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ARTheque - STEF - ENS Cachan | Comprendre notre monde : de quoi s'agit-il ?

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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COMPRENDRE NOTRE MONDE

DE QUOI S'AGIT-IL?

Ivan GILLET Université de Liège

MOTS-CLÉS: DÉMOCRATIE - LUCIDITÉ - AUTONOMIE - RESPONSABILITÉ-SOLIDARITÉ

RÉSUMÉ : Pourquoi comprendre notre monde? Pour en tirer concrètement les conséquences et viser ainsi le progrès de la démocratie par le développement de la lucidité des personnes, de leur autonomie, de leur responsabilité, de leur solidarité et de leur aptitude à communiquer dans le contexte d'un projet de société qui donnera sens et qualitéàla vie de tous.

SUMMARY : Why should we understand our world ? In order to draw the inferences of this understanding, and thus aim atthe progress of democracy in developing the perspicacity of people, their autonomy, their responsibility, their solidarity, and their capacity for communicating, in the context of a social project which will give sense and quality to everyone's life.

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1. INTRODUCTION

Comprendre notre monde et en tirer concrètement les conséquences, cela requiert, de nos jours, une "alphabétisation scientifique et technique" (a13st) suffisante qui doit inclure six éléments :

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VECU

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(ATTITUDE)

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(COMPORTEMENT)

Lesavoir-vécu, que l'on commenceàacquérir dès la naissance, est une première "compréhension viscérale" du monde. Vient lesavoir-faire (ex. : apprendre à marcher). Puis le savoir-information (ex. : apprendre que nous sommes 5,5 milliards d'humains sur la Terre). Enfin le savoir-compréhension qui résulte de la recherche du pourquoi, de la cause, de l'explication, et qui se traduit en "structures mentales", en concepts, en principes, par un travail d'abstraction. De ces concepts, dégagés du concret qui leur a donné naissance, on peut déduire d'autres conséquences concrètes. L'attitude ainsi conçue résulte d'une intégration suffisamment profonde des différents savoirs dans la personnalité de l'individu pour que ces savoirs se traduisent facilement en comportements lorsque l'occasion se présente. Certains auteurs appellent cela le savoir-être (réf.l). C'est dans cette intégration des savoirs en attitudes que réside la plus grande difficulté dans l'ensemble du processus: des tas de gens ne vivent pas les connaissances qu'ils possèdent et ne les appliquent pas dans leurs comportements. Sur ces différents types de savoirsàdiffuser par une abst pour comprendre notre monde, ainsi que sur les attitudes et comportements qui devraient en résulter, on peut se poser quatre grandes questions:

- quels peuvent en être les buts, les objectifs, les finalités? - quels devraient enêtr~les contenus?

- quels peuvent être les acteurs de l'abst pour comprendre notre monde (publics et "aIphabétiseurs") ? - comment faire pour diffuser cette compréhension du monde?

2. QUATRE BUTS DE L'a13ST POUR COMPRENDRE NOTRE MONDE

2.1 But humaniste

Il s'agit ici de contribuer au développement de la personne, de son autonomie, de sa faculté de communiquer avec les autres, et de sa capacité de déployer toutes ses potentialités. Un obstacle

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qu'il n'a pas été suivi au même rythme par le mode de pensée, c'est-à-dire le système de compréhension du monde que nous utilisons pour voir clair et ainsi nous rassurer. Beaucoup de gens sont désorientés par cette disjonction entre mode de vie et mode de pensée. Se sentant seuls et incapables de comprendre ce qui se passe, ils ont tendance à démissionner car, pour eux, la vie n'a plus de sens.

Or, pour que la vie ait un sens,ilfaut la voir dans son contexte, car "rien n'a de sens qui n'est vu dans un contexte" (réf.2.). Et ce contexte, la science peut maintenant nous le fournir... si nous sommes assez curieux pour l'y chercher, assez rigoureux pour le comprendre, assez imaginatifs pour en faire usage et assez enthousiastes pour nous lancer dans l'aventure! (réf.3.). Le but humaniste de l'al3st pour comprendre notre monde, c'est la base sur laquelle vont pouvoir s'établir, selon les cas, les trois autres buts: pratique, économique et social.

2.2 But pratique

Comme le but humaniste, le but pratique est individuel; il vise à l'autonomie par la maîtrise concrète du milieu de vie proche. Dans la vie quotidienne, chacun doit faire des choix, prendre des décisions. Par exemple: Quel chauffage et quel éclairage pour la maison? Quels jouets pour les enfants? ete... Pour ces décisions, certains se laissent influencer par la publicité ou par les conseils des commerçants. D'autres se fient à l'avis de spécialistes: il importe de pouvoir communiquer et leur poser des questions pertinentes, puis apprécier ou interpréter correctement leurs réponses. Cela requiert un certain jugement critique pour ne pas se trouver sous la dépendance aveugle des experts. Et ce jugement critique ne peut se construire que sur la base d'une connaissance et d'une compréhension suffisantes du monde où nous vivons; monde de plus en plus dominé par la science et la technique. Quant à la publicité, elle a souvent des tendances mystificatrices et manipulatrices. Son but, en effet, n'est pas d'informer, encore moins de faire comprendre; son but est de faire acheter, ce qui est fondamentalement différent. Il s'agit donc d'apprendreàrésister à ces tendances, ce qui ne peut se faire dans l'ignorance.

2.3 But économique

L'objectif peut être individuel lorsqu'il vise l'emploi, maisilpeut aussi être social. On peut souhaiter, en effet, que l'a~st permette aux gens de devenir des participants critiques et judicieux du fonctionnement économique de la société à tous les niveaux, contribuant ainsi au renforcement de la régulation consciente et démocratique du développement économique. Maisilfaut être vigilant pour éviter la déviation possible de cet objectif dans la voie unique où l'al3st ne viserait plusàcomprendre notre monde, mais se limiterait à la formation d'un réservoir de main-d'œuvre disciplinée et performante au service de la logique du profit! La chosification de l'être n'est pas loin.

2.4 But social, civique, politique

Notre monde est en crise profonde! C'est une évidence. Notre civilisation industrielle arrive à une impasse... économique, sociale, morale (misère, chômage, exclusions, environnement, ressources, surpopulation, conflits, etc...). Il faut se souvenir, néanmoins, que le mot crise vient du grec "krisis"

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qui signifie: "décision". La crise est un moment décisif dans une évolution. Notre société est à un tournant décisif dans son évolution, elle est actuellement le siège d'une véritable mutation où se côtoient les risques de catastrophes majeures et de nombreux signes prometteurs d'un monde meilleur. C'est en effet la première fois dans notre histoire que les connaissances scientifiques existantes et les moyens techniques disponibles pourraient permettre une vie de qualité pour tous les habitants de notre planète.

Encore faudrait-il que ces connaissances et ces moyens soient mis en oeuvre de manière adéquate pour les partager et réagir à la crise. Or, ce n'est pas vraiment le cas, jusqu'à présent. Des décisions sont prises en désordre et en tous sens par une toute petite minorité de la population mondiale: essentiellement les puissants dans les domaines politique, économique et financier.Latoute grande majorité des citoyens ne prend aucune part à ces décisions, même dans les pays réputés démocratiques. Nos modes de vie et l'organisation de nos sociétés doivent être changés radicalement et, pour cela, repensés de fond en comble. C'est possible par un processus de très longue durée, mais à certaines conditions.

La principale de ces conditions, c'est que nous soyons toujours plus nombreux àparticiper activement à cette remise en cause et à contribuer à la régulation démocratique de la vie de la société. Pour cela, nous devons être lucides, responsables et conscients de l'indispensable solidarité avec tous les humains actuels et futurs. Mais ce n'est guère possible sans une compréhension suffisante du fonctionnement de notre monde, de ses problèmes, de leurs causes et des possibilités de changements vers un avenir meilleur. Tout cela implique évidemment que l'a13st de tous soit suffisante, non seulement dans les sciences physiques et naturelles, mais aussi dans les sciences humaines, sociales, politiques, économiques, etc... Il s'agit de faire que les experts et les puissants ne soient plus les seuls à décider, souvent dans leur propre intérêt, de l'avenir collectif de nos sociétés.

3. CONTENUS DE L'a13ST POUR COMPRENDRE NOTRE MONDE

Trois questions se posent : celles du choix, de la structure et de l'étendue des contenus.

3.1 Choix des contenus

Si l'on cherche à définir le contenu d'un "savoir minimum scientifique et technique" et à en faire l'inventaire, et si pour cela on interroge un grand nombre de spécialistes de toutes les disciplines scientifiques et techniques, on arrive à une somme monstrueuse, impossible à assimiler par chacun! Il faut donc, de toute évidence, renoncer à la notion de "savoir minimum passe-panout" suffisant pour chacun dans toutes les circonstances.

Par quoi le remplacer?À mon avis, par la notion de "savoir minimum ad hoc" à se construire personnellement dans chaque cas particulier, au fur et à mesure des besoins, grâce à un esprit de recherche constamment en éveil. Cela est valable lorsque le but est individuel. Mais que faire dans le cas du but social ? Il s'agit là d'une responsabilité collective demandant un minimum de savoir

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commun. Il me semble qu'on pourrait définir celui-ciàpartir d'un inventaire des grands défis de notre temps et de l'essentiel des connaissances nécessaires pour y faire face.

3.2 Structure des contenus

Entre l'ignorance et les connaissances approfondies et très spécialisées des experts, chacun peut se ménager une "lucidité intermédiaire" en se construisant personnellement et progressivement des "cartes du réel", des "grilles de lecture" constituant une "structure de compréhension" qui lui permene de trouver son chemin à travers les différents systèmes complexes et imbriqués qui composent notre monde. Pour cene construction personnelle, unea~stgraduelle est nécessaire:ilfaut essentiellement savoir lire, écouter et voir dans tous les domaines scientifiques, techniques et autres; lire non seulement des livres, mais aussi les différents médias pour en tirer, de façon critique, les éléments d'une "structure mentale" pratiquement utilisable pour comprendre notre monde.

Ce qui importe ici, ce n'est pas l'accumulation encyclopédique d'informations "en vrac" et sans liens, mais l'élaboration d'un réseau de notions clairement reliées, avec des "nœuds" ou "carrefours" occupés par des "concepts intégrateurs" (réfA.).

3.3 Étendue des contenus

Quand on parled'a~st,on pense le plus souvent aux "sciences dites dures" (physique, chimie, biologie, etc...) et aux techniques qui leur sont liées. Mais,à côté de ces "sciences dures" et du savoir-faire quotidien que l'on apprend "sur le tas" sans lui donner le nom de science ou de technique, il est impérieux de développerl'a~sten sciences humaines et sociales (y compris les sciences économiques, politiques, etc... ). Elles sont tout aussi nécessaires pour qui veut comprendre notre monde, son fonctionnement, son évolution, ses dysfonctionnements, et les moyens qu'il faudrait chercher à mettre en oeuvre pour améliorer la situation. Ainsi, des questions fondamentales se posent comme par exemple: Pourquoi les systèmes démocratiques sont-ils si difficilesàinstaurer,

àmaintenir,àgérer? L'esprit de domination et de compétition est-il naturel, donc inéluctable, dans l'espèce humaine? Ou bien est-il un phénomène culturel très ancien qu'il serait possible de faire évoluer vers d'autres attitudes plus satisfaisantes pour l'humanité?

Ce qui doit être saisi dansl'a~st,ce ne sont pas seulement des connaissances et de la compréhension de faits, c'est aussi une attitude spécifique à l'égard de la connaissance scientifique et des conséquences pratiques que l'on peut en tirer. Celle attitude doit inclure, entre autres:

a) le souci de la vérification ou de la recherche du caractère vérifiable des connaissances et idées reçues de différentes sources,

b) la capacité d'admettre les incertitudes provisoires et d'adopter quand même des comportements de précaution quand les scientifiques donnent l'alerte (ex. : effet de serre),

c) la conscience claire que les connaissances scientifiques sont toujours révisables et améliorablesà la lumière de faits nouveaux,

d) une attitude prospective de personnes capables d'imaginer des "projets de société" et d'en débattre avec les autres pour qu'une "contagion culturelle" provoque des changements. De tels projets devraient, entre autres: tenir compte à la fois de la réalité présente et des scénarios souhaitables et non

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souhaitables pour l'avenir; ouvrir les yeux sur les mythes qui conduisent l'humanité à sa perte (par ex. : le mythe de la croissance quantitative sans fin) ; chercher à montrer ce qui donne de l'espoir, notamment l'espoir d'un contrôle démocratique effectif: il s'agirait là, spécialement, de repérer les "apprentis-sorciers" qui déterminent les grandes orientations du monde, et de résister à leur pouvoir en préparant des actions appropriées aux vrais besoins de tous les humains.

4. ACTEURS (PUBLICS ET IlALPHABÉTISEURS")

Pour que notre société puisse répondre aux défis de notre temps,ilest essentiel que l'a/3st s'adresse à la majorité la plus large possible de la population, y compris les adultes. Cela non seulement parce que c'est parmi eux que se recrutent les décideurs politiques et économiques, mais aussi parce que chacun est électeur et consommateur et peut ainsi, par ses choix, influencer ces décideurs.

Quant aux "alphabétiseurs", ils peuvent être des enseignants, mais aussi des experts et des spécialistes de toUles les disciplines concernées. Mais là se pose un problème majeur: en effet, la plupart des scientifiques et des techniciens acquièrent leur hyper-spécialisation au détriment de leur culture générale ainsi que de leur aptitude à communiquer simplement avec les non spécialistes!

S. ALORS COMMENT FAIRE?

C'est sur celte question que nous avons travaillé au cours d'un atelier dont le compte-rendu figure dans le présent volume des Actes sous le titre: "Comprendre notre monde: Comment faire?".

BIBLIOG RAPHIE

(1)MERSCH-VAN TURENHOUDT S., Gérer une pédagogie différenciée, Éditions Universitaires, Paris, De Boeck Université, Bruxelles, 1989, p.19.

(2) BATESON G.,Lanature et la pensée, Paris: Seuil, 1984, p.23.

(3) GILLETL,De la science à la culture, Revue d'action sociale, 1987,2-3,65-79.

(4)GILLETL,L'énergie: Thème intégrateur pour une culture scientifique, ActeslIES XIV, 1992, 301-306.

Références

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