"L'AUTRE ET MOI
/
L'AUTRE EST MOI"
Lina BERTOLA
Professeur de philosophie, Lugano, Suisse
MOTS-CLÉS : DONNÉS OBJECTIFS ET VALEURS INVISIBLES - SE DÉCENTRER
CHOIX ET RENONCIATIONS ÉPISTEMOLOGIQUES
RÉSUMÉ : Pour comprendre les valeurs d'autres cultures il faut reconnaître nos valeurs cachées et
devenues invisibles dans une vision positive du savoir. Il faut regarder les sciences dans leurs choix et renonciations épistémologiques et dans les valeurs qui les fondent. Il faut nous décentrer : voir l'autre comme ce que je ne suis pas mais j'aurais pu l'être si je l'avais choisi.
RIASSUNTO : Per capire i valori di altre culture è necessario riconoscere i nostri valori spesso
nascosti e resi invisibili dentro un'immagine positivista della scienza. E' necessario ripercorrere la storia epistemologica, fatta di scelte e rinunce, per poter vedere l'altro come ciò che non sono ma avrei potuto essere se l'avessi scelto.
1. INTRODUCTION
On nous a demandé de réfléchir sur les valeurs et sur les conflits qu'elles entraînent, ou bien sur l'enrichissement qu'elles permettent lorsqu'elles sont partagées. Je tâcherai de vous proposer une possibilité pour comprendre l'autre, ce qui est différent (idées, pratiques, savoirs) en mieux nous comprenant nous-mêmes. Mais il me faut tout d'abord faire une petite considération sur le statut des valeurs dans notre culture.
2. STATUT DES VALEURS
On observe souvent qu'on vit au présent dans l'incertitude, sans points de repère. De cette lecture de la réalité, bien partagée, on a deux interprétations différentes.
- Première lecture : il y a trop de valeurs qui se mêlent et qui sont en conflit, en provoquant une sorte de désorientation.
- Deuxième lecture : il n’y a plus de valeurs, plus de modèles - c'est-à-dire une interprétation "positive", qui désire aborder et si possible résoudre les problèmes d'une société multiraciale contre une interprétation un peu plus "réactionnaire" qui entrevoit une espèce de décadence.
Je ne sais pas s'il y a plus de valeurs ou bien s'il y en a trop. Il me semble qu’aujourd'hui, dans notre culture, les valeurs sont devenues invisibles, elles sont cachées. Invisibles, mais aussi souvent difficiles à reconnaître en tant que valeurs. Pourquoi ? Parce que notre expérience de la réalité est une expérience de "donnés de fait". Les savoirs, les idées, les représentations de la réalité, de nous-mêmes et de nos expériences sont perçus comme des données : purs, neutres. Des absolus, des choses qui existent, qui sont là.
Nous savons tous très bien que cela n'est pas la vérité. Que nous vivons dans une réalité qui est toujours chargée de sens, qui est toujours une construction de signification. Mais c'est justement à partir du sens, de la signification que la connaissance scientifique donne à soi-même, qu'on arrive à percevoir la réalité comme cela.
Les connaissances se présentent en tant que résultats, données, objets, instruments techniques, outils, parfois aussi en tant que marchandises à échanger. Cette réalité de la connaissance "toute donnée" cache très bien son histoire, toute l'histoire des choix qui vivent dans ses savoirs. C’est toute l'histoire des valeurs qui donne une signification à ses choix. On dit : voilà un savoir objectif et neutre qui s'offre à la société pour des utilisations possibles sur lesquelles il faut décider, chaque fois, en relation à des valeurs. Mais cette idée cache ce que j'aime appeler le "jardin secret de l'éthique" dans lequel habitent tous nos savoirs.
Voilà le mécanisme d'absolutisation de notre culture ; voilà comment les valeurs deviennent invisibles et peu reconnaissables. Parce que la valeur n'est jamais perçue en tant qu’une donnée, en tant qu'un contenu de savoir. La valeur est toujours une idée limite qui oriente nos actions. Elle n'est point un outil mais elle est plutôt une étagère sur laquelle nous choisissons ou nous reconnaissons le sens des choses. Les valeurs ne se posent pas dans l'ordre de la connaissance mais plutôt dans l'ordre de l'expérience de la réalité.
Mais alors qu'en est-il de l'expérience des valeurs dans notre réalité de donnés, d'outils et de marchandises ? Réponse : c'est une expérience aplatie sur un horizon très étroit de choix. Aplatie et aussi camouflée, parce que la seule valeur reconnue à ce point, c'est-à-dire l'utilité qui oriente nos choix visibles n'a pas en vérité la caractéristique d'une valeur. L'utilité, ce qui est "utile", ce qui sert à quelque chose, est serviteur de quelque chose d'autre. Tandis que la valeur est une finalité qui oriente la réalité. Voilà, c'est le paradoxe, bien connu, de la perte de signification des valeurs, des finalités, dans les moyens, les finalités étant renvoyées à l'infini.
3. DE L’ÉDUCATION AUX VALEURS
Si cette vision est correcte je pense alors que l'éducation, l'éthique et toute réflexion sur les valeurs doit commencer par la mise en question - à plusieurs niveaux - des données dans lesquels nous vivons. Cela veut dire que dans l'éducation scientifique il faut travailler sur les choix épistémologiques qui sont à la base de nos savoirs. Mais, comme je l'ai déjà un peu dit, tout cela est assez difficile parce que cette histoire de choix épistémologiques est rendue invisible à soi-même dans l'image positiviste du savoir scientifique, qui est encore assez forte : l'image d'un savoir qui se développe est celle qu’il s'est toujours développé dans un devenir linéaire, neutre, objectif et, peut-être, aussi, inéluctable.
Au contraire, une approche historique de l'épistémologie nous permettrait de travailler sur l'histoire des choix de renonciations de la raison occidentale et de ses savoirs, parce que même la raison, elle aussi, a choisi d'être ce qu'elle est et de reconnaître les valeurs qui travaillent dans ces choix fondamentaux. Ce travail est aussi une bonne possibilité pour tâcher de vraiment comprendre l'autre : comprendre notre culture pour comprendre les valeurs différentes qui s'expriment dans d'autres cultures.
Je souligne l'importance de travailler sur les renonciations. L'idée de renonciation contient l'idée d'une positivité : une positivité qui n'a pas été choisie, ou qui a été abandonnée, le vrai choix se jouant toujours entre plusieurs positivités.
Et voilà expliqué aussi le titre de ma contribution. Cette attitude nous permet en effet de reconnaître l'autre autant que possibilité et les choix d'autres cultures comme une possibilité que nous n'avons pas choisie. En ce sens "l'autre est moi" : ce que je ne suis pas mais que j'aurais pu être si je l'avais choisi. Et tout cela rend aussi possible une vrai relation de dialogue entre "l'autre et moi".
Il nous faut de nous décentrer. Il nous faut nous regarder nous même.
Pour éviter de nous promener parmi tout ce que nous ressentons comme différent dans une espèce de tourisme culturel : avec le même regard des groupes qui se promènent dans le musée du Louvre pendant que leur car les attend en bas.