THE´ORIE
Regards me´dicaux sur la douleur : histoire d’un de´ni
Medical perspectives on pain: a history of denial
P.-E. Dauzat
Re´sume´ : L’histoire de la douleur et de sa place dans la me´decine est celle d’un de´ni et d’oublis re´pe´te´s. Le Moyen Aˆ ge a partiellement oublie´ ce que l’Antiquite´
savait depuis Aristote et Galien tout en lui confe´rant un nouveau statut. En revanche, les Lumie`res ont reconnu a` la douleur une valeur diagnostique et the´rapeutique, mais elles l’ont souvent aussi ce´le´bre´e sous la forme du dolorisme. L’histoire de la douleur se rejoue, a` chaque ge´ne´ration de me´decins, comme un psychodrame dans lequel entre le savoir, bien suˆr, mais aussi tout un espace mental passablement archaı¨que.
Mots-cle´s :Douleur – Dolorisme – De´ni – Souffrance – Oubli – Adulte – Lumie`res
Abstract: The history of pain and its place in medicine is a history of denial and repeated omission. The Middle Ages partly forgot what antiquity had known about pain since Aristotle and Galenus, while giving the pheno- menon new status. On the other hand, the Enlightenment recognized the diagnostic and therapeutic value of pain and often celebrated it in the form of dolorism. With each new generation of doctors, the history of pain starts afresh as a psychodrama in which enters knowledge, naturally, as well as a somewhat archaic mental space.
Keywords: Pain – Dolorism – Denial – Suffering – Forgetting – Adulthood – Enlightenment
Quand la romancie`re et essayiste ame´ricaine Susan Sontag se sait atteinte d’un cancer, son me´tier de philosophe l’ame`ne a` s’interroger sur le mal dont elle souffre : ce sera La Maladie comme me´taphore(1979) – l’un de ses livres les plus forts. Se sachant condamne´e, au de´but duXXIesie`cle, elle consacre ses dernie`res re´flexions a` notre attitude
Devant la douleur des autres. Cette mise a` distance, cette me´taphorisation, de sa propre douleur est emble´matique de toute une tradition qu’on peut qualifier, pour faire vite, de stoı¨cienne et qui n’est pas e´trange`re au de´ni. En l’occurrence, elle est d’autant frappante qu’il n’est pas question de sa propre douleur ni de sa propre maladie, mais de la douleur des victimes de ge´nocides et autres massacres de masse dont le XXe sie`cle s’e´tait fait une spe´cialite´. Jusqu’au bout, Sontag aura fait de sa maladie une me´taphore pour penser autre chose que son propre corps et sa propre douleur. S’agit-il de simple pudeur ou, plus profonde´ment, de l’impossibilite´ de tenir un discours sur sa propre douleur qui soit audible et donc the´rapeutique ? Que l’un des esprits les plus avertis sur la douleur et ses conceptions ait choisi de se taire en dit long sur les apories dans lesquelles sont enferme´s les me´decins face a` la douleur du patient. Et ce n’est pas un phe´nome`ne nouveau.
De fait, hormis quelques rares exceptions, comme l’ame´ri- caine Elaine Scarry, auteur d’unBody in pain[9], paru voila`
une vingtaine d’anne´es et qui a donne´ sa dignite´ philoso- phique au sujet, ou la nouvelle de la philosophe franco- israe´lienne Judith Schlanger, La Douleur parfaite, rares sont les philosophes qui se soient penche´s sur ce sujet, si ce n’est dans une optique de the´ologie morale ou utilitariste. Bref, vu le silence de la philosophie, on ne s’e´tonne pas du long silence des me´decins et des historiens sur la douleur, et singulie`rement son traitement.
Ce silence est redouble´ par un proble`me de vocabu- laire : on oppose volontiers la souffrance subjective a` la douleur objective, pour une raison dont il faut chercher l’origine dans l’e´tymologie latine. Alors que le verbesuffere exigeait un sujet, le verbe dolereadmettait en revanche une construction impersonnelle, comme s’il pouvait y avoir une douleur sans sujet et que toute douleur n’e´tait pas aussi une souffrance. Cette autonomisation du concept de douleur pose alors la question de son statut : symptoˆme re´ve´lateur, signe de gue´rison ou mal a` part entie`re a` traiter. Les trois aspects sont toujours pre´sents, meˆme si la re´flexion ou la
Pierre-Emmanuel Dauzat ()
E´crivain, 9, rue de Varize,F-75016 Paris, France E-mail : [email protected]
Dossier :
« Douleur et cancer »
DOI 10.1007/s11839-007-0018-0
pratique me´dicale ont eu souvent tendance a` en privile´gier un seul, au risque de faire de la me´decine, suivant le mot de Karl Kraus applique´ a` la psychanalyse, « cette maladie qui se prend pour sa propre the´rapie ».
Et pourtant, le paradoxe est d’autant plus criant que depuis Aristote au moins, et surtout depuis Galien (IIe sie`cle), la me´decine profane avait e´te´ attentive aux signes de la douleur et a` leur utilite´ dans l’e´tablissement des diagnostics. Aussi, sur le terrain de l’histoire de la douleur, la question n’est-elle pas tant celle de l’ignorance que celle de l’oubli, sinon du de´ni. Pline l’Ancien, dans sonHistoire naturelle, de´plorait de´ja` qu’on ne tıˆnt pas davantage compte de la douleur, parce qu’elle pouvait conduire au suicide.
Mais son avis ne fut gue`re entendu et, curieusement, il ne semble pas que la naissance du christianisme y ait change´
grand-chose.
Dans ses « Re´flexions sur la douleur physique au Moyen Aˆ ge », Georges Duby [4] observait que les historiens et singulie`rement les historiens de la me´decine avaient encore a` peine fixe´ leur attention sur l’histoire de la douleur physique. Puis il ajoutait : « Or, de toute e´vidence, la douleur a, elle aussi, son histoire. La manie`re dont elle est perc¸ue, la position qui lui est faite au sein d’un syste`me de valeurs ne sont pas des donne´es immuables ». De ce point de vue, le livre de nos origines, la Bible, est tre`s clair puisque la douleur intervient tre`s toˆt dans la Gene`se 3, 8 : « Elle va croıˆtre ta douleur, de geignements en geignements », promet Yahve´ a` E`ve apre`s qu’elle a mange´ du fruit de´fendu.
La douleur entre dans le monde par la femme et elle est proprement fe´minine. Dans la pastorale chre´tienne, il deviendra courant de suivre l’exemple de l’e´veˆque Fortunat de Poitiers qui pour de´tourner une jeune femme du mariage lui brosse un horrible tableau des douleurs de l’accou- chement. Dans l’anthropologie chre´tienne, le seul accou- chement sans douleur sera celui de la Vierge. Plus ge´ne´ralement, sur le chapitre de la douleur, saint Augustin fera une exception avec le Christ qui, explique-t-il, e´prouve les meˆmes sensations que nous, parce qu’il le veut bien : nous avons faim et nous souffrons passivement, quand lui ressent la meˆme souffrance parce qu’il de´cide de souffrir [3]. S’il connaıˆt la douleur, c’est donc qu’il la choisit quand il nous appartient de la subirad majorem gloriam dei. Il nous appartient de la subir... ou de l’infliger en son nom.
Dans la litte´rature me´die´vale de l’e´poque fe´odale, de l’an mil au de´but duXIIIesie`cle, les re´fe´rences a` la douleur sont rarissimes : il semble que les souffrances du corps n’inte´ressent pas les clercs. S’agit-il d’ignorance, d’indiffe´- rence ou de refoulement ? La re´ponse par la rudesse des mœurs et « l’omnipre´sence des traumatismes » semble eˆtre une re´ponse trop simple. S’il est vrai que l’endurance paraıˆt avoir de´cru au fil des sie`cles, l’indiffe´rence paraıˆt tenir a` des raisons the´ologiques et ide´ologiques. Ce n’est pas qu’on ne voyait pas la douleur : la le´gende de saint Je´roˆme appri- voisant un lion en retirant une e´pine de la patte du fauve montre bien qu’on pouvait, le cas e´che´ant, prendre la douleur au se´rieux et la soigner. La douleur e´tait donc
perc¸ue, mais une aˆme bien ne´e devait la me´priser. Elle e´tait si bien ancre´e dans la physiologie que le De corpore humano, ajoute´ autour de 1250 a` laSommedite d’Alexandre de Hale`s, traite de la physiologie au paradis et va jusqu’a` se demander si l’on y accouche dans la douleur.
Pour le Moyen Aˆ ge, il faut en outre s’attarder un instant sur le vocabulaire et noter une quasi-synonymie entre doloret labor: la douleur de l’enfantement a` laquelle est condamne´e E`ve et letravaila`la sueur du frontsans lequel Adam n’aura point de pain. Donc la souffrance est normale, et elle est d’emble´e physique. S’y de´rober ou y reme´dier serait aller contre la volonte´ de Dieu. Mais le corollaire de cette distribution des roˆles est que la douleur e´tant fe´minine elle est me´prisable. Un homme digne de ce nom ne souffre pas : il se de´viriliserait. Il ne serait pas loin de cette mollesse qui marque le commencement de la sentine (du latinsentina: lieu sale et humide) de tous les vices. Du coˆte´ masculin, la douleur lie´e a` la peine physique e´tait pareillement de´valorise´e parce qu’elle e´tait le propre de ceux qui travaillaient de leurs mains, des serfs.
Pour en finir avec le Moyen Aˆ ge, il y a encore un paradoxe : a` partir duXIIesie`cle, on voit se multiplier les textes qui e´voquent les aˆmes du Purgatoire et leurs souffrances ; toutefois, ce ne sont plus les corps qui souffrent comme chez Je´roˆme Bosch, mais les aˆmes ; en revanche, les chroniques et autres descriptions de combats et de calamite´ rapportent des mutilations avec une froideur remarquable : « A` les lire, explique le me´die´viste Georges Duby, on pourrait penser que les victimes de ces se´vices n’e´prouvent pas de souffrance. » A` tout le moins, on en retire l’image d’hommes « impassi- bles ». L’iconographie desXIIe-XIIIesie`cles corrobore les re´cits des premiers sie`cles du christianisme, avec un saint Laurent grille´ vif demandant a` son bourreau d’eˆtre retourne´ quand il est cuit d’un coˆte´, sainte Agathe qui pre´sente dignement sur un plat ses deux seins arrache´s ou encore saint Denis, qui porte alle`grement sa teˆte sans fre´mir.
Mais ce stoı¨cisme ou moralisme chre´tien ce´dera a` partir du XIIe sie`cle avec la de´cle´ricalisation de la culture. En revanche, alors meˆme qu’on commence a` prendre au se´rieux la douleur – au de´but du XIIIe sie`cle, Franc¸ois d’Assise rec¸oit les stigmates –, celle-ci est ce´le´bre´e dans le cas des saints sur le mode de l’imitation du Christ. De nouvelles images sont offertes a` la contemplation des fide`les : l’Homme de Douleur et laMater dolorosaouPieta`. Donc, quand il est place´ sur le devant de la sce`ne, l’espace de la douleur reste re´serve´ a` la Sainte Famille. Mesure´e a` cette aune sublime, la douleur des simples mortels pourrait paraıˆtre ne´gligeable. Progressivement, cependant, la compassion qu’inspirent ces deux images va s’e´tendre aux malades. La fondation des hospices en est le premier signe [2]. Sur la sce`ne e´largie des croisades,La Vie de Saint Louis de Joinville marque un tournant, l’e´volution du sentiment religieux qu’on vient de noter expliquant la place ine´dite qu’y occupe la douleur.
Or, Joinville n’he´site pas a` e´voquer de la manie`re la plus concre`te ses propres souffrances et celles de ses compa-
gnons d’armes. Apre`s la bataille de Mansuˆra, l’arme´e des croise´s est affame´e par les Turcs : elle est frappe´e de la
« maladie de l’ost » (le scorbut), dont les symptoˆmes et les causes nous sont de´crits avec une pre´cision toute me´dicale.
La situation devient vite catastrophique, la gangre`ne ronge les visages au point qu’il revient au barbier d’arracher les lambeaux de chair morte... pour permettre aux malades de
« maˆcher la viande », pre´cise Joinville, avant d’ajouter qu’on avait le cœur fendu de les entendre « brailler comme femmes qui travaillent d’enfant ». Comparer des soldats malades a` des femmes en couches est un propos inattendu de la part d’un chevalier. Ce rapprochement « de´virilise » le militaire et pourtant il n’a rien de me´prisant a` une e´poque ou` l’on valorise la souffrance du fils de Dieu. L’auteur lui- meˆme est atteint de scorbut, tout comme son preˆtre, qui en mourra. Au temps d’Ambroise Pare´, cependant, le duc de Guise, Henri le Balafre´, demandera a` ce qu’on lui retire la lance qui avait traverse´ son visage de part en part et se contentera de laisser e´chapper un simple « ah » de souffrance lors de l’intervention. En revanche, l’e´pıˆtre d’Ambroise Pare´ au de´but desDix Livres de chirurgieparaıˆt plus pre`s de la ve´rite´ du lot commun quand il dit que chacun bleˆmit au seul mot de douleur. Le cœur du me´decin sait des choses que sa raison ignore.
En dehors de cette phe´nome´nologie de la douleur et de sa place dans l’e´conomie pastorale, il faut dire un mot de la me´decine arabe, singulie`rement d’Avicenne. Au Xe sie`cle, dans son Canon, Avicenne rassemble toutes les connais- sances me´dicales de son temps et fait une place particulie`re a` la douleur qu’il de´finit comme une modification des humeurs ayant pour fonction d’annoncer des crises ou le de´nouement de la maladie, qui se termine par une e´vacuation (sueur ou he´morragie). Elle joue un roˆle de symptoˆme qui permet le diagnostic et renseigne sur l’e´volution de la maladie. La douleur est un signe, au fond comme chez Galien. Ce retour de la me´decine grecque par les traductions qu’en donne`rent les me´decins arabes va progressivement re´introduire la douleur dans la re´flexion des me´decins au point qu’en 1545, par exemple, Ambroise Pare´ annoncera une re´vision de fond en comble des notions traditionnelles en de´crivant ce qu’il est convenu d’appeler la douleur des membres fantoˆmes. Un peu plus tard, la description carte´sienne de l’union du corps et de l’aˆme se traduira par un premier effort pour comprendre les liens entre physique et psychique sur le plan de la douleur : tout passe par la « glande pine´ale » par laquelle l’aˆme confirme au corps, a` travers la sensation, l’existence d’un proble`me.
Approche certes me´caniste, mais qui introduit dans la pense´e me´dicale une logique des sensations, qui pre´pare le terrain a` la re´volution des Lumie`res.
Dans l’histoire de la douleur, tout change en effet avec les Lumie`res, mais tre`s lentement : « Le premier pas vers le bonheur, affirmait Jean-Jacques Rousseau, est de ne point souffrir ». De meˆme, l’Encyclope´die de Diderot et d’Alembert, dans son article sur la douleur, observe : « Elle doit toujours eˆtre reconnue comme nuisible par elle-meˆme,
soit qu’elle soit seule, soit qu’elle se trouve jointe a` quelque autre maladie, parce qu’elle abolit les forces, soit qu’elle trouble les fonctions ». La conception de la douleur a`
l’e´poque des Lumie`res se situe dans une perspective nosologique et se´miologique. Ainsi, la distinction est faite entre la douleur-signal d’alarme, qui annonce ou accompa- gne une crise, et la douleur seule qui n’a aucune utilite´.
Cependant, la douleur facilite le diagnostic. Elle doit eˆtre bien de´crite, et aborde´e en fonction d’autres signes (pouls, couleur des urines...). Le diagnostic est e´tabli en fonction des quatre formes de douleurs de Galien (tensive, gravative, pulsative et pongitive) qui peuvent varier d’intensite´. Par ailleurs, la maladie est de´termine´e en fonction de sa localisation. Apparaıˆt alors la proble´matique de la sub- jectivite´ de ce phe´nome`ne, qu’il faut malgre´ tout rendre objectif. Le discours du patient ne saurait remplacer la queˆte de signes objectifs : a` peine est-elle re´introduite dans le discours me´dical que la douleur fait l’objet de soupc¸ons avec ce qu’on a appele´ la « pathologie blanche ».
Sur le plan concret, en revanche, les pratiques et les reme`des propose´s sont loin de traduire l’avance´e de la compre´hension et de l’analyse. Marx, l’auteur du Capital, s’e´tait re´signe´ a` vivre avec la douleur de son anthrax tout en se promettant de la faire payer, des sie`cles durant, a` la bourgeoisie. Mais peut-eˆtre avait-il lu le re´cit de l’ope´ration que Talleyrand, le diplomate, eut a` subir. Dans les dernie`res semaines de sa vie, en 1838, a` pre`s de 84 ans, Talleyrand fut atteint d’un anthrax au niveau des verte`bres lombaires. Son me´decin, e´le`ve du grand Dupuytren, jugea urgent d’ope´- rer : l’ope´ration, a` vif, fut longue et torturante. Talleyrand resta longtemps impassible, puis se tourna vers le praticien avec hauteur : « Savez-vous, monsieur, que vous me faites tre`s mal ? » Et le me´decin continua d’ope´rer, comme les me´decins militaires qui amputaient les soldats sans anesthe´sie dans les arme´es de Napole´on ou comme le me´decin royal, quelques de´cennies plus toˆt, avec la fistule anale de Louis XIV. En 1686, le Roi-Soleil, ope´re´ sans anesthe´sie, avait fait preuve d’une semblable endurance, sans piper mot, se contentant de serrer la main de son ministre Louvois tout au long de l’intervention.
On ne peut mieux de´finir le paradoxe du me´decin, d’abord rassure´ qu’il y ait de la douleur – le patient est encore en vie – mais dont la vocation est de soulager la douleur parfois et souvent en commenc¸ant par l’infliger.
Rappelons, pour mettre les choses en perspective (et sans remonter a` l’e´ponge somnife`re du Moyen Aˆ ge et a` l’opium dont on a pu dire que son histoire se confondait avec celle de l’anesthe´sie) que le protoxyde d’azote avait e´te´
de´couvert en 1772 et qu’on en connaissait bien les qualite´s apaisantes, et que l’usage de divers anesthe´siques e´tait maintenant bien connu : l’e´ther sulfurique depuis 1792 et la morphine depuis 1806. A` ce titre, comment ne pas donner raison a` l’historienne de la douleur Roselyne Rey [8], qui parle de consubstantialite´ de la me´decine et de la douleur ? Un autre historien, Jean-Pierre Peter, parle d’un
« partenariat » entre la me´decine occidentale et la douleur
qui continue de reveˆtir un caracte`re sacre´ malgre´ l’affran- chissement de la me´decine, de`s Hippocrate, de l’espace religieux [6,7]. Il existe « un prestige du souffrir » – aux yeux des me´decins et singulie`rement chez les e´le`ves de Dupuytren habitue´s aux ope´rations a` vif. Certes, le paradoxe e´tait exacerbe´ au XVIIIe par l’ide´e qu’il fallait exciter la sensibilite´ a` des fins the´rapeutiques au risque d’accroıˆtre la douleur. Mais la douleur e´tait aussi inte´- riorise´e chez le patient. Les archives abondent en exemples d’invraisemblable stoı¨cisme.
Trois traite´s des Lumie`res montrent cependant que ce n’est pas faute d’avoir conscience de la douleur qu’elle a e´te´
ne´glige´e. En 1780, Ambroise Tranquille Sassard publie discre`tement un e´tonnantEssai et dissertation sur un moyen a` employer avant quelques ope´rations pour en diminuer la douleurou`, pour la premie`re fois, un me´decin sugge`re le recours a` une anesthe´sie chirurgicale. En 1799, dans son Discours sur la douleur, Marc-Antoine Petit plaide au contraire qu’il n’est pas bon de faire disparaıˆtre les signes de la douleur au plus vite et qu’il faut donc trouver le moyen de tromper le patient sur sa douleur. Et en 1823, enfin, dansDe la douleur conside´re´e sous le point de vue de son utilite´en me´decine, Jacques-Alexandre Salgues est le plus cate´gorique dans son illustration de la tradition, celle du roˆle ne´cessaire de la douleur tant physique que morale : garder la douleur en l’e´tat est le meilleur moyen pour le me´decin de ne pas se tromper : et d’invoquer a` l’appui de ses the`ses diverses pratiques comme le marquage au fer rouge sur l’occiput des enfants en Toscane au XVIe sie`cle. Jean-Pierre Peter a bien montre´ le paradoxe : le traite´ le plus novateur est reste´
longtemps lettre morte ; l’anesthe´sie qu’il sugge´rait, au moins en chirurgie, mettra plus de soixante ans a` s’imposer, en 1846-1847 « avec la pratique de la chose elle-meˆme, enfin admise non sans de vives re´ticences ». La doctrine de
« l’hygie`ne de la douleur » a eu la vie longue, les partisans de la se´dation passant pour un « essaim de sybarites » qui ne voient de bonheur que dans la mollesse. Eussent-ils lu Dostoı¨evski qu’ils auraient su qu’il est des gens qui
« s’enivrent de la douleur » et que l’histoire de l’anesthe´sie aurait suivi un autre cours [6].
Depuis, les protocoles ont introduit un coˆte´ plus ou moins contractuel pour une bonne partie des interventions the´rapeutiques. Mais il subsiste des zones d’ombre. Le
« Savez-vous monsieur ? » de Talleyrand a valeur de rappel, que le malade, de patient qu’il est devenu, peut redevenir un sujet. Or, cette possibilite´ n’est pas offerte a`
tous : on pense aux malades psychiatriques, dont l’intensite´ de la douleur n’est pas mesurable ou, a` l’inverse, aux maladies graves, tumorales, dont le de´veloppement est d’abord indolore, beaucoup moins douloureux en tout cas que le traitement qui introduit la souffrance dans l’histoire nosologique du malade. C’est une dimension de la douleur qui n’a e´te´ que rarement prise en compte, le sche´ma implicite restant celui de Le Cle´zio dans Le jour ou`
Beaumont fit connaissance avec la douleur, le mal de dents pre´ce´dant la douleur de la gue´rison. Dans certains cas de
cancer, la douleur intervient apre`s la me´dicalisation de la maladie, la premie`re e´tape e´tant la violence du diagnostic.
Voir Freud et son cancer de la maˆchoire qui a inspire´ a` son me´decin, Max Schur, une ve´ritable e´pope´e. Il y a toujours un moment dans l’histoire du malade ou`, pour reprendre la terminologie de Canguilhem, la douleur rele`ve tantoˆt du normal, tantoˆt du pathologique. L’ide´e qu’il doive y avoir une ne´gociation, au moins implicite, entre le me´decin et le patient a tarde´ a` s’imposer. Elle a e´te´ ignore´e jusque dans les anne´es 1930 et, a` peine la douleur a-t-elle e´te´ prise en compte dans la strate´gie de gue´rison que cette the´rapeu- tique nouvelle a suscite´ une vole´e de boucliers avec le mouvement « doloriste », qui n’est pas pre`s de s’e´teindre.
C’est pour re´pondre a` ce dilemme que les centres de prise en charge de la douleur se sont de´veloppe´s. Mais c’est une histoire qui n’en est qu’a` ses de´buts. Et qui rencontre des re´sistances ou` on les attend le moins : ne faut-il pas diagnostiquer une re´surgence de ce dolorisme ide´ologique dans le refus technique (un analyste ne donne pas, en meˆme temps, d’ordonnance de me´dicaments a` son patient) de prescrire un traitement me´dicamenteux qu’opposent bien des psychiatres-psychanalystes a` leurs patients ? Fille des Lumie`res et de l’utilitarisme a` la John Stuart Mill, la psychanalyse, dans certains de ses courants, reste attache´e a` un « hygie´nisme de la douleur » he´rite´ du catholicisme le plus inte´griste. Prisonnie`re de son langage, meˆme quand elle donne au malade la place que la tradition hippocra- tique entend lui donner, la me´decine ne parle encore qu’a`
elle-meˆme. L’objectivation de la douleur, le refoulement de la subjectivite´ attirent l’attention sur un point aveugle de la me´decine. Prendre en conside´ration la douleur, la mesurer, est une chose, reconnaıˆtre que le sujet a son mot a` dire est une autre chose. Dans Qu’est-ce que les Lumie`res ? Kant de´finissait l’e´poque moderne par l’accession de l’homme a`
l’aˆge adulte, l’aˆge de la raison. Ce qui est aussi une fac¸on d’exclure toute douleur qui n’est pas celle d’un homme ni d’un adulte : celle de la femme ou de l’enfant, par exemple.
Dans l’Histoire naturelle de Buffon, digne fils des Lumie`res, on peut lire ainsi ces re´flexions : « Il paraıˆt que la douleur que l’enfant ressent dans les premiers temps, et qu’il exprime par des ge´missements, n’est qu’une sensation corporelle, semblable a` celle des animaux qui ge´missent aussi de`s qu’ils sont ne´s ». Pendant longtemps, de nombreux facteurs ont en effet conduit a` ne´gliger la douleur chez l’enfant : conceptions neurophysiologiques errone´es et de´ni de la douleur, difficulte´ de l’e´valuation, e´ventail the´rapeutique restreint pour cette tranche d’aˆge, craintes associe´es a` l’usage des morphiniques, etc. En fait, jusqu’au milieu des anne´es 1980, les scientifiques estimaient que le syste`me nerveux des nouveau-ne´s n’e´tait pas assez de´veloppe´ pour ve´hiculer des informations douloureuses [5]. Il a fallu attendre les travaux d’Anand [1] en 1987 pour mettre fin a` un certain nombre d’ide´es pre´conc¸ues et motiver ainsi une nouvelle approche de la douleur du nouveau-ne´. Les manuels de chirurgie des anne´es 1950
abondent en descriptions hallucinantes de traitements inflige´s aux nouveau-ne´s. Re´cemment, « l’anesthe´sie n’e´tait pas une re`gle absolue pour des interventions dans la cage thoracique chez un be´be´ ». En 1987, encore, pouvait paraıˆtre une e´tude comparative sur les se´quelles neurolo- giques des ope´rations sur pre´mature´s avec et sans anesthe´sie. Pour les besoins de l’e´tude, on avait prive´ des nouveau-ne´s d’anesthe´sie, alors qu’une telle pratique e´tait de longue date exclue, sauf erreur de ma part, sur les animaux de laboratoire...
Et l’historien de la me´decine qui rapporte ces cas de conclure : « ce n’est pas la` un cas, c’est la re`gle », mais
« rien n’est plus difficile de comprendre ce que cela raconte » [6]. Comment comprendre, se demande l’historien, que la me´decine ait mis tant de temps a` comprendre ce que, en l’occurrence, les « me`res savaient peut-eˆtre de´ja` » ?
Comment re´pondre, si ce n’est que l’histoire de la douleur se rejoue, a` chaque ge´ne´ration de me´decins, comme un psychodrame dans lequel entre le savoir, bien suˆr, mais aussi tout un espace mental passablement archaı¨que que re´sume bien Baudelaire, dans Recueillement: « Sois sage, oˆ ma Douleur, et tiens-toi plus tranquille ». Mais on pourrait aussi bien citer l’anticle´rical Anatole France qui
parlait de « bonne et auguste douleur » et affirmait : « La douleur est la grande e´ducatrice de l’humanite´. » Comment mieux dire la permanence d’une ide´ologie de la douleur – la
« moraline » que fustige Nietzsche, envers et contre tous les progre`s de la me´decine, mais aussi la difficulte´ a` entrer dans la douleur des autres, c’est-a`-dire dans leur souf- france ?
Re´fe´rences
1. Anand KJS, Hickey PR (1987) Pain and its effects in the human neonates and fetus. N Engl J Med 317: 1321-9
2. Borot L, Fragonard MM (2002) Corpus dolens. Les repre´sentations du corps souffrant du Moyen Aˆ ge au XVIIesie`cle. Presses Universitaires de Montpellier, Montpellier
3. Dauzat PE (1998) Le suicide du Christ. PUF, Paris 4. Duby G (1988) Maˆle Moyen Aˆ ge, Flammarion, Paris
5. Gauvain-Piquard A, Pichard-Le´andri E, Meignier M (1991) La douleur chez l’enfant : re´cit d’un oubli. In: Claverie B, et al. Douleurs : du neurone a` l’homme souffrant. Paris, Eshel
6. Peter JP (1993) De la douleur. Quai Voltaire, Paris
7. Peter JP (1998) Silence et cris. La me´decine devant la douleur ou l’histoire d’une e´lision. Le Genre humain
8. Rey R (1993) Histoire de la douleur. La de´couverte, Paris
9. Scarry E (1985) The Body in Pain. Oxford University Press, New York et Oxford