DU POSITIONNEMENT ÉTHIQUE DES PROFESSEURS
DES DISCIPLINES TECHNIQUES ET PROFESSIONNELLES
Annette GONNIN-BOLO
Université de Nantes, I.U.F.M. des Pays de la Loire
MOTS CLÉS: VALEURS - REPRÉSENTATION - IDENTITÉ - ENSEIGNANTS - CADRES
RÉSUMÉ : Professionnels de l'enseignement, les enseignants des disciplines techniques et professionnelles partagent globalement un certain nombre de valeurs communes au milieu enseignant et se différencient des milieux professionnels des entreprises; mais ils se positionnent cependant de façon spécifique sur des valeurs particulières et constituent un segment professionnel dont on peut profiler la forme identitaire comme forme floue.
SUMMARY : As they are in the teaching profession, teachers of technical and vocational subjects share a certain numher of values common to the teaching world hence differentiating themselves from the business world. Nonetheless they take a specifie stand on certain values and so constitute a professional segment whose identifying form can he defined as a fuzzy form.
1. INTRODUCTION
Nous situant dans la lignée des travaux réalisés dans le champ des sciences sociales aux États Unis à partir des années 50, des travaux menés en France en psychologie sociale par D. Regnier (INETOP) et en sociologie par C. Dubar, nous avons tenté de construire un modèle multidimensionnel de l'identité professionnelle autour de la notion de valeurs. Nous avons émis l'hypothèse que les valeurs ont une place centrale dans la construction identitaire : elle sont les mobiles profonds qui dynamisent une profession, elles lui assurent une cohérence et lui donnent sens; "la valeur c'est ce qui vaut la peine" (O. Reboul,1992).
Ayant dégagé des configurations différentes de valeurs dans le milieu enseignant nous nous sommes interrogés sur la spécificité des enseignants des disciplines techniques et professionnels : quelles valeurs partagent-ils avec leurs collègues, sur quoi portent les différences, et quel sens pouvons nous donner
à
ce positionnement?2. UN MODÈLE MULTIDIMENSIONNEL DE L'IDENTITÉ
L'identité professionnelle étant une notion très utilisée dans le champ des sciences sociales, nous avons proposé une approche qui, sans avoir l'ambition de faire le tour d'une notion aussi complexe ou qui fermerait le débatàd'autres approches, nous permettait de définir clairement l'objet de notre étude et de distinguer des formes identitaires à partir de caractéristiques communes et de caractéristiques particulières.
Nous avons défini:
2.1 Trois entrées pour les valeurs
- Les valeurs personnelles: chaque personne s'évalue, se reconnaît un certain nombre de compétences et de qualité et se donne "une valeur" ; valeurs de soi, images de soi sont une composante de notre modèle;
- Les valeurs liées à une activité professionnelle : ce qui pour l'individu donne de la valeur à la profession qu'il exerce, en interne, dans les composantes, les conditions d'exercice, et en externe, l'image qu'elle donne et les reconnaissances statutaires que la société lui accorde;
- Les valeurs de référence de notre société : ce sont les valeurs terminales ; si les deux premières entrées sont de l'ordre de l'hédonisme, de l'utilité et de l'intérêt collectif, cette troisième catégorie touche
à
l'Humain, c'est-à-dire aborde la morale et pose le problème de l'universel.2.2 Quatre postures pour les mettre en évidence
L'identité étant un processus de construction interne
à
la profession mais également externe puisqu'elle renvoie au positionnement de cette profession dans la société et de son rapport à d'autres groupes professionnels, nous avons étudié les représentations que les enseignants construisaient: - sur eux-mêmes: quelles sont leurs propres valeurs?- sur la profession dans son ensemble: quelles sont les valeurs de leurs collègues en général ? - sur une autre profession, celle des cadres d'entreprises, qui, de par les convergences et divergences avec la profession enseignante, nous paraît engendrer un effet de contraste fructueux pour notre questionnement;
- sur la représentation supposée que les enseignants ont du regard des cadres sur eux ; le regard supposé d'un autre étant un des éléments révélateurs de l'image identitaire
L'approche de la notion d'identité par les trois conceptions de valeurs et les quatre postures a permis de proposer un modèle de construction de l'identité susceptible de rendre en partie compte de sa complexité et des systèmes d'équilibre que les individus mettent en œuvre pour se situer professionnellement.
t
,.---3. CATÉGORISAnON DE FORMES IDENTITAIRES
Le
recueil et l'analyse de 293
questionnaires auprès d'un échantillon d'enseignants du second degré de disciplines et de niveau d'enseignement diversifiés, questionnaires construits à partir du modèle ci-dessus, nous a permis de mettre en évidence quatre configurations d'adhésion à des valeurs, que nous avons qualifié de "formes floues".3.1 Intérêt
Une forme autour de l'intérêt que représente l'exercice d'un métier: l'aff'mnation de son utilité sociale, de la variété des activités qu'il permet et de sa capacité à permettre un développement personnel en compétences et en qualités. Cet intéret s'associe au fait qu'il s'agit de gens qui se reconnaissent dynamiques, créatifs. Leur adhésion aux valeurs de société est totale, mais ils ne valorisent pas nécessairement les qualités d'ordre éthique dans leurs compétences professionnelles. C'est une conception positive et dynamique de la profession, qui sous-tend des capacités de remise en cause et d'investissement professionnel; ce sont ceux qui se rapprochent le plus delaconception du "professionnel" (c'est-à-dire "un praticien qui a acquis par de longues études la capacité à réaliser en autonomie et en responsabilité des actes intellectuels non routiniers dans lapoursuite d'objectifs en situation complexe",
R.
Bourdoncle, 1993) ,en ce sens qu'ils se sentent créatifs, capables de remise en cause, et considèrent que la profession permet de s'améliorer en permanence.3.2 Confort
Une forme autour des éléments de confort que représente la profession: elle permet une qualité de vie à l'extérieur, du temps libre, du temps à consacrer àla famille; elle n'exclut pas, loin de là, la compétence, mais une compétence rigoureuse; la référence aux qualités éthiques est importante (etla référence aux valeurs de société massive comme chez tous les enseignants). C'est une conception (que personnellement nous considérons comme un peu repliée) fondée sur la rigueur et l'équilibre des champs de la vie (famille, loisirs, travail) ; nous retrouvonslà les caractéristiques, définies à la suite d'un certain nombre de sociologues, par M. Hirshorn (1993) d'un métier de classe moyennes; les capacités d'engagement des enseignants qui se rapprochent de celte forme sont plus limitées que celles des précédents ; ce qui compte c'est plus la sagesse et l'équilibre, voire un certain conservatisme; la référence aux qualités éthiques est le point d'ancrage de la légitimité.
3.3
CarrièreUne forme construite autour de la notion de carrière: ce sont les "battants" ; ils accordent de l'importance au statut social valorisé, à l'aisance financière ; ils sont ambitieux, également dynamiques et capables de remise en cause; ce qui compte c'est la carrière;la référence aux qualités éthiques a moins d'importance et les valeurs de société constituent une référence un peu à part, comme "à côté". Les enseignants qui se rapprochent de celle forme sont ceux qui sont proches des valeurs supposées être celles de l'entreprise.
3.4 Éthique
Une forme "éthique" ; les enseignants se réfugient dans les valeurs de société auxquelles ils se référent fortement et se reconnaissent des qualités d'ordre moral ; la culture est fortement revendiquée, ils accordent peu de prix à leur profession (vision négative des caractéristiques), et ils ont une vision très négative des cadres.
Les décalages importants entre différentes sphères de valeurs et appréciations selon les postures, montrent à la fois la fragilité des identités exprimées et les tensions qui se manifestent au sein de la profession enseignante entre l'adhésion à des valeurs transcendantales et la mise en œuvre quotidienne de valeurs qui tentent d'associer un accomplissement personnel et sa légitimité sociale. Lamise en évidence des ces formes identitaires qui fonctionnent dans l'imaginaire enseignant fait apparaître que les valeurs de société, valeurs morales à caractère universel, ont certes un TÔle de mythe unificateur dans la profession enseignante mais le mythe semble plus immobilisateur que mobilisateur quantàun engagement professionnel réel.
4. LES ENSEIGNANTS DU TECHNIQUE ET DU PROFESSIONNEL
Dans les différents traitements statistiques que nous avons effectués nous avons distingué successivement les enseignants des établissements techniques et professionnels, les enseignants de disciplines techniques (dont les professeurs de technologie en collège), et les PLP. Les spécificités qui apparaissent à chaque niveau d'analyse allant en général dans le même sens nous les reprendrons de façon globale sous l'étiquette "les enseignants du technique et du professionnel" en incluant des nuances qui apparaissent à l'intérieur même de cette catégorie globale. Ce regroupement un peu sommaire gomme les nuances apportées par toutes les analyses, aussi parlerons-nous de tendances. 4.1 Des enseignants plus créatifs et plus ambitieux, plus adaptables...
Si les enseignants en général se disent en moyenne plutôt compétents et rigoureux, ou désintéressés et intègres, ceux du technique et du professionnel insistent plus que les autres sur leur créativité, leur adaptabilité et acceptent davantage la notion d'ambition (notion rejetée globalement par les enseignants).
Par contre les enseignants de lycée professionnel sont ceux qui sous-estiment le plus leurs compétences... nous retrouvons là des représentations courantes sur l'enseignement professionnel, considéré comme un sous-enseignement... Ils ont globalement une représentation plus positive de leurs collègues: alors que la forte majorité des enseignants se positionne plus positivement sur les valeurs personnelles en ce qui les concerne que sur celles de leur collègues, les professeurs du technique et professionnel sont ceux qui en moyenne font le moins de décalage; ils ne se jugent pas massivement "supérieurs"àleurs collègues... Ils ont également une représentation moins négative de
ce que sont supposés penser d'eux les cadres d'entreprises; sans doute parce qu'i1s se jugent plus
4.2 Des enseignants qui attachent de l'importance
à
l'intérêt de la profession Ils attribuent plutôt moins d'imponance aux éléments de confon liés à la profession (sécurité de l'emploi, vacances, vie de famille...) et valorisent la qualité des activités professionnelles; ils refusentmoins l'idée de carrière et de
statut valorisé; ils se situent donc davantage dans les formes identitaires construites autour de l'intérêt et de la carrière que du confon ou de l'éthique. Les professeurs de STE insistent de façon significative sur l'importance de pouvoir progresser en permanence .,.4.3 Des références aux grandes valeurs de société moins mythiques ?
Ils disent, comme tous les enseignants se référer très fortement aux valeurs morales mais légèrement moins; ils sous-estiment moins l'adhésion des cadres
à
ces valeurs et encore moins la représentation que les cadres sont censés avoir d'eux dans ce domaine. Il semble qu'il y ait une vision moins manichéenne des professeurs et des cadres d'entreprises quant aux valeurs de référence.4.5 Des enseignants plus professionnels et plus "battants"
L'analyse des différences entre les enseignants en général et ceux du technique et du professionnel, qui apparaissent dans chacune des dimensions de notre modèle identitaire, met en évidence que les enseignants du technique et du professionnel se situent davantage dans les formes centrées sur l'intérêt de la profession et ses possibilités de carrière que dans celles construites autour du confon ou de grandes valeurs morales... ce qui ne veut pas dire qu'ils se retrouvent tous dans ces formes car, comme nous l'avons rappelé, il s'agit d'une pan de tendances et d'autres pans de "formes floues" qui fonctionnent dans l'imaginaire enseignant.
4.6 Des enseignants moins ethnocentristes
La distance qu'ils établissent entre eux-mêmes et leurs pairs est moins importante que pour la majorité des enseignants, de même la perception des valeurs que les cadres sont censés leur prêter sont moins éloignées des leurs que pour les autres enseignants... ils durcissent moins les caractéristiques supposées des deux groupes professionnels et accentuent moins les clivages.
5. CONCLUSION
Alors que les enseignants du technique et du professionnel sont confrontés à deux logiques professionnelles celle de l'École et celle de l'Entreprise (pour faire un raccourci...), nos hypothèses allaient plutôt dans le sens d'une construction identitaire plus complexe et brouillée que pour l'ensemble des enseignants; les résultats de notre recherche mettent en évidence une tendance contraire : les tensions entre les deux milieux professionnels leur apparaissent comme moins fones, ils se sentent plus reconnus quant à leurs capacités générales, et dévalorisent ou survalorisent moins les caractéristiques des deux milieux professionnels.
Quant
à
leurs valeurs de référence, nous parlerons d'éthique du quotidien: confrontésà
des situationsà
la fois plus difficiles peut-être que dans l'enseignement général (public moins "scolaire") et plusfinalisées à coun tenne (en ce qui concerne l'orientation et l'insertion), enseignants dans des disciplines plus contextualisées par des pratiques sociales, ils ont moins besoin de légitimer leur travail par l'appel à de grandes valeurs de société; leur légitimité est plus immédiatement visible d'où une identité moins conflictuelle.
Ce positionnement interroge la traduction que font un grand nombre d'enseignants sur les valeurs de l'école et la légitimité de leur rôle social ; il nous interroge sur les évolutions de la profession enseignante: se présentant comme plus professionnels, avec une identité moins brouillée ils semblent sinon ouvrir (l'histoire de cette branche de l'enseignement montre que ce ne sont pas des caractéristiques nouvelles), du moins proposer un équilibre pour une école qui, sans renoncer à des valeurs qui en font le fondement, sait faire le lien avec la société dans laquelle se trouvent les élèves, ses exigences et ses contraintes.
BIBLIOGRAPHIE
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