3.3 La conception des constats ergonomiques génériques
3.3.1 Le processus général
Le processus de conception des constats ergonomiques génériques s’est inscrit dans le cadre du déploiement de CATIA V5® et, plus précisément, dans le canevas de conception et d’industrialisation des modèles génériques. Cependant, il a été adapté aux particularités que présentait l’informatisation de constats ergonomiques : objets d’évaluation et non de conception, ils ont deux clients finaux, les Pilotes Prestations Client ergonomie et les architectes, dont les attendus sont très différents. En effet, si les Pilotes Prestations Client ergonomie sont les instigateurs de la conception de constats ergonomiques, et sont les clients finaux des résultats de l’instanciation de ces constats, ils ne sont
FIG. 3.5 – Copie d’écran du constat ergonomique « garde au levier de vitesse, vue latérale »
en quelque sorte que des utilisateurs secondaires (cf. page 16) de leur version informatisée. Ils uti-lisent les constats ergonomiques génériques presque exclusivement par l’intermédiaire de tiers, les architectes, qui en sont les utilisateurs primaires.
L’ensemble du processus de conception des constats ergonomiques génériques a été suivi et piloté par un médiateur (que l’on peut qualifier d’acteur d’interface), qui assurait la continuité des demandes de chaque protagoniste, et les représentait lorsqu’ils ne pouvaient pas assister aux réunions. Le pro-cessus s’est inscrit dans le cadre du développement de modèles génériques pour l’Ingénierie Véhicule (IV) dont leur déroulement (planning, documents de référence, etc.) était précisément déterminé. L’identification des besoins
Le processus commence très ordinairement avec l’identification des besoins de l’ergonomie. Chaque demande est organisée autour d’un constat ergonomique, pour lequel il est nécessaire de préciser certains éléments, ainsi que cela a été mentionné précédemment.
Notamment, les éléments suivants sont explicités :
– la zone d’architecture concernée, mais surtout, les éléments de la voiture intervenant dans le constat ;
– les procédures et règles de positionnement des éléments ergonomiques (mannequins, gardes, abaques, etc.) ;
– les procédures de mesure des cotes ;
– les vues et rapports souhaités en sortie de l’instanciation du constat automatisé.
Cette première partie du processus ne fait intervenir que les Pilotes Prestations Client ergonomie et/ou le métier ergonomie (ainsi que le médiateur, qui recueille puis synthétise les besoins des per-sonnes ne pouvant pas assister aux réunions programmées), et conduit à un premier document appelé
84 Chapitre 3
« expression partielle des besoins ». Ce document est une sorte de cahier des charges fonctionnel, en ce sens qu’il précise les éléments de départ (les entrées : environnement, éléments ergonomiques) et les éléments finaux (les sorties : cotes, vues, rapports, etc.), en précisant les méthodologies for-melles pour passer des entrées aux sorties, mais sans aucunement suggérer ni imposer de mécanisme informatique permettant de réaliser ces méthodologies.
Ce premier document est diffusé aux ergonomes et aux architectes pour validation et/ou conso-lidation, ainsi qu’au spécialiste informatique, de la DTSI, en charge des développements CAO. Les architectes vont notamment apporter une information essentielle pour la spécification des constats ergonomiques génériques : ils vont préciser la nature des éléments de la maquette numérique qui constituent l’environnement dans lequel s’applique le constat. Préciser la nature des éléments signifie simplement indiquer la forme sous laquelle ils sont représentés en CAO : sont-ils des corps volu-miques pleins (des « solides »), des surfaces, des éléments filaires (lignes, courbes, points) ? Cette définition est à la fois indispensable pour le fonctionnement de l’outil modèle générique – car le rem-placement des éléments génériques par des éléments du projet ne peut s’effectuer que si les éléments sont de même nature – et très délicat à définir par l’architecte – car la nature des éléments peut évoluer au cours d’un projet ou entre différents projets3.
La phase de réglage et d’élaboration de la maquette
A l’issue (voire en parallèle) de cette diffusion, les travaux de réalisation du modèle générique commencent : l’ « expression de besoins partielle » est discutée et précisée (notamment avec les ap-ports des architectes) avec le développeur CAO, une description du processus de réalisation du constat « à la main » est détaillée, et dans le même temps est lancée la réalisation d’une première maquette du constat, sur la base du document et des discussions engagées. La maquette correspond à une réalisa-tion simplifiée du constat informatisé, dans laquelle par exemple tous les plans ne sont pas complets, certaines cotes ne sont pas mesurées, etc. et permet de se figurer la forme et les fonctionnalités du constat achevé. En fait, la maquette est une sorte de constat ergonomique générique inachevé, incom-plet, en devenir, puisque la maquette, une fois achevée, deviendra le constat ergonomique générique attendu4.
Les discussions ont pour but de mettre au même niveau de compréhension l’ensemble des par-ties prenantes, notamment le développeur CAO qui ne connaît pas les spécificités de l’ergonomie et de l’architecture des projet véhicule. Elles ont pour double objectif de créer un « référentiel opéra-tif commun » sur ce projet, et de conduire à la production d’un second document, l’« expression de besoins finalisée ». Ce second document fait office de contrat portant sur les fonctionnalités qui se-ront offertes par le modèle générique (son « utilité »), mais pas sur son fonctionnement propre (son « utilisabilité »).
Lors de la présentation de la maquette, les architectes se concentrent plus particulièrement sur le fonctionnement du constat ergonomique générique (manipulations, temps de chargement, etc.), alors que les Pilotes Prestations Client ergonomie s’intéressent surtout à la forme que prennent les sorties du modèle générique, mais également au respect des méthodologies et procédures encapsulées dans l’outil.
De fait, on remarque ici que les discussions ne s’engagent jamais aussi bien que lors de la pré-sentation de la maquette, alors qu’elle ne devient disponible généralement qu’en même temps qu’est finalisé ce second document.
3une pièce surfacique peut n’être définie que par quelques courbes, précisées en des sections particulières, en début de projet ; ou bien un élément volumique peut n’être à certains moments représenté que par une surface-enveloppe.
4L’objet final n’est en réalité que le prolongement d’un prototype, c’est l’un des paradoxes de la conception d’objets virtuels.
La phase de recette
Le processus de conception du modèle générique se conclut officiellement par une étape parti-culière, dite de « recette », lors de laquelle le constat ergonomique est testé sur des données de test, afin de valider qu’il respecte les attendus (en terme d’entrées/sortie et de respect des méthodologies ergonomiques) exprimés dans l’« expression de besoins finalisée ».
Si le constat ergonomique respecte les attendus, la recette est donc validée, et le constat est « re-mis » au métier ergonomie (qui est le garant des outils utilisés par les Pilotes Prestations Client er-gonomie) par la DTSI. Pratiquement, il est mis à disposition dans le système d’information CAO de l’entreprise, dans un répertoire temporaire sur un serveur dédié, avant d’être transféré dans le PDM suivant une hiérarchie de classement que le métier et les Pilotes Prestations Client ergonomie doivent définir. S’il ne respecte pas les attendus, une nouvelle recette sera organisée lorsque le modèle aura été corrigé.
Les itérations suivantes
En fait, la recette n’a que rarement marqué la finalisation du processus de conception des constats ergonomiques génériques. Les acteurs concernés n’assistant pas toujours régulièrement aux réunions de présentation de la maquette ou de mise au point de l’« expression de besoins finalisée », la recette permet de les réunir autour de l’objet. A de rares exceptions près, les constats ergonomiques géné-riques répondaient aux exigences lors des recettes. Simplement, une fois les exigences et les attentes des divers protagonistes « matérialisées » en un objet manipulable, de nouvelles idées, propositions, perspectives, etc. émergeaient. Parfois, ces idées, propositions, perspectives se révélaient tout sim-plement aussi essentielles – aux yeux des utilisateurs – que l’ensemble des besoins précédemment exprimés. Elles n’avaient simplement pas percé auparavant, pour de nombreuses raisons : difficulté de se représenter le fonctionnement de l’objet, découvert de nouvelles fonctionnalités de la CAO, etc. D’autant plus que lors de la recette l’objet présenté était complet, et ne réclamait pas d’effort d’imagi-nation pour compléter les fonctionnalités tronquées de la maquette. Ou bien encore, parfois, une erreur de définition, correspondant à une définition erronée ou inadaptée au contexte, ayant malencontreuse-ment échappé aux différents protagonistes et inscrite dans l’« expression de besoins finalisée », était détectée lors de la recette.
L’ensemble des points soulevés lors de la recette impliquaient généralement une évolution de l’objet. Et l’on s’est aperçu qu’après la recette commençait en réalité la véritable phase de mise au point, de réglage fin de l’objet. Les modifications étaient généralement marginales par rapport au fonctionnement global du constat ergonomique générique, mais n’étaient pas sans importance, bien au contraire. Ces itérations, non prévues (Une procédure de demande d’évolution des modèles génériques est prévue dans le cadre de l’exploitation de CATIA V5® dans l’entreprise, mais plus dans une optique de maintenance des modèles que de mise au point et de rectification immédiatement après la phase de conception !), ont pourtant été essentielles à l’appropriation des constats ergonomiques génériques par les différentes parties prenantes.