DE LA NÉCESSITE D'UNE RELATION FORTE THÉORIE.
PRATIQUE EN SANTÉ ANIMALE
Patricia MARZIN lU.F.M. de Grenoble Jacqueline FORESTIER U.B.I./École Vétérinaire de Lyon
MOTSCLÉS: SAVOIRS PROFESSIONNELS CONSEIL VÉTÉRINAIRE
-FORMATION DE TECHNICIEN - ARTICULATION TIIÉORIE/PRATIQUE
RÉSUMÉ:Lacommunication relate deux expériences en didactique de la biologie se rapportantàla même situation de départ: une visite d'élevage pour une résolution de problème sanitaire.Lasituation de conseil en santé animale suppose la cohabitation théorie/pratique, sinon le diagnostic n'est pas opérationnel. Nous montrerons en quoi le savoir en jeu est spécifique, et commentilse construit sur le terrain.
SUMMARY : This paper relate two experiences in didactic of biology about problem solving in animal safety. Animal safety advice involve a cohabitation between theory and pratice, or diagnostic isn't operationnal. We show how there is a specifie knowledge, and how it is built in breeding.
1. INTRODUCTION
De prime abord, l'alphabétisation nous est apparue en dehors de notre champ d'investigation. Puis à la réflexion, notre approche du domaine scientifique et technique de l'élevage, présente avec ce type de démarche un certain nombre de points communs. En paniculier, nous voyons dans le processus d'alphabétisation la nécessité d'un ancrage par les pratiques. L'action nous semble première par rapport à la verbalisation, elle est le moteur de la diversification de la pensée, de la communication des savoirs, de l'explicitation et la structuration des idées, de l'abstraction. Le pivot de notre travail est constitué par les pratiques professionnelles en élevage industriel, lieu d'exercice de plusieurs métiers, éleveur, techniciens aux fonctions diverses (groupement, gestion, bâtiment, aliment,...), vétérinaires et autres. L'élevage se trouve à la rencontre des savoirs et des pratiques. Les savoirs en jeu sont des savoirs écopathologiques, savoirs interdisciplinaires biologiques et vétérinaires, techniques et économique, issus eux-mêmes d'une pratique de terrain. Ils sont généralement mobilisés dans une démarche visant à trouver des solutions aux troubles repérés dans l'élevage, à partir de la mise en évidence de la multifactorialité relative à ce système complexe. L'élevage constitue un lieu de résolution de nombreux problèmes dont des problèmes sanitaires, nécessitant la communication sur les pratiques et les savoirs sous-jacents entre les panenaires ; or pour l'éleveur, l'action n'entraîne pas forcément la verbalisation. Le diagnostic d'élevage cherche à mettre en évidence les facteurs de désordre de l'élevage par une analyse des pratiques et des conduites technico-économiques pour trouver des solutions à long terme (le médicament étant dans le meilleur des cas efficace à court terme).
Beaucoup de difficultés accompagnent cette activité diagnostique en santé animale: poser le problème, conduire un raisonnement hypothétique, sortir des routines, voir son élevage d'un œil distancié et analyser sa pratique. Elles peuvent être levées en panie si un rapport étroit entre pratique et théorie est établi, c'est-à-dire s'il y a conceptualisation de la pratique. Afin de préciser la nécessité de cette liaison, nous allons présenter deux aspects de nos recherches, l'une qui porte sur l'activité de conseil en élevage (Marzin, 1993) l'autre qui concerne l'introduction d'un outil informatique (système-expert d'aide au diagnostic) dans une démarche d'enseignement en situation professionnelle (élevage industriel porcin, Forestier, 1993).
2. RÉSOLUTION DE PROBLÈME SANITAIRE EN CYCLE BTS-PA (Brevet de Technicien Supérieur Agricole en Production Animale)
Dans l'enseignement technique et plus particulièrement l'enseignement technique agricole, la liaison théorie-pratique se trouve posée depuis sa création. D'abord pratique, il est devenu dans sa dénomination technique et maintenant technologique. Cette évolution des qualificatifs est révélatrice d'une certaine hésitation et surtout d'un équilibre difficile à trouver, entre pratique et théorie, l'école cherchant à former le professionnel mais aussi l'homme et le citoyen, les entreprises recherchant de véritables professionnels c'est-à-dire des acteurs opérationnels et ayant de
l'expérience dès la sonie de l'école. Les stages inclus dans le temps de scolarité ont globalement répondu à cette attente. Parfois ils ne conduisent pas à l'efficacité maximale par suite de la difficulté à établir des liens entre les deux temps de la formation.
Pour dépasser cenains aspects de ce handicap, nous avons proposé une démarche d'enseignement avec un déroulement en situation professionnelle, en présence de professionnels pour une activité de professionnel, le diagnostic d'élevage porcin. Dans ce cas, le stage peut alors prolonger l'activité en diversifiant les lieux de recueils de données. Cette démarche privilégie l'accès aux savoirs sanitaires par la pratique de terrain, transposant en quelque sorte la démarche tutorale qui accompagne classiquement l'enseignement "face au cas" en médecine vétérinaire.
Elle se décompose en trois temps: la visite d'élevage sur un motif sanitaire par exemple une mortinatalité importante (le motif amène les acteurs à fonctionner dans une activité de résolution de problème), la consultation d'un système-expert d'aide au diagnostic chez le porcelet conçu pour des professionnels sur serveur Minitel, le dialogue entre partenaires pour trouver hors médicament la solution la plus adéquate au problème de l'éleveur. L'outil informatique constitue un appui méthodologique par une confrontation au raisonnement structuré inclus dans la machine, un appui dans la communication des savoirs puisqu'il propose un savoir de référence, celui de l'expert, et aussi un appui dans l'analyse des pratiques en jeu puisque les données recueillies dans l'élevage doiventêtre entrées pour qu'il y ait progression du raisonnement. Enfin, la confrontation au savoir de référence de la machine favorise les échanges sur les savoirs entre les partenaires donc la création d'une culture d'équipe et en formation initiale, la demande d'acquisition de nouveaux savoirs.
Grâce à la bonne volonté de certains enseignants dans des lycées agricoles qui nous avaient été proposés par les inspecteurs pédagogiques, une étude de faisabilité a été effectuée dans cinq établissements, mettant en jeu 9 enseignants dont 7 zootechniciens, un vétérinaire et un enseignant de biologie, 5 classes et 75 élèves. Cette étude de faisabilité a été conduite en liaison avec une recherche en didactique. La situation d'enseignement liée àla démarche, à gérer en situation professionnelle, impose la trituration des pratiques et des savoirs professionnels, génère un certain nombre de contraintes pour l'enseignant.
Les principales d'entre elles relèvent de plusieurs registres. La première est liéeà l'autorisation que l'enseignant doit s'accorder pour fonctionner sur le terrain professionnel, ce qui nécessite une légitimation par les professionnels de terrain mais aussi par l'équipe pédagogique au sein du système d'enseignement. La deuxième naît de la nécessité pour l'enseignant de manipuler des savoirs interdisciplinaires en particulier pour recréer l'indispensable cohésion disciplinaire des savoirs enseignés. La troisième relève de la mise en place d'un nouveau contrat didactique et pédagogique liant les intervenants, l'éleveur étant celui qui connaît le mieux son élevage, les techniciens partenaires de l'élevage ayant des savoirs spécialisés, l'outil informatique devant trouver une place dans la démarche. L'enseignant est ainsi amenéàperdre le statut de celui qui sait plus et surtout avant les autres. De plus la résolution de problème implique que chaque partenaire acquiert une représentation précise de la situation en cause, ce qui suppose une certaine autonomie en
particulier pour l'élève, l'approche des différentes pratiques sociales de référence des intervenants conduisant àdes processus de compréhension puis d'explicitation et d'abstraction au fil des rencontres effectuées. Mais la gestion de tels savoirs interdisciplinaires, la redéfinition d'un contrat de tutorat par l'enseignant ne relève pas uniquement de la bonne volonté de celui-ci.
Au cours de cette expérimentation, la faisabilité de la démarche a été acquise, avec des éléments très positifs comme un regain d'intérêt pour l'observation, pour l'enseignement en milieu professionnel, pour la création de rapport étroit entre pratique professionnelle et théorie. Cette démarche sera pérennisée par l'actuelle rénovation des programmes de BTS-PA. Mais pour assurer sa réussite, le Ministère de l'Agriculture devra mettre en place un accompagnement auprès des enseignants concernés pour faciliter sa mise en place car les contraintes didactiques et institutionnelles sont importantes.
3. RÉSOLUTION DE PROBLÈMES EN ELEVAGE: LA COMMUNICATION DANS LE CONSEIL
3.1 Finalité de l'étude du conseil sanitaire
Ce travail intervient à un moment où la profession vétérinaire doit s'adapter à un changement. Du fait de l'évolution des pratiques médicales le rôle du vétérinaire évolue vers un rôle de conseiller n'intervenant pratiquement plus directement sur les animaux, et celui de l'éleveur est plus technique. Les pratiques qui étaient autrefois essentiellement curatives sont aujourd 'hui en majorité préventives.
Dans les élevages industriels, les pratiques épidémiologiques, appelées ici écopathologiques, ont aidé les professionnels de l'élevage à maîtriser les facteurs d'élevages. L'élevage est assimilé à un système dont on régule l'équilibre en agissant sur les facteurs environnant les animaux (bâtiment, microbisme, pratique d'élevage, animal, aliment, éleveur). Dans ce contexte nous pouvons dire qu'il y a eu un glissement des compétences, des pratiques et des savoirs. Après une rationalisation de la santé en élevage,ilparaît nécessaire de travaillerà la rationalisation du conseil. Àpartir de six pôles a observer dans les élevages, une évaluation est effectuée et les résultats sont représentés sous la forme d'un hexagone comme le montre la figure ci-dessous:
Microbisme Animal Eleveur Conduite d'élevage Aliment Bâtiment Hexagone de Tillon
3.2 Communication et conseil
Le conseil en élevage porcin fait intervenir plusieurs partenaires professionnels qui collaborent dans le but d'assurer un suivi et de résoudre des problèmes sanitaires quand ils se présentent. Les professionnels concernés sont des vétérinaires, des techniciens et des éleveurs. La collaboration s'appuie sur des échanges verbaux où l'éleveur expose les problèmes qu'il rencontre, et présente la situation de son élevage (historique, choix effectués en ce qui concerne l'alimentation, les bâtiments, les soins aux animaux, ...).
L'activité de communication dans le conseil intervient à plusieurs niveaux:
- au moment du diagnostic d'élevage, le vétérinaire dialogue avec l'éleveur pour recueillir des informations à propos des pratiques, de l'historique de l'élevage, des symptômes observés chez les animaux;
- face au diagnostic, le vétérinaire doit intégrer les contraintes de l'élevage et de l'éleveur (temps, économie, gestion de l'espace, ... ) ;
- dans un troisième temps, le vétérinaire envisage des solutions et les négocie avec l'éleveur.
À partir du savoir de référence écopathologique et en nous attachant aux différentes phases de l'activité de conseil nous avons étudier les obstacles à l'établissement d'un dialogue constructif, débouchant sur des solutions acceptables pour l'éleveur et le vétérinaire.
3.3 Résultats et discussion
Pour notre étude, nous avons enregistré des dialogues entre trois vétérinaires et trois éleveurs de porcs différents en situation de conseil, dans les départements de la Loire et de l'Ain.
Nous avons montré qu'il existe un savoir commun partagé entre les professionnels porcins. Ce savoir concerne en particulier la gestion spatio-temporelle de l'élevage. Il existe par contre des conceptions différentes de la maladie chez l'éleveur et le vétérinaire.
Les éleveurs possèdent une conception causale de la maladie: pour eux une maladie est assimilée à un microbe. ils ont intégré la notion de facteurs d'environnement, sans les replacer dans une vision systémique de l'élevage, en particulier ils ne construisent pas de liens statistiques entre les facteurs d'élevage et l'apparition de maladies. Les vétérinaires interrogés se placent dans un cadre écopathologique. Ils construisent à partir de modèles statistiques des liens entre environnement, troupeau, métabolisme de l'animal, microbe, maladie propres à l'élevage.
La notion d'immunité qui permet aux vétérinaires de faire le lien entre les facteurs d'élevage, les animaux et la maladie n'est pas acquise par tous les éleveurs. La non connaissance de ce concept peut donc être un obstacle à la compréhension de certains phénomènes décrits par les vétérinaires et à l'élaboration de solutions partagées par le vétérinaire et l'éleveur. Au-delà des aspects strictement cognitifs, il nous semble qu'un certain nombre d'obstacles au conseil sont dus à des malentendus sur les rôles respectifs du vétérinaire et de l'éleveur. Une clarification de ces rôles et des attentes mutuelles de chacun pourraît à notre avis aider à améliorer la communication dans le conseil.
Pour nous les conditions de l'efficacité du conseil passe par :
- un apprentissage où le vétérinaire aide l'éleveuràconstruire des liens entre des notions qu'il ne reliait pas forcément,
- la construction d'un accord basé sur des objectifs communs, - l'établissement d'un dialogue coopératif,
- l'explicitation des démarches,
- lerespect des règles linguistiques de la communication consistant à transmettre une information pertinente, rester dans le cadre du sujet débattu, être concis.
4. CONCLUSION
La liaison théorie/pratique apparaît comme la base de l'efficacité professionnelle. Aussi en enseignement, travailler sur cette liaison pennet de mettreàproximité des intervenants, la réalité de la profession dans toute la subtilité des activités requises par la résolution de problèmes en situation de travail. L'analyse des articulations par des technicien en fonnation ou par un dialogue entre éleveur et vétérinaire nous a pennis d'envisager les termes d'une coopération et d'une construction d'un savoir partagé. Nous pensons que cette liaison peut être assimiléà une action d'alphabétisation scientifique.
BIBLIOGRAPHIE
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