A. GIORDAN, J.-L. MARTINAND et D. RAICHVARG, Actes JIES XXV, 2003
ENTRE LE TOTÉMISME ET LE SENS COMMUN
Julen DE AJURIAGUERRA LDES Université de Genève
MOTS-CLÉS : TOTÉMISME – REPRÉSENTATION SOCIALE – SAVOIR
RÉSUMÉ : Le but de l’atelier était de découvrir ce que l’on entendait couramment par le mot
« Savoir ». Une fois éclaircie la sémantique du mot, grâce à la technique de l’association libre, nous avons présenté ses parties centrales sous la forme d’un axe lexical vertical. L’intégralité des éléments ainsi que leurs liens nous ont permis de penser les relations conceptuelles que préconise un tel « totem du savoir ».
ABSTRACT : We tried to formalize, in a didactic way, the concept of “Knowledge”, in the “Ignorance and questioning” event we participate to. Once identified the semantic of the word, we presented the central part of the concept in a vertical way, so that it would metaphorically represent a lexical totem of the “Knowledge”. It brought us to thinking both the implications of each element of totem and the links between them.
1. INTRODUCTION
Tout atelier est une mise en scène. Qu’il insiste sur sa dimension scientifique et proprement divulgatrice ; qu’il atténue la pâleur des néons d’un laboratoire en montrant les désirs du chercheur ; enfin, qu’il fasse d’un lieu de rencontre l’occasion du partage d’un moment agréable ; l’atelier estompe les frontières des disciplines : il fait vibrer des couleurs ! « Entre le totémisme et le sens commun » se voulait l’occasion d’un dialogue. Les mots « représentation » et « totémisme » n’ont pas été employés dans leurs acceptions strictement académiques (c’est d’ailleurs pourquoi, dans le titre même de l’atelier, nous avons préféré l’expression « sens commun » à celle de « représentation »). La Psychologie sociale et l’Anthropologie nous ont fourni des éléments méthodologiques et théoriques pour organiser une discussion autour du thème du « Savoir ». L’ampleur de cette prétention ne pouvait que favoriser le relai de la parole et le partage d’une ignorance fondatrice.
2. ENTRE LE TOTÉMISME ET LE SENS COMMUN
Pour faciliter l’échange entre les participants, dont un seul était familier avec l’Anthropologie, nous avons présenté les deux thématiques qui, dans le titre même de l’atelier, définissent les bornes de notre cheminement spéculatif :
2.1 Le totémisme
Le totémisme, comme phénomène socioculturel propre aux sociétés traditionnelles, exerce, depuis plus d’un siècle, une fascination sur les chercheurs des Sciences Humaines : langage symbolique, exogamie, rituel, croyance et animisme sont les notions qui ont présidé les élaborations théoriques des plus grandes écoles de l’Anthropologie Classique (la « culturaliste » de Boas et de Kroeber en Amérique du Nord ; la « fonctionnaliste » de Malinowski et de Radcliffe-Brown en Grande Bretagne ; sans compter l’école française de Durkheim, de Mauss et de Van Gennep). Si nous devions trouver un point commun aux premières analyses du phénomène totémique, nous en viendrions à nous interroger sur la grande ambition compréhensive qu’elles manifestèrent toutes. Loin d’être le résultat d’une aisance intellectuelle par rapport à des données empiriques diverses mais bien maîtrisées, le totémisme, phénomène culturel et phénomène académique, donna lieu à de nombreuses ambiguïtés interprétatives.
Ce que nous pouvons dire du totémisme, à la suite de l’Anglais W. H. R. Rivers (1914), c’est qu’il y transparaît la « connexion » d’un élément animal, végétal ou inanimé avec une communauté ; que
celle-ci se manifeste par une conduite rituelle de respect envers l’(es) élément(s) totémique(s) – les restrictions alimentaires en sont un exemple ; et que la croyance en une parenté commune des membres du groupe et de l’animal en est l’élément psychologique principal. Sans aller beaucoup plus loin que ces considérations générales, précisons, à la suite de Lévi-Strauss, que le totémisme est historiquement une des formes qu’a adoptée l’esprit pour se représenter la relation naturelle de l’homme avec l’homme et de l’homme avec son environnement et que « (…) le prétendu [ce mot fait allusion au phénomène culturel qui, à l’instar de ce que l’on en dit, existe sans redevances logiques généralisables] totémisme ne fait qu’exprimer à sa manière – on dirait aujourd’hui, au moyen d’un code particulier - des corrélations et des oppositions [mentales] qui peuvent être formalisées autrement… » (Lévi-Strauss, 2002). Ce qui explique de manière satisfaisante sa distribution irrégulière dans l’ensemble des sociétés traditionnelles recensées et, par ailleurs, sa pertinence cosmogonique en tant qu’ordonnance du réel, et en particulier, de son excédant de signification.
2.2 Le sens commun
Le sens commun, théorisé en Psychologie sociale grâce au concept de représentation (pour plus de détails, voir l’ample bibliographie de Jodelet, 1989), doit être pris dans son acception la plus large. En tant que réalité psychologique, il fut envisagé dans l’atelier comme un univers de sens « partagé » (il y a des représentations plus sociales que d’autres), où se manifestent des normes dont le caractère tangible est donné par ses éléments descriptifs et son adéquation plus ou moins fidèle avec des pratiques sociales spécifiques.
La représentation est la matière première du dialogue disciplinaire que nous avons entrepris autour du concept de « Savoir », et que nous avons formalisé totémiquement. La mise en scène didactique devait nous permettre d’imaginer une société idéale, organisée autour d’un totem du « savoir » dont les caractéristiques présideraient nos relations sociales imaginaires. Au terme des quarante-cinq minutes de l’atelier, nous ne sommes pas parvenus à un tel résultat. Nous avons toutefois identifié les éléments du totem, les items de notre spécificité tribale, les points fondamentaux de notre élaboration de l’altérité en tant que communauté du savoir.
2.3 Rencontre du totémisme et du sens commun
Schéma n°1 : Totem du « savoir » dans son univers sémantique QUESTIONNER
INTERROGER ANTICIPER
S
REVENIR AUX CHOSES DÉSIR CRITIQUER
A
DOUTER AFFIRMER CODIFICATION ENGAGER DÉCIDER
V
SAVOIR-ÊTRE SAVOIR-FAIRE POUVOIR CONNAISSANCE PENSÉE
O
PERSONNALITÉ VÉRITÉ RESPONSABILITÉ CULTURE (COMMUNE)
I
SE DÉFENDRE CONSENSUS EFFICACITÉ SAVOIR SOC. ENCYCLOPÉDIE
R
PRODUIT SOCIAL EXPÉRIENCES TRADITIONNEL ÉTABLI OBJET DISTANCE
CONSTRUIRE
Légende : Les mots qui se situent à l’intérieur du rectangle sont les notions qui intègrent le totem. Les autres, périphériques ou secondaires, n’ont pas étés pris en compte dans l’atelier.
Que dire d’un tel totem du savoir ? D’abord, qu’il est fort intéressant. Nous y retrouvons des catégories de la philosophie des sciences sur lesquelles nous pouvons mettre des noms d’auteurs qui se sont déjà interrogé sur leurs contenus ou leurs implications. « Codification » est un concept sémiotique utilisé par Umberto Eco ; « Responsabilité » nous fait penser à Hans Jonas et à Edgar Morin ; « Pouvoir » est une notion que nous pouvons associer à Michel Foucault ou à Louis Althusser ; « Désir » invoque le philosophe Gilles Deleuze… Mais qu’avons-nous dit au sujet du totem dans l’atelier ?
Les personnes qui y ont participé provenaient d’horizons différents. L’Anthropologie, la Biologie, l’Enseignement, la Muséologie et la Physique sont les disciplines de fond dans lesquelles ont puisé
les intervenants pour construire le totem, qui est le fruit d’une réflexion en commun et d’un difficile consensus. D’une manière générale, ce qui est ressorti de cette rencontre, c’est l’aspect pluriel du savoir – il est vrai que la notion est très générale : elle fut présentée comme telle, et l’idée de la construction du totem fut sujette à votation dès la présentation de l’atelier, face à la notion de science, a priori plus restrictive.
Par la suite, le recensement de l’univers de signification du « Savoir » nous a permis de cerner la pertinence de son ambiguïté : cette qualité fut cruciale, puisque le mot inducteur nous a donné l’occasion de drainer un grand nombre d’idées et de mettre en valeur des tensions conceptuelles, comme c’est le cas de la relation de Pouvoir avec Responsabilité, de Désir avec Codification, ou encore, pour ne mentionner que ces seuls cognèmes, de Pouvoir avec Désir. Dans leur ensemble, ces liens (synonymes de tensions) situent la pertinence du savoir dans sa dimension sociale. Ils inscrivent le chercheur dans sa communauté d’esprit ou de loi et, au-delà de l’auréole romantique de son indépendance créatrice, projettent ses facultés dans un avenir partagé.
Le schéma nous montre, bien que grossièrement, plusieurs dimensions du savoir :
- Sa dimension sociale est, comme nous venons de le dire, la plus importante. Nous y retrouvons Codification, Pouvoir et Responsabilité. Le premier terme fait allusion au travail de conceptualisation par lequel le chercheur transpose un élément d’information en une unité de langage qu’il partage avec des confrères et qui est le point de départ de la construction d’un univers de pertinence, d’un niveau d’intelligibilité du réel. Pouvoir et Responsabilité furent très étroitement associés dans l’atelier. Notamment en ce qui concerne la « pratique » sur laquelle débouche potentiellement le « savoir », et qui ne doit pas échapper à une éthique disciplinaire, qui est littéralement un trait d’union entre les deux termes.
- Expérience et Efficacité : « Les théories physiques [entre autres] essaient de former une image de la réalité et de la rattacher au vaste monde des impressions sensibles. Ainsi, nos constructions mentales se justifient seulement si, et de quelle façon, nos théories forment un tel lien. » (Einstein, Infeld, 1984). « L’expérience » est l’étape de mise à l’épreuve de ce lien entre « image » et « réalité », lors de la construction du savoir d’une discipline ; « l’efficacité » est en ce sens la démonstration publique de ce même lien, dans ce qu’il a de pragmatique. Ces deux notions sont par ailleurs apparentées à Politique et à Responsabilité. (Faute de temps, nous n’avons pu approfondir la question dans le cadre qui était le nôtre.)
- La psychologie de l’individu apparaît dans le mot « désir ». La motivation phénoménologique qui nous pousse à comprendre par le biais des objets du savoir, d’abord intuitive, ensuite reconstruite (codifiée), est sans doute la dimension la plus difficile à appréhender. Dans l’atelier, le désir ne fut pas associé au plaisir. Il n’a pas été mentionné comme l’élément d’une démarche sensuelle ou charnelle du savoir, mais comme un chaînon mental entre le chercheur et son objet de recherche, dans le processus de connaissance. N’ayant pas creusé cet aspect, nous ne pouvons que nous demander si le couple désir-plaisir n’est pas l’unité fondamentale qu’il nous aurait fallu travailler pour comprendre l’édifice rationnel du savoir que nous avons reconstruit.
3. CONCLUSION
L'atelier a montré que nous avons à approfondir notre approche des « éléments totémiques » et que nous à en dégager les relations sociales qu’ils soulèvent par rapport au savoir. Nous avons cependant remarqué que les différences intellectuelles sont autant de rencontres. Quand les points du dialogue sont identifiés, ils concourent à la construction d’un pont transdisciplinaire : réussite ponctuelle du dialogue des cultures.
BIBLIOGRAPHIE
EINSTEIN A., INFELD A. (1983). L’évolution des idées en physique, Paris : Flammarion. p. 274. JODELET D. (1989). Les représentations sociales. Paris : PUF.
LEVI-STRAUSS C. (2002). Le totémisme aujourd’hui. Paris : PUF. p.133. RIVERS W.H.R. (1914). The History of Melanesian Society. Cambridge. 2 vol.