DU DISCOURS TECHNIQUE AU DISCOURS QUOTIDIEN
LE DISCOURS EXPLICATIF
M. MATTHEY
Université de Neuchatel
Mots clés
Reformulation, Simplification, Malentendu.
Résumé :
Tentative d'analyser dans une perspective linguistique
-la spécificité du discours explicatif en situation d'interaction
asymétrique. la notion centrale qui sè dégage de cette analyse
est celle d'articulation entre un discours technique et un
discours quotidien.
1. Introduction
Cette recherche(l) menée en collaboration avec Maurice de Torrenté, au séminaire de linguistique appliquée dirigé par le professeur Bernard Py avait trois objectifs :
1.1. Observer comment un discours source est repris, modifié, adapté par les interactants au cours d'une explication, dans une situa-tion d'interacsitua-tion asymétrique.
1.2. Rechercher des traces de simplification du discours source dans le discours explicatif.
1.3. Dégager la spécificité du discours explicatif dans une situa-tion d'interacsitua-tion asymétrique.
2. Etablissement du corpus
La tâche consistait à expliquer le principe du fonctionnement d'un moteur à explosion à quatre temps, elle se déroulai~en trois temps
1. Un premier sujet (MAR) prend connaissance du principe à expli-quer dans l'encyclopédie TOUT L'UNIVERS (discours source). La consigne est de pouvoir ensuite expliquer le fonctionnement au deuxième sujet (LOU).
2. MAR explique le principe à LOU. La consigne précise que LOU devra, à son tour, être capable d'expliquer ce principe à un troisième sujet (ROG). Il peut poser à MAR toutes les questions qu'il veut (corpus 1).
3. LOU explique le principe du moteur à ROG, ROG peut poser toutes les questions qu'il veut à LOU (corpus II).
3. Résultats
3.1. Il apparatt que l'objet de connaissance du discours source est reconstruit par les interactants dans et par leur discours col-lectif. Le discours source, apparaissant comme technique, obli-ge les sujets à le relier au discours quotidien. Ce lien est constitué dans le discours explicatif où l'on observe de nom-breux marqueurs de reformulation paraphrastique (Gülich et Kotschi, 1983). Le cas de donc est particulièrement intéressant. (1) Elle fera l'objet d'un article dans le numéro 10 des Travaux
Parmi toutes les occurrences de ce connecteur, certaines mani-festent nettement la volonté du locuteur d'établir un lien en-tre deux types de discours différents, l'un plutôt technique, l'autre plus quotidien.
Par exemple
LOU ouais ••• la c'est quand ça explose
MAR ouais donc y'a une explosion
MAR reprend le ça explose de LOU (discours quotidien) par le terme explosion dans son sens plus technique, tel qu'il appa-rait dans le contexte de l'explication d'un moteur à explo-sion. (2) Le locuteur peut aussi paraphraser son propre discours:
MAR les gaz i prennent beaucoup de volume donc i doivent être en expansion
Nous ne pouvons pas dire que prendre beaucoup de volume est une conséquence de être en expansion. Nous avons bien là deux énon-cés qui désignent une même réalité en termes différents. Pren-dre beaucoup de volume est l'équivalent quotidien d'étre en
ex-pansion qui apparatt comme énoncé d'un discours technique
(voi-re physique).
Nous pouvons faire l'hypothèse que le locuteur souligne cet é-tat de fait en reliant ces énoncés par donc. Ainsi, d'une part, il prend en considération les besoins de son interlocuteur, en lui donnant un référent quotidien et, d'autre part, il relie cet énoncé à un autre, plus technique, faisant partie d'un univers de discours moins familier, mais décrivant une même réalité. Cette stratégie répond à deux exigences du discours explicatif
la Tenir compte de l'univers de connaissances du profane.
!o Amener ce dernier à intégrer dans son univers de connaissances un domaine qui en était jusqu'alors exclu.
Le mot explosion ne fait pas forcément partie d'un discours tech-nique mais dans ce cas, il nous semble que le mot est le même que
3.2. La situation asymêtrique impose aux interlocuteurs des ajuste-ments intersubjectifs, conduisant parfois à des malentendus. Un exemple :
Discours source TOur L'UNIVERS
Le piston descend dans le cylindre (nous verrons pourquoi par la sui-te); en descendant, il aspire com-me une pcIIllE!aspirante nonnale le LOU 1er temps ADMISSION
1er corpus
MAR dans la phase II, c'est ce qu'on ap-pelle une phase de compression ( ... ) il faut comprimer les gaz à l'inté-rieur de la chambre de combustion
nunh mélange pulvérisé ( •.. ) pour quoi faire?
MAR [explication confuse) LOU alors ça c'est seulement comme
les p:rrpesà vêlo ( .•. )
MAR exac tement, ça c'est la phase de la p:rrpe à vêlo
c'est la phase pendant laquelle tu es en train d'aspirer de l'air
Nous pouvons dêgager une dynamique de ce malentendu
1
I I
MAR
Ile phase: il faut comprimer les gaz
Explication confuse
LOU pourquoi
Je ne comprends pas bien le pour-quoi de la compression mais cela me fait penser à une pompe à vélo. Je propose l'image.
III Elle ne comprend pas mon ex-plication. Pompe à vélo - pompe aspirante. donc 1ère phase. or j'essaie d'expliquer la Ilème. Hais l'image est bonne. je l'ac-cepte.
Reprise de l'explication depuis la première phase, avec l'image de la pompe à vélo.
Le malentendu est traditionnellement interprété comme un mauvais fonctionnement de la communication : une bonne communication en serait dénuée. Or, cet exemple nous amène à remettre en question cette vision des choses; visiblement le malentendu n'entrave pas la communication, i l en est un constituant, ici, i l permet même aux deux interlocuteurs de mieux se comprendre.
Il n'en reste pas moins que la représentation du fonctionnement du moteur à explosion subit là une véritable dérive : le pouvoir explicatif de l'image de la pompe à vélo est très fort, mais le fonctionnement de cet engin est tout de ~me très éloigné de ce-lui d'un moteur à explosion.
Ceci nous amène à la notion de simplification.
3.3. Les traces de simplification
Elles sont nombreuses au niveau lexical : le nombre de mots techniques diminue à chaque temps. Inversément un petit nombre de termes focalisateurs augmente à chaque situation (piston,
cg-lindre, arbre).
Au niveau sémantique, nous voyons une simplification du thème les interlocuteurs découvrent l'image de la pompe à vélo pour expliquer les quatre phases du moteur. Cette image simplifica-trice est peut-être à l'origine du grand nombre d'occurrences des mots piston et cglindre dans l'explication de LOU, au temps 3. 4. Spécificité du discours explicatif dans une situation
d'interac-tion asymétrique
Il apparalt que l'objet de connaissance est construit dans la situation d'interaction, dans et par le discours collectif. On ob-serve, tant au niveau morpho-syntaxique que sémantique, la volon-té des interactants de construire un pont entre deux univers rela-tivement distincts.
Au niveau morpho-syntaxique, l'emploi de connecteurs avec une fonction de marqueur de reformulation est une trace de ce lien établi entre deux discours.
Au niveau sémantique, l'image de la pompe à vélo, fonctionnant comme analogie des mouvements du piston à l'intérieur du cylindre est également un lien entre univers technique et univers quotidien,
lien qui simplifie la relative complexité du fonctionnement d'un moteur à explosion: l'image de la pompe â vêlo ne fait pas inter-venir le rôle des soupapes et de la bougie, par exemple. L'asymé-trie de la situation, oil interagissent un "explicateur" qui sait et un "expliqué" qui ne sait pas détermine largement ce discours explicatif; ces caractéristiques seraient peut-être tout autres dans le cas oil l"'expliqué" n'a pas la possibilité de poser des questions.
5. Conclusion
J'ai essayé de montrer la spécificité du discours explicatif. La notion centrale qui se dêgage de cette analyse est celle de pont entre discours technique et discours quotidien. Ce pont se crée par et dans le discours collectif, lors de la situation d'ex-plication; il en est dêpendant, comme il est dépendant des locu-teurs qui l'établissent. Il est observable aux niveaux morpho-syntaxique et sémantique du discours : au niveau morpho-syntaxi-que, j'ai analysé la fonction paraphrastique de donc qui relie deux énoncés différents, l'un technique, l'autre quotidien, dési-gnant une même rêalité. Au niveau sémantique, l'analogie de la pompe à vêlo permet aussi de relier ces deux discours. C'est sur ce thème que se développe finalement l'explication.
Bibliographie
GÜLICH, E. et Th. KOTSCHI (1983) : Les marqueurs de la reformula-tion paraphrastique, in: Cahiers de linguistique française 5, 305-351.