Devons-nous guerir nos malades ?
Devons-nous guerir nos malades? La question peut paraftre d6placee, voire impertinente. La question du processus de guerison merite malgr~ tout d'6tre posee, et avant elle, celle du mecanisme de diagnostic. II est en effet guere
possible de dissocier la representation <<maladie>> de la representation <<gu~rison-.
Laplantine
affirme dans son ouvrage Anthropologie de ia Maladie que La pensee m6dicale contemporaine est une pensee command6e par un strictspecifisme etiologique 1. Ainsi I'etudiant apprend a ne pas consid#rer avec un grand inter#t les sympt6mes qui ne sont pas specifiques et qui ne peuvent #tre reli6s une origine certaine, c'est-a-dire qui ne permettent pas d'identifier clairement une maladie.
L'identification de la maladie, le probl~me est probablement I&. D'une certaine maniere on pourrait dire que dans la medecine traditionnelle, celle qui privilegiait encore I'ecoute & I'instar du medecin de campagne de Balzac qui
n'examinait m6me pas son patient, on pouvait 6tre aveugle mais point sourd, alors que dans la medecine moderne le contraire est generalement vrai.
La medecine contemporaine, qui est notamment fille de Pasteur, peut-
~tre consideree comme le triomphe de la vision spatiale sur la dimension
temporelle. Elle trouve parfois son apogee chez quelques extremistes qui preferent operer des images radiologiques plut6t que des sympt6mes, la hernie discale peut en ~tre un exemple pertinent. Si la pratique quotidienne de la m#decine est a ce point assoiffee de causalite, c'est parce que la recherche medicale qui I'inspire est
elle-m#me fond#e sur le principe de ta d#termination #tiologique. Une cause doit
~tre trouvee pour chaque effet, un processus biochimique, moleculaire peut 6tre trouve derriere chaque evenement, les emotions et la pensee n'y echappent meme plus. La memoire est faite de proteines, le processus intellectuel n'est autre que neurones en "ebullition". La pensee medicale est devenue <<anatomistique,>, scanner et resonance magnetique nucleaire nous offrent des images encore plus anatomiques que la radiologie traditionnelle, oQ I'encore plus contient la conno- tation bien connue d'une certaine publicite et permet ainsi de mettre encore plus le doigt sur LA lesion.
La medecine ne peut passe situer en dehors des courants 6pistemolo- giques actuels, tout au plus on peut considerer qu'elle est en general en retard d'une guerre. Si la notion d'incertitude est couramment admise dans une certaine physique, elle I'est beaucoup moins dans son equivalent en medecine, represente par une notion que certains estiment incongrue, soit le fonctionnel, qui repond &
une Iogique du subjectif, donc difficilement descriptible. Une certaine dichotomie apparaTt cependant entre d'une part une medecine scientifique, rigoureuse, et d'autre part une pratique plus relationnelle. Les raisons sont probablement
F. Laplatine, Anthrolopogie de la maldie
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multiples et difficilement analysables dans ces quelques lignes. Elles tiennent autant & I'~ducation m~dicale qu'& un certain inconscient collectif qui manifeste son besoin d'etre rassur6 face & ce que ron pourrait decrire comme une forme de vide existentiel de la fin de ce siecle. Ce que notre science medicale a peut-~tre oublie, la medecine populaire en tient compte, un certain retour & cette source peut ~tre utile, il ne s'agit cependant pas de la confondre avec les pratiques de charlatans et guerisseurs de tout crin. Une de ces questions souvent rest~es sans r~ponse est celle du pourquoi (pourquoi suis-je dans cet etat et pourquoi moi~ & laquelle seule la tradition permet de r~pondre en posant la relation entre la maladie et le
ph~nom~ne social, qu'il soit personnel, familial, religieux ou autre. En d'autres termes, la medecine moderne & la recherche de la cause visible ne se permet pas d'envisager ce qui echappe au discours relationnel, mais ce faisant elle perd ainsi une partie de myst~re et de capacit~ de reassurance.
La question premiere pourrait ~tre reformulee de la maniere suivante:
peut-on concevoir que la d~cision de ne pas guerir un patient puisse 6tre porteuse de sens dans le cadre d'une medecine qui se veut scientifique et etiologique?
Repondre oui equivaudrait pour certains & un aveu d'impuissance, cela d'autant plus que I'on ne peut s'empecher d'y voir un ~chec incompatible avec le besoin narcissique medical. Pourtant la guerison & tout prix peut ~tre porteuse de danger, surtout Iorsque I'on a pas pu, ou pas voulu, voir le sens cache derriere le
sympt6me. Nombreux sont certes les patients douloureux chroniques qui nous demandent enlevez-moi mes douleurs, mais en fait disent n'est-ce pas que je ne peux pas guerir de mes douleurs? Le discours & deux niveaux est ce qu'il y a de plus difficile ~. analyser dans notre profession, il va & I'encontre de tout specifisme etiologique possible. L'~coute de ces differences est essentielle, au-del& de la cause elle fait appel & la notion de fonction du sympt6me et montre que ce qui est vraiment difficile, c'est la capacit~ d'accepter en apparence I'echec pour reussir d'autant mieux dans les faits, en d'autres termes se montrer puissant en montrant son impuissance & guerir, car le sympt6me est bien trop utile pour maintenir un
~quilibre personnel, familial ou social souvent precaire.
R Rosatti
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