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Article pp.7-10 du Vol.23 n°1 (2004)

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Editorial

Le premier éditorial de l’année me permet traditionnellement de vous présenter tous les vœux de la rédaction pour une année 2004 fructueuse et pleine d’accomplissements heureux. Je veux aussi remercier tout particulièrement nos très nombreux relecteurs. C’est grâce à eux que les articles publiés dans TSI sont d’aussi bonne qualité et nos auteurs leur savent gré des nombreuses remarques et références qui leur permettent d’amender et d’enrichir leurs contributions.

Cet éditorial est aussi l’occasion habituelle de constater le passage du temps.

L’année 2004 verra les 50 ans de la mort de Turing1, signe que la discipline informatique acquiert peu à peu de l’ancienneté. Autre signe, le passage des générations avec le départ à la retraite des pionniers qui ont contribué à l’établissement de cette discipline en France. La chronique de Jean-Pierre Briot à l’occasion de la journée organisée à Jussieu en l’honneur de Jean-François Perrot montre toute la vitalité des thématiques qu’ils ont contribué à développer.

Cette vitalité de l’informatique s’exprime aussi par le développement de domaines nouveaux, comme la modélisation informatique des systèmes biologiques.

Vous trouverez bientôt un appel à contribution pour un numéro spécial sur ce thème en pleine expansion. Les applications de l’informatique à la biologie illustrent fort bien la force, la profondeur et la généralité des notions et des outils que les informaticiens ont conçus pour les besoins de leur discipline. Par exemple, des formalismes comme les algèbres de processus, développés initialement pour l’analyse des systèmes concurrents et/ou distribués, se retrouvent employés avec succès dans l’étude des processus biologiques.

Cette vitalité et cette fertilité, qui font des concepts et des outils informatiques des notions nomades que l’on retrouve dans tous les champs disciplinaires, sont- elles en danger ?

On ne peut douter que le succès et l’utilité des concepts et des outils informatiques reposent sur une recherche fondamentale forte et un enseignement

1. On trouve une grande partie des travaux d’Alan Turing disponible en ligne à l’URL : www.turingarchive.org. Des archives riches, où l’on peut découvrir que dès 1948, A. Turing proposait aussi dans un essai moins connu, un modèle connectioniste de calcul. Pour un panorama moderne des travaux et de la personne d’A. Turing, cf. le récent Alan Turing: Life and legacy of a great thinker, édité chez Springer par C. Teusher avec des contributions de D. Hofstadter, D. Dennett, M. Davis, etc.

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qui permettent de transmettre les nouvelles idées et les nouvelles techniques à d’autres disciplines et vers le monde industriel. Or l’on sait combien la recherche est malmenée en ce moment. Hélas, je crains que cette mise en cause ne se limite pas à une histoire, dramatique, de baisse de budget et de nombre de postes, mais amène à privilégier un pilotage direct de la recherche par le politique et l’économique. Cela serait catastrophique.

Après les actions entreprises pour apurer les statuts précaires (en particulier sous la poigne énergique de Claude Allègre), on voit l’annonce brusque, au CNRS en particulier, de la création de postes à durée déterminée, qui, à terme, pourraient représenter jusqu’à un quart des effectifs des chercheurs. Ces postes temporaires sont censés apporter flexibilité et mobilité, et doivent permettre de mobiliser des ressources humaines sur des projets ponctuels et des thématiques jugées importantes.

« Jugées importantes par qui ? » est une question trop rarement abordée. Et en la matière, je ne crois pas que les politiques et les industriels soient de bons juges.

L’exemple si souvent cité d’internet, qui a mis plus de vingt ans pour passer de la sphère universitaire (et militaire) au domaine du grand public, montre s’il le fallait que les échelles de temps sont longues et que les projets de recherche doivent survivre au passage des gouvernements et aux modes des marchés.

Force est de constater que l’investissement français dans la recherche ne représente que 2,3 % du produit intérieur brut contre 2,53 % pour l’Allemagne, 2,69 % pour les Etats-Unis et 2,98 % pour le Japon2. Plus grave, la croissance moyenne de ce pourcentage entre 1997 et 2000 est négative pour la France, -1,4 %, ce qui la met à l’avant-dernier rang européen3 (avant l’Irlande) alors que dans le même temps l’effort de recherche s’est accru de 1,6 % aux Etats-Unis, de 1,8 % au Japon et de 1,9 % en Allemagne.

L’écart des efforts de recherche est tout aussi criant quand on regarde la part spécifiquement financée par l’industrie. En France, les entreprises financent 54,1 % de l’effort de recherche, ce qui est sous la moyenne européenne (56,5 % pour l’Europe des 15), l’Allemagne (66,9 %), les Etats-Unis (68,2 %) et le Japon (72,4 %) (chiffres de l’année 2000). Notons que dans le classement des entreprises européennes qui investissent le plus en R&D, la France n’apparaît pour la première fois qu’au 7e rang avec Alcatel (puis Renault au 11e rang, Peugeot au 14e et Aventis en 17e ; les entreprises françaises ne sont donc présentes que 4 fois dans les 20

2. Tous les chiffres cités dans cet éditorial sont issus du Third European Report on Science &

Technology Indicators 2003: Towards a Knowledge-based Economy disponible à l’URL : http://www.cordis.lu/indicators/third_report.htm

3. La croissance moyenne du budget global de la recherche est de - 1,4 % mais uniquement de - 0,1 % si on regarde la part spécifiquement financée par la puissance publique. La part financée par les industriels a donc diminué très notablement. De plus, ces chiffres ne préjugent pas de la répartition de ce budget entre recherche fondamentale, éducation supérieure et soutien à la R&D industrielle.

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premiers de ce palmarès, à rang égal avec l’Angleterre et contre 6 fois pour l’Allemagne). Pourtant, le gouvernement français finance la R&D en entreprise notablement plus que la moyenne européenne (10 % contre 8,4 % pour l’Europe des quinze et 6,9 % pour l’Allemagne).

Le renforcement de la recherche industrielle par des fonds publics, par exemple via des projets comme les RNRT ou RNTL, la réaffectation de bourses universitaires de thèses vers des bourses CIFFRE, ou encore via des contrats d’établissement prévoyant un quota de création de start-up, s’interprète à mon sens comme une tentative désespérée de pallier le manque de financement global de la R&D dans le cadre d’un budget au mieux constant et au pire en diminution. La solution adoptée semble être de vouloir concentrer l’effort sur les projets de recherche industriels, au détriment de la recherche institutionnelle. Or, si la recherche industrielle est indispensable, peut-on déléguer aux industriels le pilotage d’une recherche à long terme ? La réponse me semble évidente pour ce qui est des industriels français : ils ne dépensent que 1,36 % du produit intérieur brut pour la R&D contre 1,8 % en Allemagne, 2,03 % aux Etats-Unis et 2,11 % au Japon. On ne peut taxer les industriels français d’incivisme, puisqu’une entreprise n’a de but déclaré que de faire des profits, mais force est de constater que plusieurs prix Nobel sont issus de laboratoires privés de recherche étasuniens (Bell et IBM par exemple) alors qu’aucun cas de ce genre n’existe en France.

Les projets de recherche appliquée sont un instrument intéressant pour le transfert des idées et des outils élaborés sur des échelles de temps longues à une sphère plus appliquée et soumise au marché. Cela ne saurait être un instrument privilégié. Dans ce domaine, l’enseignement, et en particulier l’enseignement universitaire, me semble la principale courroie de transmission, le médium de diffusion par excellence et par vocation. Or, là aussi, la situation est préoccupante.

Je ne peux que me réjouir de l’harmonisation européenne des diplômes avec la mise en place du LMD. Mais la réduction conséquente et constante des volumes horaires, ainsi que le flou qui entoure le positionnement des filières professionnelles dans le LMD, amènent à penser que cette harmonisation se double d’une réorganisation visant à abaisser encore le coût d’un étudiant universitaire. Or celui-ci « coûte » déjà moins cher qu’un lycéen. La France dépense pour l’éducation supérieure 86 euros par habitant, ce qui est sous la moyenne européenne (89 euros), l’Allemagne (98 euros), les Etats-Unis (142 euros) et le Japon (176 euros). Pendant la période 1995-1999, la croissance de la part de l’éducation supérieure dans la part du produit intérieur brut consacrée à la R&D est la plus faible de tous les pays européens (0,6 % de croissance pour la France contre 3,4 % pour l’Europe et 3,3 % pour les Etats-Unis). Nous sommes donc loin de pouvoir rattraper notre retard.

Ces simples constatations sont largement connues mais hélas minimisées. On accuse trop souvent les universitaires et les chercheurs de crier au loup et de défendre leur corporatisme. Danseuses de luxe dans une économie qui peine, nous

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coûterions bien trop cher, et pour quels résultats ? Si les seuls arguments économiques sont recevables, alors autant laisser parler Philippe Busquin, commissaire européen pour la recherche, qui indique (en préambule du rapport cité à la note 2) :

Expert analysts recognize that knowledge is a key driver of growth, employment and improvements in the quality of life. Policy makers are now accepting that measures to stimulate research and the exploitation of knowledge must play a more central role in government policies.

[…]

It is now widely understood that Europe needs to invest more in research, particularly if it is to attain its objective of becoming the most competitive and dynamic knowledge-based economy in the world by 2010. Results in this report indicate a widening gap in R&D spending between the EU and the US, and confirm the importance of the Barcelona European Council’s call to raise EU research expenditure to 3% of GDP by the end of the decade.

[…]

Investing in people will also be crucial for Europe’s future. People both produce and convey knowledge. Researchers in particular form a key element of the modern knowledge-based economy. While the EU education system currently produces more S&T graduates than the US and Japan, it still has fewer researchers per capita.

Dans le contexte que je viens de décrire, le colloque organisé par SPECIF les 22 et 23 janvier 2004 à Lille sur « La recherche en informatique : Animation, Valorisation, Evaluation, Moyens » est d’une grande importance pour notre communauté. Conférences, ateliers et débats permettront de confronter les idées et d’élaborer les messages à faire passer à nos divers partenaires et à nos tutelles.

L’année 2004 marquera peut-être un tournant : à nous de faire que cela soit dans la bonne direction.

Jean-Louis Giavitto Rédacteur en chef

Post Scriptum. Cet éditorial a été écrit en décembre 2003. Depuis les médias se sont fait l’écho de la « grogne des chercheurs ». Une pétition (initiée le 7 janvier 2004) sur le site http://recherche-en-danger.apinc.org réunit déjà plus de 16 000 signataires et de nombreux directeurs de laboratoires menacent de démissionner de leurs responsabilités administratives faute d’une réponse rapide et satisfaisante du gouvernement.

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