A. GIORDAN, J.-L. MARTINAND et D. RAICHVARG, Actes JIES XXVI, 2004
COMPLEXITÉ ET SUBJECTIVITÉ
DE L’ACTIVITÉ DÉCISIONNELLE DES JOUEURS DE RUGBY
Alain MOUCHET
Division STAPS, Université Paris XII, GEDIAPS
MOTS-CLÉS : SUBJECTIVITÉ – DÉCISION – RUGBY – EXPERTS – ENTRETIENS INTERVENTION
RÉSUMÉ : Un système d’influences imprègne l’activité décisionnelle des rugbymen en match, selon une logique singulière et subjective. Pour étudier cette complexité et subjectivité, nous mobilisons plusieurs paradigmes scientifiques qui proposent un éclairage particulier et complémentaire. De plus, un métissage de méthodes nous amène à combiner des entretiens composites, avec une analyse vidéo informatique des séquences de jeu. Cette démarche permet de souligner la diversité des registres décisionnels, et la subjectivité dans la dynamique attentionnelle.
ABSTRACT : A system of influences soaks the decision-making activity of the rugby players in contest, according to a peculiar and subjective logic. To study this complexity and subjectivity, we mobilize several scientific paradigms which propose a particular and additional lighting. Furthermore, an interbreeding method brings us to organize dissimilar interviews, with a computer video analysis of the game sequences. This method allows to underline the variety of the decision-making registers, and the subjectivity in the attention dynamics.
1. INTRODUCTION
Dans cette recherche à visée technologique (Bouthier et Durey, 1994), il s’agit de comprendre l’organisation de l’activité décisionnelle des joueurs en match, leur logique propre qui n’est pas forcément que rationnelle, afin d’envisager des pistes pour l’intervention. L’objet d’étude concerne les indices significatifs pour les sujets, et les critères de prises de décisions tactiques, lors des phases de mouvement général, dans lesquelles les joueurs et le ballon sont en mouvement (Deleplace, 1979).
Nous tenons d’appréhender la complexité par une approche systémique (Le Moigne, 1999), en étudiant la décision à travers les relations entre le joueur et les données de contexte, local et général (Mouchet, 2003). Nous nous inscrivons ainsi dans une évolution récente des recherches en sciences humaines (Barbier, 2000), qui tentent de rendre compte du caractère situé, contingent et singulier des processus et des actions, en étudiant l’objet de recherche dans son environnement physique et social. Nous analysons ainsi l'activité des joueurs en situation écologique, en l’occurrence lors de matchs de championnat d'Élite 1 ou de Coupe d'Europe. Précisons que nous nous intéressons aux situations où le joueur est en réussite, c'est-à-dire des séquences efficaces qui engendrent un déséquilibre dans le rapport de force et permettent d'assurer la continuité du jeu.
2. CADRE THÉORIQUE
Nous envisageons l'articulation de différents paradigmes scientifiques qui offrent un éclairage particulier sur les conduites décisionnelles (Mouchet, 2005). Les décisions sont situées (Suchman, 1987), émergentes (Varela, 1996), distribuées (Hutchins, 1995), et subjectives (Vermersch, 2002). Les décisions sont en effet élaborées au fil des actions du joueur qui construit sa situation, tout en étant imprégnées d'un arrière-plan décisionnel comprenant des aspects individuels et collectifs, relatifs par exemple au projet de jeu collectif, aux conceptions, valeurs... Cette multiplicité des couches d'influence imprègne les décisions en cours, selon une logique singulière et subjective. D’autre part, la dynamique attentionnelle au sens psycho-phénoménologique de modulation de la conscience (Vermersch, 2001), nous semble révélatrice de l'organisation des décisions du sujet. Il nous paraît alors indispensable dans l’analyse de l’activité, de valoriser la subjectivité des acteurs, considérée comme validation intrinsèque et source formidable de documentation des zones d’ombre, ainsi que comme nécessité pour une intervention pertinente. Nous valorisons dans cette
souhaitons ici insister sur le fait que l’information détaillée se trouve dans un vécu qui est par définition singulier, et nous effectuons des études de cas, rejoignant des travaux menées en didactique de l’EPS (Gal-Petitfaux, Durand, 2001 ; Sauvegrain, Terrisse, 2003).
3. MÉTISSAGE DE MÉTHODES
Le point de vue en première personne (Vermersch, 2002) auquel nous accordons la plus grande importance, n’est pas autonome des autres points de vue. Leur combinaison permet de constituer un réseau de données et d'opérer une triangulation (Van Der Maren, 1995) qui nous semble apporter de la rigueur et du sens au regard de nos préoccupations de recherche.
Le métissage de méthodes consiste alors à investiguer les actions, les conceptions, et les verbalisations sur l’action des joueurs d’Élite 1, à travers l’articulation de trois outils qui permettent de cerner les facettes publiques et privées de l’activité décisionnelle. Nous combinons ainsi :
- une analyse vidéo informatique d’une séquence de jeu efficace (Mouchet, Uhlrich et Bouthier, sous presse) ;
- un entretien semi-directif de 15’ permettant d’identifier les conceptions individuelles et les éléments relatifs à la formation des joueurs ;
- un bref rappel stimulé suivi d’un entretien d’explicitation (Vermersch, 1994) qui permet d’explorer les moments cruciaux repérés par le joueur lui-même, et d’accéder à l’implicite, avec notamment les prises d’information (Mouchet, 2003).
Dans l’organisation du dispositif, les trois moments d’entretien s’enchaînent, avec tout d’abord l’entretien semi-dirigé d’environ quinze minutes, suivi par le rappel stimulé de cinq à dix minutes, puis de l’entretien d’explicitation d’environ trente-cinq à quarante minutes. Nous précisons ci-dessous le statut et les fonctions de ces différents moyens d’investigation.
Nous disposons de onze entretiens effectués dans leur intégralité, avec un échantillon qui comprend cinq avants et six trois-quarts, en couvrant l’ensemble des postes souhaités. Ce panel a servi de support, grâce aux entretiens semi-dirigés, à l’élaboration d’une fiche cible de synthèse, susceptible de documenter les aspects plus ou moins partagés au sein de l’équipe en matière de conception sur le jeu de mouvement, et d’intégration du projet de jeu instauré en début de saison par les entraîneurs. Parmi ces onze entretiens, nous en avons traité six de manière approfondie, c’est-à-dire avec les entretiens composites dans leur intégralité et la triangulation des données.
4. RÉSULTATS : SYNTHÈSE DE SIX ÉTUDES DE CAS 4.1 Mobilisation singulière et subjective des sources d’influence
Nous avons pu mettre en avant la mobilisation singulière et subjective des différentes sources d’influence, à travers l’expression d’une logique intrinsèque (Vermersch, 2002). Cette logique s’exprime selon les sujets, par une mobilisation plus ou moins forte de certains aspects de l’arrière-plan décisionnel : croyances sur les partenaires et adversaires, repères communs, expériences antérieures dans cette catégorie de situations, habitudes et préférences du joueur. Une constante existe cependant : les relations permanentes et évolutives entre les circonstances particulières inhérentes à une situation singulière et l’arrière-plan. Ces éléments d’arrière-plan imprègnent ainsi les décisions en acte qui émergent de la co-détermination des actions du joueur et de sa situation, sur un fond de sédimentation. Ils sont également susceptibles d’être mobilisés en tant que référent potentiel lors des décisions de type délibératoire. Ce sont les choix tactiques qui s’opèrent alors sur une mise en rapport réfléchie d’un ensemble de données relatives à l’instant vécu et au passé. Enfin, notons que chez certains sujets cet arrière-plan peut devenir prégnant et passer au premier plan. 4.2 Facette subjective de la dynamique attentionnelle
Une constante apparaît dans l’organisation efficace des actions des joueurs : l’articulation fine entre l’ouverture et la réduction du champ d’attention. Cet élément semble constituer une clé pour la continuité du jeu, en permettant aux joueurs de maîtriser simultanément les aspects globaux et les aspects locaux de la situation, autorisant anticipation et rétroaction. Cette compétence experte s’exprime sous deux formes. D’une part à travers une articulation fine et immédiate des cadrages attentionnels, correspondant aux plans d’opposition en collectif partiel, homme contre homme dans son acception élargie aux joueurs proches du porteur de ballon, et micro au sens d’une focalisation sur tout ou partie d’un joueur à distance très proche (Mouchet, 2003). Ainsi, l’anticipation sur les aspects globaux de la situation comme l’état du rapport de force sur le plan collectif partiel, est conservée sur un mode d’actualité moins prégnant, et permet la focalisation provisoire sur un aspect, comme un geste à effectuer, un défenseur proche à appréhender…
Cette compétence experte s’exprime d’autre part avec un changement de mode d’attention au sein du plan homme contre homme. Le passage d’un mode d’attention distribué à un mode focal et réciproquement, témoigne ainsi de cette alternance entre ouverture et réduction attentionnelle. 4.3 Construction singulière d’une configuration d’indices significatifs
indices sont activement recherchés, d’autres s’imposent au sujet, et ce dernier opère manifestement une sélection d’indices pertinents pour lui. Il faut souligner que la construction d'indices est teintée des expériences passées, qui imprègnent ce vécu d’action. Nous avons ainsi plusieurs fois mis en évidence des différences entre les points de vue en première et en troisième personne. C’est par exemple le cas d’un sujet qui déclare hésiter à faire une passe décisive en raison de la présence d’une main susceptible de gêner la passe. Or cette main n’existe pas d’un point de vue externe. 4.4 Graduation dans la nature des décisions
Une autre caractéristique chez ces joueurs d’Élite 1, est bien la faculté à utiliser en cours d’action, la palette des possibles en ce qui concerne le degré de conscience, en référence aux propositions de Vemersch (2001) sur la conscience directe et la conscience réfléchie, dans le prolongement des travaux de Piaget (1974) ou Pastré (1999) sur la conceptualisation dans l’action. Les sujets témoignent tous dans leurs décisions d’une flexibilité entre les décisions en acte et les décisions réfléchies, voire des formes mixtes, en fonction des circonstances particulières liées au rapport d’opposition.
Nous remarquons en règle générale que la conscience réfléchie est prédominante dans les moments de moindre pression temporelle et physique, où le joueur est non porteur de ballon, juste avant d’entrer en possession de ce dernier, ou bien lorsque le porteur de ballon est éloigné des premiers défenseurs ; mais également en cas de problème ou de blocage, entraînant une bouffée de conscience réfléchie. Les sujets développent alors une activité réflexive de type délibératoire, susceptible de limiter l’incertitude en définissant un espace des possibles, et qui s’apparente à un choix entre des alternatives. Les cascades décisionnelles préétablies selon une logique externe, notamment par les entraîneurs, sont disponibles en arrière-plan et constituent un référent possible. Toutefois nous avons mis en évidence deux éléments importants. Premièrement, ce choix est rarement uniquement rationnel, au sens de l’application stricto sensu de ces heuristiques. Il est souvent teinté de la subjectivité du joueur qui reconstruit ces cascades selon un processus vivant, en fonction des circonstances qui lui apparaissent, et de sa logique propre. Deuxièmement, il est difficile de parler d’algorithmes au sens classique avec l’association d’une condition et d’une action. Nous rejoignons plutôt les propositions de Bouthier (2000) sur l’existence de paliers décisionnels, qui n’enferment pas le sujet dans une seule alternative mais envisagent une possibilité englobante, ouverte, qui est ensuite spécifiée au regard d’indices significatifs qui s’imposent au sujet ; cela autorise une adaptation relative aux circonstances.
De plus, nous avons montré comment la conscience directe est très forte, notamment dans les moments de pression temporelle importante, en particulier dans la zone cruciale de rencontre entre l’attaque et la défense. La décision émerge alors d’une co-détermination entre un indice significatif
et les actions du sujet, s’apparentant davantage à des concepts pragmatiques (Pastré, 1999). Toute la subjectivité imprègne alors ces décisions en acte qui émergent au fil des actions du joueur qui construit son monde.
BIBLIOGRAPHIE
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