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Academic year: 2022

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Un futur qui vaut la peine de vivre

J’ai toujours été impressionnée par l’histoire de Victor Frankl. Pour ceux qui ne le connaissent pas, Victor Frankl a écrit sur le sens de la vie et a donné plusieurs conférences sur le sujet. Il a aussi survécu aux camps de concentration, ce qui n’est pas un détail dans la vie d’un homme. Pendant qu’il vivait ces horreurs, il tentait d’y donner un sens. Il remarquait que certaines personnes se lassaient mourir ou étaient suicidaires alors que d’autres se battaient pour vivre.

Alors qu’il tentait de comprendre ce qui distinguait les deux groupes, il a lui-même vécu un moment extrêmement pénible. Il était affaibli par une pneumonie, marchait avec difficulté avec ses compagnons de fortune et s’est effondré sur le sol. Un de ses geôliers l’a frappé et a mis une arme à feu sur sa tempe. Quelque chose de surprenant est arrivé à ce moment. Il a senti monter en lui une grande colère et a eu un flash. Il s’est imaginé à Vienne, devant des centaines de personnes, en train de donner une conférence. L’espace d’un instant, il a pu voir qu’il resterait en vie pour dénoncer la guerre et contribuer à ce que d’autres n’aient pas à mourir ou à vivre dans de telles conditions. Il a réussi à se relever, à mettre un pas devant l’autre et il n’est pas mort ce jour-là.

Après cette expérience, il a posé d’autres questions à ceux qui partageaient le camp de concentration avec lui.

Au lieu de chercher des réponses dans leur passé, il leur a demandé ce qu’ils s’imaginaient faire après la guerre. Il a été surpris de constater que tous ceux qui réussissaient à vivre ruminaient des images d’un futur qui pourrait exister. Un futur assez crédible, un avenir qui avait un

sens et qui avait une valeur équivalente à cette grande douleur qu’ils ressentaient. Certains s’endormaient en imaginant la statue de la Liberté parce qu’ils iraient à New York retrouver leur famille, d’autres ont rêvé de créer un territoire où les juifs pourraient élever leurs enfants en sécurité. Ceux qui se laissaient mourir étaient incapables de s’imaginer quoi que ce soit. Ils lui disaient que même si la guerre se terminait, rien ne serait plus pareil.

Même si nos clients ne vivent pas dans un camp de concentration, certaines de leurs histoires nous rappellent les horreurs de la guerre. Pour les aider à continuer, on ne peut pas seulement les laisser parler de tout ce qui les fait souffrir. Pour aider ces personnes, il est souvent pressant de les aider à s’imaginer un futur où ils sont encore en vie.

Quand une personne est suicidaire ; c’est son futur qu’elle remet en question. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire d’en parler. Plusieurs intervenants disent que certains clients ont de la difficulté à s’imaginer un futur meilleur. À cela, je réponds que c’est justement parce que c’est difficile qu’ils ont besoin de notre aide. Si c’était facile, ils n’auraient pas besoin de nous. Si c’était facile, ils ne seraient pas suicidaires. Comment aider les personnes qui souffrent à rêver, à imaginer un futur qui en vaut la peine ? Voici ici quelques pistes.

1— Si vous avez reçu une formation sur l’approche orientée vers les solutions, vous connaissez la question miracle. Voici une version adaptée pour le suicide :

Je vais vous poser une question qui exige un peu d’imagination. Après avoir quitté le bureau, vous retournez à la maison, vous prenez le temps de manger,

Infolettre Lavoie Solutions

Février 2014 / Volume 6

Si vous le souhaitez, cette infolettre pourrait atterrir dans votre ordinateur chaque mois. Comme les montgolfières que le vent peut apporter dans votre ville, je ferai s’envoler vers vous des idées. N’hésitez pas à les partager ou à inviter des collègues à s’inscrire pour la recevoir le mois suivant. Si vous souhaitez les relire plus tard, vous pourrez les retrouver à lavoiesolutions.com sous l’onglet matériel gratuit.

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vous passez une bonne soirée et vous vous préparez à dormir. Pendant la nuit, à votre insu (claquement de doigts), un miracle se produit! Vous vous réveillez sans savoir qu’un miracle est arrivé puisque vous dormiez. Vous vous réveillez et la partie qui est vivante prend presque toute la place. Qu’est-ce que vous remarquez de différent ? Quels sont les indices qu’un miracle s’est produit ? Quoi d’autre ? Ensuite ?

J’ai souvent rencontré des personnes formées qui pensaient utiliser la question miracle et qui demandaient simplement au client de leur dire un miracle dont il rêvait.

Le client répondait quelque chose d’impossible et l’intervenant changeait de sujet en pensant que cette technique ne marchait pas. Au contraire, cette question est très puissante si on s’intéresse aux détails qui se produisent le lendemain du miracle.

En fait, le plus déterminant, c’est quand le client réalise qu’il pourrait faire certaines des choses qu’il décrit sans qu’un miracle ne se soit produit. Pour obtenir de meilleurs résultats, il faut prendre le temps d’aider le client à s’imaginer quelque chose de plus facile (sa soirée, par exemple). En se réveillant, on s’intéresse aux indices qu’un miracle s’est produit (et non au miracle). Plus on a de détails sur ce qu’il fait le lendemain, plus cette journée devient possible pour le client. Cette description permet d’identifier des objectifs qui sont atteignables ou les premiers pas à faire pour marcher dans la bonne direction.

Le temps passé à décrire cette journée permet aussi au client de croire qu’elle peut commencer à exister sans attendre un miracle.

Pour vous donner un exemple, un client m’a déjà répondu qu’il se lèverait et ferait des crêpes à ses enfants, même un jour de semaine. Il avait un petit sourire hésitant. Quand je lui ai demandé de continuer de me décrire ce matin-là, il m’a dit qu’il mettrait de la musique. Tant qu’à y être ! Qu’est-ce que les enfants diraient s’il se levait en faisant des crêpes ? Il les verrait contents… ils arrêteraient sûrement de dire que c’est platte de venir chez papa. En disant cela, il était déjà plus souriant. Quoi d’autre ? Ça me mettrait sûrement plus de bonne humeur pour commencer ma journée. Je serais plus motivé à faire des choses… Je m’arrangerais mieux avant de partir au travail. Il s’est redressé un peu sur sa chaise à mesure que les détails de cette journée prenaient place. Nous avons pris le temps de faire exister cette journée. Ce client était pourtant très dépressif. En lui permettant de s’imaginer cette journée, il a pu identifier des choses assez simples qu’il pouvait faire tout de suite. Il n’avait pas besoin qu’un miracle se produise pour commencer à poser certaines actions.

Même si cette question est très efficace, je sais que certains intervenants ne sont pas à l’aise, voici donc des

alternatives pour aider les clients à voir de l’autre côté du mur.

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2— On peut aussi permettre au client de s’imaginer le futur en faisant avancer le temps. Pour réussir cette intervention, il ne faut pas lui faire vivre toutes les étapes qu’il doit faire.

On veut l’aider à voir de l’autre côté de la montagne qu’il voit devant lui:

J’aimerais te proposer d’imaginer que le temps est passé et sans savoir exactement comment, tu as réussi à traverser ce moment difficile. J’aimerais que tu imagines ce moment où le pire est passé, ce moment où tu sauras que le bout le plus difficile est derrière toi. Quand on vit quelque chose de pénible, il y a souvent une journée où on sent qu’on est enfin arrivé de l’autre côté. En commençant cette journée, quels sont les premiers indices que le pire est passé ? Qu’est-ce que tu feras avec cette première journée où tu te sentiras un peu mieux ? Décris- moi s’il te plait ce que tu fais ensuite ? Qu’est-ce que tes proches remarquent ?

Vous pouvez les aidez-les à décrire cette journée avec le plus de détails possible pour qu’ils sentent que cette journée peut arriver.

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3— Pour certains clients, il peut être nécessaire de prendre un temps à l’extérieur d’une rencontre pour aller plus loin. Vous pouvez par exemple proposer à votre client d’écrire une carte postale qui vient du futur. La date peut déjà être sur la carte postale. Il écrit au présent. Il va mieux, qu’est-ce qu’il fait ? Qu’est-ce qui est dans sa vie à ce moment-là ? Qu’est-ce qui est important ou qu’est-ce qui a de la valeur ? Qu’est-ce qui a valu la peine de continuer ?

Cet exercice a souvent été fait avec des personnes endeuillées qui étaient incapables de s’imaginer les prochaines semaines, mais qui réussissaient à écrire une carte postale dans 5 ans. En l’écrivant, c’est comme si ce futur se rapprochait. Avec une jeune, on peut adapter cette idée et lui proposer d’écrire ce qu’il y aura sur son mur Facebook quand elle ira mieux.

J’ai travaillé un jour avec un jeune qui disait qu’il ne pouvait pas continuer à vivre parce qu’il était impossible d’être gai et heureux. Il avait entendu toutes sortes de statistiques sur le taux d’alcoolisme chez les gais, les difficultés à garder des relations stables, l’homophobie.

C’est en regardant une série de vidéos de la campagne It gets better que son espoir est revenu. Dans cette campagne, plusieurs gais disent aux jeunes : T’es peut- être dans un boutte tuff mais ça s’améliore !

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Dans plusieurs petits clips, on voit des gais heureux : en couple, en famille, avec des collègues de travail. C’est ce qui l’a aidé à anticiper qu’il pouvait rester en vie, être gai et heureux. Je ne sais pas quel est l’effet de ce programme sur un grand nombre d’individus. Cette initiative est venu d’un mouvement spontané. Ce que je sais, c’est que pour certaines personnes, il est nécessaire d’avoir des images et des exemples de personnes qui partagent les mêmes caractéristiques et qui réussissent à être heureux. Trop souvent, on voit les exemples de ceux qui n’ont pas pu traverser les épreuves.

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4— Ce n’est pas toujours le bonheur qui les tire par en avant. C’est parfois quelque chose qui a assez de sens.

Lorsqu’un compagnon de cellule disait à Victor Frankl que la vie ne pouvait plus rien lui apporter, il lui répondait très doucement : Et si tu te demandais ce que tu pourrais apporter à la vie ? Effectivement, certaines personnes réussissent à vivre parce qu’elles doivent contribuer à ce que d’autres n’aient pas à vivre les mêmes souffrances.

Voici une façon d‘amener ce sujet de façon respectueuse :

Ce que tu as vécu est difficile à décrire avec des mots et ce que tu as vécu te donne une sensibilité unique. J’aimerais que tu imagines que tu es resté en vie et que tu dénonces ce qui t’a fait souffrir, que tu contribues à ce que d’autres n’aient pas à passer par là. Qui a besoin que tu restes en vie ? Quel combat te donnerait la force de continuer ? Quelle cause a assez de valeur pour t’aider à traverser cette période difficile ? J’ai l’impression que tu pourrais utiliser ce que tu as vécu pour faire une différence dans la vie d’autres personnes.

Ils n’ont peut-être pas l’énergie de le faire maintenant, mais cette perspective pourrait leur donner la force de continuer. Cette cause n’a pas besoin d’être grandiose.

J’ai travaillé un jour avec un client qui disait qu’il ne pouvait pas se suicider pour l’instant parce qu’il avait promis à son beau-frère de l’aider à terminer son patio.

Ce projet et cet engagement l’ont protégé pendant la période la plus difficile. Quand le pire a été passé, ce client m’a confié : Tu sais quoi, je pense que le maudit beau-frère, il a changé son plan en court de route pour que ça dure plus longtemps. Il a l’air de rien comme ça, le beau-frère, mais c’est celui qui m’a le plus aidé… Il savait ce que ça me prenait quelqu’un… tu sais…

quelqu’un qui avait besoin de moi.

La semaine de prévention du suicide est maintenant terminée. Je tenais à écrire une infolettre sur ce thème pour y contribuer à ma façon. Vous vous doutez bien qu’aucune lecture ne peut remplacer une formation. Si cette façon différente d’intervenir auprès d’une personne suicidaire a piqué votre curiosité, je vous invite à suivre la formation : Intervenir auprès de la personne suicidaire à l’aide de bonnes pratiques. Cette formation est disponible dans toutes les régions du Québec. Elle est offerte par la ressource dédiée à la prévention du suicide de votre région. Vous trouverez des renseignements au www.aqps.info. Près de 10,000 personnes ont été formées au cours des 3 dernières années avec l’ambition de développer un langage commun et de mettre à jour les pratiques.

Vous pouvez aussi lire le Guide de bonnes pratiques en prévention du suicide qui présente des résultats de recherche indiquant l’efficacité de l’approche orientée vers les solutions auprès des personnes suicidaires. Ce guide est disponible en version PDF au www.msss.gouv.qc.ca.

Même si je ne suis plus directement impliquée, je demeure solidaire de ce grand projet d’amélioration des pratiques. Si votre équipe a déjà suivi cette formation et que vous désirez aller plus loin dans l’utilisation de l’approche auprès des personnes suicidaires, vous pouvez consulter la description de la formation : Approche orientée vers les solutions, troubles mentaux et suicide au www.lavoiesolutions.com sous l’onglet Formations dans votre milieu.

Si vous avez reçu une formation sur l’approche orientée vers les solutions dans le passé et que vous voulez mettre à jour vos habiletés, j’offre la formation avancée les 1er et 2 mai au Centre St-Pierre à Montréal.

En attendant, j’espère que cette infolettre vous permettra de continuer à aider vos clients.

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