TROISIEME PARTIE : ANALYSE DES RESULTATS
II. ANALYSE QUALITATIVE DES DISCOURS
II.1. ANALYSES DES ENTRETIENS COMMUNS
II.1.1. L’adoption de MATTEO
L’interview de ce couple eut lieu deux mois et demi après l’adoption de Mattéo.
Au moment de notre rencontre, Monsieur et Madame A semblent encore dans une phase d’observation, d’adaptation de leurs comportements à ceux de cet enfant, et d’accordage affectif. Tout se passe comme si Muriel et Laurent s’essayaient encore à cette « nouvelle parentalité ».
C’est la mère qui s’empare de la narration des démarches et de l’attente. Elle énumère longuement toutes les difficultés rencontrées jusqu’ à l’apparentement, les entretiens avec les travailleurs sociaux… Toutes ces démarches couronnées de succès, semblent avoir conforté Muriel et Laurent dans leurs compétences parentales, éducatives et psychologiques dont ils semblaient douter : « savoir qu’on est capables de cette parentalité-là … qui n’est pas donnée à tout le monde… on se sent les épaules pour le faire… ». Tout se passe comme si cette démarche d’adoption considérée dans un premier temps comme un « défi » , une « aventure » serait recherchée dans un but de réassurance de leurs aptitudes à être de bons parents, comme l’illustrent les propos suivants : « on est plus les mêmes parents avec elles (les filles)… parce qu’il y a eu l’arrivée du petit frère », « on s’est posés des questions qu’on ne se serait jamais posées si on avait pas choisi l’adoption…». Cette démarche leur a permis de recevoir, selon l’expression de Delaisi de Perceval (2010), « un tampon de bons parents ». D’autre part, les expressions empruntées par Laurent telles que : « faire le pari », « prendre le risque » qui se définissent comme suit : « convenir d’un enjeu que remportera la personne qui aura raison sur la question », laisse sous-entendre le besoin de ce dernier, non seulement de prouver à ses parents qu’ils pouvaient le faire, mais aussi de leur faire prendre conscience de leur tort d’avoir pu en douter : « ils se demandaient si on allait être capables », « après ils (nos parents) n’y croyaient plus ».
Le père se manifeste au cinquième tour de parole pour évoquer une adoption choisie et non pas subie, en d’autres termes, il nous informe qu’ils ne souffrent ni l’un, ni l’autre de stérilité. La proximité des échanges avec des parents « privés » d’enfants biologiques semble engendrer chez ces parents un sentiment d’ « usurpation », ressenti par l’interviewer et formulé dans sa relance.
Mère : et donc le chemin a été difficile comme pour tout chemin vers l’adoption mais parfois on ne sentait pas trop le droit de l’exprimer parce que finalement par rapport à d’autres parents qui discutaient avec nous qui avaient eu un vécu douloureux par rapport au PMA par rapport au deuil de l’enfant biologique bon pour nous c’était difficile mais quelque part on
l’avait bien voulu on aurait pu faire un troisième enfant
P : vous vous sentiez un peu privilégiés
Mère et Père : c’était notre ressenti jamais on nous l’a fait sentir qu’on était privilégiés et qu’on prenait la place de quelqu’un on se sentait dans une situation inconfortable
(Entretien couple A, lignes 18-26).
Père et mère acceptent donc l’interprétation de l’interviewer. Compte-tenu de la suite de l’entretien, nous nous autorisons à interpréter cette dernière expression comme une difficulté à se sentir « à sa place » pour l’un et l’autre des membres de ce couple. En effet, le thème de « la place » et plus précisément celui de « la place dans la fratrie » est récurrent dans le discours des deux parents, cependant il est principalement abordé par la mère dans l’entretien commun.
« Il fallait respecter l’ordre de la fratrie » (X2),
« On avait peur pour la place de chacun, toujours dans l’ordre de la fratrie »
« On pouvait se permettre un enfant qui avait cinq ans à son arrivée et rester toujours dans l’ordre de la fratrie ».
Le père intervient pour complémenter et argumenter le discours de son épouse. Il faut que cet enfant occupe la « place du troisième » dans la descendance de Muriel et Laurent. Or les mesures anthropométriques réalisées au C.O.C.A. (Consultation d’Orientation et de Conseil en Adoption) sur le poignet de Mattéo désigneraient un âge plus avancé que celui indiqué « sur le papier », qui le situerait en deuxième position dans la descendance. Cette éventualité est cependant déniée par la mère comme le laissent entendre les propos suivants : « … sur le papier, sa date de naissance c’est 2006, on ne fera pas de démarche pour la changer quand bien même on nous dirait que avec la radio du poignet qu’on a faite , il est plus grand qu’on nous l’avait dit… et puis parce que c’est le petit frère et puis c’est tout », « cela dit, il n’y a pas d’état civil en Ethiopie donc on est pas sûr que cet âge soit le bon, il est plus grand que sa sœur aînée, voilà y a plein de choses dans son développement qui nous font penser qu’ils ont
le même âge ». Ce mécanisme de défense n’étant pas opérant, elle trouve un
compromis : « c’est vrai que comme dit Justine, c’est de faux jumeaux ». (Lignes 67-76).
Respecter l’ordre de la fratrie correspond à un désir de respecter la place chronologique de chaque enfant, mais c’est aussi faire comme si le dernier arrivé aurait pu naître de l’union des
deux conjoints comme le laisse entendre Laurent : «cela nous paraissait logique que ce soit un petit frère ou une petite sœur qui arrive en troisième et que ce ne soit pas un enfant qui s’intercale entre eux deux » (lignes 56-57).
Nous nous devons de faire le lien entre le « désir de devenir grande sœur », « prêté » et projeté par Laurent sur sa fille Justine, qui comme lui occupe la place de seconde et de puinée dans la famille, et le désir propre et revendiqué de Laurent, dans l’entretien individuel, d’ « être grand frère » : « …très vite, surtout de la part de Justine, la deuxième, c’était un désir de devenir grande sœur à son tour… », nous dit-il (lignes 55-56).
Il parait impérieux pour l’un et pour l’autre que cette position de troisième soit occupée, aussi faut-il un nouveau « venu ». Et comme le souligne Muriel : « on a eu cette préoccupation-là tout au long du chemin » (ligne 65).
L’adoption de cet enfant viendrait-elle réparer la perte d’un frère ou d’une sœur puiné(e) dans la fratrie de Laurent ?
On assiste à une co-construction du discours par les deux parents sans aucune rupture ni coupure du discours de l’autre. Les interventions du père ont le plus souvent pour objectif de rassurer son épouse en tentant de donner une explication aux comportements de Mattéo, et/ou pour adoucir les propos de son épouse vis-à-vis de l’interviewer. Lorsque Muriel évoque les débordements de Mattéo, son agressivité vis-à-vis d’elle et sa difficulté à les gérer : «…et puis hier la journée a été difficile, beaucoup d’opposition, la moindre chose ‘’ non, non, non ‘’… et puis ça a explosé cet après-midi… » (lignes 156-157). Le père tente un commentaire dont l’objectif premier est de minimiser la portée des actes de Mattéo : « c’est vrai qu’il exprime son malaise ses peurs, son mal- être » (ligne 159) « …on ne peut pas lui en vouloir de devoir sauter la soupape de temps en temps » (ligne 580). Par ailleurs, ses propos ont pour effet de museler la souffrance de Muriel face à ces situations qui viennent raviver une image maternelle entachée : « …pourtant aujourd’hui il m’a craché au visage, voilà il était très en colère, mais non je ne le prends pas pour moi » (lignes 163-163), « l’après-midi a été très violente mais on peut en trouver la raison » (ligne 179).
Tout se passe comme si en acceptant l’adoption d’un petit garçon, Muriel s’acquittait de sa dette vis-à-vis de Laurent, qui rappelons-le est l’initiateur de cette démarche. En effet, le désir de garçon n’existe pas chez Muriel : elle attendait préférentiellement une fille comme en
témoigne la mention de la couleur rose du papier peint de la chambre qui devait l’accueillir. La comparaison du comportement de Mattéo par Muriel avec « le petit copain », issu du même village que lui, et arrivé en France avec lui, qui « ne manifestait pas du tout les choses de la même façon, très introverti, parfait, jamais pleuré, jamais dire « non », ça commence à venir… », (lignes 582-583) ne semble pas trouver d’écho chez son époux, qui une fois de plus tente de « normaliser » et de « repositiver » les comportements de son fils : « quand il a vu que cela t’avait vraiment marqué, lui tout de suite, il a fait des câlins, des bisous, il fallait consoler maman… tu lui as expliqué que c’était normal cette colère… et surtout qu’il ne culpabilise pas parce qu’il a fait pleurer sa maman» (lignes 585-586). Tout se passe comme si Laurent niait le désarroi de son épouse, son ressenti, que nous pouvons imaginer
douloureux. Sa tendance à l’intellectualisation lui permettrait de maitriser ses propres émotions, son
« refus de pactiser avec la logique particulière des émotions » pour reprendre l’expression de Fenichel lui éviterait ainsi l'émergence et la reconnaissance d’affects négatifs. Les interventions de Laurent dans cet entretien commun sont assez rares, concises et ont surtout pour objectif d’expliciter, d’analyser, un peu comme le ferait un observateur qui refuserait de s’impliquer par crainte de se laisser envahir par ses propres émotions. Il laisse cependant émerger des sentiments anxieux en fin d’entretien comme nous pouvons l’entendre dans le propos suivant : « on répond, on essaie de dédramatiser voilà qu’on ne s’inquiète pas pour ne pas qu’elles (les filles) s’inquiètent non plus » (lignes 605-607) qu’il projette sur son fils et ses filles de sorte à pouvoir rester maître de cette situation qu’il a instiguée.