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Douleur et Analgésie : Article pp.25-26 du Vol.6 n°2 (1993)

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Academic year: 2022

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Je connais peu d'ecrits rapportant des experiences de professionnels de la sante souffrant de douleur, qu'elles soient aigu~s ou chroniques, et ayant

accepte de decrire leurs maux. Une certaine discretion est probablement d'usage, pourtant on peut se plaire a penser que cette experience vue ~ la fois du dedans et du dehors doit etre pleine d'enseignements.

A la recherche de souvenirs de consultation-douleur, il me revient en memoire des histoires, des visages devenus familiers pour certains, de medecins, dentistes, infirmieres, psychologues. La douleur les avait atteint avec tout son cortege de souffrance. Pour certains le zona, d'autres une hernie discale, des migraines ou des cephalalgies diverses, ou plus terrible encore, un cancer, parfois foudroyant.

Plus d'une fois j'ai ete confirme dans le sentiment que la connaissance medicale ne preparait pas a la maladie, que celle-ci n'etait pas plus legere a porter.

La reaction a la douleur etait finalement semblable a celle trouvee chez d'autres patients. On retrouve les memes peurs, les memes fantasmes, les memes abus medicamenteux, ainsi que les memes tendances a une automedication derai- sonnable. La Iogique, le savoir, n'ont aucune place.

Une des histoires un peu particuliere que I'on peut decrire iciest celle d'un confrere gravement accidente. Un des premiers sentiments desagreables qu'il m'a rapporte est celle de son amnesie. Les accidents de la route sont en effet parfois si violents que les traumatises n'en gardent aucun souvenir. L'hospitali- sation en soins intensifs, ou les perfusions de morphine sont vite posees, parfois un peu trop, ne fait souvent que prolonger I'amnesie. II peut arriver un moment oQ, alors que le souvenir des douleurs insupportables ayant necessite le recours a la morphinotherapie s'est efface, il devient necessaire de retrouver des sensations, de reconstruire aussi sa memoire en dehors de tout etat stuporeux. Curieusement, la douleur devient subitement necessaire, non pas comme un plaisir malsain, mais parce qu'elle permet d'avoir la sensation d'etre encore vivant, meme si on est vivant avec un bout d'histoire qui manque. Lorsque I'oubli est total, on peut se retrouver ainsi devant le paradoxe suivant: on ne salt pas pourquoi on a mal, mais en meme temps on a besoin de ce real.

Ce collegue m'a raconte bien plus tard sa premiere nuit sans perfusion et sans les antalgiques qu'il a refuses. Alors qu'il souffrait de traumatismes

multiples, il avait essaye de se deplacer dans son lit de quelques centimetres, ~ la force des bras, en s'aggrippant aux barres metalliques de la tete du lit. Combien de temps avait dure la manoeuvre, il ne s'en souvenait pas, mais bien Iongtemps. II lui etait par contre evident que dans ces moments-I#~ on ne pouvait pas appeler le veilleur. Apres un temps infini pendant lequel il entendait ses os du bassin fracture craquer apres chaque mini-deplacement, il reussit a bouger un peu pour realiser finalement qu'il etait mieux dans sa position de depart. << Mais j'y suis arrive tout seul>>, me dit-il. <<J'ai beaucoup souffert, le ne I'aurais pas accepte pour un patient, sans comprendre que cela etait necessaire. >>

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Dans un premier temps on est simplement la, vite fatigue ou excede quand les autres s'attardent trop. Plus tard on sera excede parce qu'ils ne sont pas assez I~. Et au fil du temps la volonte fiuctue, ne suit plus toujours, et on peut avoir le sentiment que I'on touche du doigt une evolution sinistrosique possible. Le plus terrible dans ces moments est de ne pas comprendre ce qui est arrive, pourquoi on est encore tout simplement en vie. L'antalgie peut devenir de trop quand elle ralentit la pensee, voire I'empeche. La douleur n'a plus la meme necessite pour donner la sensation du vivant, elle devient un mal necessaire, car ce qui importe beaucoup plus maintenant est que le fil des pensees puisse reprendre.

La douleur comme un phenomene necessaire, la notion n'est pas tout &

fait nouvelle. II y a trop peu de place dans un editorial pour en parler pleinement.

Cela pourrait etre I'occasion d'un article, comme d'ailleurs pourrait 1'etre I'etude des reactions de soignants face a leur maladie, ainsi que I'observation des modifi- cations que celle-ci peut provoquer dans leur propre pratique.

R Rosatti

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