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Oncologie : Article pp.85-90 du Vol.6 n°2 (2012)

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ARTICLE ORIGINAL /ORIGINAL ARTICLE DOSSIER

La recherche de sens en oncologie : fondements théoriques et application clinique de la logothérapie

Search for meaning in oncology: theoretical foundations and clinical applications of logotherapy

M. Vachon · R. Dupuis

Reçu le 25 mars 2012 ; accepté le 4 avril 2012

© Springer-Verlag France 2012

Résumé Vivre avec le cancer peut engendrer un état de détresse existentielle. Cet état se caractérise, entre autres, par la remise en question du sens et de la valeur de la vie.

L’objectif de cet article est de présenter l’approche thérapeu- tique de la logothérapie de Viktor E. Frankl, laquelle aborde et a pour but de soulager la détresse existentielle vécue en oncologie. D’abord, les origines et principaux concepts de la logothérapie seront exposés. Ensuite, nous illustrerons cette approche à l’aide d’un cas clinique. Finalement, les implica- tions et limites de la logothérapie seront discutées.

Mots clésLogothérapie · Détresse existentielle · Sens · Viktor E. Frankl

AbstractLiving with cancer can generate a state of exis- tential distress. Characteristics of this state may be a ques- tioning of the meaning and value of life. The purpose of this article is to introduce Viktor E. Frankl’s logotherapy, a psychotherapeutic approach, which addresses and aims at alleviating existential distress often present in oncology.

First, the development of logotherapy and its main concepts are described. Then, this approach is illustrated

using a clinical case. Finally, implications and limits of logotherapy are proposed.

Keywords Logotherapy · Existential distress · Meaning · Viktor Frankl

Introduction

Dans nos sociétés modernes désignées tantôt de « post- mortelles » [8] par certains sociologues, tantôt de sociétés du « déni de la mort » [1,13] par certains historiens, l’objectif ultime de l’existence est devenu d’en repousser constam- ment les limites. Prolonger la vie à tout prix ou encore « vivre sans vieillir » [8] semblent les principales sources de sens à la vie des individus. En revanche, la maladie, la vieillesse, ainsi que l’état de dépendance qui en découle, apparaissent dépourvus de sens et de bénéfice. C’est donc précisément dans ce contexte socioculturel que l’inscription de la menace de l’existence que pose la maladie peut donner lieu à un état de détresse dite « existentielle ». Depuis les dix dernières années, de nombreuses définitions de cet état d’être et de ses variations (crise existentielle, souffrance spirituelle) ont été proposées dans la littérature [4]. En dépit des débats terminologiques associés à l’expérience de « détresse exis- tentielle » [11], les auteurs s’entendent sur les caractéris- tiques centrales de cet état d’être. À cet effet, les écrits relatent, entre autres, le sentiment d’absurdité ou de perte de sens qui émergent de la confrontation à la finitude inhé- rente au cancer. On ajoute aussi à la définition un sentiment de désespoir, de dévalorisation, de perturbation de l’identité, d’anxiété de mort, d’isolement, d’absence de contrôle et de perte de dignité [7,11].

Un diagnostic de cancer frappe l’imaginaire, menace la perspective temporelle d’avenir et peut ainsi introduire une rupture de sens dans l’existence de l’individu atteint. D’ail- leurs, chez les patients diagnostiqués d’un cancer avancé, il semblerait que la souffrance existentielle soit plus fréquente

M. Vachon (*)

Département de psychologie, UQAM, université du Québec à Montréal, CP 8888,

succursale centre-ville, Montréal, Québec, Canada, H3C 3P8 e-mail : [email protected]

Centre de recherche interdisciplinaire sur le suicide et l’euthanasie (CRISE, CP 8888, succursale centre-ville, Montréal, Québec, Canada, H3C 3P8

Balfour M. Mount Palliative Care Unit,

centre universitaire de santé McGill, Hôpital général de Montréal, 1650 avenue Cedar, Montréal, Québec Canada H3G 1A4 R. Dupuis

Département de psychologie, Athabaska University, Calgary, Alberta, Canada

DOI 10.1007/s11839-012-0365-3

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que la souffrance physique [9]. Du point de vue des soi- gnants, la souffrance existentielle s’avère souvent plus diffi- cile à identifier et plus complexe à soulager. Ainsi, les patients et soignants se tournent vers les psychologues, de plus en plus nombreux dans les services d’oncologie et de soins palliatifs. En psychothérapie, les patients formuleraient d’emblée le besoin de revisiter leurs choix de vie, de recher- cher un sens à leur existence menacée et de comprendre ce qu’il leur arrive [2]. Pourtant, la recherche d’un sens à l’exis- tence n’est pas nécessairement l’objectif traditionnel visé par la psychothérapie. Un tel questionnement, profondément humain, est souvent une réponse saine pour l’individu dont l’existence est menacée. Ces interrogations peuvent à la fois confronter personnellement le psychologue quant à ses pro- pres enjeux existentiels, ou encore le laisser sans moyen pour accompagner la crise existentielle vécue par le patient. Bien que les courants humanistes et existentiels en psychologie aient abordé les questions du sens et de la finitude, ces appro- ches sont traditionnellement peu enseignées dans les cursus académiques et, conséquemment, peu pratiquées [10].

L’objectif de cet article est donc d’illustrer, de manière théorique et clinique, la potentialité thérapeutique d’une approche existentielle en psycho-oncologie. Plus précisé- ment, nous mettrons de l’avant une approche spécifique, celle de la logothérapie de Viktor E. Frankl [9], puisque la question de la recherche de sens y est centrale. Nous présen- terons d’abord l’origine et les assises théoriques de la logo- thérapie, pour ensuite discuter de son applicabilité à l’aide d’un cas clinique.

Il est par ailleurs essentiel de noter que l’approche exis- tentielle de Frankl, que nous présentons ici, s’inscrit dans une pratique holistique en oncologie et en soins palliatifs, laquelle se définit par le soulagement des souffrances tant physiques que sociales, psychologiques et existentielles.

En tant que psychologue, bien que notre lecture de la souf- france en oncologie et en soins palliatifs se fasse via une lunette théorique d’approche essentiellement existentielle, nos leviers thérapeutiques sont multiples. Nous avons en ce sens recours, entre autres, à l’approche de la « pleine cons- cience » [6] pour la gestion du stress et de la douleur. Il est également à noter que notre pratique s’inscrit dans une démarche psychothérapeutique pleinement relationnelle, où l’espace thérapeutique se veut un lieu contenant et sécurisant pour déposer les angoisses inhérentes à la maladie et où la qualité de présence et de savoir être sont déployées pleinement.

Logothérapie de Viktor E. Frankl

Il est difficile de brosser un tableau de la logothérapie sans parler brièvement de son auteur, Viktor E. Frankl (1905–1997), de sa formation professionnelle et de ses expé-

riences de vie exceptionnelles. Autrichien, né à Vienne d’une famille juive, psychiatre et neurologue de formation, Frankl passa trois ans dans différents camps de concentration durant la Seconde Guerre mondiale [9]. C’est cette époque de grande souffrance qui l’aida à poursuivre le développe- ment de la logothérapie, qu’il avait entrepris avant la guerre.

Bien qu’il publia plus de 35 livres,Découvrir un sens à sa vie avec la logothérapie (titre original : Man’s Search for Meaning) demeure le plus populaire, probablement parce qu’il y combine ses expériences dans les camps de concen- tration et une description de la logothérapie.

L’approche psychothérapeutique de Viktor E. Frankl, appelée logothérapie, est une approche existentielle basée sur le sens et la responsabilité. Le terme logos, d’origine grecque, signifiesens ouraison. La logothérapie est donc une thérapie par le sens, laquelle comprend à la fois les rai- sons de vivre identifiées par une personne, ainsi que les efforts faits pour trouver ces raisons, ce sens. De plus, cette approche est fondée sur la prémisse que l’être humain pos- sède un besoin existentiel d’attribuer un sens à sa vie sans lequel il ressent une anxiété, appelée névrose, tangible et potentiellement destructrice.

De plus, la logothérapie se caractérise par une compré- hension de l’être humain en tant qu’entité unifiée dans toutes ses dimensions : physique, psychologique et existentielle.

Selon Frankl [3], le soi existentiel est le noyau de l’être humain, l’essence de notre humanité. Ce soi existentiel porte en lui l’élan de son expression et reconnaît les occasions permettant son expression. Il contient des ressources qui peuvent être mobilisées par l’individu, lui permettant ainsi de faire face à des situations inquiétantes et traumatiques.

C’est à partir de cette dimension que l’on prend des déci- sions et qu’on prend position par rapport aux événements et circonstances de notre vie.

La logothérapie se construit sur trois principes fonda- mentaux :

la liberté de choisir, qui soutient que les êtres humains portent en eux la liberté et la capacité de trouver un sens aussi longtemps qu’ils sont conscients ;

le choix du sens, qui maintient que les êtres humains possèdent une volonté intrinsèque de trouver ce sens ;

le sens de la vie, principe qui affirme que les êtres humains savent, au plus profond d’eux-mêmes, que la vie a un sens.

La liberté de choisir ne clame pas l’absence de détermi- nants biologiques, psychologiques ou psychosociaux, mais fait plutôt référence à la capacité humaine de choisir cons- ciemment son attitude face à ses conditions de vie. Le prin- cipe du choix du sens nous rappelle que les êtres humains sont motivés à trouver un sens à leur vie, qu’ils sont attirés par la recherche de sens, plutôt que d’être poussés à agir sous la force de quelque chose (dans le sens psychanalytique des

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pulsions par exemple). Enfin, le sens de la vie fait référence au sens que chacun donne à un moment particulier de sa vie ; en d’autres termes, il n’existe pas un sens général abstrait qui se révèle à nous. Plutôt, le sens se trouve dans ce qu’on choisit de voir et de comprendre d’une situation ou d’une personne, dans l’attitude qu’on adopte face à chaque situa- tion ou individu. Ce sens peut différer d’une personne à l’autre, d’une situation à l’autre, d’un moment à l’autre et sert de motivation. Ceux qui souffrent d’un « vide existen- tiel », c’est-à-dire ceux qui ne peuvent trouver de sens à leur vie et qui ne sont pas guidés par lui, peuvent vivre une grande anxiété et une dépression. Le concept de vide exis- tentiel s’apparente donc ici à la détresse existentielle dont certains patients font l’expérience. Les sources de sens jus- qu’ici expérimentées sont remises en question par le fait d’être malade.

La logothérapie propose trois avenues permettant de découvrir un sens à sa vie : par l’entremise de valeurs créa- tives, expérientielles et attitudinales. Lesvaleurs créatives représentent ce que l’on apporte au monde et à ceux qui nous entourent, toutes choses auxquelles on contribue et que l’on crée. Ces valeurs incluent, en autres, le repas que l’on pré- pare, ou le réconfort qu’on apporte à un patient. Ce qui rend de tels gestes significatifs est le niveau de conscience dans lequel ils sont enchâssés. Peu importe jusqu’à quel point ces gestes peuvent sembler mondains pour certains, la recon- naissance de notre contribution à une situation ou à la vie d’une autre ajoute au sens de notre vie, ainsi qu’engendrer un sentiment de satisfaction.

La deuxième avenue ou source de sens est les valeurs expérientielles. Le sens peut émerger d’expériences aussi simples que l’appréciation de la beauté, qu’elle soit artis- tique, de la nature, ou dans l’expérience de l’amour ; en fait, dans tout ce qui nous est donné, c’est-à-dire ce pour quoi nous n’avons pas eu à travailler. La beauté naturelle des montagnes, des chefs-d’œuvre d’un artiste, ainsi que d’une relation aimante ou encourageante, nous est offerte gratuite- ment et peut nous aider à trouver un sens et nous donner des raisons de vivre. Malgré les cadeaux que la vie nous offre, lesquels pourraient ajouter un certain sens à notre vie, un manque de conscience et de sensibilité empêchent d’appré- cier la beauté et ses présents. Par conséquent, accroître sa présence et sa conscience est nécessaire afin de profiter des valeurs expérientielles.

La troisième source de sens est lesvaleurs attitudinales.

Frankl explique que le sens peut provenir de l’acceptation de situations qu’on ne peut changer, c’est-à-dire dans un chan- gement d’attitude face à des situations immuables ou inalté- rables, telles la mort ou une maladie chronique ou incurable.

En fait, il dit même que la liberté ultime de l’être humain est sa capacité à choisir son attitude face à une situation inéluc- table. Vivre est équivalent à souffrir ; survivre équivaut à donner un sens à sa souffrance.

Les situations qui amènent des souffrances physiques, mentales et émotionnelles ont le potentiel d’apporter un sens dans la vie d’un individu et de sa famille. Sans la création de sens, la souffrance peut tourner en désespoir et autodestruc- tion. « La souffrance nous protège contre l’apathie », ajoute Frankl [4] (p. 144 ; traduction libre des auteurs), précisant que les êtres humains grandissent et développent une plus grande maturité spirituelle et existentielle en faisant face à la souffrance, laquelle peut tous nous enrichir et nous renfor- cer. Même si un aidant ou un patient se sent impuissant devant sa souffrance ou la souffrance d’un autre, l’attitude que cette personne adopte demeure sous son contrôle. Par conséquent, l’expérience de la souffrance peut engendrer un changement d’attitude, par exemple, créer une ouverture pour permettre le soin de soi ou de l’autre.

D’ailleurs, Frankl se plaît à reprendre une citation de Niet- sche : « Celui qui a un“pourquoi”, qui lui donne un but, peut endurer pratiquement n’importe quel“comment”». Le choix de maintenir une certaine dignité, de mettre de côté son res- sentiment, de reconnaître et d’accepter ses sentiments inté- rieurs sont des moyens de donner un sens à son existence et libèrent l’être humain du vide existentiel. Le plus difficile est de découvrir le sens dans une situation qui semble en être complètement dépourvue. Sans ce but ou cette raison de vivre, l’être humain se sent perdu, car il se retrouve sans direction. Aux prisonniers de guerre qui disaient ne plus rien attendre de la vie, Frankl répondait que plutôt que d’attendre quelque chose de la vie, ces prisonniers devaient se deman- der ce que la vie attendait d’eux. Répondre à cette question consiste à agir et à se conduire de façon juste et avec droi- ture. Selon Frankl, le sens de la vie se trouve dans l’habileté de chaque individu à vivre de façon responsable en trouvant des réponses aux problèmes qu’elle pose et en accomplissant avec dignité les tâches auxquelles elle nous confronte personnellement.

Vers la fin de sa vie, Frankl [5] ajouta une quatrième source de sens, c’est-à-dire la spiritualité. Le concept prin- cipal qui transparaît dans cetteœuvre est que l’amour est le but ultime et le plus noble auquel l’être humain peut aspi- rer. En d’autres mots, que le salut de l’homme passe par l’amour et sa capacité à aimer. Dans des situations de désolation complète ou d’une incapacité physique à agir dans la création de sens, l’habileté mentale et émotionnelle, spirituelle ou existentielle d’aimer soit un être vivant ou un être supérieurest aussi source de sens. Contempler l’image d’un être cher avec amour et tendresse peut mener à un épanouissement, à la réalisation du soi spirituel, à un sens de complétion intérieure qui remplit le vide existentiel. Cet être cher ou supérieur peut être un Dieu pour certains patients, alors que pour d’autres, il s’agit d’un proche ou d’une autre figure inspirante. Pour Frankl, on remet ses souffrances à cet être, ce qui peut nous aider à trouver un sens à la souffrance vécue.

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Résumé et potentialités thérapeutiques

Pour récapituler, la logothérapie est une psychothérapie par le sens qui a pour but la création ou la découverte d’un sens à sa vie. Le sens sert de motivation à poursuivre sa vie mal- gré les difficultés et la souffrance. La possibilité d’attribuer un sens allège ainsi la détresse psychologique. De plus, la logothérapie présume que la vie peut avoir un sens même si on se trouve à sa toute fin. On peut découvrir un sens à sa vie par l’entremise de valeurs créatives, expérientielles et attitudinales. La souffrance inévitable, laquelle est souvent rapportée dans les milieux de soins palliatifs, peut offrir l’occasion aux soignants et aux membres d’une famille de découvrir un sens en s’engageant dans un changement d’attitude face à leur situation. La conscience est l’outil qui permet l’identification ou la découverte d’un sens. Tou- tefois, la conscience exige une prise de décision et des actions concrètes afin que le sens soit complètement intégré.

Enfin, la capacité d’une personne à réagir à une personne, un événement ou toutes circonstances difficiles passe par le soi existentiel.

Lorsque le soi physique, voire psychologique, est menacé par une maladie telle que le cancer, l’individu atteint, autant que les membres de sa famille, font face à de nouvelles souffrances. Pour être tolérées, ces souffran- ces peuvent être métamorphosées en opportunités de sens.

De plus, la nouvelle réalité physique, psychologique, sociale et existentielle de la maladie suscite la remise en question des sources de sens jusqu’ici non conscientisées ou encore prises pour acquis. Dans cette perspective, la logothérapie propose l’exploration holistique du vécu du patient, avec une attention particulière aux valeurs mises de l’avant, ainsi qu’aux sources de sens ayant jusqu’ici porté son existence. La compréhension de la souffrance de l’individu se fera, entre autres, via les sources de sens qui semblent évacuées par la nouvelle réalité de la maladie.

Il est cependant à noter que bien que la singularité de la logothérapie est de questionner le sens et de lui donner forme par l’échange, cette approche n’évacue pas la possi- bilité d’intervenir sur d’autres plans, et ce, par les moyens thérapeutiques mis de l’avant dans d’autres approches. De plus, bien que centrée sur le présent en premier lieu, une exploration des sens passés, autant qu’un processus d’explo- ration de l’histoire personnelle sont essentiels pour alimenter la quête de sens du présent, autant que les possibilités de sens futurs. Dans les lignes qui suivent, nous proposons d’illustrer un processus thérapeutique s’inspirant essentielle- ment de la logothérapie à l’aide de la présentation d’un cas clinique1.

Cas clinique

M. R. était âgé de 52 ans lorsqu’il a reçu son diagnostic de lymphome, lequel était devenu métastatique au moment où il a été référé, par son oncologue, au programme d’oncologie psy- chosociale mis sur pieds dans l’hôpital où il recevait ses traite- ments de chimiothérapie. Les motifs à l’origine de la demande étaient peu précis ; anxiété et difficulté à faire face à la maladie.

M. R. était divorcé depuis près de dix ans et avait main- tenant bien peu de contacts avec ses trois enfants, âgés de 15 à 20 ans. La mère de M. R. était toujours en vie et il avait également un frère. Cependant, ceux-ci habitaient dans une ville plutôt éloignée et les contacts familiaux étaient très res- treints. Depuis son divorce, M. R. avait eu quelques relations amoureuses dont aucune n’avait duré plus que deux ans.

M. R. avait investi la majeure partie de son temps et de ses ressources personnelles à s’accomplir dans son travail. Il avait occupé divers emplois, souvent dans le domaine de la gestion, pour différentes compagnies d’ingénierie ou de télé- communications. À quelques reprises, il avait tenté de mettre sur pieds sa propre entreprise, sans succès. M. R. était quel- qu’un de curieux, de dévoué et de très ingénieux. Il avait constamment de nouvelles idées afin de trouver des solu- tions à toutes sortes de problèmes pratiques, mais avait beau- coup de difficulté à terminer les projets entrepris. Souvent, son enthousiasme l’amenait à se dissiper et à être surchargé.

Ainsi, malgré ses idées novatrices, il cumulait les projets avortés. Cela le laissait avec un sentiment d’inaccomplisse- ment et, occasionnellement, il remettait la responsabilité de ses échecs à autrui et revendiquait plus de reconnaissance monétaire pour son travail. D’ailleurs, M. R. vivait dans une situation financière précaire. Depuis son diagnostic, il vivait à la charge de sa conjointe du moment. Le sentiment de ne pas avoir pu bâtir d’héritage matériel ou financier pour ses enfants était pour lui grande source de souffrance.

Lors des premières séances, M. R. était très labile. Il oscil- lait entre des mouvements d’expansion lors desquels il dis- cutait extensivement de ses accomplissements passés, et des moments de détresse profonde, lors desquels il entrait en contact avec sa terreur à l’idée de mourir, son sentiment de solitude profonde, sa souffrance d’être malade. Les traite- ments de chimiothérapie qu’il subissait le rendaient d’ail- leurs très symptomatique, lui dérobaient son énergie et affec- taient d’autant plus sa capacité à se centrer et à se concentrer.

M. R. en venait ainsi à questionner explicitement le sens ou le but de son existence. L’incertitude associée au monitorage constant de la progression de ses tumeurs l’amenait tantôt à faire l’expérience d’un désespoir total, tantôt à idéaliser un futur peu probable dans lequel il serait parfaitement guéri, et dans lequel il parviendrait enfin à accomplir les projets parfois grandioses auxquels il rêvait.

Dans une perspective existentielle, il était à propos d’utiliser les apports de la logothérapie avec ce patient.

1Des données factuelles et nominatives ont été légèrement modifiées pour préserver lanonymat.

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Premièrement, M. R. présentait un questionnement existentiel explicite, ce qui facilitait l’exploration des diverses sources de sens à la vie. De plus, il était possible de comprendre la souf- france de M. R. à la lumière des concepts mis en avant par Frankl. D’abord, l’exploration attentive des moments d’expansion de M. R., notamment lorsqu’il parlait de son tra- vail, révélait l’importance et la valeur de ce dernier comme source de sens à sa vie. Cela mettait, de plus, en lumière l’écart important entre la situation concrète de M. R. et le sens duquel il avait toujours été habité, c’est-à-dire s’accomplir au travail. Dans la réalité, M. R. était sans emploi et plongé dans l’incertitude de pouvoir travailler à nouveau. Il tentait néan- moins de combler ce vide existentiel en se propulsant dans un imaginaire improbable, faute de quoi il se retrouvait dans un état d’anxiété et de désespoir profond.

La première étape fut de prendre conscience de l’impor- tance que la réussite au travail avait toujours eue pour M. R.

et que celle-ci avait constituée, jusqu’ici, l’unique source de sens à sa vie. Après un certain temps, il est devenu possible pour lui d’imaginer s’ouvrir à d’autres sources de sens à la vie, davantage cohérentes avec les contraintes de la réalité imposée par la maladie. En parallèle à cette exploration, le vécu de M. R. l’amenait à s’ouvrir à différentes valeurs expé- rientielles ; il mentionnait occasionnellement être touché par les soins qu’il recevait, entre autres, par le fait que de semaine en semaine, le personnel en oncologie se rappelait de lui, de son nom, de sa situation. Il ressentait aussi beau- coup de tristesse et de compassion à l’égard des autres patients qu’il côtoyait, dont la situation de santé était parfois plus précaire que la sienne. Souvent, M. R. traitait ces infor- mations comme des détails insignifiants de sa journée.

Cependant, en séance, nous avons de plus en plus pris le temps de réellement s’arrêter pour davantage explorer ces états de compassion et de gratitude. En leur accordant temps et attention, ces états sont devenus de plus en plus significa- tifs pour le patient. Ils ont éventuellement été nommés cons- ciemment comme étant l’une des sources de sens importan- tes à son existence. Parce que la vie contenait de tels élans d’expression, de compassion et de fraternité, elle valait ainsi la peine d’être vécue.

L’expérience de la maladie et la psychothérapie ont donc permis à M. R. de « conscientiser » un nouveau sens par l’entremise de valeurs expérientielles. De plus, nous en som- mes venus à identifier le rôle important de la souffrance dans la découverte de ces nouvelles valeurs et sources de sens. La compassion était rendue possible par l’expérience de soins dans la maladie. La souffrance pouvait donc devenir une expérience qui puisse être transcendée et ainsi permettre de nouvelles possibilités d’être. D’ailleurs, en parallèle au processus d’exploration existentielle effectuée avec M. R., d’autres interventions thérapeutiques de nature parfois cognitive, parfois comportementale [12] ont permis d’aug- menter ses capacités attentionnelles, d’élargir sa conscience

du moment présent, et de revaloriser sa qualité d’être, souvent occultée par sa propension à « faire ».

Lors d’une de ses hospitalisations pour des complications dues à la chimiothérapie, M. R. avait vécu énormément de souffrance physique, psychologique, existentielle. Sa conjointe de l’époque, ne pouvant pas tolérer l’incertitude associée à sa situation, avait choisi de mettre fin à la relation.

Pendant cette hospitalisation de plusieurs mois, M. R. s’était senti extrêmement isolé et d’autant plus souffrant. Il avait eu terriblement peur de mourir. Il avait même souhaité mourir tellement il souffrait. Un accompagnement soutenu dans sa solitude lui a par ailleurs permis de réaliser l’importance des liens affectifs. Cette prise de conscience l’a amené à repren- dre contact avec ses enfants et à solliciter la visite de sa mère et de son frère. À ce jour, M. R. entretient toujours des contacts avec deux de ses trois enfants. Sa relation avec ses enfants est parfois houleuse, mais M. R. se satisfait d’avoir eu le courage de ressouder ces liens importants.

Suite à son hospitalisation, M. R. a pu intégrer un éta- blissement de soins de longue durée, où il vit actuellement relativement indépendamment. Il est assisté pour gérer sa situation médicale, laquelle nécessite un monitorage cons- tant. La gratitude de M. R. face à la vie s’est amplifiée. Il a tranquillement fait le deuil de plusieurs de ses projets gran- dioses, en reconnaissant la peine que cela lui fait vivre, sans toutefois en souffrir comme auparavant. Il a métamorphosé son besoin de s’accomplir dans une implication modeste mais concrète dans le centre où il habite. Il met son ingé- niosité au service des autres résidents, en améliorant les conditions de vie, en rendant service, en organisant des activités nouvelles. Parfois, il mentionne qu’il aurait voulu

« faire plus », mais il réalise cependant que jamais ses actions n’ont été aussi concrètes pour contribuer au monde qui l’entoure, ce qui est maintenant devenu une source de sens pour lui. M. R. vit humblement, mais de façon de plus en plus cohérente.

À quelques reprises, M. R. a partagé son sentiment d’échec à l’idée de ne pas avoir accumulé d’héritage matériel pour ses enfants. Devant cette situation impossible à chan- ger, la dernière étape de la psychothérapie a permis d’enga- ger un changement d’attitude. Certes, il ne pouvait laisser ni argent ni demeure, ni objets à ses enfants. Néanmoins, la richesse de son expérience n’avait pas de prix. Il avait fait face avec courage à sa maladie et s’était engagé dans une transformation profonde à travers l’épreuve physique. Ainsi, il ne laissait derrière lui rien de matériel, mais son legs était celui d’un enseignement précieux. Cette pensée réconfortait beaucoup M. R., qui s’est maintenant engagé dans la mise en écrits de son récit, à l’attention de ses enfants.

Après un peu plus d’un an de psychothérapie, M. R. vit toujours avec son cancer, lequel est pour l’instant sous contrôle médical. La progression de sa maladie est constam- ment surveillée, et il est parfaitement conscient qu’une

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rechute le guette constamment. Cependant, pour la première fois, il rapporte que si une récurrence de son cancer l’empor- tait, il pourrait quitter la vie sans regret. Il garde aussi en lui la vérité profonde qu’il est capable d’un bonheur humble, qu’il a su transcender sa souffrance et que la maladie ne pourra jamais le dérober de sa gratitude, de ses bonnes actions ni de sa capacité à aimer. C’est donc avec la confiance de sa capacité à se transformer psychiquement que M. R. entrevoit son futur. Il demeure nécessairement triste, parfois anxieux des souffrances qui le guettent, mais ces peurs ne le dominent plus comme avant.

Discussion et limites

Cet exemple clinique se veut un résumé des principales interventions existentielles tentées auprès de M. R. et ayant permis pour lui une réorganisation des sources de sens à la vie face à la maladie. L’approche existentielle a souvent été critiquée soit pour sa tendance à intellectualiser, ou encore pour être « réservée » aux gens articulés, hautement intros- pectifs, ou d’intelligence supérieure à la moyenne. Il est d’ailleurs vrai que M. R. possède de grandes ressources internes et que sa situation l’avait d’emblée propulsé dans un questionnement existentiel propice à l’élargissement de la conscience. Pour différentes raisons, tous les patients ne présentent pas de telles ouvertures et remises en question.

Néanmoins, il demeure toujours possible, si pertinent à la situation du patient, d’élargir sa conscience, de réfléchir aux choses qui lui tiennent profondément à cœur et d’utiliser ces sources de sens en psychothérapie. Il s’agit d’un apport indéniable de la logothérapie.

Par ailleurs, ce cas clinique permet aussi de recadrer l’abs- traite notion existentielle d’un seul et unique sens de l’exis- tence qui se révélerait ultimement. Au contraire, la logothé- rapie s’appuie et se pratique dans les actions concrètes qui nourrissent, de façon cohérente, les multiples sources de plaisir de satisfaction qui contribuent au sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue. Une plus grande conscience des sources de sens souvent prises pour acquis nourrissent une existence épanouie, et aident à faire face à la souffrance.

De plus, celles-ci engagent les patients dans un processus de responsabilisation face à leur bien-être. À l’inverse du senti- ment d’impuissance, la reprise de pouvoir serait associée à une meilleure capacité de faire face à la maladie [13].

De plus en plus, les services d’oncologie et de soins pal- liatifs se dotent d’équipes psychosociales. Celles-ci permet- tent d’assurer un accompagnement global et holistique des

patients et familles éprouvées par le cancer. Précisément, la logothérapie est indiquée afin d’aborder la détresse existen- tielle engendrée par la maladie potentiellement terminale.

Notre expérience clinique nous permet de soutenir que cette approche psychothérapeutique semble avoir permis à plu- sieurs patients et familles de faire face à la souffrance vécue en oncologie et en soins palliatifs, que ce soit dans le cas de suivis psychologiques auprès des patients, des membres de sa famille ou encore dans le cadre de processus de deuil. Ce sont d’ailleurs les propos de M. R. qui illustrent le mieux l’essence des potentialités thérapeutiques de la logothérapie :

« C’est terrible ce que je vais dire… Je ne sais pas combien de temps je vais vivre…mais je pense que si c’était à refaire, je le referais. À travers tout cela, j’ai complètement changé et pour cela, je pense ça valait la peine de passer par la maladie…»

Conflit d’intérêt : les auteurs déclarent ne pas avoir de conflit d’intérêt.

Références

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Références

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