SCIENCE ET RELIGION
Éludes pour
letemps
présentLES POSSÉDÉES DÉ LOiDi
ET
URBAIN GRANDIER
ETUDE HISTORIQUE
PAR
I.
BERTRAIVI»
Qiiatrièitie
édition
PARIS
LIBRAIRIE BLOUD ET
G'«4, RUE MADAMEET RUEDE RENNES, 50 Tousdroits réservés.
SCIENCE ET RELIGION
Éludes ponr
letemps
prenentLES PdSSiDtES DE MM
URBAIN GRANDIER
ETUDE HISTORIQUE
PAR
I.
BERTRAND
PARIS
LIBRAIRIE BLOUD ET
G*-4, RUK MADAMEET RUBDK RENNES, 59 Tousdroits réservés.
MEME COLLECTION
Du
uiêiiieauteur
:34.
— La
Religion spirite, son dogme, sa moraleet ses pratiques 1 vol.
45.
—
L'Occultisme ancien etmoderne. —
Lesmys-tères religieux del'antiquitépaïenne.
— La
Kabbale maçonnique.—
MagieetMagiciensJîndesiècle.1 vol.84.
— La
Sorcellerie 1 vol.107.
— Les Morts
reviennent-ils? 1 vol.237.
— La Franc-Maçonnerie,
secte Juive,née du Talmud.
Ses ongi/n^s, sesprogrès, son rôle politi- que, sa haine de l'Eglise -... . 1 volGodard
(Charles).—
105. L'Occultismecontempo-
rain. Ses doctrineset ses divers systèmes,3°éd.1 vol.—
193.— Les
Sciencesphysionomiques,
leurpassé,leurprésent, 2"éd 1 vol
Hélot
(Charles)—
204-205.L'Hypnose
chezlespos-sédés,2'éd 1 vol.
—
81.Le
Diabledans
l'Hypnotisme,3' éd. 1 vol.—
35.L'Hypnotisme
franc etl'Hypnotisme
vrai,4'éd 1 vol
Imbert-Gourbrvre(D').
—
65.L'Hypnotisme
et laStigmatisation, 3° éd 1 vol.
Jeanniard doDot(A.).
—
16.Où en
estl'Hypnotisme, sonhistoire, sa. natureetsesdangers, 6'éd.. 1 vol.—
17.Où
enest leSpiritisme, sa natureet sesdan-gers,5° éd 1 vol
—
39.L'Hypnotisme
et la Science catholique,3*éd 1 vol.
—
50.L'Hypnotisme
transcendanten
face de la philosophiechrétienne,4" éd 1 vol.LoDiEL(R. P.).
—
159.Les Phénomènes
télépathi- ques et le secretde
l'Au-delà, 3* éd 1 vol.Matignon (P.A.).
—
198.L'Evocation
des Morts,3-éd 1 vol.
Les Possédées de Loudun
ET URBAIN GRANDIER
I
UrbainGrandier, curé de Saint-Pierre de Loudun.
—
Jugements portés sur luipar leshistoriens.Le
18 août 1634,un
prêtre, quesesmalheurs et leségarementsde savieontrendutristementcélèbre, expiraitsurun
bûcher enla villedeLoudun, audio- cèse dePoitiers.Quel étaitsoncrime?
Voici textuellementcequeportait l'arrêtde con-
damnation
:«
Avons
déclaré et déclarons Urbain Grandierdûment
atteint etconvaincudu
crimedemagie,ma-
léfice,etpossessionsarrivéesparsonfait,espersonnes d'aucunesreligieuses Ursulines decettevilledeLou-
dun
etautres séculières, ensembleses autres cas etcrimes résultant d'icelui,pour réparation desquels avons icelui Grandier
condamné
etcondamnons
àfaire
amende
honorable, nu-tête, la cordeau
cou, tenant àlamain
unetorcheardentedupoidsdedeux
livres, devant la principale portedel'églisedeSaint- Pierre du Marché,etdevant celle de Sainte-Ursule deladite ville ; etlà, à genoux,
demander
pardon à Dieu,au
roi etàlajustice; etcefait, êtreconduitàlaplace
pubhque
de Sainte-Croix, pour y être atta- ché àun
poteau surun
bûcher, qui, pour cet effet, seradressé audit lieu, etyêtresoncorps brûlé tout vifavec lespactesetcaractères magiquesrestantau greffe, ensemble leUvre manuscritcomposé
par lui contrelecélibatdesprêtres, et lescendresjetéesau
vent.
Avons
déclaré etdéclarons tous et chacun de ses biens confisquésau
roi, sur iceux préalablementpris la
somme
de cent cinquante livres, pour être employée àl'achatd'une lamedecuivre,surlaquelle seragravé le présentarrêt parextrait, et icelle ap- posée dansun
lieu éminentdeladite églisedesUr- sulines, pour y demeurer à perpétuité. Et aupara- vant que d'être procédé à l'exécutiondu
présent arrêt,ordonnons que ledit Grandierseraappliquéàla question ordinaire et extraordinaire, sur le chef deses complices, etexécuté le ISaoùc 1634.»
Le document
qu'on vientde lireasoulevéet sou- lèveencoredansla pressedespolémiques irritantes.Les protestantset les libres penseurss'ensont fait
une
arme
contre l'Eglise,comu.e si elle avait elle-même
institué le tribunal devant lequel comparut l'accusé.Qu'était-ce qu'Urbain Grandier? Les Ursuliues étaient-ellesréellement possédées, etcettepossession doit-elle être considérée
comme
le résultatde prati-ques
magiques?
Urbain Grandier avait-ilcommis
lescrimes pour lesquels il fut
condamné au
feu?Autant de questions que
nous
aurons à examiner dans cette étude.Urbain Grandier naquitau
Mans,
disent les uns, àlaRovère, affirment lesautres. Quelques-uns opi- nent pour Sablé, où sonpère exerçait lesfonctions de notaireroyal.Il fit la plus grande partiede ses étudesà
Bor-
deaux,au collègedes PèresJésuites.Ses succèsclas- siques lui valurent,danslasuite,laprotectionde ses anciens maîtres, qui usèrent de leur influence pourlefaire
nommer
curé de Saint-Pierre deLoudun.
Il obtint, enoutre, une prébendeau
chapitredeSainte- Croix, dans lamême
ville.Celadit, nouslaisserons la parole
aux
écrivains quiontpris sa défenseetsesont attachésàlejusti- fierdu
faitdesorcelleriepourlequelilfutcondamné
à
mort.ET URBAIN GRANDIER 5
«
Le
clergédeLoudun,
écritLouisFiguier, ne vitpas sans quelque jalousie secrète
un
prêtre investi dedeux bénéficesdans une ville à laquelle il était étrangerpar sa naissance.»C'estlà unesuppositionpurementgratuiteetsana valeur historique,
«
On
enviaitlapositiondeGrandier, d'autantplus, poursuitlemême
auteur, qu'il y faisaithonneur par des mérites divers.Bon
prédicateur,écrivain facile etmême
élégantpourcette époque, mais surtoutbel espritethomme
du monde, plus qu'ilneconvenait àun
ecclésiastique, il avait,comme couronnement
de touscesdons,lesavantagesd'unextérieurséduisant.Non
seulement il était beauet lesavait, mais il ne repoussaitni labeauté,ni lesjouissances qui l'accom- pagnent.Son
espritétait pleind'orgueil (1). »Aubin, auteur de VHistoire des Diables de
Lou-
dun^ écrit desoncôté: « Ce n'était pa«î seulement des rivaux qu'il avaitàcraindre, c'étaient des pères etdesmaris, outrés etfurieux delamauvaise répu- tation que sesfréquentes visitesattiraientsur leurs familles (2). »Nous
ferons observeren passantqu'Aubin écrivit son livrecinquante-neuf ans après l'événement, et que, tenantpournon
avenusles procès-verbaux cer- tifiés sincèrespar deshommes
dont la bonne foi et les lumières ne peuvent être misesen doute, iltraita l'histoiredes possédées deLoudun
aveclesans-gêne dontses coreligionnaires sont coutumiers,quand
il s'agit defaits quiintéressent l'Eglise catholique.«
Quant
à ses rivaux, poursuit de son côté Louis Figuier, Grandier provoquait leurs attaques plutôt qu'il ne les attendait. Cethomme, doux
et civUàl'égarddesesamis,montrait contresesadver-(1)Louis Figuier,HistoireduMeroeilleux,t.I, p.97 et suiv, (2)Hisioiredes DiablesdeLoudun, Amsterdam, 1693.
sairesunefierté hautaine. Jaloux deson rang, ilne rabattait jamaisrien deses prétentions; ildéfendait ses intérêiset repoussait les injures avec une vio- lence quilaissaitdans les espritsdes blessurespro- fondes(1). »
L'auteurcitequelques faits àl'appui de son dire.
Les
voicitextuellement reproduits:« Dès l'année 1620,dansuneaffaireportéedevant
l'officialde Poitiers,il avaitobtenu contre
un
prêtrenommé Mounier
une sentencequ'il fitexécuteravecladernière rigueur. Quelque temps après,
nouveau
procès contre les chanoines de Sainie-Croix, ses collègues,au
sujetdune maison
qu'il ne craignait pas de disputerau
Chapitre.Le
solliciteur de ce procès pour les chanoines, etparconséquentl'adver- sairede Grandier, était Mignon, maintenant direc- teurdes Ursulines.Ce
fut Grandier qui l'emporta, etil insultaavectant defierté lapartievaincue,que Mignon
en conserva une rancune profonde et vivace(2). »Comme on
le voit, Urbain Grandierétaitun
plai-deur passionné et souvent heureux. Il aurait dû, semble-t-il, se montrer généreux dans la victoire, faisant ainsi preuve d'habileté.
Mais
samauvaise
nature lepou-sait, au contraire,à user de procédés humiliants à l'égard deceux qu'il avait battus.Parmi
les personnages avec lesquels ileut encore maille à partir figurentdeux
oncles deMignon,
BarotetTrinquant.Le
p emier était président des Elusde la ville, etle second, procureur du Roi.Ilfutenfin mêlé à une aventurescandaleuse oùil
eut pour rival le procureur
Menuau,
parent, lui aussi, de l'inévitableconfesseur des Ursuhnes.La
plupart des historiensprétendentquelesmem-
(1) Louis Figuier, ibid.
(2) LouisFiguier, ibid»
ET CRBAIN GRANDIER 7 bres influentsde cette famille fomentèrent sourde-
ment
la plainte qui fut portée contre le curé de Saint-Pierre devantl'official dePoitiers, plainte oùon
l'accusait, entreautres choses, dene jamaisdire son bréviaire,—
ce qui était, semble-t-il. difficileà
prouver,—
etd'avoir débauchéplusieursfemmes
ou jeunes filles.On
allait jusqu'à affirmer qu'ilavaitCommis un
deces actesdans sonéglise.Urbain Grandier futdécrété d'^ prise de corps et
enfermé dansla prison de l'évêché.
Faisons observer, à sa décharge, que les dénon- ciateur?ne donnaient pas les
noms
des personnes quele prévenuaurait séduites, et que ni maris, ni pères,nituteursne se portèrent partiesplaignantes.Le
juge dut doncconsidérercumme non
avenue, fautede preuves, l'accusation d'immoralité, ce qui ne i'empéchapas decondamner
Urbain Grandier à jeûner troismoisau pain eta l'eau,et de l'interdirea
divirasdanslediucèsedePoitierspendantcinq ans.Le
curé en appela à l'archevêque de Bordeaux.De
leur côté, s^s ennemis le déférèrentau
Parle-ment
de Pariscomme
d'abus, dans l'espoir de le ruineretdele réduireàl'impuissance. Mais Gran- dier n'était pashomme
àse laisser intimider. Il fitplaidersa cause, et le Parlement renvoya l'affaire
devantle présidial de Poitiers pour être jugée en dernierressort.
«
Or
, dans l'instruction à laquelle procéda le lieutenant criminel de cette \i\\e, plusieurs témoins avouèrentqu'ilsavaientétéinfluencés parles enne- mi- de l'accusé;un
des délateurs se désista de son action,etdeux
prêtresde Loudun, dontl'un envoyamême
son désaveupar écrit, déclarèrent qu'on leur avait fait diredans leurs dépositionsdes chosesaux- quelles ilsn'avaientjamais s^ngé (1). »(1)Louis Figuier, ihid.
Grandier eutgain de cause.
D'autrepart,
Mgr
de Sourdis,archev^nuedeBor- deaux, frappé del'animosité que sesennemismet-
taient àle poursuivre, rendit en sa faveurune sen- tence d'absolution, dé larant nul le jugement de
l'officialité de Poitiers. Cela fait, il lui cunseilla de quitter
Loudun,
sage conseil que Grandier refusade suivre.Il poussamême
l'imprudencejusqu'à.rentrer chez lui en triomphateur, une branche d'olivierà
lamain.Cettebravade devait lui coûter cher.
Non
content de reprendre pos>:essionde ses béné- fices, il exigea desesadversaires larestitution des fruits perçus en son absence et réparation desdommages
causés.Le
docteur Bertrand, dans son livresur VExtase, parle de Grandier de la façon lamoins
flatteuse.Que
le curé de Saint-Pieire fûtun
prêtrepeuédi- fiant, nous le croyons sans peine; lui-même ena
faitl'aveu avant de mourir, mais de là à admettre
qu'il se renditcoupablede touteslesinfamies qu'on
luiareprochées, ily aloin.
« Plusd'une raison, écritBertrand, à propos des possessions de
Loudun,
devait fixer l'attention des religieuses (Ursulines) sur ce prêtre, qui, depuis quelque temps, faisait j^rand bruit dans la ville.C'était, en effet,
un homme
d'un esprit cultivé,d'un extérieur agréable, etplus portéà lagalanteriequ'il n'auraitété convenableàsa profession. Les aven- tures scandaleuses qu'on luiimputaitfaisaieutlesujct des conversations...., etquoique absousd'uninterdit prononcé par son évêque, ce curé n'en était pasmoins un
scau'îale pour la plus grandepartiedes habitants deLoudun
(1). »Le
docteur Calmeil, ancien médecin de l'Asilede(1) Bertrand, Del'Extase, p.339.
ET URBAIN GRANDIER 9 Charcnton, nous dit, de son côté
, que Grandier
« était
un homme
distingué parl'esprit,le talent, lesavantages physiques; éclatdes manières,mœuis
faciles et galantes
, procès scandaleux, inimitiés passionnées, alternatives dereversetdefortune, neu.
n'avait
manqué
à l'existence touràtour enviée ou tourmentée de cethomme
véritablement su- perbe(1). »Maintenant que nous connaissons le personnage,
—
autantdu moinsqu'il estpossibledelecunnaîvre,—
vo^'onsà lasuitede quelsévénements iltutmclé à
l'affaire des possessions.II
LesUrsulines de Loudunautribunal de laScionce.
Fondé
en Italie vers la findu xvi^ siècle,l'Institut des Ursulinesne tarda pas à pénétreren France.Une
maisonde l'Ordres'établit àLoudun.
M'"^ Jeanne de Belfiel,dela famille
du
baron de Cose,étaità latête de lacommunauté. On
y remar- quait, en outre,comme
simples religieuses,M™»
Claire de Sazilly, parente de Richelieu, lesdeux dames
de Barbézieux, delamaison
deNoga-
ret, les deux
dames
d'Escoubleau,de la maison de Sourdis, etc.« Ces dames, fait observer le docteur Calmeil, ne le cédaientà aucune personnedeleur sexe parla culture del'esprit, la politessedes manières, le suin qui avait présidé à leur éducation. Toutes se vouaient, en se conformant
aux
règlesdeleurordre,à
l'instructiondesjeunesfilles qui leur étaient con-fiées àtitredepensionnaires ou d'externes(2). »
(1) Calmeil,DelaFolie, t. II,p.32.
(2) Calmeil,De laFolie,p. 8.
Les Ursulines avaient eu d'abord
comme aumô- mer un
prêtredunom
de Moussaut.On
a écrit qu'à sa mort,Urbain Grandieravait exprimé le désir de luisuccéder, sans résilier pour cela ses fonctions de curéde Saint-Pierre, etqu'onlui préféra l'abbéMignon, chanoinede Sainte-Croix et son
ennemi
personnel.Quoiqu'il en soit,au printemps de 1632, onparla
vaguement
de faitsextraordinaires dontle couvent des Ursulines était,disait-on, le théâtre.« Les religieuses se plaignaient d'être obsédées, la nuit, par desspectres.
Un
de ces fantômes avait parlé à unejeunesœur
en termesobscènes.D'autres avaient reçu des coups dansl'obscurité et enmon-
traient les marques.
Tous
ces désordres, causés probablement par de simples accès desomnambu-
lisme survenus à l'une desreligieuses, fait observer Louis Figuier que l'idée d'une intervention supra- naturelle horripile, étaient attribués par elles à
un
revenant{!). »Mis au
courant de ce qui se passait.Mignon
trouva que lachoseétaitgrave.Quelques écrivains onttraitéceprêtre d'halluciné.
A
lesen croire, il avait une tendance à voirune
intervention diabolique dans tous les événements dont l'explicationlui échappait.Sans
êtreun
prêtre éminent,Mignon
valaitmieux
que laréputation qu'ons'estpluàluifaire.Ceux
quinous
lereprésententcomme
un être borné etsupers- ,titieux calomnientsamémoire.Après un
examen
f^érieux des faits, ildemanda à
l'ordinaire l'autorisation de procéder à des exor- cismes.
N'ayant obtenu
aucun
résultat, il fît appel àun
prêtre de ses amis, l'abbé Barré, curé de Saint-
Ci)Louis Figuier, HistoireduMerveilleux,t. I, p.87.
ET URBAIN GRANDIER 11 Jacques de Chinon. Pierre Barré était quelque peu entiché dediablerie. Il n'hésita donc \^.ias à prêter son concours à Mignon.
Pour
donner plus de solennité à son entréeà
Loudun, il se fitaccompagner
processionnellement parses paroissiens.Aidés de quelques Carmes,
Mignon
et Barré exorcisèrent d'abord secrètement les religieuses possédées.Mais
l'arrivéedu curéde Saint-Jacques avait trop faitde bruit pour quelapopulationrestâtlongtemps ignorante del'étatdanslequel setrouvaientlesUrsu-lines.Lesexorcistesdurent donc,au boutdequelques jours, aviser les magistrats de la ville.
Guillaume de Cérizai de la Guérinière, bailli
du
Loudunois,et Louis Chauvet, heutenant civil, se rendirentau couvent.Barré vint lesrecevoir à la grille et leur fit
un
récitsuccinctdes
phénomènes
qu'ilavait constatés.«
Nos
religieuses, dit-il, ontété obsédées,pendant huit à dix jours, de spectres et de visions épou- vantables.La
supérieure etdeux sœurs
ont été visiblement possédées jusqu'à ce que, parmon
ministère, celuidu chanoine
Mignon
etdequelques Carmes, ledémon
ait été expulsé de leur corps.Mais, dans lanuitd'hier, lasupérieureetune
sœur
laie ont été tourmentées de nouveau. Interrogés pendantles premiersjours, les
démons
sont restésmuets
; maisils viennentenfin de parler. Ils décla- rentquelemal
estarrivépardeux
pactes, dontl'una
pourmarque
trois épines, et l'autreun
bouquet de roses.Le démon
qui possède la supérieure s'appelle Astarothetse ditl'ennemi de Dieu; celui delasœur
laie s'appelleSabulon (1). »(1) LouisFiguier, HistoireduMeroeilleua:,t.I, p. 87
Mais
avantd'allerplusloin,entronsdansquelques explicationsqui nous semblentnécessaires.L'auteur de V Histoire des diables de
Loudun,
leprotestant Aubin, a prétendu que les Ursulines faisaient partie d'uncomplot tramé parles ennemis d'UrbainGrandier, et qu'àl'instiuation de
Mignon,
leuraumônier, ellesavaient ouélerôlede possédées etaccusé le curéde Saint-Pierre d'être l'auteur de leur possession.
L'accusation ne tientpas debout.
On
adit é^alemont que Grandier, en jetantun
sort
aux
Ursulines, avait voulu se venger d'elles, parce qu'elles avaient refusé de l'agréercomme
directeur.
Cette assertion paraîttoutaussi inexacte que la précédente. Lors de la confrontation
du
curé de Saint- Pierre avec les rel'gieuses, ces dernières déclarèrentne l'avoirjamais vu jusque là. D'autre part, lePère Tranquille, un des exorcistes,aaffirmé dans ses écrits queGrandiernes'étaitjamais
occupé des affaires des Ursulines.Quant
à la comédie qu'auraient jouée ces reli- gieuses,voici ce qu'ena écrit le docteur Bertrand,un
bon juge s'ilen fût:« Il n'y eutpas surl'affairede Grandierla
même
unanimitéd'opinion dans le public que parmi les juges... Tandisque lescatholiques voulaient à tout prix voir des miracles dans ce que faisaient les religieuses, les protestants, qui n'étaientpas
comme
eux
témoins de tous les exorcismes, prétendaient quetout ce qui se passait n'était qu'un jeu pour faire périr lemalheureux
Grandier, que les juges étaient gagnés, que les exorcistes étaient des scélérats et que les religieuses ne faisaient que répéter en public une comédie qu'on leur avait fait étudierlongtemps àl'avance. Cette dernière opinion est celle qu'on a conservée sur cettemalheureuseET URBAIN GRANDIER 13 affaire, surtout depuis la publication de Vlllsloire desdiables de Loudiin... J'ai dit plus haut quelle confianceonpeut accorder àcet historienquiécrivit prèsd'un siècleaprès l'événement, et je crois avoir prouvé combien ses conjectures hasardées, sans preuves, sont absurdes.
Que Laubardemont
soit entré dansun
complut infâme pour faire périrun
innorent, je le veux bien.Que
les douze juges fussentaussi daiis le complot,jel'accorderaiencore, quoiqu'il soit bien difficile de concevoircomment
douzejuges(choisis paraii les grandshommes
de bien de laprovince) auraientpu serendre coupables d'une pareille horreur; mais que les religieuses soient entrées dans ce complot, c'est ce quema
raisonse refuse à croire.Jamais on ne
me
persua- dera que, dans unecommunauté
peu nombreuse, on aittrouvé huit femmes, huit jeunes filles aussi endurcies dans lecrime... »Le
docteur Bertranddémontre ensuite l'impossi- bilité de cette comédiesacrilège en se plaçantàun
autre point de vue.
« Il auraitfallu, dit-il, quede longue
main
elles eussent étudié lalangue latine pour répondreaux
questions qui leurétaientposées danscette langue.
Ilauraitfallu qu'ellesselussent étudiéeslongtemps àl'avanceà feindrecesépouvantablesconvulsions...
queles plus habiles saltimbanques nesauraient imi- ter... Or, imagine-t-on rien de plus horrible que l'infernalrassemblement de huit
femmes
s'exerçant en secret à la plus épouvantablecomédieVPour-
quoi?Pour
conduire à unemort
cruelleun mal-
heureux prêtre innocent qu'elles n'avaientaucun
intérêt à faire périr...
Une
pareille horreur ne se conçoit pas dans la nature...On
répugneraità lasupposerdans
un
seulhomme mù
parle plusgrand intérêt,— comment
l'imagine-t-on dans huit femmes, huit jeunes filles ?...Ilrésulte pour moi,de l'ensemble de ces considérations, une preuve moralesi forteque
mon
esprit se refuseabsolument àallercontre cequ'elle établit(1). »Le même
auteur reconnaît, en outre, avec sa bonnefoi habituelle, que ces malades—
c'est ainsi qu'ilqualifielesreligieusessoumisesaux
exorcismes—
réunissaient en elles tout ce qui, d'après les théologiens, caractérise lapossession diabolique.Le
docteur Calmeil ne raisonne pas autrement que son docteconfrère.« Les écrivains protestants, dit-il, ont soutenu que ces religieuses s'entendaient avec les
ennemis
d'unhomme
dont on avait décidé la perte, et qu'elles n'avaient jamais éprouvé lessymptômes
d'une véritablemonomanie
convulsive.Cette
CALOMNIE EST RÉFUTÉEPAR
LE SEUL EXPOSÉ DES FAITS,quelquedéfigurés qu'ilssoientdans lesrécits des exorcistesetdanstous lesmémoires
quitraitent de l'affaired'Urbain Grandier(2). »Comme
le docteur Bertrand, le savantmani-
graphedéfend les Ursulines contre les imputations odieuses des écrivains protestants.Mais
il n'estplus d'accordaveclui,quand
ils'agit d'indiquerle genre de maladie dont elles étaient atteintes.Le
premier nous parle d'extase naturelle et le second demonomanie
eonvulsive. Lequel desdeux
araison?Beaucoup
degens penseront,comme
nous,qu'ilsont tort l'unet l'autre.Faisons remarquerencorequeledocteurBertrand ne
met
en doute ni l'exactitude, ni labonne
foi des exorcistes et des témoins, tandis que le docteur Calmeil les accuse d'avoir défiguré les faitsdans leurs récits et lesmémoires
qui traitent de l'affaire.L'accusation estd'autant plus regrettable qu'elle
(1)Docteur Bertrand,Del'Extase,p. 346.
(2) Calmeil,Dela Folie, p. 8.
ET URBAIN GRA.NDIER 15 ne s'appuie sur rien. Ajoutons que le docteur Calmeil la formule,après avoir proclamé la bonne foideceux qu'il
met
en cause.Comment
expliquer une pareille contradiction chezun homme
decette valeur?a
Ne
serait-ce pas, écritM.
de Mirville,parce quecesquelques inexactitudes gêneraient tant soitpeu vos théories, et qu'après avoir blâmé cette
méthode
chezles autres, vous n'accepteriez, à votre tour, quedesfaitsquivousparaîtraientacceptables? Il n'y a pas de milieucependant;quand
il s'agitde faitsqui durèrentsix ans, à laclartédu soleil et en présence de plusieurs milliers de témoins, il faut supposerou l'artificedans leur production,comme
l'ont fait les protestants, ou lasincérité des juges et la fidélité des rédacteurs. Or, puisque vous déclarez souverainement absurde la supposition d'artifice, acceptez bravement,
comme
votre célèbre confrère,la fidélitéd'uncompte rendusigné parcettemasse
de témoins réhabilitésparvous-même
(1). » Disons, à ladéchargedu docteur Calmeil, qu'a- près avoir écrit que les exorcistesavaient défiguré les faits, il les rapporte lui-même sans leur faire subir de sérieuses modifications. Il secontentede passersous silenceceux quilegênent le plus dans l'exposé deses théories.Ne
pouvantdonnerdesphénomènes
qu'ilénumère une
explication vraimentacceptable, il laisse tom- ber de saplume
cette réflexion beaucoup trop dédaigneuse pour être la fidèle expression de sa pensée : « Aujourd'hui la puissance magnétique détermineune
partie des effets donton prétendait alors rendre ledémon
responsable(2). »(1) Mirville,Desesprits etdeleursmanifestations fluidiques, p. 132.
(2)Calmeil, ibid.
«
A
merveille, riposteM.
de Mirville ; mais auparavant il eûtfallu nousdirece que c'estque la puissancemagnétique^ car nous nesortons pas des pétitions de principes (1), »D'aucuns prétendent qu'entre
une
intervention diabolique et le magnétisme, auquel, soit dit en passant,le docteur Calmeil ne croyait guère, quoi- qu'il s'en servît, en la circonstance,comme
d'unargument
àl'appui de sa thèse, il y aun
lien de parenté plusétroitqu'on ne le pense.III
Uneparenthèse endeux parties.
—
LesEsprits, lesPèreset les docteurs.—
LeRituel. Lesfaits. Le Diableexiste.Bon nombre
deceuxqui raisonnent surlemagné-
tismemanquent
de certaines notions pour le faire en pleineconnaissancede cause. Ils oublient géné- ralement—
sijamaisils l'ontsu—
ce que l'Eglise nousenseigne sur les êtres invisiblesqui nous envi- ronnent età l'influencedesquels ilnousest difficile d'échapper.Le
docteur BrièredeBoismont
aditqueles «idées follesvoltigentautour de nous, semblablesà ces in- sectesqu'on voit tourbillonnerparmilliers,dansune
bellesoirée d'été(2). »
Des idées folles supposent la raison, mais
une
raison dont l'équilibre estmomentanément rompu
ou en dangerde serompre
parlefaitdemystérieuses influences.De
làà penseravecsaint Augustin que « les dé-mons
sonttombésdes plushautesdemeures du
ciel(1)De Mirville, ibid.
(2)Brière de Boismont,Des hallucinations
ET URBAIN GRANDIER 17 dans les bas-fonds de notre ténébreuse atmo- sphère» (1),il n'ya qu'un pas.
«Cesesprits, écritsaint Hilaire,sontsi
nombreux
et siforts, que sans lagrâce de Dieu, que sans les
anges préposés au soutiende notre faiblesse,rienen nous ne pourrait résisterà cette formidable conju- ration de ruinesetdehaines(2). »
«Revêtez-vous des
armes
que Dieu vous donne, lisons-nousdansTEpître desaintPaulauxEphésieus, afin de triompher desembûches
et desartificesdu démon. Vous
avez à combattrenon
pas contre leshommes
de chair etde sang, maiscontre les princi- pautés et lespuissancesinfernales,contrelesprinces de cemonde
deténèbres, contrelesespritsde malice t'épandus dansl'air (3). »Saint Pierren'est pas
moins
explicite:«Soyezsobreset veillez,dit-il,carle
démon
tourne autourde vouscomme un
lionrugissant, cherchant quel est celuiqu'il pourra dévorer(4).»Bossuet, qui n'ajamais passé,quenoussachions, pour
un
espritfaible, s'exprime ainsidans son pre- miersermon
sur lesdémons
:«Qu'ily aitdansle
monde un
certaingenre d'es- prits malfaisants que nous appelonsdémons, outrele témoignage éclatant des Ecrituresdivines, c'est une chosequi aété reconnue par le consentement
commun
de toutes les nationsetde touslespeuples.Ce
qui lesaportés à cettecréance, ce sontleseffets extraordinaires etprodigieux qui ne pourraientêtre rapportés qu'à quelquesmauvaisprincipes,etàquel- que secrète vertu, dont l'opération fut maligneet pernicieuse.Etcela seconfirmeencoreparcettenoire(1)Enchiridion,ch. xxvni.
(2)Saint Hilaire,Inpsalm, ch. xvi.
—
Id.Inpsalm,ch. xi.(3 SaintPaul, Epîtreaux Ephésiens, ch. vL
(4) Saint Pierre,1" Epître,ch. v, v.8.
LKS POSSÉDÉES DE LOUDUN S
science de la
magie
à laquelle plusieurspersonnes trop curieusessesontadonnéesdans toutes lespar- tiesdela terre. »«
La
subtilitéde cesesprits, fait observer Tertul- lien, leurdonne
unemerveilleuse aptitudeàpe/ié^rer la double substancedel'homme
(1). »Nous
trouvons, dans lelivre desMachabées,une
démonstration irréfutable del'existencedes esprits, bons ou mauvais, etdes manifestations auxquellesils se livrent parfois.
«
En
ce temps-là, ditl'historien sacré, AntiochusEpiphane
?epréparait pourfaire une seconde fois la guerre enEgypte.«
Or
ilarrivaque l'on vitdanstoute la villedeJé- rusalem, pendant quarante jours, deshommes
à cheval qui couraienten l'air, habillésdedrap d'or etarmés
de lances,comme
des troupesde cavalerie.«
Des
chevaux rangés par escadrons qui cou- raient les unscontrelesautres;descombatsdemain
àmain
; des boucliers agités ; une multitude de gensarmés
de casques et d'épéesnues; des dards lancés, desarmes
d'or toutes brillantes, etdes cui- rasses de toutes sortes.« C'est pourquoi tous priaient que ces prodiges tournassent àleur avantage(2). »
Mais
c'était là lessignesavant-oureursd'un affreux désastre. Jason, qu'Antiochusavait dépouillé de la souveraine sacrificature, profita du bruit qui avait couru de lamort
de ce prince pours'en remettre en possession.Ayant
donc pris millehommes
avec lui, il s'empara de la ville et la remplit desang
etde carnage.Lesespritforts, quinesoct le plus souvent
que
(1)Tertullien,Apolog.,ch.xxm.
(2)Mach.,1.II,ch.v.
ET URBAIN GRANDIKR 19 de pauvresintelligences, ne
manqiieronfpasdenous
dire: «
Vous
croyezdonc au diable? »Voicinotre réponse; elle seraaussi nettequepos- sible:
Nous
croyons audémon
d'unefoi très vive.Savez-vous pourquoi? Parcequesi on supprime le démiin, l'édificereligieux s'écrouletout entier.
Vous
prétendez que Satan estun mythe
?Mais
alors la chute originelle n'estplus qu'une légende.Si lachute originellen'estqu'une légende,il faut bifferl'Incarnation du Verbe et la divinitéde Jésus- Christ. Si Jésus-Christ n'est pas le Fils de Dieu, l'Evangile est
un
vulgaire roman. Mais si l'Evan- gileest un roman, l'Eglise catholique et lescommu-
nions chrétiennesdissidentesdoiventêtreconsidérées
comme
des institutionspurement
humaines, sans valeurdogmatique, sansautorité morale.Seule lacroyance en Dieu échappera
au
naufrage.Or., ceDieu ne ressembleguère àceluideschrétiens.
Relégué dans lesprofondeurs desonéternité,illaisse à chacun le soin dese conduire
comme
il l'entend et de setirerd'affaireau
petit bonheur.Quant au dogme
des peinesetdes récompenses,il ne saurait enêtre question.Ce
que nous disons du Christianisme s'appliqueaux
autres religions, car toutes ontpour baseladé- chéance originelle de l'humanité,déchéance en de- hors de laquelleleculteextérieuretleculte intérieur, les sacrifices sanglants etnon
sanglants n'ont au- cuneraisond'être.Qu'on ne nous parle pas de fautes personnellesà expier. Toute faute suppose la préexistence d'une
loi morale. Or, si vous supprimez le
démon,
etpar voie de conséquence, la chute originelleet la révé- lation qui en a été lasuite logique, où trouverez- vous le codequi renfermecetteloi VDans
le témoignage de la conscience? Mais, la conscience,livrée à elle-même, peut-elle nous fairedistinguer le bien du mal, le juste de l'injuste, le bienet le mal, le juste et l'injuste n'existant pas, faute de la loi morale qui établit cette distinc- tion?
Est-ceque,parmi lessectateursd'une
même
reli- gion, tous apprécient les choses de lamême ma-
nière? Est-ceque la conscience n'est pas fausséele plussouvent par les préjugés, par le milieu dans lequel on vit,parles exemples que l'on a sous les
yeux, parles passions auxquelles on se livre, par
les entraînements aveugles du cœur,parletempé-
rament
dont lanature nous a doués et quenous
n'avons passu ou voulu combattre?La
consciencedu
catholique diffèredecelle dumusulman,
etcelledu
musulman
ne ressemble pointàcelledu sauvage delaTerre de Feu. Les grandsprincipesde morale sontà peu près les seuls qui soient connussinon respectés de ceuxqui sontnés etont vécu dansune
desreligions positives qui se partagentlemonde
et enseignentl'existencedeDieuetdu démon,
desbonsetdes
mauvais
génies.Enfin nous croyons
au
diable parce que tous les peuples y ont cru, et quesi lediable n'existaitpas, lemonde
deviendrait pour le savantcomme
pour l'ignorantune énigme
indéchiffrable.Mais
si ledémon
existe, si l'airdanslequel nous /ivons est peuplé d'esprits déchus,il estévident de toute évidence qu'entre cesesprits-iàetnous il existe des rapportsdontlemode
nous échappe, maisqu'il est difficilede nier.Les enseignements de l'Egliseàl'endroit decette questionnelaissentpriseà
aucun
doute.Bornons-nous, pour nepasêtretrop long,àinter- rogerlerituelcatholique, etnousserons pleinement
édifiés.
Voici, par exemple, la formule dont se sert le prêtre pourfairel'eau bénite :
KT URBAIN GRANDIER 21
« Créature
du
sel,je t'exorcise aunom
du Dieu vivant... Deviens la santé derame
etdu
corps!Par- toutoù tu seras jetée, que YEspritimmonde
soitmis enfuite
; quetout caprice, que touteruse, que toute malicedudiables'évanouisse. »
Puis, setournant vers l'eau, leprêtrepoursuiten ces termes:
« Créaturede l'eau,
au nom
du Dieu tout-puis- sant, lePère, le Fils et le Saint-Esprit, sois exor- cisée. Reçois la puissancede mettreen fuitel'enne- mi, de l'arracher, de le déraciner lui-même,non moins
queses anges apostats... Seigneur, quecette créature de l'eau, qui sert à vos mystères, ait la puissance de cha'<ser lesdémons
et de mettre enfuite les maladies. Sur quelquemaison, surquelque
lieuappartenant
aux
fidèles que vienne àtomber
cette eau, faites que toute impureté disparaisse, faitesque VEsprit de peste et que lesouffle desa corruption cessed'y résider! Arrière tous les pièges
\enà\i%
par
l'ennemi (\u\ se cache! Arrière tout ce qui peut nuireau
repos et à la santé des habi- tants!« Seigneur,vousqui brisezlesforées delapuis- sancerebelle;Seigneur, vousqui domptez la fureur deDotre
ennemi
rugissant, faites que toute asper- sionde cescréatures du sel etde l'eaurepousseles assauts de l'esprit immonde., et chasseau
loin la terreur que répandleserpentvenimeux!»La
bénédictiondes cierges n'est pas moinscarac- téristique. Lisezplutôt:« Seigneur, bénissez ces lumières... partout où
elles serontallumées ou placées, quelesprinces des ténèbresse retirent;qu'ils tremblent frappés deter- reur, eux et leurs ministres ; qu'ils fuientde ces demeures, qu'ilsn'aient plus l'insolence de troubler
ou
de molester vosserviteurs. »Citons encore les règles que l'Eglise trace
aux
exorcistes,
quand
ils sontenprésence d'une posses- sion diabolique:«
L
exorciste, ditle Rituel, porterason attention sur lesru?es, surles fourberies dont usent les dé-mons
afin de donner le change.Car
une de leurs habitudesest d'entasser lesmensonges
etdene se manifester qu'avecpeine,àseulefinderebuterl'exor ciste par la fatigue,ou bien pour quelapersonm
qu'ils possèdent semble ne pas être possédée. Qufe l'exorciste évite les vaines questions, qu'il réprime ou méprise les rires, les scurrilités, lesfacéties
du démon
;etc... »Viennent ensuite les formules de l'exorcisme, formules que nous ne rapporterons point ici, car ellesn'ajouteraient rienà lapreuvequenous venons de faire.
On
nepeutnier lefait despossessions diaboliques sans méconnaître iautorité doctrin.ilede l'Eglise, etsans refuser à l'Evangile toute valeur historique, car, àchaque page
du
livre inspiré, nous voyons leSauveur user de sa puissance pour chasser lesdé-
mons du
corpsde ceux qu'ilstourmentaient.Les représentants de lascience moderne, qui ont la prétention de tout expliquer scieniifiquement, donnent à ces faits de possession
démoniaque
lenom
demononianie religieuse^ et se flattentd'avoir ainsi résolu le prol>lème.Nous
nousdemandons,
etbeaucoup sedemande-
rontaprès nous, s'il est possible de se contenter d'une démonstration qui ne démontre rien, puis- qu'elle se borne à classer les possédés,au
sens ca- tholiquedu
mot, parmi les monomaties, expression vague, élastiqueetsonoredontse ser-ventlessacanit pourvoiler la pauvretéde leurs systèmes.Nous
serionstenté dedire qu'entreledémoniaque
ET URBAIN GRANDIBR 23 etle doctepersonnagequi ala prétention d'en faire
un
vulgaire malade, le plusmonomane
desdeux
n'estpas celuiqu'on pense.
« Aujourd'hui, écrivait ledocteur Calmeil, dans son ouvrage surlaFoUe^lesecclésiastiques qui font la traversée des mers pour aller répandre les lu- mières de lafoijusquedans lesdéserts du
Nouveau- Monde,
sontsouvent très surprisde rencontrer desénergumènes
parmi les néophytes dontsecompose
leur
nouveau
troupeau, tandis qu'il estrare, deleur propre aveu, queledémon
prenne àprésent posses- sion desfidèles au sein de la mère-patrie.La
lettrequejevais ra;;porter et qui fut adressée à
Winslow
(célèbre médecin) en 3738, par
un
digne mission- naire, prouvequele délirede ladémonopathiepeut devenir partoutlepartage desâmes
faiblesettimo- rées. »Le
Délire de la démonopathie!Des
mots, tou- joursdes mots! C'estpar des motsd'un vide déses- pérantquele docteur Calmeilcroyait pouvoir expli- quer lesphénomènes
constatés dans le récit du missionnaire, récitdontilne songe pas, d'ailleurs,à
contester Texactitude.« Jene puis enfin
me
refuser à votre empresse- ment, écrit le mis'^ionnaire au docteurWinslow,
d'avoir parécrit le détail de ce qui s'est passéau
sujetduCochinchinuis possédé, dont j'ai eu l'hon- neur devous parler. L'an 1733, environ au mois de
mai
oude juin, étant dans la province deCham^
royaume
de Cochinchine, dans l'église d'un bourgqu
onnomme
Chéta^ distantd'une demi-lieue envi- rondela capitile de la province, onm'amena un
jeunehomme
de18 à 19ans,chrétien... Ses parentsme
dirent qu'il étaitpossédé du démon...Un
peu incrédule, je pourraismême
dire àma
confusion, troppourlors^ à cause demon peu
d'expérience^dans cessortesdechoses, dontjen'avais jamais eu
d'exemple et dont
néanmoins
j'entendais souvent parleraux
chrétiens, je lesquestionnai pour savoirs'iln'yaurait pas dela simplicité ou de la malice dans le fait. Voici cequ'ils
me
dirent... »Suitle récitdes parents.
Le
jeunehomme,
après avoir faitunecommunion
sacrilège, avait disparu.Retiré dans les montagnes, il se livrait à toutes sortesd'extravagances etne se
nommait
plus lui-même
quele traîtreJudas.« Sur cet exposé, reprend le missionnaire, et après quelques difficultés, je
me
transportai dans l'hôpital où étaitcejeunehomme,
bien résolu à ne rien croire, à moins que je ne visse desmarques
au-dessus de la nature; et, au premier abord, je l'interrogeai en latin dontje savaisqu'il ne pouvait avoiraucune
teinture. Etendu qu'il était à terre, bavantextraordinairement, ets'agitant avec force,il selevaaussitôtsur son séantet
me
répondit très distinctement:Ego
nescio loqui latine (jene sais pas parler latin).Ma
surprise fut si grande que,touttroublé,je
me
retii-ai épouvanté, sans avoir lecourage de l'interroger davantage.
« ... Toutefois, quelques jours après, je
recom-
mençai par denouveaux commandements
proba- toires, observanttoujours de lui parlerlatin, que le jeunehomme
ignorait; et, entre autres,ayantcom- mandé
audémon
de lejeter parterre sur-le-cham[), je fus obéi dans lemoment
; mais il le renversa avec une si grande violence, tous sesmembres
tendus etraidescomme
une barre,qu'on aurait cru, par le bruit, que c'était plutôt une poutre qu'uahomme
quitombait... Lassé, fatigué de sa longue résistance,jepris larésolution de faireun
dernier effort, ce futd'imiter l'exemple deMgr
Tévêque de Tilopolis en semblable occasion. Je m'avisai donc, dan^un
exorcisme, decommander
audémon,
enlaitri, dele transporter
au
plancher de l'église, lesET URBAIN GRANDIBR 25 pieds lespremiers, et la tête en bas. Aussitôt son corps devintraide, et,
comme
s'il eût été impotent de tous sesmembres,
il fut traîné du milieu del'église à une colonne, et là, les piedsjoints^ le dos
colléàlacolonne, sanss'aider de ses mains^ il fut transporté en
un
clind'œil au plancher,comme un
poids qui seraitattiré d'en haut avec vitesse sansqu'il parut qu'il agît.
Suspendu
au plancher, les pieds collés et la tête en6as,jefis avouerau démon, comme
jeme
l'étais proposé, pour le confondre, l'humilieretl'obligeràquitter prise, la fausseté delareligion païenne. Jeluifis confesserqu'il était
un
trompeur, etenmême
temps je l'obligeai d'avouerla saintetéde notre religion. Je le tins plus d'une demi-heure en l'air, etn'ayantpaseu assezde cons- tance pour l'y tenir plus longtemps, tant j'étais effrayé
moi-même
de cequejevoyais,je lui ordon- nai delerendre àmes
pieds sans luifaire du mal...Il
me
lerejeta sur-le-champcomme un
paquet de linge sale sans l'incommoder, et depuis ce jour-làmon
énergumène, quoique pas entièrement délivré, futbeaucoup soulagé; chaque jour, ses vexations diminuaient, mais surtout lorsquej'étais à lamai-
son, il paraissait si raisonnable qu'on l'aurait cru entièrementlibre...« Il resta l'espaced'environ cinq mois dans
mon
église, et au bout de ce temps il se trouva enfin délivré, et c'est aujourd'hui le meilleur chrétien peut-être qu'ilyaiten Cochinchine. »
Comprenant
que pour expliquer le fait qu'on vient de lire, il ne suffisait pas de le qualifier de déliredémonopathique,le docteurCalmeil ajoutait :«
On
doitsavoir gré au frère Delacourde n'avoir pas gardé le silencesur ceprétendufait de posses- sion, car ce missionnairea décrit, à son insu, lesphénomènes
delamonomanie
religieuse,etilest clair pour tout lemonde
aujourd'hui qu'il n'a exorciséqu'un
homme
atteint de délire... Espérons qu'une méprise pareillene sera pluscommise
par les ecclé- siastiques qui sevuuentaux
missions(1). »Etvoilà pourquoi votre filleestmuette.
Il fautavouer quel'explicationdudocteurCalmeil laissepar trop à désirer.
Singulierdélirequecelui qui donne à
un
Cochin- chinois la faculté de parler latin, bien que cette langue lui soit parfaitement inconnue!Grimper
jusqu'au plafond d'une église , les pieds joints,ledos contre unecolonne, et sans s'aider des mains,
y
rester suspendu, la tête en bas, et, dans cetteposition, qui n'arien de
commode
et qu'aucune loine peutexplir[uer, discuterpendant une demi-heure avec
un
interlocuteur auquel ondonne
la réplique en une langue dont on n'a jamais su le premiermot
; retomber en bascomme un
sac deferrailleou un
paquetde linge sale, sans se faire le moindre mal, et sans que le pouls soit plus agité que de coutume, voilà ce que nos savants appellentune monomanie
religieuse.De
pareilles théories se réfutent d'elles-mêmes.Que
dis-je ?Le
docteur Calmeil se borne à classer le fait qu'il rapporte parmi lesmonomanies,
sansmême
tenterdedonner une explication quelconque desphénomènes
que décritle missionnaire. Magisterdixit :La
Facultéa
prononcé, faitesun
acte de foi. Evitez surtout, sivous ne voulez pas être éconduits, de poser la moindrequestion indi^^crète.
Aux demandes
d'éclair- ci>;sementsque vous formulerez, on vous répondra :Délire dela démonopathie!
Monomanie
religieuse!Le
docteur Bertrand se serait contenté de dire :Extase naturelle!
C'est ainsi que, de nosjours encore,on a la pré- tentionde démontrerqu'il n'yaplus de mystères,le
(1)Dela Folte, p.424.
ET URBAIN GUANDIER 27 flambeaudelascienceayantenfin dissipé les ténè- bres ducléricalisme.
Des
faitsdu genrede celui que nous venons de rapporter ne sontpoint rares en Orient.«
Vous
devriez bienm'accompagner
en Chine, disaitMgr
Favier, évêque de Pékin, àM. Gaston
Mérv, directeurdeVEcho du
Merveilleux et rédac- teuràlaLihre Parole. C'estlà que vous enverriez,du
merveilleux !On
en rencontre à chaque pas.D'ailleurs, on Ta dit, la Chineestlepaysdesdiables.
Oui, venez,ce n'e^^tpas loin (1). »
Inutile de faire observer que
Mgr
Favier n'est pas le premier venu. Pas plus que nosbesux
esprits, naguère l'ornement
du
Quartier Latin, docteurs en droitou virtuoses du bistouri, il n'esthomme
à se payer de mots. S'iladmet
lemer-
veilleux,y comprisles obsessionsetles possessions, c'est qu'il y a de tout cela dans les contrées qu'il
évangélise.
Nous
apportons tous, en venant aumonde,
desinclinations mauvaises
—
triste héritage dela faute originelle—
que nous devons combattre avec l'aide de Dieu. Ces inclinations, l'Eglise catholique les divise en sept classes qui constituent ce que lecatéchisme désigne sous le
nom
depéchéscapitaux.Toutes les fautes, tous les crimes que
l'homme commet
serattachentà l'unede ces catégories.Nous
nesommes
pas également enclins à toutes les passions. Les uns sont portés à l'o^^gneil, les autres à lacolère, ceux-ci àlacupidité,ceux-làaux
plaisirssensu Is.
Le démon,
quiconnaît notre côté faible, agit en conséquence.Sa
tactiqueest celle de l'ennemi qui assiège une place.Quand l'homme
veutsecorrigerd'un vicedomi-
(1)LibreParole, numéro du 12février 1901.