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ARTheque - STEF - ENS Cachan | Fiction

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Academic year: 2021

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Texte intégral

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FICTION

Xavier AUDOUARD Psychanalyste, Versailles

MOTS-CLES :IMAGE - IMAGINAIRE - REPRESENTATION - FICTION.

RESUME:On peut repérer la fiction dans les sciencesàpartir du moment où elles prétendraient donùner (comme le ferait un "spectaeur étranger" au monde) à la fois l'imaginaire et la représentation (les données sensibles et les connaissances théoriques). Quoiqu'il en soit, la position de l'existant est autre que celle d'un pur sujet de savoir.

SUMMARY :Sciences are fictitious when they claim to hang over theoretical representations and sensible images of the world. For exarnple, to synthesize the beginning and the end of the universe. Ifa young child is asking what was there before the world, we cannot have a scientific answer to his question. Existence is not a scientific problem, but we can existandcome and rneet together.

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"Il était une fois ... Dans ces quelques mots qui ouvrent les contes de notre enfance, s'exprime la plus profonde de nos incertitudes. Mon petit-fils, comme tous les enfants, le sait bien quandilpose la toute simple question: "Papi, avant le monde, qu'est-ce qu'il y avait?" Dans ce questionnement est contenue toute la logique sournoise de la fiction. Sous le manteau de notre savoir, nous ne cessons pas de poser le problème de la date inaugurale d'un conte de toujours: qu'est-ce que le temps, quand a-t-il commencé, en quel temps y a-t-il eu une origine du temps? Bien entendu, les cosmologies modernes réunissent toutes sortes de données pour déplacer à juste titre la question trop simple du jeune enfant. Du haut de mon ignorance, je m'y essaie donc moi aussi.

Je me fais convaincant pour lui expliquer que du fait du principe d'incertitude, il est impossible de se demander pourquoi (ou pourquoi pas) un "effet-tunnel" premier aurait provoqué la rupture de la symétrie initiale, constituée des créations et annihilations de particules et d'anti-particules; que l'effet-tunnel, ça veut dire qu'une infime probabilité s'est réalisée, que dans la fameuse boîte de Casimir, une particule, contre toute espérance, franchit la barrière de sa stricte dépendance avec son anti-particule, qu'elle déséquilibre du même coup l'énergie du vide, faite d'une instantanée, incessante et totale "matérialisation" et "dématérialisation". Sur ma lancée, j'entonne l'hymne au principe d'incertitude, à la gloire de Werner Heisenberg. Quant à l'Ecole de Copenhague, mon petit-fils me demande s'il ne pourrait pas y aller et comment s'y inscrire... Mon enthousiasme me pousse encore à lui dire que dans cette école, on ne croit plusàla commutativité et que le monde avance en faisant de petits sauts quantiques irréversibles, brisant la continuité des fonctions par des interférences représentées à l'aide d'opérateurs, le tout aidé par deux béquilles en mille morceaux qui sont un espace et un temps dont notre naïveté n'a point l'habitude...

Mon petit-fils (mon maître en philosophie) me regarde ébahi, les yeux exorbités; il pense qu'il est arrivé ce qu'il craignait depuis toujours: que son papi est devenu fou.

Le problème, en effet, est bien de savoir s'il n'a pas raison.

"Fou", qu'est-ceàdire ? En vingt minutes, je ne peux que vous communiquer les étiquettes bien connues des folies schizophréniques, paranoïaques, mélancoliques, maniaco-dépressives, régressives. Mais l'important est ceci: trouver ce qu'il y a de communàtous ces sujets dits "fous", parce qu'ils sont décalés, non seulement par rapport au langage (ce qui est le fait de nous tous), mais par rapport à l'imaginaire, c'est-à-dire le lieu où se forme notre image, c'est-à-dire aussi l'ensemble chaleureux et présent des images du monde qu'on nomme: réalité. Nous autres qui pensons,àtort ouàraison, ne pas être fous, nous avons appris à soutenir le déchirement intime entre le fond pulsionnel qui est comme la grande houle sous notre navire et cette surveillance nécessaire du capitaine du haut de la dunette, - entre une parole qui est surgissement quantitatif d'une énergie plus ou moins contrôlable et ce discours "pointu" de la réflexion, de la critique, de l'intelligence au travail.

Soutenir cet écart en en faisant une ouverture, n'est-ce pas là notre humaine condition? Mais c'est parce que nous, nous avons cette chance: d'avoir, comme un lieu de refuge et de repos, maternel en somme, une référence jamais perdue, toujours retrouvée, entre les deux périls qui guettent notre voyage, entre les vagues mouvantes d'un réel inaccessible autrement que par ses effets éruptifs, traumatiques, comme sont les "névroses agoniques" ou les "névroses de la contrainte", et nous comme sujets socialisés, adaptés, efficaces, conscients, réfléchis, moraux, et j'en passe...!Ce lieu de médiation, cet intermédiaire tranquille et perpétuel ressourcement, c'est l'imaginaire. Dès qu'il

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s'efface ou s'effondre, apparaît d'autant le pur réel (c'est la schizophrénie) ou le pur symbolique systématisé (c'est la paranoïa).

Qu'est-il donc survenu dans l'univers pour qu'y apparaisse un être soutenu par son image 1 Je vais vous dire ce que j'en pense, mais en deux mots parce que le temps pour le dire est mesuré.

L'homme s'est inventé sur le mode de la réalité physique qui le précédait: comme le monde originaire, il lui est survenu d'être un défmitif briseur de symétrie absolue, un transformateur de cette interface infiniment traversable et se poussant droit devant elle, telle que nous en parle la cosmologie primordiale d'aujourd'hui. Cette interface permanente, repérable sous la forme des quanta incertains, espaces qui n'en sont pas poussant des espaces qui n'en sont pas non plus, matérialisant leurs doses indivisibles d'énergie ou retransformant des masses en énergie (la fameuse conservation de l'énergie et de l'impulsion étant respectée, liée par la constante de Planck en tous ces processus), cette interface de la symétrie absolue voilà ce qu'en fait le petit tour de passe-passe de l "'Egyptopithèque" frétillant, cet ancêtre direct, tel que l'a reconnu Yves Coppens.

En un instant, endixmille ans peut-être, qu'importe!"l'Homo habilis, erectus,l'hominoïde" brise le monde d'indétermination de la symétrie absolue, où tout passe dans tout et réciproquement. Au lieu de voir "dans de l'ouvert", comme dit R.M. Rilke, il découvre au bout du tunnel qu'une épaisseur, une matérialité, donne à l'interface qu'il ne cessait de traverser cette puissance de le renvoyerparréflexion à lui-même, comme letainderrière la vitre fait le miroir. TI fait alors exploser le monde de l'innocence animale dans le Big Bang d'un monde tout nouveau apparaissant comme de l'autre côté, symétrique et inversé, autre en demeurant même, autre que le même, le même dans de l'autre.

Le monde prend la profondeur, la densité de sa présence; l'Homo habilis, devenant "sapiens",se donne une réalité qui est le référent permanent, indéniable, de toute expérience et de toute science. Ce monde de la pure énergie qui traverse et qui devient monde de matière en se reprenant de l'image et dans la réflexion, ne nous dit-il pas quelque chose sur la nécessaire fermeture de l'univers pour qu'il ait un tout autre sens que celui de l'entropie 1 Ce qui n'était dans la marche de l'hominoïde qu'un sens guidé par le besoin, devient le sens d'un projet, d'un désir, d'une reconnaissance.ila fallu d'abord et surtout rencontrer cet autre qui se tenait face à lui dans une posture identique, qui le regardait avec les mêmes yeux que les siens et qui a ouvert le monde de la parole en le reconnaissant et en lui disant: "Moi1"

"Papi, c'est une belle histoire. Tu veux pas la continuer 1" me demande mon petit-fils. Je veux bien, mais je le préviens que ça va se gâter. Pas seulement parce qu'il va encore penser que je deviens dingue, mais parce que notre Homo devenu sapiens. franchissant d'un seul pas l'abîme qui sépare le champ de l'image et le champ discursif de la représentation va risquer, sous prétexte de science, de surplomber ces deux champsàla fois et de verser sans y prendre garde dans le domaine de la fiction.

J'ai dit un même mot: "champ" pour désigner des réalités hétérogènes. Eh bien, sous la couleur d'un même mot, nous pouvons parler de choses devenues de nos jours parfaitement étrangères.Lemot appartient à deux langages qui ne peuvent plus se rencontrer à partir d'une certaine limite: le langage de l'imaginaire et celui de la représentation.Làencore, je me contenterai d'un mot pour rappeler des choses que déjà mon petit-fils commence à connaître beaucoup mieux que moi.

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Le champ de la représentation, c'est-à-dire dela parole et du langage, est entièrement distinct du champ perceptif de l'image elle-même (c'est de l'ordre de la plus simple expérience). Qu'est-ce que l'image d'un cube? Trois faces, et seulement trois, s'offrent simultanément à mon regard. Tandis que dans ma représentation du cube, c'est-à-dire dans ma perception informée par l'expérience, j'en compte six. Six qui existent, je le sais aussi, simultanément, quelle que soit la limitation du champ perceptif qui me condamne à n'en voir que trois. Ainsi, bien que les choses qui apparaissent dans mon champ perceptif puissent varier infiniment, ce qui ne change pas, c'est le champ lui-même...

- "Le'lagrangien' du système, en somme? " commente mon savant auditeur.

- Si tu veux, mais je désire te faire remarquer qu'en passant du champ imaginaire au champ de la représentation, je suis resté ici dans une logique parfaitement cohérente. Je peux ainsi me mettre comme un "spectateur étranger" (l'expression est de Maurice Merleau-Ponty) indépendant de toute réduction perspective et voyant les six faces du cube à la fois, ou devant un mondeàquatre ouàn dimensions et dont j'espace est courbe: choses qui finissent par tomber dans l'expérience et dans l'observation, comme par exemple les révéleront l'avance du périhélie de Mercure ou les mirages gravitationnels. C'est ainsi que les cartographes de jadis se mettaient déjà à la place des "spots" d'aujourd'hui pour dessiner les contours des continents. Toute science n'est-elle pas faite de cette vue déduite de la construction théorique, anticipant souvent les fascinantes confirmations observationnelles de la haute technologie - quelquefois les suivant, comme l'ont si bien montré Diner, Fargue et Lochak. dans leur récent ouvrage: "L'objet quantique" ?

Mais cet admirable chemin peut être une impasse et se terminer par un mur infranchissable. Ce progrès qui nous soulève au-dessus de l'opposition entre imaginaire et représentation, nous fait quelquefois ambitionner de sunnonter des tennes contradictoires - et pas seulement des contraires. Nous soupçonnons cela chaque fois que tout milieu intennédiaire entre les phénomènes vient à manquer en apparaissant lui-même comme une variable. C'est le cas de la notion de champ, encore une fois.

Champ de blé ou de colza, champ visuel ou auditif, champ de bataille, champ de recherche, d'observation, d'exploration, champ d'une discipline, champ d'induction, champ magnétique, champ d'interactions, champ de jauge comme restitution de l'invariance du lagrangien, champ de la parole, champ de l'imaginaire, champ de la représentation, je déballe tout en vrac, comme ça me vient.Le vocable "champ" me parait donc désigner les limites entre lesquelles se présentent un certain nombre de phénomènes. Un champ d'étoiles, par exemple, qui, tout en restant lié à l'imaginaire simple du départ, pourra se complexifier, s'approfondir et se représenter de façon nouvelleà mesure que se structureront les techniques adaptées à son étude. La représentation de ce champ subira de grandes variations quand on connaîtra les processus qui y sont actifs. Mais en tant que référéàl'imaginaire,il restera le même en fonction des focales utilisées. Même une caméra CCD, un montage interférométrique, un spectrographe, un correcteur actif des tavelures, et quelles que soient les longueurs d'ondes utilisées (radio, infra-rouges, visibles, ultra-violettes, X ou Gamma) et même,àla limite, le calcul de la masse manquante à partir de la vitesse différentielle des bras spiraux des galaxies, ... tout cela ne nous éloigne pas trop de notre ancrage initial dans l'imaginaire (de ce "Welthild" cheràLouis de Broglie).

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Mais la question que je voudrais poser est la suivante: est-ce que nous ne pouvons pas dire que la physique, en tant que devenue relativiste, a distendu ce lien, en qu'en devenant quantique, elle l'a presque rompu. Qu'elle prenne garde à ne pas le rompre lOut-à-fait en remplaçant enfinde compte la continuité tranquille d'un fond commun, champ spatial, constante, lagrangien des systèmes, déterminisme des lois, localité des phénomènes, et même présence de l'observateur, (qu'Einstein, Podolsky et Rosen me pardonnent!) ; en remplaçant donc notre champ imaginaire par le grand spectateur étranger, au-dessus de l'espace et du temps, telle Di.:u de Descartes, qui assurément ne noue pas aux cartes, mais qui considère à notre place que dans sa vision à lui, présence et absence, vie et mort, champs et particules, vide et plein, s'équivalent parce que dans la représentation mathématique du monde, toute présence imaginaire étant abandonnée,ilest nécessaire qu'il en soit ainsi.

C'est quand deux langages, le mathématique et le littéraire, en instance permanentededivorce, veulent forcer le destin et célébrer des retrouvailles, pour le meilleur et pour le pire, que commence le monde de la fiction.

Pour le meilleur, quand demeurant habillé de ses apparences, auréolé de notre imaginaire, suivant tout de même des lois qui démentent cette cohérence illusoire, il devient pour notre plaisir un monde où aucun sujet humain ne peut se situer et dans lequel nous, lecteurs ou spectateurs de romans ou de films de fiction, nous nous trouvons paradoxalement quand même: pensez au voyage d'un cosmonaute à l'intérieur d'un trou noir, ou à celui d'un neutrino émis par une Super-Nova, ou à celui d'une particule ayant perdu son anti-particule... Nous ne pouvons pas, à l'instar des anciens lecteurs de Jules Vernes, penser que cette fois encore l'évolution de la technique rendra la chose imaginable -voire réalisée.

Mais c'est pour le pire, à mon sens, que la science contribuerait à nous faire penser qu'une synthèse est possible à la limite entre les deux langages: au nom d'une entreprise de vulgarisation, au demeurant fort honorable, elle ne viendrait à confondre le langage mathématique, qui structure le savoir, et le langage littéraire, qui élabore sans cesse un sens nouveau, poétique, surréaliste pourquoi pas, de la réalité. Elle prendrait ainsilaplace du spectateur étranger, tout-voyant et tout-sachant, et elle finirait par s'abuser elle-même comme un auteur de science-fiction qui deviendrait fou d'y croire.

Mais il demeure un lieu où physique et poésie se rencontrent et ce n'est pas pour un simple échange d'informations: c'est celui où se rendent possibles, en acte, la reconnaissance et la participation mutuelle, - la "transe" de la "transdisciplinarité", pourrait-on dire.

N'est-ce pas sur ce fond de confiance, sur ce champ de la rencontre, que se profilait la vraie question de mon petit-fils tout-à-l'heure: "Papi, où étais-je, moi, avant d'exister 7"

Comme l'écrit très bien Stéphane Chenard dans un récent numéro de "Ciel et Espace" :"Le Big Bang se serait fait dans l'obscurité. Certaines choses, dans l'univers, dit la théorie, ne se montrent pas".

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NOTE SUR LE PRINCIPE ANTHROPIQUE

Alain Bouquet, dans La douloureuse histoire de la constante cosmologie (Ciel et Espace, janvier 1990)note:

"Il existe plusieurs versions de ce principe anthropique dont la plus acceptable est que si nous occupons cette partie de l'Univers et pas un autre, c'est parce que les conditions physiquesyfavorisent notre forme de vie.

Une version extrême affirme que les lois de la nature nécessitent à un certain moment la présence d'observateurs conscients.

Ce principe est une pétition de principe.

On suppose que l'auteur du principe anthropique - l'Homme- existe, pour que le principe anthropique soit vrai. On suppose donc un lieu de vérité qui surplombe la condition humaine pour rendre compte des possibilités de cette condition.

On suppose que la vérité de type scientifique explique et inclut la vérité de l'existence humaine, qu'ilya linéarité, en tout cas,par rapport à un lieu absolu de vérité, de deux types de vérité, ce qui est manifestement faux:à preuve, la dimension de l'imaginaire, de l'invention et du désir. Un en-plus comme conscienceliéadditivement aux lois du monde ne saurait rendre comptenide la science ni de l'existence.

BIBLIOGRAPHIE

Sur la psychanalyse

FREUD (S.) -Nouvelles conférences sur la Psychanalyse,et toute son oeuvre.

Interprétation de la Psychanalyse

LACAN(J.) -Ecrits et Séminaires.Collection :L'espace analytique. Ed. Denoël (26 livres), Paris.

Interprétation de l'auteur

- L'idée psychanalytique dans une maison d'enfants.Ed. L'Epi, Paris. - La non-psychanalyse ou l'ouverture.Ed. L'Etincelle.

- Lepsychanalyste et sa foi. InLeCoq Héron (revue): chapitre après chapitre, édition d'un livre. - Lavoix de fin silence. InLebloc-notes de la psychanalyse,7, p. 77.

- Le psychanalyste, le physicien et le réel. En collaboration avec France-Culture.

Ed. Payot, Paris.

Références

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