LE SENS DES MOTS A. GIORDAN 1. STARKE B. VUILLEUMIER H. CHARDIN
C.
VILAIN LDES, Université de GenèveGRDSV- Université Pierre et Marie Curie, Paris
Mots clés Vocabulaire, Signification, Concept, Dysfonctionnement.
Résumé :
Le vocabulaire utilisé en classe ou lors d'actions de vulgari-sation est le produit d'une longue habitude du domaine. Il ne fait que rarement l'objet d'une réflexion. Des études entreprises mettent en évidence de multiples dysfonctionnements qui sont une des sources premières de la non compréhension du savoir scientifique.
Parmi tous les risques d'incompréhension que nous tentons de répertorier lors des processus d'appropriation du savoir, il en est un qui a été très peu étudié en sciences; il s'agit du sens des mots employés. L'enseignant, le divulgateur s'appuient, directement ou indirectement, pour "faire passer leurs messages" sur un certain nombre de mots. Or ces derniers ont des significations différentes dans le discours scientifique et dans la langue courante. Il en résulte souvent que l'apprenant ne comprend pas, non à cause de problèmes spécifiquesàla matière étudiée, mais tout simplementàcause d'un simple problème de vocabulaire.
Certains de ces décalages sont aisément repérables : ainsiàpropos des mots "force", "travail", "chaleur" en physique, "corps" en chimie. Mais ils ne sont pas toujours pris en compte dans l'enseignement ou la vulgarisation scientifique. D'autres décalages ne posent pas de problème car les mots sont utilisés dans des domaines fort éloignés du quotidien : "charme" en physique des particules, "frustration" en physique du solide, "corps" et "anneau" en mathématiques.
Par contre, nombre d'incompréhensions ne peuvent être décelées que par des études précises et spécifiques car le sens scientifique est installé depuis longtemps: "fruit", "ration", "régime", ou car le vocable prend dans la tête de l'apprenant des connotations spécifiques que l'enseignant ne peut soupçonner:
- peut-on parler d'un tissu à propos d'un liquide ? Pourtant, pour le biologiste, le sang est un tissu!
- peut-on parler d'un gazàpropos d'un des éléments nutritifs des plantes, alors que le mot "gaz" induit bien souvent l'idée d'élément nocif?
A titre d'exemple et pour préciser notre préoccupation didactique, nous prendrons le terme d"'immunité" (1)dont le sens commun signifie: état d'exemption d'un individu ou d'un groupe d'individus vis-à-vis de certaines charges. Mais ce mot peut aussi signifier autre chose...
(1)Un certain nombre d'études ont porté sur les mots suivants: en immunologie: "éducation", "immunité", "mémoire", "reconnaissance", "sensibilisation", "soi". "tolérance"; en biologie: "fécondation"; en chimie: "corps
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( IMMUNITE)
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Lesens médical n'apparaÎt qu'à la fin du XIXe siècle (voir tableau ci-dessus) puis se précise, pour qualifier l'état d'un organisme dont le système immunitaire a été sensibilisé spécifiquement par une substance étrangère.
Le support cellulaire de l'immunité est attribué aux lymphocytes qui acquièrent leur différenciation dans des organes lymphoïdes centraux (thymus et moelle osseuse). Cette différenciation correspond à une sélection de familles lymphocytaires (clones) aboutissant soit à un blocage (éducation) de celles susceptibles d'auto-réaction avec les structures de l'organisme (soi), et au contraire à une prolifération d'autres familles prédéterminées à réagir avec les structures étrangères (non-soi).Leblocage des clones auto-réactifs conduità une tolérance au soi. Au contraire les clones réactifs contre le non-soi seront stimulés spécifiquement (sensibilisation) dans les organes lymphoïdes périphériques (rate et ganglions) par la reconnaissance d'une substance étrangère et s'organiseront en populations capables de neutraliser la substance sensibilisatrice, directement ou. par l'intermédiaire des anticorps, et de constituer des familles de cellules mémoire.
Evolution du sens des mots
En 1863 apparaît, dans l'édition du Littré, le sens médical du mot
"immunité":préservation, exemption de maladie.Les bactériologistes distinguent ultérieurement l'immunité naturelle de l'immunité acquise, la première qualifiant l'état réfractaire d'un animal ou d'un homme àcontracter une maladie, la seconde aboutissant à la même résistance après vaccination ou après atteinte par la maladie. L'immunité naturelle a évolué ensuite en incluant des mécanismes non spécifiques de défense tels que la phagocytose. L'immunité acquise s'est orientée vers l'étude générale des mécanismes de défense spécifiques, que les effets sur l'organisme en soient protecteurs ou nocifs, Elle s'est encore étendue par la suiteà l'étude d'une fonction physiologique intervenant directement dans l'homéostasie.
Cette question d'une multiplicité du sens des mots se complique car ces difficultés se retrouventàl'intérieur même du langage scientifique contrairementà ce qui est dit habituellement. En physique, le mot "champ" peut revêtir au moins trois significations différentes. Il peut désigner l'ensemble de toutes les valeurs du champ, la valeur du champ en un point de l'espace ou la région de l'espace ou le champ prend des valeurs différentes de zéro. En outre, les significations des mots se transforment au cours du temps, par exemple les mots "évolution", "reproduction", "révolution" (1)expriment aujourd'hui des idées complètementàl'opposé de celles
du XVIIe et du XVIIIe siècle. De plus, les mêmes mots sont utilisés avec des connotations différentes selon les branches, les groupes de recherche, lors des processus d'élaboration du savoir.(2) Ces différences s'avèrent d'ailleurs utiles, elles serventàdégager une nouvelle problématique ou à instituer une nouvelle discipline. Une étude en cours (Université de Paris VI et LDES Genève) sur le nouveau c()ncept biologique de "compartiment" met en évidence quatre utilisations
variables suivant les domaines (cytologie, immunologie, physiologie, écologie) sans que les étudiants n'en aient pris conscience. De même le mot "fécondation", après avoir pris des sens divers au cours de l'histoire, se trouve indiquer des notions différentes - nous en avons répertoriées six - et même contradictoires suivant les questions qu'il prétend résoudre. Les différentes significations se sont prolongées dans les usages scientifiques. Elles traduisent d'ailleurs une histoire des questions auxquelles elles ont été mêlées et pour lesquelles elles ont apporté des éléments de solution. Ce qui est intéressant de noter, ce sont les contradictions très franches que le mot peut dénoter:
- dans un cas,ilmet l'accent sur un spermatozoïde, dans l'autre sur un ensemble; - dans un autre cas sur le semblable, alors qu'il met l'accent sur la différence dans
le suivant ...
- il peut s'agir de rencontre, de pénétration, d'union, de réunion, de fusion, de mise en commun d'éléments, etc.
Ces contradictions sont rarement prises en compte dans l'enseignement, elles cohabitent allègrement dans les manuels sans que les enseignants ou même les auteurs ne s'en aperçoivent toujours 1(1)
Aujourd'hui, dans la recherche, le concept de fécondation a acquis un autre statut, il constitue un bon modèle-prétexte pour étudier des questions controversées, en particulier les mécanismes de contrôle des événements :
1· Certaines substances sécrétées par l'ovule aUirent le spermatozoïde et provoquent des transformations morphologiques essentielles pour la fusion avec l'oeuf: quelles sont ces substances? Comment sont-elles fabriquées? Comment sont-elles régulées? Où agissent-elles spécifiquement au niveau des membranes?
2"
Immédiatement après la fécondation, se mettent en place des tissus: comment se déroulent les divisions cellulaires, sous quel contrôle ? Comment se fait la différenciation? etc...Annexe méthodolol:igue
Une telle comparaison entre le sens commun et le sens scientifique d'un mot peut être effectuée de façon empirique en utilisant d'une part des dictionnaires usuels, d'autre part des glossaires ou des lexiques.Toutefois les différentes attributions de sens peuvent être mises en évidence par des questionnaires, des interviews ou des études de textes d'apprenants selon une méthodologie proche de celle utilisée pour l'étude des conceptions. A titre d'illustration, voici un questionnaire pour connaître l'idée commune de "corps pur" :
1. Quel sens commun et Quel sens chimique peut-on attribuer à l'adjectif "pur" 1
2. Délenninez le conlenu de chaque récipientlil'aide des notions suivantes: corps pur. mélangedeco~purs.
o :atome d'hydrogène • : atome d'oxygène
3. L'or pur est :
al l'or des bijoux de18caral~(750/1000d'or alliéà 25011000de cuivre) bl l'or des pépires trouvées dans une rivière
c) l'or des lingots purifiéà999,9/1000. 4. L'air pur est:
a) l'air de la montagne
bl un mélange d'environ 78.1 % de volume d'azote avec 20.9% d'oxygène et 1% d'au Ires gaz c) l'oxygène, le gaz des anciennes bouteilles des plongeurs.
5. L'eau pure est:
a) l'eau ferrugineuse de la source b) l'eau des océans
c) l'eau disûllée d) l'eau boueuse filtrée e) l'eau de pluie.
6. Lelinge tavéàla lessive XY est "propre". L'eau utilisée est·elle pure 1 (la lessive xy est constituée d'un savon nalurel ou synthétique, de phosphates qui adoucissent l'eau. d'azurants Qui font paraître le linge "plus blanc Que blanc" el de parfums)
7. Parmi les réponses ci-dessus, Quelles sont celles Qui utilisent l'adjectif pur dans le sens chimique 7 Discutez toutes les possibilités.