet espace par des générations différentes d’acteurs et par différents évènements qui amènent à reconfigurer et à redéfinir des problèmes publics et les modalités d’agir sur ceux-ci’”. On retrouve à nouveau Gusfield, selon lequel à certains moments, des acteurs sont dotés d’une plus grande capacité d’influence dans les arènes publiques et tendent à imposer leur définition de la situation et les modalités de résolution du problème.
"^Notons également le texte de B. Zimmermann qui invite également à raisonner en termes de processus pour analyser les problèmes publics, à partir des acteurs et de leurs activités, par l’antilyse de la genèse d’arènes publiques et d’actions collectives, des enchaînements événementiels, des différents moments de controverses référées à des situations d’action afin de suivre la configuration/refiguration de catégories, de représentations, de pratiques d’action jusqu’à la résolution du problème public. (2003)
Le sociologue part alors de l’étude d’une période critique et suit les différentes activités autour d’un même objet problématique dans le temps, de manière à reconstruire un « récit historique », lequel doit donc « proposer un mouvement général de l’histoire du cas considéré » (Dodier, 2003, p.341), c'est-à-dire reconstruire un récit susceptible de considérer les contextes d’argumentations et le mouvement du sens critique.
C’est dans ce type d’approche, qui peut être qualifiée de « généalogique », que cette enquête s’inscrit. Du présent, la recherche s’est tournée ensuite vers le passé, afin de reconstituer le mouvement qui a amené à l’affirmation du cosmopolitisme à Bruxelles. Il s’agit donc de suivre l’émergence et la problématisation de questions relatives au cosmopolitisme écologique en suivant les moments de problématisation, de controverse et les évènements qui font sens à différents moments, pour différents acteurs. Il s’agit de suivre la transformation des discours et des activités que portent ces acteurs en tenant compte de ce qui distingue les « générations » d’acteurs tant dans les discours que dans les pratiques.
Enquêter sur les contextes de sens
Les mobilisations urbaines sont au cœur de cette recherche, considérées comme objet privilégié pour saisir l’articulation entre les dimensions écologiques et politiques du cosmopohtisme. Comment approcher ces actions collectives et recueillir les données nécessaires à l’enquête ?
Pour la période actuelle, la méthode de l’enquête ethnographique fiit privilégiée. Comme il a été dit, l’approche du « public » par la sociologie pragmatique invite à saisir le sens du juste en situation et à considérer son articulation avec les formes pratiques de l’engagement. D. Cefaï (2007) invite, pour comprendre les actions collectives, à suivre les acteurs, à observer les activités de formation des publics, de problématisation, de publicisation par une observation in situ, proche en cela d’une ethnographie du politique et des méthodes d’enquête promues par l’Ecole de Chicago - et plus spécifiquement par Robert E. Park lui-même, recourant à l’observation directe et défendant celle-ci comme mode d’investigation.
Plus spécifiquement, pour les Etats-Généraux, j’ai participé à l’ensemble des activités qui se sont déroulées sur une petite année, à la fois dans les moments formels - réunions du comité d’organisation, réunions du « stuurgroep » ou du comité, débats publics, séances d’ouverture, de clôture (une cinquantaine de réunions, une vingtaine de séances publiques...) - et dans les moments informels (qui souvent précèdent ou suivent ces réunions). Notons que seul le comité scientifique ne m’a pas permis de participer aux réunions - ce qui marque un
geste de méfiance à mon égard, de la part de ceux qui auraient pu, au vu de mon statut, me considérer comme « pair ».
Cette participation m’a permis d’accéder à la fois aux dynamiques de controverses, d’accords et de coordination entre les acteurs, à la fois aux non-dits, à « ce qui va sans dire », aux tensions passées sous silence. Chaque réunion fut enregistrée, de même que chaque activité publique ; un carnet de notes constamment à la main pour noter des moments importants, les expressions non verbales (postures, gestes, regards) qui accompagnaient certaines prises de parole, et les énervements ou les « potins » auxquels j’avais accès lors des moments informels ou en d’aparté - raison pour laquelle je m’arrangeais pour arriver la première et partir la dernière.
Il est important de noter que ma place fut largement négociée. Comme le montrent J.-L. Genard et M. Roca i Escoda, « Toute insertion dans un milieu sous l’horizon d’une recherche comportant une dimension d’observation participante s’accompagne de l’instauration d’espaces de négociation sur la définition des places des uns et des autres, et dont l’un des horizons sera forcément éthique » (2010, p.l57). En effet, le coordinateur des Etats-Généraux, grand défenseur du « win-win », a accepté de me laisser la porte ouverte à l’ensemble des activités, à condition que je contribue d’une manière ou d’une autre à la mobilisation. Il me proposa, dans un premier temps, d’être la secrétaire- coordinatrice du mouvement, ce que je refusai, étant doimé le temps que cela représentait comme travail (une personne fut engagée pour ce poste) et le fait que celui-ci n’avait que peu à voir avec l’activité de recherche que je voulais déployer. J’ai dès lors proposé de contribuer d’une manière plus adéquate à ma position, en rédigeant les rapports des débats - ce qui supposait de transcrire toutes les interventions du public et d’en dégager une synthèse. J’ai également contribué à différentes activités lorsque cela avait un intérêt pour la recherche - comme la distribution des tracts, qui me permettait de suivre les acteurs dans leur dynamique de mobilisation, hors des lieux de réunions, de débats ; ou encore dans l’organisation des espaces de débat, ce qui me permettait de voir comment ils construisaient une « scénographie ». Je fus donc une « petite main ». J’ai également eu le rôle de présenter devant les responsables politiques de la Région les résultats du débat «jeunesse », pour une simple raison : j’étais une «jeune » et « de sexe féminin » disponible, ce qui permettait de diversifier les profils des gens invités à rendre compte des débat, et j’étais censée, au vu de mon statut, avoir les compétences requises à une prise de parole publique. Au fur et à mesure, une année représentant tout de même un certain laps de temps, des affinités se sont créées avec certaines personnes des Etats-Généraux, lesquelles manifestaient leurs attentes par rapport à mon travail et témoignaient d’une certaine confiance à mon égard; me faisant part de leurs inquiétudes, de leurs critiques ou des actes accompüs qu’ils condamnaient en coulisse. Ces moments de confidence furent
riches pour ma recherche, car üs me permettaient d’accéder à des informations inattendues.
L’ensemble du matériau recueilli fut considérable, et, étant doimé que je n’étais pas encore précisément déterminée sur mon sujet de recherche au début des Etats- Généraux, ü m’a fallu un temps de décantation pour comprendre ce que j’allais faire de tout cela, et sélectionner les informations que j’allais travailler.
Dans un second temps, j’ai poursuivi l’analyse et le suivi des acteurs au cœur des arènes publiques bruxelloises actuelles, en me tournant vers une autre forme d’action collective : la Platform Kanal, qui se présente comme le prolongement des Etats-Généraux de Bruxelles et tente d’inscrire le projet de ces derniers dans un espace particulier de la ville. Elle ouvrait donc à l’analyse de la mise en forme et la mise en œuvre de ce cosmopolitisme dans l’espace urbain. Pour la Platform Kanal, un engagement aussi prenant que celui dans lequel je m’étais embarquée lors des Etats-Généraux n’avait ni sa place ni sa raison d’être. D’une part, les contraintes temporelles d’une recherche sont telles que « se perdre » encore une année était un luxe qu’il n’était plus raisormable de s’octroyer. D’autre part, et surtout, le sujet de la recherche étant clairement défini, les acteurs déjà rencontrés et leurs discours et pratiques déjà connus, une telle immersion ne se justifiait plus. Pour approcher à la fois la manière dont les membres de la Platform Kanal problématisent le cosmopolitisme urbain et agissaient en vue de promouvoir celui-ci, différentes méthodes d’enquête furent combinées. D’une part, les activités publiques organisées par celle-ci ont été suivies (débats, festival) et enregistrées jusqu’en 2012, mon carnet de notes à la main pour transcrire des échanges, des interactions, des conversations saisies d’une oreille. D’autre part, un entretien a été réalisé avec son coordinateur, et des échanges informels ont eu lieu avec les personnes qui travaillaient pour l’ASBL. Les divers documents qu’elle produit (journal, site internet, articles, dossiers) ont également été considérés comme des données pour l’enquête - étant donné qu’ils obligent les personnes à déployer des justifications quant à leurs approches et leurs pratiques. Les controverses que ces pratiques suscitent ont également été approchées - elles informent sur les tensions et les conflits ouverts qui ont émergé entre des acteurs qui s’étaient d’abord rassemblés dans les Etats-Généraux de Bruxelles.
Pour approcher les mobilisations urbaines du passé, pour lesquelles l’observation in situ est tout bonnement impossible, je me suis tournée vers l’analyse d’archives -journaux d’associations, revues, films, etc. Etant doimé que la matière première de l’enquête, ce sont les discours et les pratiques des acteurs, la manière dont eux- mêmes problématisent les situations dans lesquelles üs se trouvent, ce sont documents qui ont été privüégiés étant donné que l’on pouvait y sémantique à laqueUe les acteurs recouraient sans qu’eUe ne soit
l’épreuve du temps. L’enjeu étant d’étudier l’action dans son contexte de sens, dans son présent.
L’analyse d’archives"* permet de saisir les évènements qui ont amené différents acteurs à problématiser les processus au fondement du cosmopolitisme, à Bruxelles, et d’identifier les acteurs et les moments importants de ces luttes, qui scandent l’histoire qui nous intéresse. Ces archives guident également vers d’autres articles, d’autres documents, susceptibles de fournir des informations"’- notamment quant aux doimées objectives qui permettent de suivre la dimension écologique du cosmopolitisme bruxellois (répartition et distribution des étrangers dans la vüle et dans son économie, pourcentage d’étrangers dans la vüle, etc.). Cependant, il y a des limites à cette approche. D’une part, la double sélection dont est tributaire la constitution des archives ; d’autre part, le fait que les archives ne dévoilent que la part « officielle » de l’action (Zimmerman, 2003). En plus de la méthode par les archives, on a également cherché à suivre les acteurs de ce passé dès qu’ils se lançaient dans le récit des évènements qui ont marqué leur parcours dans la vie publique - lors de conférences, de débats, ou dans différents ouvrages et documents. De même, quelques entretiens furent menés. Ces récits d’acteurs sont une richesse pour notre recherche, mais sous un angle autre que celui des archives : ils permettent de saisir comment eux-mêmes racontent l’histoire qu’on cherche à retracer, de saisir le sens historique dont üs dotent ces actions passées et les évènements qu’ils considèrent comme essentiels.
Construire un récit
L’écriture de la deuxième partie de cette thèse, consacrée à l’enquête, suit la ligne du temps. La rédaction s’est donc faite à contre-sens de la temporalité de l’enquête. Notamment parce le présent gagnait à être revisité après ce détour par l’historicité. Le choix fut de reconstituer un récit faisant apparaître l’émergence et la cristallisation de modèles de cosmopolitisme - malgré le risque de faire croire à une linéarité chronologique. Cette deuxième partie dégage trois « périodes critiques », pour reprendre les termes de Dodier.
La première période est celle des luttes urbaines, dont les acteurs sont au cœur des arènes publiques à Bruxelles. Ils problématiseront publiquement la dimension « écologique » du cosmopolitisme, et plus spécifiquement les processus au fondement de la distribution des groupes dans l’espace, à partir du « droit à la
Pour l’analyse des archives - réalisée à un moment du parcours de recherche où j’étais « armée » d’un objet et d’une problématique précise, ce qui me permettait d’aiguiller le regard sans plus trop me perdre - j’ai systématiquement réalisé des tableaux dans lesquels je notais, outre les références des articles parcourus, les citations et les données nécessaires à ma recherche. J’ai ensuite sélectioimé, parmi l’ensemble des évènements et des actions qui y étaient relatés, ceux qui me semblaient les plus pertinents pour la recherche, pour ensuite centrer l’analyse sur ceux-ci.
On notera que l’ensemble des documents consultés à titre d’archives seront référés selon un autre modèle que celui jusqu’alors utilisé.
ville » au cœur de leurs actions. De cette première période se dégage un premier modèle de cosmopolitisme.
Le seconde période « critique » se caractérise par différents « mouvements ». Cette période n’est pas celle où s’affirme une génération d’acteurs : une pluralité d’acteurs entrent dans le débat au moment même où l’influence des acteurs des luttes urbaines reflue, et aucun d’entre eux ne semble jouir d’une plus grande capacité d’influence. Cette seconde période se caractérise par le fait que la cohabitation en tant que telle devient l’objet d’une inquiétude : l’étranger n’est plus un nouveau venu. La question de la coexistence et du vivre-avec prend le dessus sur la question de l’accueil et de l’hospittilité. C’est dans ce contexte qu’émergent les premières émeutes urbaines à Bruxelles, considérées comme des formes d’action collective qui accompagnent une « nouvelle question urbaine » (Donzelot, 1999) celle de la cohabitation « harmonieuse » entre une multitude de groupes dans l’espace, à laquelle sont proposées différentes réponses, sans que l’un d’elle ne s’impose et ne se cristallise en un modèle de cosmopolitisme.
La troisième période « critique » porte quant à elle au cœur de l’attention publique de nouveaux acteurs, associés au sein de coalition défendant un projet cosmopolite pour Bruxelles. Ils proposent de nouvelles modalités de composition des mondes ou des groupes appelés à cohabiter dans l’espace urbain, et redéfinissent à nouveaux les critères d’appartenance politique au regard de son « identité » cosmopolite. S’y dessine un nouveau modèle de cosmopolitisme. L’enquête suit donc le parcours des problématisations des processus au fondement du cosmopolitisme, et les revendications politiques qui les accompagnent, en cherchant à en saisir les déplacements, des armées 1960 à aujourd’hui, tout en considérant les chevauchements entre ces périodes, la manière dont des modèles d’hospitalité et de citoyermeté se sédimentent et gagnent en puissance dans le temps, pour ensuite être critiqués, ou au contraire réactivés en réponse à d’autres modèles qui tendent à s’imposer. Si le récit suit la ligne du temps, ces différentes périodes ne doivent pas être comprises selon une linéarité temporelle ; les univers sémantiques qui les distinguent se croisent, se juxtaposent dans le discours des acteurs. La constmction d’un récit, si elle a le mérite de mettre de l’ordre dans le présent et dans le passé, tend aussi à montrer une certaine rigidité et à faire croire à une linéarité qui ne peut être que superficielle.
CHAPITRE 3 :
L’HOSPITALITE DE LA VILLE AU REGARD DE DEUX FIGURES DE L’ETRANGER
CHAPITRE 3 : L’hospitalité de la ville au regard de deux figures de l’étranger
I
ntroduction_______________________________________________________ 209
3.1. B
ruxellesdanslecontextemoderniste_________________________ 210
3.1.1. L’exposition universelle de 1958________________________________ 211
3.1.1.1. Les promesses du modernisme______________________________ 211 3.1.1.2. L'urbanisme moderniste__________________________________ 213 3.1.1.3. L'hospitalité de la ville au visiteur___________________________ 214
3.1.2. La ville, un ordre politique ?____________________________________ 215
3.1.2.1. Bruxelles, objet de conflits linguistiques_______________________ 215 3.1.2.2. L'émergence d'une opinion publique bruxelloise_______________217 3.1.2.3. L'Europe comme voie de sortie du carcan national_____________ 221
3.1.3. Les modifications écologiques de la ville_________________________ 223
3.1.3.1. Bruxelles, capitale européenne et ville internationale____________223 3.1.3.2. Bruxelles, ville d'immigration_____________________________ 226 3.1.3.3. Deux figures de l'étranger_________________________________ 229
3.2.
L
aB
atailledesM
arollesoul’
emergencedesluttesurbaines 231 3.2.1. La matrice des luttes urbaines___________________________________ 2313.2.1.1. Un idéal de l'agir en commun_______________________________ 232 3.2.1.2. De la théologie à la mobilisation____________________________ 233 3.2.1.3. L'histoire_______________________________________________235
3.2.2. Le voisinage, au fondement de l’urbanité et du public_____________ 237
3.2.2.1. La communauté de voisinage comme espace d'intégration_______ 237 3.2.2.2. Le voisinage à la base de la mobilisation______________________ 239
3.2.3. L’hospitalité et la citoyenneté à ceux qui sont « sans »_____________ 241
3.2.3.1. Le promoteur contre l'homme sans argent____________________ 241 3.2.3.2. La participation politique de ceux qui sont « sans »_____________ 243
3.3. L
edroitalaville______________________________________________ 245
3.3.1. La création de l’Arau_______ ___________________________________245 3.3.2. Le droit à la viUe______________________________________________ 247
3.3.2.1. Les ségrégations comme stratégie de classe____________________ 247 3.3.2.2. L'appropriation et la participation comme réponses au capitalisme 249
3.3.3. La grammaire des classes sociales dans les luttes urbaines_________ 251
3.3.3.1. De la classe ouvrière à l'habitant____________________________ 251 3.3.3.2. Luttes urbaines et luttes de classes___________________________ 254 3.3.3.3. L'avènement du post-fordisme______________________________ 256
3.3.4. Un ordre politique fondé sur l’habitant__________________________ 257
3.3.4.1. La figure de l’habitant et ses enjeux institutionnels_____________ 257 3.3.4.2. Entre ouverture universaliste et clôture régionaliste_____________ 258
3.4. L
equartiernord,
oul’
emergencedelafiguredel’
etrangersansDROIT
_______________________________________________________________ 260
3.4.1. L’histoire_____________________________________________________ 261 3.4.2. L’hospitalité aux uns et le sacrifice des autres_____________________262
3.4.2.1. L’homme d’affaires international___________________________ 262 3.4.2.2. Un rejuge plutôt qu ’un chance______________________________264
3.4.3. Un public intégrant l’étranger___________________________________ 266
3.4.3.1. La formation du public___________________________________ 266 3.4.3.2. Le droit à la ville sous l’angle de l’accompagnement____________ 269 3.4.3.3. Défendre ses droits en réponse aux torts subis__________________271
3.4.4. L’émergence d’un souci cosmopolitique_________________________ 273
3.4.4.1. L ’étranger comme habitant sans droit_______________________ 273 3.4.4.2. Un cosmopolitisme de proche en proche_______________________274
3.5.
Q
uandl’
hospitalitéauxunsengendrel’
exclusiondesautres277
3.5.1. La critique sociale pour considérer le face-à-face__________________ 2773.5.1.1. Le Quartier Nord comme espace du face-àface________________ 277 3.5.1.2. Le capital au service d’une clientèle internationale_____________ 279
3.5.2. Un différentiel d’hospitalité_____________________________________285
3.5.2.1. La « déportation » et « la morale de maîtresse de maison »________281 3.5.2.2. L ’envahisseur et l’exclu____________________________________284
3.5.3. La tension entre l’ouverture et la fermeture de la communauté 285
3.5.3.1. La citoyenneté, condition à l’hospitalité de la ville au travailleur immigré_______________________________________________________ 285 3.5.3.2. Les eurocrates sont aussi des habitants_______________________ 287
C
onclusion_________________________________________________________ 291
I
ntroductionCe premier chapitre est consacré aux luttes urbaines prenant place à la fin des années 1960 à Bruxelles, qui dessinent progressivement un premier modèle de cosmopolitisme. Afin de prendre en compte leur contexte d’émergence, l’enquête porte tout d’abord sur les importantes transformations tant écologiques que politiques que connaît Bruxelles dans les aimées 1960. D’une part, les conflits communautaires éclatent en Belgique et obligent Bruxelles à définir son identité propre dans un contexte de fédéralisation où son autonomie politique est en jeu. D’autre part, la ville devient capitale européerme, attirant un nouveau public international dans la ville, en même temps qu’elle s’impose comme ville d’immigration. Deux «figures » de l’étranger émergent dans l’espace urbain, modifiant l’écologie de la vüle. Cette décennie est également marquée par l’imaginaire moderniste, incarné par l’Exposition universelle de 1958 et matérialisé dans la ville par les grands projets visant à moderniser Bruxelles comme capitale nationale. C’est en opposition à cet imaginaire et en réponse à ces transformations qu’émergeront les luttes urbaines.
On considérera tout d’abord la première d’entre elles, la Bataille des Marolles, dont l’influence sera déterminante pour les acteurs qui s’engageront ensuite dans d’autres luttes. Tout en transformant une communauté de voisinage en public, elle fait émerger la question de l’hospitalité urbaine à partir de la figure de l’exclu, et articule l’exigence d’hospitalité à une participation ancrée dans l’espace de vie. De la Bataüle des Marolles naîtra ensuite l’Ateher de Recherche et d’Action Urbaines, qui s’attachera à défendre un modèle commun aux différentes luttes à partir du « droit à la ville » d’H. Lefèvre, et un ordre politique fondé sur la figure de l’habitant, en vue de fonder l’autonomie politique de Bruxelles.
On se penchera ensuite sur la Lutte au Quartier Nord qui prend place au sein d’un quartier populaire promis à la démolition pour sa modernisation en quartier d’affaires. Elle met face-à-face les deux figures de l’étranger qui se sont imposées dans la ville dès les années 1960. Dans cette lutte, comme pour la Bataille des Marolles, une communauté de voisinage s’agrandit en « public », au sein duquel figure cette fois l’étranger comme habitant sans droit. En se souciant de sa possibilité même de vivre en ville, et en l’intégrant coirune acteur politique au sein de la communauté, les acteurs de cette lutte feront émerger un cosmopolitisme de proche en proche, articulant un souci pour l’hospitalité à une forme de citoyenneté pratique. Cependant, üs s’en tiendront à défendre des droits acquis et à réparer des torts plus qu’à revendiquer des biens. La « montée en généralité » de cette expérience sera progressivement prise en charge par d’autres acteurs. Ils opposeront une figure d’étranger intrusif et une figure de l’étranger exclu, combinant un mouvement à la fois d’ouverture et de fermeture de la communauté, s’appuyant sur une problématisation de l’hospitalité de la ville et de ses exigences distinctes pour ces deux figures à partir du droit à la ville.
3.1.
B
ruxellesdanslecontextemoderniste1958 est souvent considérée comme une année qui marque « un tournant dans l’histoire de Bruxelles » (Deligne & Jaumain, 2009). En effet, la fin des années 1950 et le début des années 1960 sont marqués par différentes dynamiques au fondement du cosmopolitisme des villes. Cette période sera prise comme point de départ de la recherche pour différentes raisons.
D'une part, l'Exposition universelle de 1958 illustre l'imaginaire du modernisme, à la fois du point de vue politique, économique et urbanistique. L’Etat affirme la volonté d’afficher la modernité de la capitale sur la scène internationale, notamment par la réalisation de grands projets qui bouleversent le paysage urbain de Bruxelles - et qui seront, la décennie suivante, l’objet d’une importante contestation. D'autre part, la fin des années cinquante ouvre également une période de transition en Belgique, marquée par la montée des aspirations communautaires et régionales, qui ébranle le cadre politique de référence que constituait l’Etat-Nation et qui ouvre au processus de fédéralisation dans lequel Bruxelles trouve difficilement sa place.
Les conflits qui divisent le pays obligent les acteurs de la sphère pubhque bruxelloise à se faire entendre et à dessiner les contours d’un ordre politique propre à la ville. La controverse sur le statut de Bruxelles, dont on sait qu’elle ne sera, du moins jusqu’à ce jour, jamais complètement close, va être au centre de la scène pohtique belge durant un long moment. Bien qu’on ne suivra pas l’ensemble des débats parlementaires et des lois qui fondent son statut actuel ni les controverses institutionnelles qui façonnent son histoire'^”, il s'agit tout de même de cerner l’enjeu politique que représente Bruxelles et le contexte dans lequel vont s'affirmer les exigences de démocratisation et de régionalisation. Car c’est dans ce cadre qu’émerge une lecture de la ville comme ordre politique.
Ensuite, les années 1960 se caractérisent également par des modifications importantes de l’écologie de la ville, liées à une dynamique au fondement du cosmopohtisme urbain : l’extension des échanges culturels et économiques, qui nourrissent la diversification des différents milieux qui cohabitent dans la ville. En effet, cette période est marquée par l’inscription de la ville dans les échanges internationaux, à différents niveaux - politique (par le statut européen) et économique. Un an après la création de la Communauté Economique Européenne - et donc de l’entrée de la Belgique au sein de celle-ci - Bruxelles est choisie comme son siège: « de toutes les dates qui ont marqué son histoire, 1958 est une des plus importantes. C’est cette année, en effet, que la ville a pris sa véritable dimension internationale en devenant "provisoirement" la capitale de
Voir Govaert S., 2000.
l’Europe»'^'. Corollairement, le mouvement de tertiarisation s’intensifie et les entreprises étrangères commencent à s’installer dans la capitale, devenant ainsi un pôle économique international. Parallèlement, le contexte économique favorable engendre un appel massif à la main d’oeuvre étrangère - qui suite à la catastrophe de Marcinelle en 1956 , tend à venir de pays de plus en plus loin géographiquement. L’intégration européerme, l’internationalisation de l’économie et l’intensification des flux migratoires se traduisent à Bruxelles par l’arrivée de nombreux nouveaux venus qui diversifient la population urbaine et se distribuent de manière spécifique sur le territoire urbain, modifiant considérablement l’écologie de la ville.
Si l'étude prend pour point de départ l'année 1958, c’est parce qu’elle est un prétexte pour cerner le contexte de l’époque et l’imaginaire politique qui le constitue, auquel les luttes urbaines répliqueront. L’Expo 58 marque l’affirmation des dynamiques économiques dans la ville, l’ouverture des controverses sur la ville comme ordre politique et l’émergence de la problématisation publique des transformations qui affectent la ville d’un point de vue écologique. Ce premier chapitre replace les éléments du contexte qu’ü convient de garder à l’esprit pour comprendre à quelles dynamiques vont faire écho les luttes urbaines qui prendront place dans les armées 1970.
3.1.1. L'Exposition Universelle de 1958
3.1.1.1. Les promesses du modernisme
L'Expo 58 prend place dans le contexte d'après-guerre caractérisé par une forte croissance. La création de la CEE et les accords de Bretton Woods garantissent l'ouverture internationale et la stabilité des marchés. Le modèle fordiste est alors dominant: les progrès et l’expansion des sciences et des techniques ouvrent l’espoir d’une amélioration des conditions de vie de l’être humain. L'Etat- Providence garantit la sécurité sociale, qui repose sur le contrat social entre les partenaires sociaux.
Ce progrès est au cœur de l'Expo, qui « révèle à son immense public les aspects nouveaux de la modernité en marche » (Dessouroux, 2008, p.lOO). Bruxelles est, en 1958, la capitale de l'Etat belge : elle a pour vocation, selon celui-ci, d'en illustrer le prestige, d'« afficher la modernité de la capitale belge » (Deligne & Jaumain, 2009, p.lO). Son rôle est avant tout de faire cormaître la Belgique au
Verheyden M., « Physionomie de Bruxelles », Revue Nouvelle, 1968, n°3.
Ancien charbonnage, qui fut le théâtre d’un incendie tuant près de 300 personnes dont majoritairement des Italiens.
niveau intemational. L'Expo 58 permet de mettre en évidence différents traits qui caractérisent l'imaginaire de l'époque et la manière dont ü s’incarne dans la ville. Cet imaginaire est essentiellement prospectif, tourné vers les promesses de la modernité et porté par les Nations encore fortes de leur puissance. Le progrès, considéré au niveau international, est le vecteur de la coopération entre les peuples nationaux. En témoigne la thématique, « Bilan du monde pour un monde plus humain », qui « vise à provoquer le plus de rencontres possible entre les hommes de toutes nationahtés »'^^ L’accès au progrès (considéré sous l’angle technique) pour tous les peuples et la sohdarité internationale sont le gage d’une paix mondiale dans un contexte marqué tant par la fin de la guerre que par la fin de la colonisation du Congo par l’Etat belge'^^. Un pavülon nommé « Palais de la Coopération mondiale » regroupe les organismes intemationaux’^^
L’horizon intemational traverse de toutes parts le projet de l’Expo, lors de laquelle « les peuples du monde se rencontreront à un rendez-vous de lumière et de paix»’^®. Le discours du Roi Baudoin'^’, lors de l'inauguration, en est témoin. L’Expo est considérée comme un « microcosme du monde d'aujourd'hui » : 41 pays des cinq continents y sont représentés. D'autre part, le rôle de la science et sa dimension d'universalité y sont affirmés, autant que l'humanisme au cœur du projet :
« L’humanité est entrée dans une ère nouvelle de son histoire, plus que jamais la civilisation apparaît conditionnée par la Science. Des forces dont personne, il y a un quart de siècle, n’eût osé imaginer la puissance, ont été mises à disposition des hommes ; mais deux chemins s’ouvrent devant nous ; celui d’une rivalité entraînant une course aux armements toujours plus dangereuse, qui menace de déchaîner contre l’humanité les découvertes issues du génie des savants, et celui qui doit permettre, quelles que soient les divergences de conceptions sociales, politiques ou spirituelles, de s’engager dans la voie de la compréhension, seule capable de conduire à la paix véritable. Le but de cette Exposition, mesdames, messieurs, est de susciter cette ambiance de collaboration et de paix. Les plus grandes puissances de l’Ouest et de l’Est,
D. de Woufers d'Oplinter, « Bilan pour un monde plus humain », Le courrier de l’Unesco, juillet 1957 - http://unesdoc.unesco.Org/images/0007/000783/078347fo.pdf (consulté le 3 juin 2013)
Bien que cette problématique ne sera pas abordée, il est important de noter que cette période est également celle de la décolonisation - la Belgique « renonce définitivement à toute politique colonialiste » et reconnaît la république du Congo comme Etat indépendant et souverain (Déclaration gouvernementale lue par le premier ministre Théo Lefèvre à la Chambre le 2 mai 1961 et au Sénat le 2 mai 1961).
Les Nations Unies et ses institutions spécialisées telle que l'Unesco, la FAO, l'OMS, etc., l'Organisation européenne de coopération économique, le Conseil de l'Europe, Benelux, le Conseil de coopération douanière et la Croix-Rouge, la Communauté Européeime du Charbon et de l'Acier.
Phrase prononcée par le baron Moens de Femig lors de sa venue à New York pour inviter les Nations Unies à participer à l'Exposition Universelle et Internationale, cité par Henri Fast, « Les nations unies », Le courrier de l’Unesco, ibid.
Cité dans Govaert, 2000, p.68-69.
tous les peuples, toutes les races, y sont magnifiquement représentées. (...) Que tous ceux qui auront visité l’Exposition de Bruxelles rentrent dans leur pays convaincus qu’un nouvel humanisme se prépare par-delà les civilisations anciennes, sans rien détruire, d’ailleurs, des valeurs accumulées par celles-ci au cours des siècles, et ensuite qu’ils soient convaincus aussi que cet humanisme ne s’accomplira que dans la concorde. La technique ne suffit pas à créer une civilisation. Pour qu’elle soit un élément de progrès, elle exige un développement parallèle de nos conceptions morales, de notre volonté de réaliser ensemble un effort constructif. Telle est, mesdames, messieurs, la grande idée qui a inspiré le peuple belge en conviant le monde à fraterniser à l’Exposition que nous inaugurons aujourd'hui. »
Ce discours relie le progrès à rhumanisme sous un horizon à la fois national et mondial. Le cosmopolitisme est une sémantique absente à cette époque au profit de la « civilisation » entendue à l’horizon d’une paix mondiale qui se conçoit dans l'interdépendance des Nations. L’ordre politique repose sur la puissance des nations, encore fortes de leur souveraineté et tournées vers l’international.
3.1.1.2. L'urbanisme moderniste
Cet imaginaire moderniste se matérialise dans la ville par des transformations urbanistiques visant à montrer le prestige du pays sur la scène internationale. L'Expo 58 va en effet jouer un rôle d'accélérateur de grandes transformations urbaines ; « [elle] est en effet l'occasion de montrer au monde entier l'image d'une ville en mutation, délaissant ses allures provinciales pour s'inscrire pleinement dans une économie moderne, et promouvant son nouveau statut de vüle internationale. » (Moritz, 2009, p.l03). L'époque est celle de l'urbanisme moderniste défini par la Charte d'Athènes, qui intègre les acquis de l'industrialisation - standardisation, efficacité, fonctionnalité. L'Expo devient le prétexte au lancement de projets grandioses, car pour l'Etat et la Ville de Bruxelles, il s'agit d'inscrire cet imaginaire moderniste dans la ville elle- même (Deligne & Jaumain, 2009, p. 10-11):
« Dans le contexte d'une exposition centrée sur le thème du progrès humain, Bruxelles ne devait pas être en reste mais au contraire se profiler comme l'une des villes les plus modernes de son époque, capable de rivaliser avec les plus grandes capitales. Pour concrétiser ce souhait (...), de multiples initiatives avaient déjà été prises bien avant l'annonce de l'Exposition. La finalisation de la célèbre jonction Nord-Midi, surmontée d’un grand boulevard bordé d’immeubles voués au tertiaire, est sans doute un des éléments les plus emblématiques de ces transformations mais la perspective de l'Expo en accéléra le rythme. Ce que l'on en retient surtout aujourd'hui, ce sont ces gigantesques travaux d'infrastructures routières qui, dans un grand élan d'enthousiasme, accompagnèrent la préparation de la manifestation, sans porter attention au patrimoine bruxellois. »
L'achèvement de la Jonction Nord-Midi, le Mont des Arts, la construction des tunnels et des viaducs, la reconstruction des gares, le Centre International Rogier, le Parking 58, la Cité Administrative de l'Etat, l'aménagement de la petite ceinture et de la moyenne ceinture... Toutes ces transformations urbanistiques sont justifiées par la nécessité de moderniser la ville en vue de la faire correspondre « à son destin ou à son image intemational(e) » (Billen & Deligne, 2009, p.48). Dans le contexte d’après-guerre, prime l’optique d’une reconstruction intense qui suppose, pour les pouvoirs publics, d’attirer les investisseurs et les promoteurs qui par leurs projets répondent directement à l’enjeu de modernisation de la ville.
3.1.1.3. L'hospitalité de la ville au visiteur
Parce que l’Expo 58 a pour vocation de présenter le pays sur la scène internationale, se pose alors la question de l'hospitaUté de la ville à ses visiteurs - l’hospitalité référant dès lors à un « droit de visite ».
Un Comité d'Accueil est mis en place afin d’accueillir au mieux les visiteurs de l’Expo. Pour celui-ci, « La Belgique doit être aux yeux de tous les étrangers, qui la parcourront en 1958, un pays où l'hospitalité est un devoir qui s'accompht avec le sourire, où la courtoisie est une vertu nationale. »'^*. Elle va en effet amener près de 40 millions de visiteurs, venus du monde entier, envers lesquels se posent les exigences de l’hospitalité. En vue de recevoir ces hôtes, la population belge sera sensibilisée à l'évènement et appelée à devenir acteur de ce bon accueil, entendu comme « devoir civique »'^’ par le Comité.
Une Campagne de Courtoisie est mise en place dans toute la Belgique à grands coups de battage médiatique (émissions, journaux, panneaux publicitaires, distribution de tracts incitant à devenir interprètes et rappelant les principes de courtoisie). Il s'agit d'apprendre à accueillir les visiteurs étrangers « avec empressement, comme un ami que l'on attend avec impatience »’^®. Les autorités publiques s'attachent à assurer la propreté des rues, à fleurir les voies de communication, à inculquer les principes du bon accueil aux douaniers, à repeindre les façades des bâtiments importants. Fêtes, cortèges, concerts, danses folkloriques sont prévus dans la viUe. L’hospitalité de la ville est donc assurée par différents dispositifs d’embellissement, par la mise en place d’évènements culturels et touristiques et par la sensibilisation des habitants aux codes de la courtoisie. Cette hospitabté se tourne vers une figure particulière : celle du visiteur étranger, dans le contexte du développement du tourisme.
‘^*Cité dans Jourdain V., « Promouvoir l'Expo 58 ; les prémices du marketing « événementiel » ? », in Deligne C et Jaumain S., 2009, p.29.
Ibid. Ibid., p.2>2.
3.1.2. La ville, un ordre politique ?
Si l’Expo est avant tout un projet porté par des Nations, l’imaginaire politique national est pourtant en train de se fissurer : « Rétrospectivement, l'Expo 58 a parfois été présentée comme le dernier grand évènement où la Belgique est apparue unie, fière et innovante sur la scène internationale » (Deligne & Jaumain, 2009, p.9). Les tensions communautaires font leur entrée sur la scène politique belge: « cette Belgique que l’on veut célébrer est justement en train de se fissurer. » (Govaert, 2000, p.73). Ces tensions se manifestent dans le cadre même de l'Expo : pour dénoncer la mainmise des francophones sur son comité organisateur, différents acteurs actifs au sein de mouvements flamands fondent le Jeugdcomité qui multiplie tracts, manifestations,... jusqu’à l’obtention d’une journée flamande et d’une journée wallonne lors de l’Expo. Emerge alors le conflit linguistique autour de Bruxelles et le débat sur la ville comme ordre politique.
3.1.2.1. Bruxelles, objet de conflits linguistiques
L’émergence du débat sur la ville comme ordre politique se déroule dans les arènes institutionnelles et les controverses concernant le statut politique de la vüle, rendues publiques par voie de presse.
Dans les années 1950, le mouvement flamand et le mouvement wallon, qui défendent l’idée fédéraliste, se font de plus en plus entendre. Tandis que le premier cherche à diviser le pays en entités homogènes par la langue, l’histoire et la culture - à travers l’idée de la Communauté, qui reproduit le schéma nationaliste - le second défend quant à lui l’idée de la Région socio-économique. Les bruxellois restent un certain temps muets dans le débat politique alors même que Bruxelles est le nœud du problème. Le mouvement flamand exige d’enrayer la francisation de la ville, attestée lors du recensement de la population en 1947 qui révéla que 70% de la population bruxelloise était francophone'^’. Il vise l’obtention de leviers pour sa gestion.
Bruxelles ne peut être reconnue comme une Communauté, étant doimé son caractère hybride qui tient, dans un premier temps, à son bilinguisme. Le problème la concernant est donc que sa forme politique suppose d’être pensée au- delà du modèle nationaliste. L’hybridité culturelle de la ville sape en effet la conjonction entre l’unité politique et l’unité linguistique et culturelle propre au
Ces résultats sont contestés par les membres flamands de la commission permanente de contrôle linguistique ; plus tard, le mouvement flamand exigera sa suppression, qui sera obtenue en 1960 - depuis, aucun recensement n’a été réalisé officiellement.
nationalisme, au fondement de l’idée de Communauté pour le mouvement flamand. Ce dernier justifie alors une gestion de la ville par les Communautés nationales, étant dormé que Bruxelles ne constitue pas « une quelconque troisième communauté linguistique ou culturelle»
Désigné par le Parlement pour analyser et proposer des modalités de résolution des problèmes nationaux, le centre Harmel'” rend publiques les conclusions de son rapport en 1958. Comme l’indique celui-ci, « l’agglomération bruxelloise ne forme pas une communauté culturelle. En réalité, Bruxelles et ses faubourgs appartiennent à la fois à la communauté wallonne et à la communauté flamande, dont ils constituent le lieu commun Bruxelles est ainsi définie comme « lieu commun », lieu de rencontre entre les deux communautés, ce qui revient très fréquemment'Et cette conception est partagée tant par le pouvoir national que par les mouvements flamand et wallon. On la retrouve au coeur de la Déclaration Gouvernementale de 1961'^^:
« le statut de Bruxelles doit être précisé, en sorte qu’elle soit vraiment la capitale d’un pays où vivent en harmonie les deux Communautés (...). Dans la capitale elle-même, tous les moyens seront mis en oeuvre afin qu’elle soit vraiment le lieu de rencontre, sur base d’une complète égalité, entre les citoyens d’expression française et les citoyens d’expression néerlandaise »'^^
Mais parce qu’elle est un tel lieu, le rapport Harmel indique également que Bruxelles « appartient » aux communautés. Et cette appartenance se justifie par le fait que « l’agglomération bruxelloise (...)- en raison de son caractère "hybride" - n’est pas à même de jouer un rôle moteur dans le développement ni de la culture française, ni de la culture néerlandaise du pays. »'^*. Ce caractère hybride'^® de Bruxelles en fait un espace de rencontre des Communautés, mais empêche par là même sa reconnaissance comme entité politique au même titre que la Flandre ou
Publication du 27/10/1967, Het Overlegcentrum van Vlaamse Vereenigingen, qui regroupe depuis 1965 une trentaine d’associations flamandes, cité par Herremans, 1963, p.32.
Du nom de son fondateur, souhaitant mettre en place un centre de recherche pour la solution nationale des problèmes sociaux, politiques et juridiques en régions walloimes et flamandes, et composé de parlementaires ou extra-parlementaires désignés par le Parlement (composé de 23 membres flamands, 22 francophones et 3 bruxellois, dont deux néerlandophones)
Rapport fintd du centre Harmel, cité dans Herremans, 1963, p.31.
Cette conception n’est pas nouvelle ; et précède le moment où le dossier bruxellois devient plus clairement politique, dans les années 1950 (Govaert, 2000 p.58).
Déclaration gouvernementale lue par le Premier ministre Théo Lefèvre à la Chambre le 2 mai 1961 et au Sénat le 2 mai 1961.
La législation sera modifiée en vue de reconnaître l’intégrité culturelle des régions, et d’adapter l’administration centrale. Mais les mesures pour établir l’égalité des communautés dans la capitale et le statut des communes de la périphérie sont l’objet de nombreux débats et controverses.
Cité dans Govaert, 2000, p50.
Notons que cette image du bruxellois « hybride » n’est pas neuve ; ainsi, Jules Destrée, dans un discours au premier congrès wallon en 1923, dit, parlant des Bruxellois : « Il y a chez tous ces métis, médiocres ou éclatants, la même persuasion que Bruxelles, c’est la Belgique » (cité dans Govaert, 2000, p.29-30).
la Wallonie. Cette confusion, au coeur du rapport, entre une logique d’appartenance et une logique d’« accueil » fera débat, étant donné que dans le premier cas se justifie une forme d’ingérence de la ville par les Communautés, au contraire' du second. Ce sont donc les implications qui découlent de l’appréhension de Bruxelles comme lieu de cohabitation de différentes communautés nationales et les modalités par lesquelles elle peut tenir ce rôle qui sont l’objet de controverses.
Pour le mouvement flamand, cela suppose d’instaurer une gestion paritaire par les deux communautés nationales afin d’assurer la recoimaissance égale des néerlandophones et des francophones, majoritaires, dans la capitale. Or, selon l’opinion publique flamande, Bruxelles leur est une ville inhospitalière :
« Si la bourgeoisie francophone de Bruxelles refuse d’apprendre la deuxième langue nationale, en fait ce n’est pas parce qu’il s’agit de la langue populaire - le reconnaître équivaudrait à un aveu, - non, elle s’y refuse, soit parce que la langue est "si difficile", ou "si peu répandue", ou "si peu utile", ou "si peu esthétique". Que ce refus équivaille au refus d’accepter l’"autre", en tant que "autre", c’est-à-dire en tant que persoime (...), on n’en prend pas
140 conscience. »
Aux sorties de Bruxelles, lorsqu’on rentre sur le territoire flamand, des paimeaux indiquent d’ailleurs « Waar Vlamingen thuis zijn Ce qui montre bien qu’il n’en est pas de même à Bruxelles. Dès lors, « un nouveau statut doit être élaboré pour Bruxelles, afin que cette vüle devienne une véritable capitale et que les Flamands s’y sentent également chez eux, via une gestion paritaire et un pourcentage de fonctionnaires flamands à Bruxelles concordant avec celui de la population Ce « chez eux » anime le débat sur ce que « doit » Bruxelles aux Flamands : différents articles de journaux vont ainsi lui donner la réplique. Si le mouvement flamand privilégie une logique d’appartenance de Bruxelles aux communautés nationales, le mouvement wallon considère que Bruxelles n’a comme seule obligation qu’un « devoir d’accueil» - qu’elle se doit de remplir à l’égard des Flamands autant que des fonctioimaires européens ;
« On dit que Bruxelles doit être accueillante. On dit aussi que les Flamands doivent s’y sentir chez eux. Ce sont là deux choses très différentes. Accueillante, eUe doit l’être certes, et pas seulement aux Flamands de Flandre. EUe a le même devoir à l’égard de tous les citoyens des six pays associés dont elle entend devenir la capitale. (...) Faut-il pour autant espérer qu’ils s’y sentent « chez eux » ?(...) cette viUe imaginaire où les Flamands se sentiraient autant chez eux que les francophones, c’est une ville à
demi-Article publié dans De Maand, repris dans la Revue nouvelle, 1963, n°7-8 “Là où les Flamands se sentent chez eux” - littéralement “sont à la maison”
Congrès du mouvement populaire flamand à Louvain les 9 et 10/03/63, cité dans Herremans, 1963, p39.
reconquise (...). Que Bruxelles remplisse donc désormais son devoir de courtoisie envers les fonctionnaires flamands, comme eUe le fait envers les fonctionnaires des six. Mais là s’arrêtent ses obligations.
Les controverses s’inscrivent donc dans la tension entre deux approches de l’hospitalité, l’une comme devoir d’accueil, l’autre comme pleine appartenance - qui justifierait alors une ingérence. A Bruxelles, la question de l’hospitalité se pose au départ à partir de figures « nationales », celle des Flamands et des Wallons, et progressivement au regard d’une nouvelle figure, celle du fonctionnaire européen.
3.1.2.2. L'émergence d’une opinion publique bruxelloise
Au-delà et en dépit de leurs désaccords, les mouvements flamand et wallon signeront en mai 1961 un manifeste commun pour le fédéralisme. Pour le mouvement wallon, c’est aux Bruxellois de décider pour eux-mêmes et de se faire entendre :
« L’instauration du fédéralisme donne l’occasion aux bmxellois, s'ils démontrent qu’ils savent se battre pour leur liberté, de réclamer une large autonomie administrative de leur agglomération qui sauvegarde cette liberté.(...) Il n’y a pas de liberté qui, dans les circonstances, ne se conquiert. Si les Bruxellois indifférents et aveugles restent passifs, ils perdront la liberté linguistique qui leur est si chère.
Si Bmxelles est l’objet de conflits linguistiques et communautaires, face au tohu- bohu des mouvements fédéralistes, la voix des Bruxellois brille jusqu’alors par son absence. Celle-ci va progressivement se faire entendre, par deux manifestes en 1962 et en 1963 où, pour la première fois, des «représentants» qui prétendent parler au nom des Bruxellois entrent dans le débat sur le fédéralisme en Belgique, suite à la première marche flamande sur Bruxelles’'*^. Le débat sur Bruxelles comme ordre politique s’ouvre donc suite à des évènements « externes » qui la touchent directement. Ces évènements obligent à rendre public un point de vue bruxellois sur la question fédéraliste, à définir son identité et ses contours, c'est-à- dire à proposer une figuration de ce qui la fonde comme communauté politique
Robert Sixte, « Bruxelles, la Flandre et le fédéralisme », La Gauche, 6 décembre 1963. Robert Sixte est le pseudonyme que s’est donné Ernest Mandel, marxiste engagé dans le mouvement syndical (FGTB, Ligue Révolutionnaire des travailleurs qui deviendra POS), auteur d’ouvrages et rédacteur en chef du journal La Gauche qui rassemble toute la gauche du PSB, fortement actif dans le milieu syndical à Bruxelles et en Wallonie.
Discours de F. Périn lors du premier congrès du MPW en novembre 1961 (cité dans Govaert, 2000, P 90).
Cette marche est organisée pour exiger la suppression du recensement linguistique par le
Vlaatns Aktiekomitee voor Brussel en Taalgren, créé en 1959 et composé d’une quarantaine
d’associations culturelles flamandes (Govaert, 2000, p.87-88)
en propre, afin de légitimer une autonomie politique au même titre que les autres entités fédérées.
Le 18 janvier 1962 est rendu public le «Manifeste bruxellois», publié dans l’hebdomadaire bruxellois Pourquoi pas 7 et contresigné par des professeurs d’université, des hommes politiques et des mandataires communaux. Ce manifeste revendique la consultation de la population bruxelloise afin que le processus de fédéralisation soit réalisé selon des exigences démocratiques, supposant que la population soit libre de décider pour eUe-même :
« Profondément attachés à l’union des Belges et à la coexistence harmonieuse des deux communautés nationales, les signataires du présent manifeste ne peuvent cacher leur inquiétude devant la soumission du gouvernement aux exigences démesurées d’extrémistes acharnés à multiplier les mesures de contrainte linguistique. (...) Quant à l’agglomération bruxelloise s’il est indispensable qu’elle soit accueillante aux membres des deux communautés, (...) encore convient-il en bon sens (...) plutôt que de prêter une oreille docile à des manifestations, savamment orchestrées, de personnes étrangères à la vie quotidienne de la capitale, de consulter préalablement les habitants de celle- ci, puisqu’ils sont eux, les principaux intéressés. (...) Aussi les signataires du présent manifeste, conscients de la gravité et de l’iniquité des mesures armoncées, adjurent le Parlement d’assurer dans la discussion des projets en cause le respect de la volonté des populations intéressées, adressent un pressant appel aux habitants des localités menacées et de l’agglomération bruxelloise pour qu’ils adhèrent au présent manifeste et affirment ainsi, en même temps que leur volonté de résister à l’arbitraire, leur droit à être consultés, w'"*®
Pour P. Herremans (1963), ce manifeste signe la naissance d’un courant autonomiste bruxellois. Il a pour revendication première la consultation des habitants de Bruxelles sur son avenir institutionnel. Selon ses signataires, les modalités de coexistence des communautés nationales à Bruxelles doivent être pensées en miroir de « l’extrémisme » d'une conception communautaire et nationaliste, où des droits spécifiques seraient recormus aux communautés nationales. Si elle n’est pas souvent exprimée comme telle, on peut considérer qu’une certaine hantise d’une gestion communautarisée et paritaire de l’espace habite la pensée des intellectuels et journalistes engagés sur le « problème bruxellois », face à de telles revendications. Pour l’un d’eux, « l’extension à cette région urbaine du principe de l’homogénéité culturelle des deux groupes nationaux (...) conduirait tout droit à la "berlinisation" de l’espace bruxellois et à la fin de toute prétention bruxelloise à jouer un rôle européen »'“”.
Cité dans Herremans, 1963, p.46.
Roger Mois, « Le problème bruxellois : son aspect démographique », Revue Nouvelle, 1964, n°2.