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Oncologie : Article pp.91-96 du Vol.6 n°2 (2012)

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ARTICLE ORIGINAL /ORIGINAL ARTICLE DOSSIER

Intérêt des interventions familiales systémiques en psycho-oncologie : quelles spécificités thérapeutiques ?

Interest of systemic family intervention in psycho-oncology: what are the therapeutic benefits?

J. Magnen-Desdouits · C. Flahault

Reçu le 20 mars 2012 ; accepté le 4 avril 2012

© Springer-Verlag France 2012

RésuméSi l’intérêt porté à la famille est croissant dans la littérature spécialisée en psycho-oncologie, la spécificité des interventions familiales est encore peu décrite. Nous nous proposons de mettre en évidence les enjeux des approches familiales systémiques, tant dans leur positionnement théo- rique appliqué au champ des pathologies somatiques, que dans leurs spécificités thérapeutiques et les indications aux- quelles elles peuvent répondre. À l’aide d’exemples clini- ques, nous tenterons d’illustrer la prise en charge de difficul- tés qui nous semblent représentatives de la trajectoire des familles confrontées au cancer de l’un des leurs.

Mots clésFamille · Approche systémique · Intervention clinique · Enfants · Psycho-oncologie

Abstract The interest in psycho-oncology literature for families has increased recently. The specificities of family- based interventions, though, are yet to be described. We aim at highlighting family system theory: its theoretical aspects applied to physical illness, its therapeutic specificities and its indications. We use case examples to illustrate how to take care of typical issues that occur in families experiencing cancer.

KeywordsFamily · Family system theory · Children · Psycho-oncology · Psychological intervention

Introduction

Il est désormais admis en oncologie que l’amélioration de la survie et la prolongation des traitements ont transformé l’histoire naturelle de plusieurs cancers en pathologie chro- nique [12]. Dans le même temps, le souci d’une maîtrise des dépenses de santé et d’une rentabilité du système hos- pitalier a engendré une externalisation des soins, passant progressivement de l’hospitalisation à l’ambulatoire. Natu- rellement, les soignants se sont appuyés sur l’entourage des patients pour rendre cette évolution possible. Aujourd’hui, on peut constater que les équipes soignantes ont de nom- breuses attentes envers les proches qui se retrouvent, en effet, impliqués à divers stades de la maladie et de la prise en charge. Cela relève aussi bien du relais à domicile des procédures médicales, de la surveillance et évaluation des effets secondaires des traitements, que du soutien émotion- nel au patient et aux proches non malades ou encore du soutien financier.

Dans ce même temps, en France comme à l’étranger, dif- férents types de prises en charge psychologiques des patients et de leurs proches ont été développées, des prises en charge individuelles [10] ainsi que des prises en charge de groupe [6]. Les psycho-oncologues ont montré que ces interventions amélioraient l’ajustement émotionnel et les symptômes dépressifs du patient [10]. La discipline s’est, parallèlement à l’évolution des traitements évoqués précédemment, inté- ressée aux proches, et les publications ont confirmé l’intérêt de les soutenir [15]. En 2012 en France, nous sommes ame- nés à constater cliniquement que, grâce à ces différentes for- mes de soutien, les patients et leurs proches semblent aller mieux psychologiquement. Mais nous sommes aussi amenés à constater qu’ils passent beaucoup de temps à revendiquer davantage de soutien de la part des membres de leur famille en consultation.

Nous nous proposons de décrire, à partir d’exemples cli- niques, les intérêts de l’approche familiale systémique dans le champ de la psycho-oncologie telle qu’elle est développée

J. Magnen-Desdouits (*)

Unité de psycho-oncologie, institut Curie, 26, rue d’Ulm, F-75005 Paris, France e-mail : [email protected] C. Flahault (*)

Laboratoire de psychopathologie et processus de santé (LPPS), université Paris-Descartes, Paris, France

e-mail : [email protected] Institut de psychologie, centre Henri-Piéron, 71, avenue Edouard-Vaillant,

F-92774 Boulogne-Billancourt cedex, France DOI 10.1007/s11839-012-0366-2

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depuis quelques années au sein de l’institut Curie, où notre pratique clinique est en grande majorité centrée sur le cancer d’un parent.

Impact du cancer d

un patient sur sa famille

Les études récentes permettent d’estimer qu’environ 25 % des adultes atteints de cancer ont des enfants mineurs à charge. Chez ces parents, on retrouve 28 % de dépression chez les pères et 35 % chez les mères [19]. Ces chiffres sont élevés comparativement à l’incidence de la dépression dans la population générale de parents aux États-Unis, estimée en 2002 à 17 % [14]. Par ailleurs, l’impact du cancer d’un parent sur l’ensemble de la famille constitue une question clinique de plus en plus reconnue dans le champ de la psycho-oncologie. Il est aujourd’hui admis que la maladie induit des changements émotionnels (plus hostiles, irritables, autoritaires ou au contraire un relâchement de la discipline) et de comportements chez ces parents. La dépression des parents malades (indisponibilité physique, psychique et émotionnelle du parent malade) est significativement liée avec une altération du fonctionnement familial et un désen- gagement lié au retrait des investissements émotionnels, à la fatigue et à la nécessité d’investir le traitement et peut aboutir à une altération des rôles familiaux et de la communication intrafamiliale [4,16,19].

Quant à l’impact du cancer d’un parent sur l’enfant, une littérature importante s’est intéressée aux effets sur l’estime de soi, l’anxiété et la dépression des enfants et des adoles- cents confrontés à l’expérience de la maladie cancéreuse d’un de leurs parents, et les éléments psychopathologiques présentés par ces enfants avec des résultats souvent contra- dictoires [8,11,13, 17,20].

Les auteurs s’accordent néanmoins sur certains résultats, en particulier on sait que les filles rencontrent plus de diffi- cultés que les garçons et que cela est majoré lorsque leur mère est atteinte d’un cancer de la femme, qu’il est attribué en moyenne à ces enfants plus de responsabilités domesti- ques, qu’ils peuvent prendre le rôle de « petit parent » et qu’ils sont fréquemment confrontés à prendre en charge émotionnellement leurs parents.

Les auteurs s’accordent sur le fait que les études sur les parents atteints de cancer sont faiblement ou mal construites en comparaison aux études menées dans le champ de la santé mentale. Le plus souvent, les designs des études se propo- sant d’évaluer les interventions familiales ne permettent pas de faire de réelles conclusions sur leur utilisation en pratique clinique. Malgré cela, tous considèrent et concluent qu’il est opportun de voir ces familles en consultation.

Plus récemment, la littérature sur l’état de stress post- traumatique (ESPT) [7,9] est venue étayer cette conviction clinique. Des résultats récents ont en effet montré qu’en cas

de traumatisme unique, la présence de soutien social est un des facteurs les plus protecteurs [2] et qu’un niveau de soutien parental élevé est associé à une moindre sympto- matologie chez l’enfant exposé au trauma [18].

Données sur la prise en charge familiale en pathologie somatique

Malgré ces récentes études [11,16,20] mettant en exergue l’intérêt des prises en charge familiales dans le champ de la maladie somatique et du cancer notamment, les prises en charge se donnant le groupe familial comme objet de thérapie en oncologie sont encore peu nombreuses. Néanmoins, leur développement fait l’objet d’un réel intérêt de la communauté psycho-oncologique française.

Devant ce constat, et en tant que membres d’une équipe de psychiatrie de liaison, nous nous sommes naturellement intéressés à ce qui se pratiquait dans d’autres champs clini- ques et qui pourrait être transposable dans le champ de l’oncologie.

Depuis les années 1980 en France, la thérapie familiale en psychiatrie est maintenant bien connue, intégrée et prescrite par les psychiatres comme un soin à part entière. La littéra- ture a également montré que ce modèle développé en psy- chiatrie pouvait être utilisé dans le champ de la maladie somatique et des pathologies chroniques. Il a aujourd’hui fait ses preuves dans certaines prises en charge comme dans celles de l’asthme, du diabète insulinodépendant ou en pathologies cardiovasculaires [3]. Cette revue de la littéra- ture (Tableau 1) permet d’identifier les différents modèles d’entretiens familiaux à notre disposition dans le champ de la pathologie somatique.

En oncologie, il existe différents moments critiques où cela aurait du sens d’avoir des « interventions avec la famille ».

Les plus courants sont listés par Loscalzo et Steinglass dans le Handbook de psycho-oncologie [10], notamment les situa- tions médicales aiguës, les difficultés relationnelles soi- gnants–familles ou encore les troubles de l’adaptation d’un membre de la famille.

Mais force est de constater que, malgré les nombreuses situations qui le nécessiteraient, la conviction des équipes que le cancer a un impact sur la famille, on a encore très peu recours aux entretiens familiaux et qu’il existe peu de thérapeutes aguerris aux thérapies familiales systémiques dans le champ de l’oncologie médicale.

À la lecture de cette littérature, et au regard de notre acti- vité clinique avec les familles, il nous a semblé que ces trois modes d’entretiens familiaux répondaient à des besoins et demandes différents qui étaient aussi le reflet de différents états de la famille.

Dans les entretiens de soutien, la famille est en bonne santé, elle est fonctionnelle et adaptée à la situation

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médicale. Il existe essentiellement une demande de conseils et d’information, fréquemment portée par les mères, et une recherche de modèles d’interventions face à la maladie. Ces entretiens peuvent être menés par tout professionnel de santé ou un ancien patient ayant essentiellement recours à l’écoute et à la parole.

Dans les demandes de conseils psychoéducatifs, la famille s’adapte à la maladie, il n’existe pas de souffrance démesurée et elle continue de fonctionner, mais la commu- nication intrafamiliale devient compliquée. Dans le fond, la famille s’est modifiée, mais il existe des zones relationnelles qui posent problème, cette famille a besoin d’un « coup de pouce » et le plus souvent quelques séances peuvent suffire.

Cette situation nécessite l’intervention de professionnels de santé mentale sachant favoriser l’expression émotionnelle, symptomatique et le travail thérapeutique sur les comporte- ments familiaux, les conduites à tenir en favorisant des inter- ventions orientées sur la solution.

Dans le dernier cas, la famille n’arrive pas à modifier son fonctionnement pour inclure ce nouveau paramètre qu’est la maladie. Bien souvent, la souffrance, la plainte et le symp- tôme ne sont pas portés par les mêmes membres de la famille, et les troubles des relations intrafamiliales nécessitent d’explorer le système de croyances familiales et comment ces dernières restreignent ou entravent le changement d’état nécessaire. La littérature, essentiellement anglo-saxonne dans ce domaine, relève que ce travail nécessite le recours à un ou des thérapeutes familiaux utilisant le plus souvent le modèle systémique qui est le modèle le plus utilisé dans ces pays.

Les thérapies avec les familles à l’institut Curie : du contexte théorique à la clinique

Dans notre unité de psycho-oncologie (UPO) de l’institut Curie, nous avons fait le choix du modèle systémique pour

les entretiens familiaux que nous menons. Nous travaillons avec une approche polyréférentielle, c’est-à-dire issue de différents auteurs représentatifs de courants théoriques de la thérapie systémique (Minuchin, Whitaker, Andolfi, Aus- loos). L’approche systémique est un modèle descriptif de l’organisation familiale et des fonctions qui la régissent.

C’est un modèle dynamique, considérant les familles comme organisées autour de deux forces contraires : une tendance naturelle à l’évolution et à s’organiser de manière de plus en plus complexe et une force homéostatique qui reflète la capacité de la famille à se maintenir stable et constante dans le temps. Le bon fonctionnement ou le dysfonctionnement familial est alors vu comme une modification de l’équilibre existant entre ces deux forces.

Dans certaines familles, le besoin de stabilité est prédo- minant et les évolutions ne se révèlent possibles qu’en cas de tensions notables. Ces familles sont souvent considérées comme « rigides ». A contrario, il existe des familles en perpétuelle évolution, où le changement désorganise cons- tamment la famille. Elles seront alors nommées « chaoti- ques » par les systémiciens [1].

Un autre concept fondamental de thérapie familiale systé- mique est fondé sur l’idée que la famille est un système vivant. Celui-ci implique un principe de totalité, il n’est pas décomposable en partie, et de non-sommativité, le tout n’est pas égal à la somme des parties « C’est un ensemble d’éléments interdépendants, c’est-à-dire liés entre eux par des relations telles que, si l’une est modifiée, les autres le seront aussi et que, par conséquent, tout l’ensemble est transformé. » [21] Les familles, considérées comme des sys- tèmes, ont donc des limites et sont organisées hiérarchique- ment, à la fois en tant que parties d’un système plus vastes (la famille élargie, le groupe, la société) et au regard des sous-systèmes (fratrie, génération…). Ces systèmes sont capables d’autorégulation et cherchent à maintenir, comme nous le disions ci-dessus, leur équilibre. Ainsi, on considère Tableau 1 Modèles dentretiens familiaux

Entretien de soutien familial Psychoéducation familiale Thérapie familiale État de la famille Fonctionnelle

En bonne santé

Fonctionnelle mais pas obligatoirement en bonne santé

Dysfonctionnelle En crise ou en conflit

Problème Manque dinformation Troubles de ladaptation Trouble des relations intrafamiliales Animateur Professionnel de santé

Ancien patient

Thérapeute Thérapeute familial

Technique Écoute parole

Expression émotionnelle

Recommandations. CAT Thérapie orientée solutions

Modèle systémique Cible Information médicale

Support émotionnel Support pragmatique

Expression symptomatique Comportement

Croyances familiales Fonctions familiales Communication

But Information

Soutien

Adaptation familiale à la maladie Changement détat

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le symptôme présenté par une famille comme un régulateur homéostatique [1]. Pour un thérapeute familial, une famille en « bonne santé » sera une famille où il existe une alter- nance entre les périodes et mouvements homéostatiques et les périodes d’évolution nécessaires à la croissance familiale.

Le cancer va donc mettre la famille en tension et l’obliger, comme pour l’individu, à s’adapter à cette nouvelle situa- tion. On pourra alors observer des comportements adaptatifs familiaux [10] qui permettent à la vie familiale et à la routine de reprendre son cours ou a contrario, une difficulté, voire une impossibilité d’intégrer ce nouveau paramètre qu’est la maladie.

La « crise » sera ici considérée comme un accident qui rompt la trajectoire de la famille et peut se présenter comme un moment d’instabilité du système, qui en dépit de la souf- france et de l’incertitude qui l’accompagnent peut permettre au système d’évoluer. Si la force homéostatique se révèle trop forte, rendant cette maturation impossible, un « symp- tôme » peut se développer. Il appartiendra alors à la famille et au thérapeute, par ses interventions et son interaction avec le système en crise, de permettre d’évoluer vers des équili- bres d’une plus grande maturité. La notion d’interaction avec le système est définie en thérapie systémique dans une pers- pective thérapeutique basée sur le concept de « l’ici et main- tenant » : les thérapeutes abréagissent aux interactions présentées par la famille et formulent des hypothèses de fonctionnement familial issues de celles-ci qui seront vali- dées ou non par le groupe familial. C’est à partir de ces hypothèses que des changements pourront être envisagés pour atteindre ce nouvel équilibre.

En pratique

En l’absence de dispositif avec glace sans tain et supervision en direct dans notre unité, nous filmons et enregistrons les séances d’une durée de 1 h 15. Les familles sont informées du dispositif et de son utilisation à caractère clinique. Il est extrêmement rare qu’elles ne donnent pas leur accord. Du fait que nous n’avons pas de glace sans tain, nous avons recours à une supervision indirecte sur un rythme mensuel avec un thérapeute systémicien confirmé qui retravaille les enregistrements vidéo avec les thérapeutes. Les familles nous sont le plus souvent adressées par nos confrères psychologues qui identifient, lors d’entretiens individuels, une problématique familiale. Il peut également s’agir de soignants en difficulté avec une famille qui font alors appel à notre équipe. La prise de rendez-vous se fait via le secré- tariat de l’UPO en indiquant les membres de la famille concernés, leur âge, la demande officielle de la famille et le contexte dans lequel cette demande nous arrive. Après avoir reçu la famille une première fois, nous validons ou pas l’indication d’un suivi en famille et déterminons le rythme

auquel nous allons les suivre, le plus souvent toutes les trois semaines. Contrairement à ce que nous avions imaginé, la présence de la pathologie somatique ne semble pas rendre plus difficile l’engagement dans la thérapie, au contraire il nous apparaît que le partage de l’objectif commun qui est de prendre soin de l’un des leurs est un facteur favorable.

Nous illustrerons ces éléments théoriques à l’aide de deux situations cliniques qui mettent en lumière deux concepts récurrents en thérapie familiale systémique : l’autonomisa- tion et l’inversion des fonctions.

Famille P ou favoriser l

autonomie

Au moment de la prise de rendez-vous, madame a 50 ans et est suivie pour un cancer du sein Her2+ depuis 11 mois avec localisations cérébrales métastatiques diagnostiquées quel- ques mois après le diagnostic. Elle est suivie en thérapie individuelle depuis l’apparition des localisations secondai- res, et depuis plusieurs semaines, elle se plaint régulièrement de sa famille en consultation et des conflits avec son fils aîné en particulier. Mme G. est mariée, a deux fils âgés de 25 et 19 ans. Ils vivent tous ensemble sous le même toit.

Les premières consultations permettent d’identifier les causes probables du conflit.

Monsieur, âgé lui aussi de 50 ans, est jardinier paysagiste, de nature rêveuse et effacée, il est assez en retrait et vit beau- coup à l’extérieur du foyer et débute tôt le matin son activité professionnelle. Le fils cadet de 19 ans est étudiant à l’uni- versité, avec une vie de noctambule. Il est important de noter qu’il a lui-même été traité pour un lymphome dans son enfance et qu’il présente des éléments post-traumatiques sans ESPT constitué, avec en particulier un évitement des hôpitaux et des patients atteints de cancer. Il refuse tout suivi psychologique individuel, et son mode de vie nocturne avec une inversion du rythme veille–sommeil lui permet de ne pas se confronter à ses difficultés.

Le fils aîné avait quitté le domicile familial pour prendre un studio à l’occasion de son premier contrat de travail. Son contrat arrivant à échéance, il a donc décidé de revenir vivre au domicile familial afin de pouvoir aider sa mère malade.

Madame faisait donc seule face aux événements de la vie quotidienne et à ses impératifs liés à son cancer et ses traite- ments, jusqu’à ce que son fils aîné ne décide de revenir vivre au domicile de ses parents afin de l’aider…Le conflit entre madame et son fils, existant auparavant, n’a pas tardé à se réinstaller et à s’amplifier jusqu’à devenir insupportable et motiver une consultation en famille. Madame a la sensation que les membres de sa famille ne se sentent pas concernés par ce qu’elle vit, qu’ils n’ont pas conscience de son état de santé et qu’elle ne peut compter sur personne. Les différents axes du travail individuel n’ont pas permis de modifier ses représentations.

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Madame demande de l’aide, mais ne supporte pas la place parentale qu’a prise son fils aîné depuis son retour à la mai- son. Elle souhaite officiellement qu’il reparte mais manifeste également, de manière paradoxale, avoir besoin de lui, car il n’y a personne d’autre pour l’aider. Elle protège beaucoup son cadet dont elle dit comprendre les mécanismes d’évite- ment et n’attend rien de son époux « qui a toujours été comme ça, pas très mature ».

Le suivi de cette famille aura duré six mois, afin de per- mettre à ces deux jeunes adultes de retrouver leur autonomie malgré la maladie maternelle. Il aura fallu pour cela faire bouger la famille dans son ensemble, d’où l’intérêt du travail avec le système. Cette réorganisation familiale ne s’est avé- rée possible qu’à partir d’une séance où madame a pu évo- quer son pronostic avec ses proches et où il y a eu un partage émotionnel autour de l’évolution cérébrale de la maladie et de ses conséquences. Cette famille a pu alors réfléchir ensemble à la place de chacun et répondre à la question de comment vivre et communiquer avec de jeunes adultes lorsque l’on est une mère malade.

Monsieur s’implique désormais plus dans la vie familiale, en particulier en fin de journée, le fils cadet a modifié son rythme de vie pour passer du temps en famille et soulager sa mère de certaines tâches domestiques. Le fils aîné a renoncé à une place parentale au sein de la famille pour reprendre sa place de jeune adulte, et il est reparti de la maison avant même de retrouver un emploi. La mère quant à elle a accepté que l’aide puisse venir de son fils cadet malgré ses antécé- dents de cancer et de reconnaître à son mari une place d’homme et non pas de troisième enfant comme elle avait tendance à le faire.

Le travail thérapeutique avec cette famille leur a donc permis de dépasser une crise de croissance de manière rela- tivement aisée, leurs relations familiales s’étant révélées assez souples dès le début de la prise en charge.

À la fin de ces entretiens familiaux, madame a poursuivi son suivi individuel, encore en cours aujourd’hui, et le nou- vel équilibre familial s’est maintenu dans le temps.

Famille I ou l

inversion des fonctions familiales

Madame, âgée de 40 ans au moment du diagnostic, est suivie dans notre institution depuis dix ans pour un cancer du sein Her2+, initialement localisé puis polymétastatique depuis cinq ans. Mme I est mariée et a deux enfants, une fille de 11 ans, Octavie, et un fils de trois ans et demi, Tom.

Deux entretiens familiaux avaient été réalisés lors de la rechute métastatique cérébrale en 2007, du fait de difficultés relationnelles entre madame et son fils alors âgé de huit ans.

Il était rapidement apparu lors de ces deux entretiens que les deux enfants avaient eu la sensation qu’on leur cachait des informations concernant la santé de leur mère. Les parents

avaient alors confirmé avoir minimisé et dissimulé certaines informations qu’ils se sentaient dans l’incapacité de partager et dans le but d’en protéger leurs enfants. Un travail sur le ressenti de chacun des membres de la famille avait permis de faire émerger un vécu partagé autour de la difficulté à faire face à la maladie et à chacun de se sentir soulagé. Ils n’avaient alors pas donné suite à ce suivi en famille.

Dix-huit mois plus tard, à l’occasion d’une progression de ses marqueurs tumoraux sans nouvelle progression métasta- tique, madame a été suivie mensuellement en individuel pen- dant huit mois. Madame s’était montrée très défendue en consultation individuelle, avec pas ou peu de remise en ques- tion, et peu accessible au travail thérapeutique individuel. En particulier, les problématiques familiales et de conflit avec ses enfants envahissaient systématiquement l’espace de la consultation, ne permettant pas à madame d’aborder sa pro- blématique personnelle.

Il y a deux ans, Tom alors âgé de 12 ans demande à revoir la thérapeute familiale, car il se sent à nouveau très en conflit avec sa mère expliquant qu’il a la sensation de ne pas avoir eu d’enfance puisque sa mère est malade depuis qu’il a trois ans. Il est alors porteur d’une demande de suivi en famille, considérant qu’il n’est pas le seul responsable des difficultés familiales.

En famille, il apparaît une forte désignation du fils comme étant à l’origine des conflits familiaux, la famille s’accordant pour dire que Tom est un enfant despote« depuis qu’il va à la crèche à l’âge de trois ans, qu’il a toujours été comme ça ». Ces premiers entretiens mettent également en exergue qu’il existe un déni familial quant à un lien éventuel avec la maladie…

Lorsque nous les voyons ensemble, il apparaît clairement une compétition entre le fils et la mère pour diriger la famille, le père se révélant effacé et craintif devant l’autorité maternelle d’une part, et les colères spectaculaires de son fils, d’autre part. Par ailleurs, monsieur ayant une histoire personnelle de violence intrafamiliale, il dit préférer se tenir en retrait de peur de devenir violent comme son propre père l’a été. Ce positionnement est renforcé par la peur de madame de mourir jeune et la nécessité qu’elle ressent à transmettre tout ce qu’une mère doit transmettre à ses enfants avant son décès, comme son besoin de mettre en place des règles qui pourront perdurer après sa mort. De cette façon, elle se sent utile à sa famille malgré son cancer, et monsieur a la conviction que de s’affirmer comme père priverait madame de sa fonction.

La désignation de Tom étant très fixée, nous décidons rapidement de travailler avec le couple seul, ce qui va nous permettre d’aborder différemment la problématique fami- liale et de favoriser un changement chez monsieur.

C’est en effet cette évolution chez monsieur, et en parti- culier un renforcement de sa fonction paternelle, qui lui permet de se rapprocher de son fils et qui permettra

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secondairement une modification de l’ensemble des rela- tions familiales. Tom a pu prendre une place d’enfant, madame a lâché la fonction paternelle qu’elle partageait avec son fils pour se concentrer sur sa fonction maternelle, per- mettant au passage une meilleure circulation des émotions au sein de la famille. Octavie, en développant de bonnes rela- tions avec sa mère, s’est autonomisée, a passé son permis de conduire, pris un emploi en plus de ses études et fait désor- mais aisément des allers et retours entre l’intérieur et l’exté- rieur de la famille.

Parallèlement à cela, il est apparu que la maladie avait favorisé la disparition du couple conjugal au profit du couple parental. Le travail en couple avait permis à M. et Mme I de se libérer du temps sans leurs enfants et de se réapproprier une intimité conjugale, mais une rechute de la métastase cérébrale de madame est venue interrompre cette évolution.

Cette nouvelle rechute a été l’occasion de reprendre le travail émotionnel autour de la possibilité d’exprimer sa tris- tesse en famille et de partager ses inquiétudes avec les pro- ches, ce qui n’avait pas été possible jusqu’alors. M. et Mme I ont enfin pu faire un lien entre les comportements de leur fils et les nouvelles médicales concernant sa mère.

Conclusion

Aujourd’hui, les auteurs s’accordent donc à dire que lors du cancer d’un parent il est nécessaire d’être vigilant aux inter- actions familiales et, en cas de dysfonctionnement, d’orien- ter ces familles vers les professionnels adaptés. Cela est consolidé par les auteurs qui travaillent sur la prévention de l’ESPT ou la résilience après un traumatisme familial.

Malgré ce constat et ce consensus, il reste rare, comme le souligne Delage [5], que les familles consultent durant la période où elles pourraient faire ce travail. Bien souvent, ce ne sera que plusieurs années plus tard, une fois le trauma- tisme installé, que la famille ou certains de ses membres auront une demande d’aide psychothérapeutique.

Notre expérience clinique depuis quelques années, même si elle ne peut être généralisée aujourd’hui, nous a permis d’acquérir l’intuition que la prise en charge familiale systé- mique en oncologie a du sens, qu’elle peut être bénéfique à un certain nombre de familles, couples ou situations familia- les de patients atteints de cancer. Cette modalité psychothé- rapeutique est faisable et nous apparaît complémentaire des autres approches individuelles ou groupales proposées dans les services d’oncologie.

C’est dans cet objectif que nous partageons désormais cette expérience clinique et cette conviction avec d’autres collègues afin de les confronter à d’autres expériences et cherchons à développer au sein de notre équipe des projets de recherche qui permettront d’en montrer les effets de manière empirique.

Conflit d’intérêt : les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt.

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