L ECTURE CRITIQUE
Mémoires d’une institution dérangeante
A propos de l’ouvrage de Patrick Guillemet,
Former à distance. La Télé-université et l’accès à l’enseignement supérieur 1972- 2006, 349 pages, Presses de l’Université du Québec, 2007.
Patrick Guillemet travaille depuis 1982 à la Télé-université du Québec (Téluq), une organisation qui, après l’Open University britannique a suscité bon nombre d’éloges de la part des experts français souvent déçus par le manque d’enthousiasme des politiques éducatives nationales pour l’enseignement à distance. Impliqué dans son institution, Patrick Guillemet a pourtant fait le pari qu’il lui était possible d’analyser les trente-quatre ans de son histoire (1972-2006). Pari réussi qui nous incite à recommander vivement la lecture de cet ouvrage.
Un lecteur sceptique pourrait penser qu’il s’agit là d’un échange de politesses entre chercheurs qui travaillent sur des objets voisins. Il aurait tort car ce livre, outre ses qualités intrinsèques, présente le mérite de briser une image convenue pour donner à voir les aspérités d’un réel protéiforme, difficile à saisir et en tout cas moins merveilleux qu’il n’y paraissait dans les discours des années 1980 et 1990. Il fallait sans aucun doute rassembler cet important volume de documents, réaliser cet ensemble d’entretiens et avoir une bonne pratique de l’enquête sociologique pour pouvoir mettre en lumière les logiques d’acteurs à l’œuvre dans le développement d’une Téluq à l’histoire fort complexe.
L’analyse de la trajectoire institutionnelle, au cœur de la réflexion de l’auteur, s’appuie d’une part sur sa propre thèse qui s’est intéressée aux vingt première années d’existence de la Téluq et d’autre part sur un vaste corpus de documents pour la période la plus récente (1992-2007). Le nombre de chapitres (pas moins de 7) témoigne d’emblée qu’une attention a été portée à toute une série de phénomènes et que, loin d’être réductible à quelques facteurs internes facilement identifiables, la trajectoire perturbée de la Téluq est dépendante à la fois des évolutions du système d’enseignement supérieur, des inventions techniques et des alliances entre les acteurs. On découvre ainsi que crises récurrentes et moratoires se succèdent et ne parviennent cependant pas à empêcher la reconnaissance de la Télé-université comme institution autonome jusqu’à son rattachement à l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en 2005 qui témoigne d’une nouvelle crise et annonce une nouvelle période.
Comme l’explicite l’auteur, le projet de la télé-université est initialement étroitement lié à une réalisation originale du gouvernement du Québec : la création
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170 D&S – 6/2008. Internationalisation des programmes
d’une université en réseau. Conçue comme un outil commun aux universités constituantes de cette grande « Université du Québec » créée en 1968, en pleine période de démocratisation de l’enseignement supérieur, la Téluq doit favoriser l’innovation pédagogique en misant sur les ressources des nouvelles technologies.
Chargée d’activer le « sentiment d’appartenance de tous et chacun » (p.4), elle doit aussi lutter contre ce que d’aucun appelle, moins de trois après la création de l’Université du Québec, la « sclérose pédagogique ».
Fer de lance technologique sous l’égide du siège social du réseau ou constituante autonome, les avis et perceptions divergent très tôt quant au positionnement institutionnel de la Téluq comme divergent les objectifs qui lui sont fixés. Tantôt il s’agit de rationaliser l’offre de formation des premiers cycles entre les constituantes, tantôt de faire évoluer les méthodes pédagogiques. Certains voient la Téluq comme une alternative à l’université traditionnelle dans une perspective d’éducation permanente, d’autres au contraire comme une extension de l’université, c'est-à-dire un moyen de démultiplier l’offre à l’aide des nouvelles technologies. Avec pour ligne de mire l’Open University, d’autres acteurs encore défendent l’idée que l’offre d’enseignement à distance proposée par la télé-université permettra de réduire les coûts de la formation. Quand s’ajoute à ces désaccords le fait que la Téluq recrute bon nombre de professeurs engagés sur une base contractuelle, il est aisé de comprendre l’importance des tensions qui existent entre les constituantes et la Télé- université, tensions qui, en fonction des circonstances, sont amplifiées par les problèmes entre le siège social et les autres universités du réseau.
A l’issue de la première crise et pour apaiser les conflits avec les constituantes, la Téluq perdra la coordination de l’ensemble de la formation à distance dans l’Université du Québec, ce qui signifie que chaque université constituante du réseau aura la possibilité d’élaborer son offre d’EAD en toute liberté, sans tenir compte de l’offre de formation de la Téluq. Ces dispositions ne seront pourtant pas suffisantes pour calmer durablement les vives appréhensions que cette dernière suscite auprès d’une bonne partie de la communauté universitaire.
Entomologiste qui peut décourager le lecteur pressé, Patrick Guillemet décrit ainsi avec moult détails l’évolution des rapports de force en lien avec les changements institutionnels et les projets pédagogiques et technologiques qui marquent l’histoire de la Téluq. Inspiré par des acteurs comme March et Olsen (1972) et Mucciaroni (1992), il parvient le plus souvent à échapper à une rationalisation de l’action a posteriori en intégrant le caractère aléatoire que revêt fréquemment la décision publique et, dans le cas d’organisations fortement technicisées, les conséquences socio-économiques que peut avoir l’apparition imprévisible d’une nouvelle technologie.
Sans réduire le politique à une série d’événements fortuits, l’auteur nous montre les limites auxquelles celui-ci peut être confronté dans le champ éducatif. Faut-il alors en vouloir à Patrick Guillemet d’avoir un peu baissé la garde dans les toutes dernières pages de son ouvrage en donnant à penser qu’un projet légitime et réaliste,
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Lecture critique 171
qu’une idéologie partagée, qu’une action efficace et que l’intervention opportune du leadership adjointe à certains facteurs conjoncturels pouvaient permettre d’expliquer la réussite d’un projet institutionnel ? On aura compris que les qualités de l’ouvrage font largement oublier ce retour inopiné d’une rationalité propre à diminuer une incertitude aujourd’hui particulièrement difficile pour les acteurs de la Téluq.
Françoise THIBAULT FMSH Paris Programme Tématice [email protected]
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