Visiter une pharmacie de medecine traditionnelle en Extreme-Orient est une experience que I'on ne peut que conseiller, si I'occasion se presente Iors d'un voyage Iointain. II faut I'imaginer comme une salle de spectacle oQ des chaises sont rangees face & un comptoir et d'o0 I'on peut observer le travail de prepa- ration des ordonnances par I'apothicaire. II est tout aussi passionnant de se promener dans I'officine et de contempler les bocaux aux preparations multiples, parfois surprenants par leur contenu (serpents et animaux divers), mais superbes aussi par leurs couleurs multiples. Plantes diverses, feuilles ou racines, decoctions, poudres, vegetales, animales ou minerales, tout est manipule avec soin et prepare avec minutie. Les chaises sont la pour I'attente, mais aussi pour le spectacle, au sens premier du terme, car de I& le patient assiste & la preparation de son medicament. Le contenu des bocaux a quelque chose de mysterieux, et par I& de magique et I'effet est augmente par le contexte de la preparation qui met le patient en relation plus directe avec sa therapeutique et ses therapeutes, medecin et pharmacien, qu'& travers un emballage sterile et anonyme.
Jacques Ruffle, dans la preface du livre La Philosophie du Rembde, parle de trois phases parcourues dans I'histoire du medicament, soit mythique, empirique et scientifique. Celles-ci peuvent encore s'interpenetrer et si la medecine traditionnelle orientale est souvent empirique, elle est aussi empreinte du symbolisme caracteristique de la phase mythique.
Aujourd'hui en Occident le medicament est devenu une substance etrangere, il ne represente plus un trait d'union entre le malade et la nature qui I'entoure, ni dans son origine, ni darts sa preparation. Cette relation & la nature est pourtant un phenomene important, bien connu des civilisations anciennes. Les pratiques un peu magiques de la medecine ont disparu, mais on ne peut cependant pas rester indifferents aux besoins d'un nombre important de patients qui recourent & des methodes dites alternatives. II ne s'agit pas de discuter ici de la validite en tant que telle de ces therapeutiques, mais plutOt insister sur leur aspect plus empirique et mythique qui donne I'impression au patient d'etre plus connecte au contexte qui I'entoure.
II n'y a pas si Iongtemps, certaines de ces techniques etaient encore tres repandues dans nos contrees. Le magnetisme, pour ne citer que lui, est sorti de la pratique medicale officielle il y a environ un siecle, meme s'il fait encore des apparitions periodiques officieuses sous une forme ou une autre. II etait issu histori- quement de I'ancienne pratique de I'exorcisme, et ce qui est interessant dans cette pratique, c'est qu'il fallait d'abord faire appara'kre le mal pour pouvoir I'eliminer ensuite. Mesmer, que I'on peut considerer comme ~h I'origine de I'hypnose moderne, disait que son propos est uniquement de demontrer que les corps celestes agissent
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur archives-dea.revuesonline.com 81
sur notre terre, et que toutes les choses qui s'y trouvent agissent sur ces corps; que ceux-ci se meuvent, agissent et changent toutes ces choses et que nos corps humains sont soumis ~ la m6me action dynamique. C'est bien la relation, au sens large, qui est suggeree et son fameux baquet servait surtout & la circulation du fluide entre les patients, il n'avait pas de valeur curative en soi. Nous avons proba- blement oublie le message de cette m6decine traditionnelle, notre th6rapeutique est devenue beaucoup moins magique en devenant parfois trop rationnelle.
Peter Rosatti
Cet article des Editions Lavoisier est disponible en acces libre et gratuit sur archives-dea.revuesonline.com 82