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La télévision publique menacée par l'essor du numérique ? L'exemple de la Suisse
BADILLO, Patrick-Yves, BOURGEOIS, Dominique
Abstract
Avec le numérique l'ensemble du modèle des médias suisses doit être réinventé.
Compte tenu de la petite taille d'un pays tel que la Suisse, et face aux acteurs mondiaux de l'Internet, la réinvention du modèle passe par un nouvel écosystème. En Suisse, la mise en place d'un écosystème « durable » consisterait à harmoniser les relations entre les acteurs privés et le service public de télévision, afin que l'opportunité du défi numérique soit saisie et valorisée et favorise un nouveau modèle, toujours reconnu au niveau international quant à la qualité de l'information produite.
BADILLO, Patrick-Yves, BOURGEOIS, Dominique. La télévision publique menacée par l'essor du numérique ? L'exemple de la Suisse. In: Colloque "Gouvernance et service public médiatique dans les sociétés de la connaissance" CRICIS, Montréal (Canada), 16-17 juillet, 2015
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Patrick-Yves Badillo, Dominique Bourgeois (2015) La télévision publique menacée par l’essor du numérique ? – l’exemple de la Suisse – Colloque "Gouvernance et service public médiatique dans les sociétés de la connaissance" CRICIS-Université du Québec à Montréal, 16 et 17 juillet 2015
Résumé
Avec le numérique l’ensemble du modèle des médias suisses doit être réinventé. Compte tenu de la petite taille d’un pays tel que la Suisse, et face aux acteurs mondiaux de l’Internet, la réinvention du modèle passe par un nouvel écosystème. En Suisse, la mise en place d’un écosystème « durable » consisterait à harmoniser les relations entre les acteurs privés et le service public de télévision, afin que l’opportunité du défi numérique soit saisie et valorisée et favorise un nouveau modèle, toujours reconnu au niveau international quant à la qualité de l’information produite.
La télévision publique menacée par l’essor du numérique ? – l’exemple de la Suisse –
P.-Y. Badillo1, D. Bourgeois2
Différents défis contribuent à remettre en cause la logique de la télévision publique. L’essor du numérique s’accompagne d’une progression du libéralisme qui conteste la télévision publique.
Le défi de l’innovation, caractérisé par un nouvel âge de la télévision dans lequel les plates- formes, les mobiles, et l’algorithmique jouent un rôle de plus en plus important, bouscule le positionnement traditionnel de la télévision publique. En parallèle, le défi de la concurrence s’affirme avec les nouveaux opérateurs comme YouTube ou Netflix, ou encore iTunes, Hulu qui montent en puissance. Dans ce nouveau contexte, les tendances libérales s’appuient sur de nouveaux arguments. Est-il encore nécessaire de faire payer une redevance ? N’est-il pas temps de financer directement des programmes et non plus des chaînes?
Ces questions ont trouvé un écho croissant depuis quelques années. Le Reuters Institute de l’Université d’Oxford a publié récemment deux rapports intitulés : « Is there Still a Place for Public Service Television? Effects of the Changing Economics of Broadcasting » (Picard &
Siciliani, 2013) ou encore « What If there Were No BBC Television? » (Barwise & Picard, 2014).
La Suisse se trouve également confrontée à ce débat. Le débat est exceptionnellement intéressant dans ce pays car la Suisse est un pays où le modèle des médias est fort, avec une presse dynamique qui a réussi à enrayer le déclin et à se reconvertir partiellement au numérique et une télévision de service public largement reconnu pour sa qualité de programmation. Les prises de position des acteurs privés et publics, et des médias sont, dans la période actuelle, fréquentes et riches d’arguments. De plus, le débat est très démocratique et donne lieu à des référendums (votations) qui permettent au public de prendre position. Une première votation vient d’avoir lieu en juin 2015. En effet, la nouvelle LRTV (Loi sur la Radio et la Télévision) a été acceptée le 14 juin 2015 par le peuple suisse à 50,08%. Le chiffre de ceux qui ont approuvé la nouvelle loi est bien révélateur du débat qui est en cours en Suisse. En parallèle, se pose la question du périmètre du service public. La redevance pourrait même être complètement remise en cause, suite à une nouvelle initiative qui pourrait voir le jour en 2016. Dans la même lignée que les rapports de l’Université d’Oxford, un Think Tank, dénommé Avenir Suisse, a fait un rapport très documenté en faveur du libéralisme dans le domaine de la télévision publique. Nous souhaitons apporter un éclairage académique, « objectif » autant que possible, à ce débat, en nous appuyant sur un triptyque théorie-débat (cas de la Suisse)-réalité (éléments statistiques et faits). Ce triptyque paraît évident ; pourtant, bien souvent, les prises de position sont faites et ignorent un, voire deux éléments de ce triptyque. Il nous paraît crucial d’ordonner et de hiérarchiser les arguments théoriques, les faits basés sur des chiffres pour tenter d’apporter cet éclairage.
Dans cette perspective, il est d’abord indispensable de disposer d’une compréhension des origines du débat en se situant dans la longue période, tout en mettant en évidence les débats récents autour du service public de télévision en Suisse. Ces débats sont en effet particulièrement intenses depuis le début de l’année 2015 et vont se poursuivre encore tout au long de l’année, et probablement aussi en 2016. Nous proposerons ensuite un bilan théorique
1 Professeur, Directeur de Medi@LAB-Genève, Université de Genève, [email protected]
2 Professeure, Université de Fribourg, Suisse, [email protected]
des arguments pour ou contre le service public, en nous appuyant aussi sur différents faits et statistiques.
1. Origine et actualité des débats autour du service public de télévision
Après une brève mise en perspective historique et théorique, nous situerons l’ampleur des débats actuels en Suisse autour de l’avenir du service public de télévision.
1.1. Une mise perspective historique et théorique
Le débat actuel en Suisse, est, pour certains acteurs, l’occasion de remettre en cause complètement le service public de télévision : le modèle d’un système de télévision publique financé par la redevance (système dit « billag » en Suisse) est menacé. Une initiative « No- billag » est en cours. Elle pourrait donner lieu à une nouvelle votation débouchant sur la suppression de la redevance : « les gens devraient pouvoir payer ce qu’ils consomment réellement. C’est l’occasion pour la SSR [l’entreprise suisse de télévision et radio sous contrôle public] de se réinventer » (Philippe Nanternod, membre du parti libéral radical, cité par le journal Le Temps ; article « La galaxie de l’opposition à la SSR », 16 juin 2015).
Pour bien comprendre l’essence du débat, il est utile de rappeler que l’origine historique et théorique du débat est probablement à situer autour de l’année 1984 en dehors de la Suisse. En effet, alors que le président Ronald Reagan était au pouvoir, ainsi que Margareth Thatcher, l’année 1984 est le coup d’envoi d’un libéralisme qui est toujours dominant aujourd’hui d’un point de vue économique. En effet, en 1984, la plus grande entreprise mondiale de son temps, tous secteurs confondus, ATT est démantelée. Elle était accusée d’être un mammouth, un monopole, qui faisait payer les prix des services de télécommunication à un niveau trop élevé à ses consommateurs.
Les arguments généraux favorables ou défavorables à la télévision publique trouvent racine avec le débat autour d’ATT que l’on vient d’évoquer. Ils ont, bien sûr, été réactualisés, mais ils reprennent les principales conclusions issues de ces débats.
Les politiques audiovisuelles, fondée sur des principes établis il y a plusieurs décennies, sont alors considérées comme inadaptées aux nouvelles conditions dans les domaines des technologies et des marchés (Picard, 2013, p. 3). Il est indiscutable, effectivement, que les technologies transforment complètement les modes d’accès à des contenus qui, eux-mêmes, ont été bouleversés par le développement du numérique. Les frontières entre ce qui relevaient auparavant des télécommunications et de la diffusion télévisuelle sont aujourd’hui floues (OCDE, 2013). En particulier la distinction entre la télévision et les services vidéo n’a plus de sens, les contenus pouvant être fournis via de multiples plateformes (Télévision Numérique Terrestre, satellite, câble, IPTV (Internet Protocol Television, i.e. la télévision sur un réseau utilisant le protocole IP) et télévision OTT (Over the Top, i.e. des contenus audiovisuels fournis sur Internet par un tiers, comme Hulu ou Netflix). A cela s’ajoute les nouveaux usages en mobilité, les services liés au big data…
Plus fondamentalement, l’idée centrale est celle d’une politique audiovisuelle favorisant la concurrence. Les critiques faites à la télévision publique s’insèrent dans ce cadre de raisonnement favorable au marché. Le financement de la télévision publique par la redevance empêcherait le public d’utiliser les mécanismes du marché pour influencer le contenu et fausserait le marché de la télévision (Peacock, 2004). Picard (2013) rappelle les principales propositions de changements qui ont pu être faites à propos de la BBC : réduire le montant de
la redevance, réduire l’offre de programmes en laissant la BBC proposer uniquement ce que le marché ne propose pas, introduire un système uniquement d’abonnement volontaire, privatiser certains segments d’activité de la BBC, mettre en place un fonds de ressources accessibles à toutes les entreprises cherchant à produire du contenu audiovisuel qui ne pourrait pas être financé par le marché.
1.2. Les débats récents autour du service public de télévision en Suisse
Examinons le processus politique en cours et les débats en Suisse relatifs à la télévision publique. Le premier temps de ce processus a été celui de la votation de la nouvelle loi sur la radio et la télévision. Le deuxième temps concernera la définition du service public.
La nouvelle loi sur la radio et la télévision prévoit un élargissement du paiement de la redevance télévision et radio à tous les ménages. Cette nouvelle LRTV a été acceptée de justesse le 15 juin 2015 et on peut prévoir que cela renforcera les débats futurs sur le service public de radio- télévision. Dans la suite du processus politique, le Conseil fédéral devrait remettre un rapport au Parlement d’ici mi-2016. En effet, se pose la question du périmètre du service public. Un courant de pensée favorable à la limitation du service public, voire à la suppression de la SSR s’est développé. « Le soutien étatique aux médias tel qu’il est actuellement pratiqué en Suisse est un anachronisme. Par son orientation limitée à certaines technologies de diffusion (presse écrite, radio, télévision), il entrave le développement structurel des médias et fausse la concurrence. Le nouveau document de travail d’Avenir Suisse expose des propositions de réformes: à court terme, une limitation à l’expansion excessive de la SSR à long terme, des mesures de soutien à la production de contenus, et non plus à certains canaux de diffusion. » (Meister et Mandl, 2014).
Le débat est entré dans une phase intense relayée par les médias eux-mêmes : les médias deviennent les acteurs et analystes de leur propre avenir. Des journaux romands comme Le Temps, qui appartient au groupe Ringier, ou La Tribune de Genève, propriété du groupe Tamedia, interviennent directement dans le débat, et, en général, en défaveur de la SSR. SSR qui, elle-même, organise des émissions et débats. Bien entendu, chacun tente de prendre de la hauteur dans les débats, mais les intérêts en jeu dépassent toute neutralité.
On notera que la redevance est remise en cause, de même que le financement de la SSR par la publicité, tandis qu’un argumentaire contre le service public se développe de façon explicite.
2. Un bilan théorique et des statistiques pour un nouvel éclairage du débat Le bilan théorique sera effectué à partir de l’analyse du Think Tank Avenir Suisse qui s’inspire notamment des travaux du courant libéral animé par Robert Picard (directeur de recherche de l’institut Reuters à Oxford). Cependant, si certains éléments de cette analyse sont pertinents, il nous paraît nécessaire et fécond de les mettre à l’épreuve des faits, et des analyses statistiques, en raisonnant concrètement à partir du cas de la Suisse et de la SSR en particulier.
2.1. Un bilan théorique : les arguments mettant en cause le service public
Nous allons reprendre et analyser les principaux arguments du rapport d’Avenir Suisse afin d’expliciter différents fondements du débat sur la télévision publique, et notamment ceux qui mettent en cause le service public.
La concurrence diminue-t-elle ou stimule-t-elle la qualité des médias ?
Le rapport d’Avenir Suisse s’intéresse d’abord à la qualité et à la diversité des médias. Il remet en cause des travaux qui tendent à montrer l’existence d’un rapport négatif entre concurrence et qualité des médias (notamment Fög, 2013, pour la Suisse) et défend au contraire l’idée que la concurrence stimule la qualité des médias.
La concurrence diminue-t-elle ou accompagne-t-elle la diversité ?
Une série d’arguments développés par Avenir Suisse concerne la remise en cause de l’idée selon laquelle la concurrence dans les médias diminuerait la qualité et mènerait à « la commercialisation et au conformisme journalistique » (pour reprendre les termes du rapport).
Au contraire, Meister et Mandl (2014) considèrent que des médias en concurrence sont poussés à faire de la différenciation du produit pour des motifs économiques, car ils doivent se positionner par rapport à leurs concurrents. On retrouve l’argument habituel de l’école économique néo-classique, c’est-à-dire que ce sont les préférences des consommateurs qui déterminent le contenu des médias : « Grosso modo, le public souhaite des informations qui épousent sa vision du monde. (…) Ainsi, les médias doivent être capables de donner à leur couverture une dimension idéologique, sans qu’elle soit pour autant jugée incorrecte. Ils y parviennent généralement grâce au choix et à la pondération des informations et des commentaires. » (Meister et Mandl, op. cit., p. 8). D’où la critique du monopole : « En cas de monopole, un média a tendance à se positionner au centre de l’échiquier politique, du moins en partant de l’hypothèse simplificatrice d’une opinion politique homogène. En revanche, au sein d’un marché concurrentiel, le reflet de l’orientation politique dans l’information dépend de la répartition des préférences. Si tous les utilisateurs ont la même orientation politique, la concurrence par les prix sera accrue (…) Par ailleurs, une hétérogénéité croissante parmi les préférences permet une différenciation plus importante des contenus médiatiques et, ainsi, une atténuation de la concurrence par les prix » (op. cit., pp. 8-9).
Avantages et inconvénients d’un monopole naturel
Tous les arguments favorables à un monopole public (notamment celui de la « sous-additivité » de la fonction de coût) sont devenus, d’après Avenir Suisse, non valables avec la numérisation qui a réduit les coûts fixes et qui offre la possibilité de limiter l’accès aux contenus numériques grâce à diverses formules de paiement (Freemium-Paywall, Metered-Paywall, etc.). Comme on le voit, les arguments sont purement technologiques et économiques, tout en laissant de côté les multiples possibilités de régulation d’un monopole public.
L’Etat doit-il continuer à financer les médias ? Y-a-t-il distorsion de marché ?
Pourquoi changer le système ? La réponse, de la part des partisans en faveur d’une réforme profonde, est identique à celle développée par Picard (2013, op. cit.) : les changements techniques induisent de telles mutations économiques que le système actuel est inadapté. Dans le rapport d’Avenir Suisse, domine l’argument de la convergence à long terme des médias imprimés, de la radio et de la télévision sur une seule plateforme, c’est-à-dire Internet. Cette convergence entraîne une concurrence entre de multiples acteurs, y compris de nouveaux acteurs internationaux (moteurs de recherche, opérateurs de télécommunications, etc.) et une baisse des revenus des médias classiques. Dès lors, des changements structurels sont nécessaires et Avenir Suisse en déduit que le soutien étatique actuel aux médias entrave ces changements.
D’une part le service public deviendrait plus cher : « Si l’on voulait maintenir le paysage médiatique suisse actuel, tant dans sa diversité que dans la quantité de contenus locaux, il faudrait un engagement financier encore plus important. » (Meister et Mandl, op. cit. p. 48).
Cet argument ne repose sur aucune analyse prospective chiffrée et nous reviendrons dans le paragraphe 2.2 infra sur la question du montant du financement de la SSR.
D’autre part il existerait, selon Avenir Suisse, une distorsion du marché : « tandis que la base des revenus subit une érosion au niveau des chaînes privées, la SSR dispose d’une base financière toujours plus importante pour la production de contenus exclusifs du fait de la part croissante de la redevance, ce qui est problématique d’un point de vue concurrentiel. » (op. cit., p. 48). Observons déjà que, certes, des entreprises suisses privées de télévision ont des difficultés financières, mais le financement public des radios et télévisions privées est passé de 10 millions en 1998 à 54 millions de CHF en 2013 et il va augmenter dans l’avenir, suite à la nouvelle LRTV. Nous reviendrons sur l’argument de distorsion du marché dans le paragraphe 2.2 infra.
Enfin, le financement public favoriserait des médias « anciens » et donc aussi un « public plus âgé. » (op. cit., p. 48). Ce dernier argument peut évidemment être contesté dès lors qu’une partie de la redevance sert à développer des technologies numériques et des contenus originaux.
De la remise en cause d’un soutien aux médias à la recherche de nouveaux modes de financement et de contrôle publics
Les différentes analyses d’Avenir Suisse débouchent sur une conclusion évidente dans une logique de libéralisation : « Compte tenu de l’évolution technologique, le principe même d’un soutien aux médias peut être remis en question. » (op. cit., p. 48). Cette première conclusion est toutefois rejetée par Avenir Suisse et par la très grande majorité des partisans d’une réforme du système audiovisuel suisse sur la base d’une prise en compte de la spécificité du contexte économique et politique suisse : « Dans le contexte d’une consolidation continue et compte tenu de l’importance croissante des offres internationales, il est envisageable qu’il y ait un consensus politique et social pour subventionner des contenus médiatiques à caractère national et identitaire. » (op. cit., p. 49). Par conséquent, des réformes sont proposées, mais la nécessité d’un service public dans les médias n’est pas remise en cause.
i. Vers de nouveaux modes de financement et de contrôle publics ?
La première proposition de réforme, sur fonds de libéralisme, consiste à proposer de financer des contenus et non plus une entreprise de service public : « Au lieu de commissionner et de financer un fournisseur dédié pour le service de base (SSR), il serait également possible de verser des subventions à tous les médias privés pour des prestations qui le mériteraient. » (op. cit., p. 49). Ce système s’inspire de celui de la Nouvelle Zélande ; toutefois des critiques ont été faites au système néo-zélandais, en
particulier la concurrence est limitée en Nouvelle Zélande en raison du nombre restreint d’acteurs.
ii. Une deuxième série de propositions visent à limiter la SSR
Tout d’abord, une réforme pourrait toucher aux contenus : la SSR devrait se limiter aux contenus qui ne peuvent pas être financés par le marché, donc qui ne peuvent pas être fournis par des entreprises privées. Mais que resterait-il alors à la SSR ? D’après Avenir Suisse, même les émissions d’information, telles que les talk-shows politiques, pourraient être fournies par le privé.
Il serait aussi possible d’instaurer un contrôle des offres de la SSR, s’inspirant du
« Public Value Test » mis en place au Royaume-Uni pour examiner les offres de la BBC (qui doivent correspondre à la mission de service public et ne pas entraîner de distorsions du marché au détriment du privé).
Les moyens financiers de la SSR pourraient être limités. Ce modèle « cap » consisterait à fixer un plafond des revenus pour la redevance et la publicité. Divers effets négatifs sont envisageables dans ce modèle, tels que une absence de motivation de la part de la SSR dès lors que le plafond de ressources serait atteint, mais Avenir Suisse rejette la possibilité d’effets importants principalement sur la base de la réglementation imposée à la SSR.
Enfin, le modèle du « private content provider » a aussi été évoqué pour une réforme de la SSR à long terme : « la SSR, organisée sous forme de public content provider et dotée d’une mission de programmes, continuerait à produire des contenus médiatiques diversifiés dans les quatre langues nationales et les mettrait gratuitement à disposition de plateformes tierces privées. Par contre, la SSR n’aurait plus de plateforme de distribution propre desservant directement des clients finaux. » (op. cit., p. 56). Les avantages de ce modèle seraient sa neutralité concurrentielle, la focalisation de la SSR sur ses productions propres et un soutien indirect et facile aux médias privés.
En résumé, les arguments mettant en cause la SSR se résument autour de quatre axes principaux :
⋅ La SSR est un monopole qui bénéficie d’une distorsion de marché ;
⋅ cela conduit à une réduction de la qualité et de la diversité ;
⋅ et cela coûte cher ;
⋅ dans le contexte des nouvelles technologies, il convient d’inventer un nouveau modèle.
Ces arguments résistent-ils à l’épreuve des faits ?
2.2. Discussion des arguments mettant en cause le service public de télévision
Nous donnerons quelques points de repères sur la SSR avant de discuter les arguments précédemment mis en exergue.
i. LeLe service public suisse de télévisionLeLeservice public suisse de télévisionservice public suisse de télévisionservice public suisse de télévision : la SSR: la SSR: la SSR: la SSR
La SSR (Société suisse de radiodiffusion et télévision) est une association sans but lucratif qui comprend quatre sociétés régionales correspondant aux quatre langues du pays. Elle est une entreprise de plus de 6000 employés qui a un budget annuel d’environ 1,55 milliard de CHF, dont 1,2 milliard issu de la redevance et 350 millions des recettes commerciales (principalement la publicité). A titre de comparaison indicative, France Télévisions, le groupe public français, avait un effectif d’environ 10000 employés en 2013 et un chiffre d’affaires de 3,054 milliards
€, dont 2,502 milliard € de ressources publiques, soit 82 % du chiffre d’affaires (source : rapport d’activité 2013).
ii. Les arguments mettant en cause la SSRLes arguments mettant en cause la SSR Les arguments mettant en cause la SSRLes arguments mettant en cause la SSR
⋅ La SSR est-elle un monopole qui bénéficie d’une distorsion du marché ?
Au niveau des parts de marché, la SSR est loin d’avoir une place monopolistique en Suisse, comme le montre le graphique 1 ci-dessous. En termes d’audience télévisuelle, la part de marché de la SSR se montait à 31.3% en 2013, en moyenne. La SSR doit faire face surtout à une forte concurrence des chaines étrangères qui sont diffusées largement en Suisse.
Graphique 1 : Parts de marché de la TV en Suisse (audience, moyenne journalière sur 24 heures, 2013)
Source : Office fédéral de la communication (OFCOM), 2015, p. 7.
Comme la Suisse est un petit pays d’environ 8 millions d’habitants, mais avec quatre langues officielles, la SSR est contrainte de fournir des programmes dans ces langues. La SSR propose aussi une large offre en ligne. Ainsi la diversité linguistique est un élément essentiel des contenus de la SSR. « Pour couvrir les coûts, qui sont proportionnellement plus élevés en Suisse romande et italophone qu’en Suisse alémanique, la SSR a mis en place une péréquation financière interne. » (Office fédéral de la communication (OFCOM), 2015, p. 8). On peut remarquer que les critiques portées à la SSR, et notamment au montant de la redevance, ne prennent pas en compte cette péréquation, qui est, bien sûr, favorable au maintien du service public : la péréquation, base de la diversité linguistique, disparaitrait en cas de suppression de l’entreprise publique.
On peut aller plus loin en donnant les résultats d’un travail en cours de publication sur la concentration des médias à l’échelle mondiale (Badillo & Bourgeois, 2016 ; Badillo, Bourgeois
& Lesourd, 2016). Même si certains de ces résultats sont encore provisoires (voir graphique 2 ci-après), il apparaît que la Suisse a un indice de concentration qui est égal, pour la télévision, à environ 1050. Rappelons ici, que l’indice HHI construit varie entre 0 et 10 000. Un indice égal à zéro signifierait une concurrence extrême. A contrario un indice de 10 000 signifie une situation de monopole. Avec un indice de 1050 la télévision en Suisse apparaît à l’échelle européenne comme très peu concentrée. Cela s’explique tout simplement par la présence importante de chaînes étrangères, puisque l’indice de concentration de la télévision est calculé en fonction de la répartition d’audience.
Graphique 2 : Concentration de la télévision en Europe
(sources : Badillo & Bourgeois, 2016, Badillo, Bourgeois & Lesourd, 2016)
Suisse : Indice HHI d’environ 1050 en 2012 (1350 en 2008) : c’est un niveau de concentration très faible relativement aux autres pays européens Il est donc erroné d’avancer l’argument du monopole qui provoquerait des distorsions du marché, puisque la télévision Suisse de service public est en réalité confrontée à une concurrence intense.
On peut même dire que le véritable danger serait de ne pas protéger cette télévision de service public, car, notamment dans un contexte d’évolution technologique rapide, elle pourrait avoir un rôle très rapidement évanescent. Alors se poserait plutôt la question inverse. Comment disposer d’une télévision qui assure un ciment social et culturel dans un pays où il y a quatre langues différentes ?
À ce niveau, nous pensons que l’analyse des courants de pensée critiques du service public a purement consisté à reprendre les arguments issus du débat lors du démantèlement d’ATT. Dans le cas de la télévision Suisse de service public, cela nous paraît être une erreur double. La première erreur provient, comme nous venons de le montrer, d’un diagnostic faux quant à la soi-disant structure monopolistique de la télévision publique Suisse. Cependant, existe une seconde erreur de diagnostic, à notre sens. En effet, une activité telle que la télévision publique a un contenu culturel et humain fondamental. La logique éditoriale de la télévision publique, l’importance du rôle de lien social nous paraissent devoir être mises au premier plan. En d’autres termes, on ne peut comparer une industrie purement technologique, comme les télécommunications qui a pour objet de transporter des « bits » à une industrie des médias comme la télévision publique suisse qui a vocation à diffuser de la culture et à être un carrefour social qu’il faudrait réinventer, si on le supprimait.
⋅ La SSR bénéficie-t-elle d’un financement de plus en plus important ?
Il est souvent affirmé que le service public prend une part excessive et croissante (voir, par exemple, l’article « Trop de SSR nuit au service public » par Pierre Ruetschi, le rédacteur en
chef de la Tribune de Genève, le 12 mai 2005). Cet argument peut prêter à discussion tout d’abord car rien ne permet de prédire l’évolution future des coûts de production audiovisuelle ; on peut même penser raisonnablement que la diffusion numérique qui s’accroît peut s’accompagner de coûts plus faibles qu’auparavant. En outre, si l’on observe les tendances passées, le financement de la SSR a, certes, augmenté depuis 1998 en raison de l’accroissement démographique et de l’augmentation de la redevance, mais dans une proportion qui est loin d’être aussi catastrophique que ce qui est décrit par Avenir Suisse : en 1998 la SSR recevait 1,022 milliard de CHF issu de la redevance, et elle recevait 1,203 milliard de CHF en 2013 (pour toutes ses activités, y compris la radio et Internet). Avenir Suisse a comparé la croissance des recettes de la SRG issues de la redevance avec la croissance de l’indice national des prix à la consommation en Suisse et note un écart au profit de la SRG au cours des années récentes (les calculs s’arrêtent en 2011), mais cet écart s’explique principalement par la croissance démographique et pas par la croissance de la redevance individuelle par ménage. Notons aussi que la baisse de la redevance individuelle par ménage prévue dans la nouvelle loi est évidemment un élément qui va diminuer l’argument d’une ponction fiscale des ménages au profit de la SSR.
Nous avons d’ailleurs déjà indiqué que, si Avenir Suisse prône la libéralisation du marché, il ne remet pas en cause le service public dans sa totalité. En outre, le rapport d’Avenir Suisse admet que la SSR diffuse beaucoup de programmes d’informations et est perçue par les utilisateurs comme un média de qualité, en particulier pour ce qui concerne le professionnalisme et le contenu informatif . Les chaines de télévision privées suisses sont davantage orientées vers le local-régional et le divertissement.
3. Conclusion : évolution technologique et nécessité de réinventer le modèle suisse des médias et le service public de télévision
Cette présentation a retracé les débats importants autour du service public de télévision en Suisse. Ces débats sont légitimes et féconds.
Cependant l’angle d’analyse et de critique de la SSR ne nous paraît pas être le bon.
D’un point de vue général, les débats se déroulent comme si la Suisse était en état d’autarcie et que ces débats concernaient « la SSR contre les éditeurs » (et contre les très petites entreprises suisses de télévision privées, mais celles-ci reçoivent aussi une petite partie de la redevance, rappelons-le). Or, la SSR n’est pas un monopole ou quasi-monopole, non seulement car la concurrence des télévisions étrangères est considérable, mais aussi en raison de la multiplicité des technologies. L’abondance des technologies de réception et la multiplicité des écrans ne peuvent qu’accroître la concurrence vis-à-vis de la télévision classique. Le rapport Schwartz (2015) considère qu’en France, avec l’arrivée de l’ADSL, du câble et du satellite la concurrence a été élargie, en raison de l’essor des nouveaux modes de réception de la télévision : les modes de réception autres que le mode hertzien sont en effet passés au total de 42% en 2005 à 69% en 2014.
Dans un tel contexte il n’y a que deux véritables scénarios : soit l’on considère le service de télévision publique comme incontournable, soit on le laisse disparaître au gré de l’évolution technologique et de la puissance des acteurs mondiaux.
Le deuxième scénario est parfaitement crédible. Alors que l’heure est à une évolution technologique accélérée avec des logiques multi-écrans, l’explosion de la vidéo sur les mobiles, l’omniprésence des GAFA est patente. « L’arrivée sur le marché français des « GAFA »
(Google/YouTube, Apple, Facebook, Amazon) et de Netflix préfigure des évolutions profondes dans le rapport de force entre les acteurs du secteur, tant la puissance financière de ces « géants du net » est considérable : les GAFA cumulent 316 Mds$ de chiffre d’affaires en 2013, en croissance de 12% sur un an, et plus 123 Mds$ de trésorerie disponible16. En 2012 pour la première fois, les revenus de Google aux Etats-Unis ont dépassé ceux de l’ensemble de la presse américaine » (Rapport Schwartz, 2015, p. 12).
Si l’on écarte la deuxième solution, alors le service public Suisse doit disposer des mêmes armes que tous les autres services publics européens. « L’ensemble des médias de service public étudiés partagent six mêmes grandes missions, qui peuvent être résumées ainsi : informer, cultiver, fournir des programmes de qualité, remplir des missions citoyennes, financer directement ou indirectement la création et refléter la diversité régionale, ou communautaire, de la société » (Rapport Schwartz, 2015, p. 29). Au niveau européen, tous les grands pays ont un système de financement de la télévision publique par la redevance ou par les crédits publics.
La publicité apparaît alors comme une ressource complémentaire qui allège les dépenses publiques.
Il nous semble que certains « adversaires » de la SSR ont raison lorsqu’ils indiquent que le modèle de la SSR doit se réinventer. Mais, en fait, ce n’est pas seulement le modèle de la SSR qui est à réinventer. C’est l’ensemble du modèle des médias suisses qui doit être réinventé, avec un point de passage incontournable : occuper avec force et compétence le domaine numérique.
C’est une condition sine qua non pour préserver des programmes de qualité assurant aussi le lien social du pays. Mais, à notre sens, compte tenu de la petite taille d’un pays tel que la Suisse, et face aux acteurs mondiaux de l’Internet, la réinvention du modèle passe par un nouvel écosystème, que Jean-Marie Charon (2015, p. 94) décrit par ailleurs pour la presse française :
« il s’agit de mettre en évidence un système d’acteurs, pluriels par leur histoire, leur organisation, le contenu de leur activité, leur production, le rapport au public (direct ou indirect). Il est surtout question de prendre toute la mesure des interrelations qui s’y développent. Celles-ci sont faites de compétitions, de solidarité et surtout de nécessaires moments ou sujets de mutualisation ». En Suisse, la mise en place d’un écosystème « durable » consisterait à harmoniser les relations entre les acteurs privés et le service public de télévision, afin que l’opportunité du défi numérique soit saisie et valorisée et favorise un nouveau modèle, toujours reconnu au niveau international quant à la qualité de l’information produite.
Bibliographie
Badillo, Patrick-Yves, & Bourgeois, Dominique. 2016. “Media Concentration in Switzerland”, Chapitre 14, in Noam, Eli M. and The International Media Concentration Collaboration. 2016.
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