• Aucun résultat trouvé

ARTheque - STEF - ENS Cachan | Questions / Réponses : le puzzle du savoir

N/A
N/A
Protected

Academic year: 2021

Partager "ARTheque - STEF - ENS Cachan | Questions / Réponses : le puzzle du savoir"

Copied!
6
0
0

Texte intégral

(1)

QUESTIONS / RÉPONSES

LE PUZZLE DU SAVOIR

Alain VERGNIOUX I.U.F.M. de Bretagne

MOTS-CLÉS : ALPHABÉTISATION - QUESTION - ÉLEMENT - FICHE

RÉSUMÉ : Nous allons montrer comment certaines formes de diffusion et d'alphabétisation scientifique et technique pour le grand public mais aussi le public scolaire, en particulier la forme de la fiche "question / réponse", produisent des effets de fragmentation, d'incohérence et de simulacre de la connaissance.

SUMMARY : We are going to draw how certain ways of spreading knowledge and developing scientific and technicalliteracy for the general public but for children of school age too, especially through the pattern "question / answer", produce fragmentation and incoherence effects and result in a semblance of knowledge.

(2)

1. INTRODUCTION

Leproblème de l'alphabétisation pose la question des points de dépan. En ce qui concerne les processus d'acculturation ou d'apprentissage dans un domaine comme celui des sciences et des techniques, la réponse est double;

- ilconvient de partir des questions que se posent ou des problèmes que rencontrent les apprenants (les élèves, les enfants) ;

- ilfaut commencer par les bases, les éléments simples, les constituants premiers du champ de savoir considéré.

Ces questions se croisent et les réponses également. Notre étude va traiter de ces croisements et recouvrementsàtravers des supports sociaux empruntés aux domaines de l'enseignement et de la vulgarisation.

2. LES FICHES QUESTIONS / RÉPONSES

Le point de départ de notre réflexion pourra paraître trivial car il concerne un phénomène récent, presque anodin, qui est la diffusion du savoir en direction du grand public non plusàtravers des livres, des revues, des encyclopédies ou des dictionnaires (pour en rester aux formes écrites), mais à travers la fiche qui estàla fois la miniaturisation du savoir et la possibilité de son expansion à l'infini. On a là affaire à ce que j'appellerai volontiers une transformation technique, de découpage en unités discrètes, indépendantes et qui obéissent au principe de la reproductibilité sous le principe de l'addition. Nous avons analysé deux fichiers de ce type : LE GRAND FICHIER DU COMMANDANT COUSTEAU, diffusé par Hachette, et le fichier DISNEY DÉCOUVERTE, diffusé en France par les Éditions Rombaldi. Notre examen ne néglige pas le contenu de ces fiches, mais s'arrête surtout sur leur structure formelle, leur mode de fabrication et de constitution des fichiers.

2.1 Les fiches COUSTEAU présentent au recto une photo et au verso un texte d'exposition du sujet. Le fichier DISNEY se présente sous une forme plus intéressante pour notre étude. Chaque fiche s'organise à partir d'une question, par exemple: "Peut-on classer les étoiles 7" Au verso, on trouve deux niveaux de réponse, une réponse rapide dans un langage simplifié et une réponse plus solide, souvent plus théorique. Regardons l'ensemble des fiches consacréesàun même domaine, soit l'ESPACE. Un certain nombre de fiches concernent une sous-rubrique: la conquête de l'espace: "L'homme peut-il vivre sur la lune 7"(1), "Quel fut le premier homme de l'espace ?"(2), "Pourquoi les fusées larguent-elles leurs étages ?"(3), "Les navettes spatiales remplaceront-elles les fusées ?"(4), "Qui a marché le premier sur la lune ?"(5), "Qu'a-t-on trouvé d'intéressant sur la lune ?"(6), "La

guerre des étoiles est-elle possible 1"(7), "Que fait-on dans une navette spatiale ?"(8).

Des questions concernent effectivement la Conquête de l'espace comme événement historique (2,5,6), mais les thèmes divergent, les uns restent proches, par exemple les conditions de la vie dans l'espace (1,8), le domaine de la technique (3,4), ou la réflexion prospective. D'autres sont là de façon

(3)

plus douteuse (7). Certaines fiches s'organisent en série (1,5,6) ; on peut ainsi reconstituer une certaine cohérence, mais cette recherche de cohérence doit être assortie d'une remarque importante. Un autre ensemble de fiches concerne la connaissance du système solaire: "Comment s'est fonné le système solaire 1"(1), "De quoi est fait notre soleil ?"(2), "Pourquoi le soleil a-t-il des taches ?"(3), "Combien y a-t-il de planètes dans le système solaire ?"(4), "Toutes les planètes se ressemblent-elles ?"(5), "Y a-t-il des planètes en dehors du système solaire ?"(6), "Quelle est la plus grande de toutes les planètes ?"(7), "Combien Saturne a-t-elle d'anneaux ?"(8), etc... Quand on considère de façon plus attentive l'ensemble de ces fiches, on se rend compte que l'on a affaire à un exposé qui n'estni complet ni méthodiquede l'objet d'étude.

Si nous continuons à parcourir le "chapitre" de l'ESPACE, on peut dégager quelques thèmes fédérateurs; par exemple, certaines fiches se regroupent autour des techniques d'observation: "Quel est le plus grand télescope du monde ?(9)","Àquoi sert une sonde spatiale ?(IO)", ou portent sur la connaissance de l'univers en général: "Qu'est-ce qu'une constellation ?(ll)", "Qu'appelle-t-on la Voie lactée ?(l2)"; il y a aussi des fiches qui concernent des concepts théoriques: "C'est quoi, la gravitation universelle ?(13)", "Qu'appelle-t-on une année lumière ?(14)", "Qu'est-ce qu'un trou noir ?(15)";"Oùse cache la quatrième dimension ?(16)"; "Qu'est-ce que l'effet Doppler ?(17)", "Comment le Big-Bang a-t-il donné naissance à l'univers ?(l8)"; certaines de ces questions sont complexes:"Letélescope spatial est-il une machine à remonter le temps ?"(19).

Laissons là cet inventaire et arrêtons-nous quelque peu. Premièrement, à la lecture des contenus, on ne trouvera rien d'inexact dans les réponses proposées au lecteur. On ne pourra pas dire que l'on diffuse des connaissances erronées dans ce type de fichier.

Mais, deuxièmement, le niveau d'exposition est très différent d'une fiche à l'autre. Dans un certain nombre de cas, les explications proposées font appel à des images; par exemple, pour répondre à la question sur la gravitation (13), l'explication commence par : "Quand on fait tourner un objet au bout d'une ficelle.. etc", mais cette démarche est assez rare. Par ailleurs, quand on aura à expliquer ce qu'est un satellite, ou une comète, ou une constellation, il ne sera pas fait appel à la fiche qui a donné la réponse sur la gravitation, de telle sorte que l'information donnée dans la fiche (13) reste lettre morte pour le reste du fichier. Et, puisque nous sommes sur cette question, nulle part il n'y a d'explication du phénomène d'attraction... sinon, en cherchant bien, dans une autre partie du fichier (Laplanète terre) à travers la réponse à la question: "Quelle est la force qui nousattirevers le sol ?" Souvent, c'est le cas le plus fréquent, le niveau d'exposition est abstrait. Certaines questions sont complexes, nous l'avons vu : "Le télescope spatial est-il une machine à remonter le temps ?", qui n'est compréhensible qu'à partir de l'hypothèse, en astrophysique, de l'expansion de l'univers; ce n'est pas une question que les enfants vont rencontrer spontanément. De même la question: "Les étoiles peuvent-elles mourir ?" n'est pas une question naïve et ne peut être posée qu'à partir de calculs assez sophistiqués concernant l'évolution énergétique d'une étoile.

Ces quelques remarques nous conduisent à l'examen de lanature des questions.

Certaines sont immédiates et peuvent être posées par des enfants: "Pourquoi les étoiles brillent-elles ?", "De quoi est fait le soleil ?"; ce sont des questions simples, indiquant directement leur objet et dont on peut admettre qu'elles sont adéquates à la curiosité du lecteur. En revanche, d'autres

(4)

questions procèdent d'une sorte d'infantilisation du questionnement par la médiation d'une supposée culture enfantine, d'un supposé étonnement enfantin. Par exemple: "Pourquoi croit-on voir un visage sur la lune 7".

Légèrement différentes, des questions se réfèrent à une sorte de culture générale diffuse: "Qui se cache sous le nom d'étoile du Berger 7", mais ne présentent pas plus d'authenticité.

Paradoxalement, on trouvera aux antipodes d'autres sortes de questions qui ne peuvent être formulées sans une solide connaissance du domaine concerné; par exemple : "Où se trouve la ceinture des astéroïdes 7", "Qu'est-ce qui provoque les éclipses de soleil 7", et nous l'avons vu, certaines questions ne peuvent être posée qu'à partir d'un contexte théorique précis, du Big Bang à l'effet Doppler(Cfsupra, 16,17,18,19).

Nous pouvons donc renouveler notre interrogation: comment à travers un tel matériel, hétérogène dans ses contenus, sans aucun mode de renvoi entre les fiches, faisant appel à des niveauxdepensée àce point différents, un enfant peut-il entrer de façon cohérente dans l'investigation du domaine et dans sa connaissance?

Ce que nous avons dit de l'ESPACE pourrait se dire a fortiori des autres rubriques du fichier, qui par la nature de leur objet, parfois si indéterminé, sont encore plus difficilement saisissables. Dans tous les cas, à cause du système des fiches, le domaine se trouve parcellisé, segmenté, etil est couven de façon lacunaire. Quand on regarde l'ordredeparution des fiches, il ne suit aucun ordre méthodique, ne correspond à aucune progression comme on pourrait l'attendre d'un matériel qui annonce des intentions pédagogiques. on a tout au contraire une dispersion totale du savoir et des éléments du savoir. On pourrait même se demander s'il est légitime de parler d"'élément" de savoir puisque la fragmentation est telle qu'une fiche, quand elle est seule, reste sans usage significatif, et que son insertion dans la collection ne l'enrichit en aucune façon. On a, de fait, affaire à une conception "anarchique" du savoir: àla fois un désordre radical et une dispersion sans principe, une parcellisation sans fin en éléments (mais nous aurons àyrevenir) que nous pouvons qualifier d'insignifiants.

2.2 Autres formes de fichiers

Les fichiers ont constitué pour notre analyse, un point de départ, mais ils ne sont pas un phénomène isolé. On retrouve la fonne fiche : questions 1 réponses dans d'autres formes éditoriales, d'alphabétisation ou d'acculturation pédagogique qui sont pour la plupart des ENCYCLOPÉDIES pour les enfants. Entre autres, L'ENCYCLOPÉDIE DE LA JEUNESSE, chez Hachette, se présente sous la forme de volumes indépendants (7 volumes parus) dont les titres prennent la fonne de questions: DIS POURQUOI? OÙ EST-CE? DIS COMMENTÇAMARCHE 7 QUI EST-CE 7 etc. Examinons un des premiers volumes, LE NOUVEAU DIS POURQUOI? (1983), avec en sous-titre : "300 questions, 300 réponses". La page se trouve découpée en des sortes de fiches allongées: la question, un petit dessin et deux niveaux de réponse. Voici quelques exemples de questions empruntées à la rubrique Plantes et Animaux: "Quel insecte peut pondre jusqu'à 1000 œufs dans la

(5)

journée 7", "Chez les insectes, quels mâles doivent être vigilants?" ou dans le chapitre des Transports: "Pourquoi les premiers avions étaient-ils des biplans 7", "Pourquoi n'y a-t-il plus de dirigeable avec passagers 7", etc. Nous pourrions faire les même commentaires que précédemment sur la nature de telles questions.

Àla différence de la fiche, cependant, où l'émiettement est matérialisé, on pourrait penser que ces Encyclopédies,àcause de la présentation: la division en chapitres, le fait qu'on ait affaireàun livre, qui est un objet complet, clos, présentent des contenus plus consistants. Mais en réalité, quand on regarde comme nous l'avons fait, la nature des questions, leur juxtaposition, la définition des chapitres, il n'y a pas plus de cohérence que dans les fichiers: les questions sont de même nature, faussement naïves, les chapitres n'ont pas de délimitation rigoureuse, etc.

3. COMMENTAIRES

3.1 La forme encyclopédique

On pourrait d'abord interroger la forme encyclopédique à laquelle empruntent les fichiers pour voir quel usage ils en font. En ce qui concerne l'encyclopédie, la question depuis Diderot pourrait être formulée de la façon suivante: les catégories du savoir peuvent-elles traduire et rassembler de façon totalisante les catégories de l'être 7 Si le monde est fini et sphérique, le savoir total n'est-il pas lui aussi fini et circulaire 7 Mais si le progrès de la science ouvre un univers sans bornes, la sphère du savoir éclateà l'infmi, et l'Encyclopédie devient le catalogue de nos acquisitions:ils'agit de totaliser le savoir certes, mais sous la détertnination du provisoire et dans la perspective de sa transformation, en intégrant dans ce projet la dimension de l'histoire. Le problème de toute Encyclopédie dés lors est de rationaliser l'exposition, trouver un ordre, un mode de classement, qui satisfasse l'idéal de totalisation et conserve la possibilité de l'ouverture et de l'extension.

Leprojet encyclopédique assume donc la multiplicité, la dispersion, la prolifération des savoirs empiriques (la bibliothèque), en essayant toutefois de la réduire: par les systématisationsàl'intérieur d'une matière, par les renvois entre articles, par une présentation alphabétique,ils'agit toujours de rétablir l'ordre des raisons.

Or les fichiers présentent bien laforme de l'Encyclopédie, de la totalisation ouverte, en recourantà des regroupements thématiques empiriquement définis: l'espace, les transports, les arbres et les plantes, etc. Mais ces découpages ne cherchent pas de légitimation dans des sciences régionales existantes ni ne se préoccupent de la cohérence ou de la méthodicité de leur propre existence. En adoptant la simple juxtaposition des questions abordées ou des points de vue, les fichiers se privent des possibilités d'ordonnancement ou de renvois, et ne permettent même pas l'exposé méthodique, local, d'une question.Laforme de la multiplicité ouverteytrouve alors son expression perverse: la prolifération anarchique, le triomphe de l'accidentel, la disparition de la méthode (d'exposition, donc delecture et d'appropriation). De ce fait, les fichiers voient s'évanouir, pensons-nous, la possibilité même de leur intention explicite de communication des connaissances, a fortiori leur prétention

(6)

pédagogique.

3.2 Fonction sociale de cette acculturation

On se demandera alors quelle est la fonction sociale de ces modes d'acculturation.L'amoncellement et laprolifération en sont les traits les plus frappants: Que les fiches s'organisent en collections, panoplies, encyclopédies, ou chapitres, peu importe,. s'il n'y a pas de rationalité intrinsèque dans la définitions des rubriques ou des chapitres, c'est que la raison de cette prolifération élémentaire est ailleurs: les fiches ne valent pas par leur contenu, elles valent comme un enchafnement de signes, dans un système infini de renvois où chaque signe renvoie à tous les autres, non pas dans une systématicité du savoir (sur le mode du dictionnaire ou de l'encyclopédie), mais sur le mode de la métonymie : chaque élément, comme tous les autres, renvoie à la totalité mythique de la connaissance.

Àpartir de ce moment, l'amalgame incohérent des signes est parfaitement possible, selon la métaphore du drugstore (qui juxtapose), non seulement possible, acceptable, mais structurellement nécessaire puisqu'il est producteur de différenciation infinie, donc de multiplication infinie, donc de richesse infinie. Nous sommes là dans un processus qui relève de lapensée magique et cela de deux façons: l'élément vaut pour la totalité (c'est la métonymie) ; le fragment vaut comme connaissance totalisée (totalisable). Par ailleurs, le processus repose sur une croyance en latoute puissance des signes: à travers un rituel, ici l'accumulation des fiches, on s'approprie non pas la connaissance ou les savoirs, mais leur substitut symbolique, leur simulacre.

Lecorrélat de cela, c'est à la fois lacuriosité universelle: tout peut faire l'objet d'une fiche, et la méconnaissance universelle; chaque fiche ne nous apprend rien de plus que ce qu'elle désigne, c'est-à-dire qu'elle ne désigne jamais et de façon complète qu'elle-même; c'est dire qu'elle est absolument tautologique, et ne signifie jamais que son insignifiance.

Références

Documents relatifs

- Le di recteur chargé des E ta blissemen ts d 'enseignemen t élémentaire et second aire, les rec teurs et les préfets sont chargés de l'ex écution d u présent arrê té qui

Enfin, il souhaite sourtout promouvoir l'idée qu'il n'y a pas de modèle intrinsèque, son rôle est de constitue r un point d'appui mais il ne doit pas créer d'obstacle pour avancer

On ne peut prétendre réussir dès maintement la discussion commune approfondie des questions qui rassemblent les protagonistes de la diffusion du savoir scienti- fique et

Même s'il est quelquefois difficile de distinguer celles qui portent témoignage des premiers instants de celles qui ne font que rendre compte de l'évolution

À mesure que se développe l'industrie chimique, le savon est remplacé, pour le blanchissage du linge, par les produits lexiviels

La science naissante n'avait qu'une petite voix entendue de peu de personnes, niais elle s'apPuyait sur le raisonnement ; or si la compréhension des paroles sacrées

RÉSUMÉ : Nous analyserons comment les manuels scolaires actuels pour l’école élémentaire en sciences et technologie gèrent ce que nous qualifions de « conflit de médiation

Trois fonnes essentielles apparaissent mais, pour l'école élémentaire, la technique est présentée d'une façon très partielle et les activités perdent leur signification