La déflation britannique des années 1920

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La politique de déflation conduite en Grande-Bretagne dans les années 1920 reste, au-jourd’hui encore, un cas d’école pour illustrer le caractère coûteux de la déflation en termes de croissance et de chômage ainsi que les méfaits de l’aveuglement monétaire.

Point clé

1. UN OBJECTIF : LE RÉTABLISSEMENT DE L’ANCIENNE PARITÉ-OR DE LA LIVRE STERLING a) Le rapport Cunliffe

En janvier 1918, le gouvernement britannique charge un Commitee on Currency and Fo-reign Exchanges after the War d’une mission d’étude sur les conditions du rétablissement de l’ancienne parité-or de la livre sterling (près de 3,17 £ par once d’or). Le comité est présidé par Lord Cunliffe gouverneur de la Banque d’Angleterre. Le rapport qui parait en août 1918 insiste sur la nécessité d’une forte autonomie de la Banque d’Angleterre qui passe par un retrait total du gouvernement des marchés monétaire et de capitaux. Les rédacteurs perçoivent que la prégnance d’un objectif monétaire passe par une sorte de domination de la politique monétaire sur la politique budgétaire. Le rapport rappelle aussi et surtout les vertus stabilisantes du régime d’étalon-or en matière de balance des paiements. Mais l’analyse se fonde sur une vision idéalisée du fonctionnement de l’éta-lon-or trop inspirée du price specie flow mechanism de David Hume (voir fiche 11).

b) La nostalgie de l’étalon-or

Les responsables politiques britanniques sont convaincus que la livre doit retrouver son statut de monnaie internationale, pivot de l’ancien système monétaire et financier in-ternational. Plus largement, au sortir immédiat de la guerre, ce souhait de voir rétabli l’étalon-or est partagé par l’ensemble des États, ceux qui comme les pays neutres (Suède, Suisse, Pays-Bas, etc.) ont connu des hausses de prix et des dépréciations du change mo-dérées et ceux qui comme la France ou la Belgique sont financièrement plus affaiblis et ont connu des hausses de prix beaucoup plus importantes.

En Grande-Bretagne le rétablissement monétaire passe par une réévaluation de la livre vis-à-vis du dollar resté stable mais aussi de l’ensemble des autres monnaies. Les consé-quences de ce choix en termes de compétitivité commerciale et d’activité économique sont éludées malgré le fait que les structures économiques ont manifestement évolué depuis la veille de la guerre (les rigidités sont plus nombreuses, l’incertitude s’est déve-loppée…). La question du rétablissement monétaire de la livre sterling est exclusivement abordée en termes de parité des pouvoirs d’achats avec le dollar. En 1920, l’indice des prix à la consommation base 100 en 1913 atteint 248 au Royaume-Uni contre seulement 194 aux États-Unis. La résorption de l’écart passe donc par une politique de déflation qui ramènerait les prix anglais au niveau des prix américains.

c) Les mises en garde

En théorie pour les économistes libéraux, dans la lignée de Walras, la déflation peut être sans coût en termes d’activité à condition que les structures de l’économie soient flexibles

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et que les prix puissent s’ajuster immédiatement. Mais Charles Rist qui observe la situa-tion anglaise constate ses effets redistributifs et ses conséquences récessives (La déflasitua-tion

en pratique, 1924). Les prises de position de Keynes contre la déflation apparaissent plus nuancées : il ne dénonce pas tant le principe de la déflation que son ampleur.

Si certains pays comme la Suède, la Suisse, les Pays-Bas s’engagent eux aussi sur la voie déflationniste, pour d’autres comme la France, la contradiction entre le rétablissement de l’ancien pair du change et les contraintes financières (liées également à la reconstruction) paraît manifeste dès 1922. La Banque d’Angleterre tente alors de promouvoir l’idée d’un étalon de change-or, un système de convertibilité à deux paliers. Les monnaies des grands pays seraient convertibles en or et les réserves des autres Banques centrales pourraient comporter des devises étrangères. Les négociations internationales (notamment la confé-rence de Gênes en 1922) échouent à promouvoir ce Gold Exchange Standard, perturbées par la question des réparations de guerre et l’instabilité monétaire.

2. LA MOBILISATION DES DIFFÉRENTS INSTRUMENTS DE POLITIQUES CONJONCTURELLES

En Grande-Bretagne les politiques économiques conjoncturelles (monétaire, budgétaire et salariale) convergent vers l’objectif de mise à niveau des prix et partant le rétablisse-ment de la livre sterling.

a) Une politique monétaire de rigueur

La politique monétaire se caractérise par la pratique de taux d’intérêt élevés pour attirer les capitaux et soutenir le change mais aussi pour contrôler le niveau interne des prix en freinant l’activité économique. Dans un contexte de baisse des prix, des taux d’intérêt réels très élevés paralysent l’investissement.

b) La difficile recherche d’excédents budgétaires

À plan budgétaire le gouvernement parvient à dégager des excédents afin de se désendet-ter. Mais, dans un contexte déflationniste, la réduction des dépenses publiques se heurte à des résistances et reste inférieure à la baisse des prix… Le service de la dette absorbe environ 300 millions de livres durant les années 1920 soit entre 30 et 40 % du total des dépenses. Par ailleurs pour faire face au ralentissement de l’activité économique Lloyd George met en place un programme de grands travaux qui se poursuit jusqu’en 1925 mal-gré les critiques des tenants de l’orthodoxie monétaire et financière. L’indemnisation du chômage illustre les contradictions de la politique gouvernementale.

c) La stagnation salariale

Pour ce qui est des salaires, ils baissent fortement entre 1920 et 1923 : la baisse du salaire moyen hebdomadaire atteint en valeur nominale 31,5 %. Les salaires réels restent donc stables sur le moyen terme.

3. LE « DÉPLORABLE SUCCÈS » DU RETOUR DE LA LIVRE À SON ANCIENNE PARITÉ-OR

a) Une stratégie crédible aux yeux du marché

La stratégie britannique a été jugée très tôt crédible par les opérateurs sur le marché des changes, si en fin 1920 le cours dollar/livre s’établit seulement à 3,40  dollars pour une livre, au printemps 1923 il atteint déjà 4,70  dollars. L’installation d’un gouverne-ment travailliste provoque un temps une nouvelle dépréciation de la livre qui retombe à 4,30 dollars, mais il s’empresse de rappeler son adhésion à la stratégie de restauration

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de la convertibilité-or et au contrôle des prix. Comme le montre le graphique ci-après, l’indice des prix à la consommation chute de 248 en 1920 à 176 en 1924, le niveau des prix britannique tend à converger vers le niveau des prix américains. En mai 1925, la livre redevient convertible en or à la parité de 4,86 dollars. Elle la conservera jusqu’en 1931.

b) La détérioration des positions commerciales britanniques

Jean-Charles Asselain (1995) qualifie ce rétablissement monétaire de « déplorable suc-cès ». Cette politique de déflation est d’abord associée à une importante surévaluation réelle de la livre. Les positions commerciales du Royaume-Uni se détériorent de manière alarmante, d’autant plus que les diversifications produits et marchés héritées de l’avant-guerre paraissent largement archaïques dans les années vingt. Entre 1913 et la fin des années 1920, la part de marché du Royaume-Uni chute de moitié sur certains marchés comme par exemple aux États-Unis ou en Italie. Le déficit commercial se creuse. Le vo-lume des exportations britanniques est inférieur en 1929 de 20 % à son niveau de 1913.

Indice des prix à la consommation et taux de chômage au Royaume-Uni entre 1919 et 1928 0 2 4 6 8 10 12 1919 1920 1921 1922 1923 1924 1925 1926 1927 1928 en % 100 120 140 160 180 200 220 240 260 base 100 en 1913 Taux de chômage

Source : d’après Maddison (1981)

Prix

Au même moment, les pays neutres qui ont rétabli leurs anciennes parités-or (Suède, Norvège, Suisse, Pays-Bas) ont retrouvé ou nettement dépassé le volume d’exportations de 1913. Les revenus financiers extérieurs de la Grande-Bretagne peinent à masquer le déséquilibre commercial.

c) La stagnation de l’activité économique

Les coûts en termes d’activité économiques sont particulièrement importants. Si l’indice du produit intérieur brut (base 100 en 1913) atteint 101 dès l’année 1919, il stagne par la

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suite et n’est en 1926 qu’à la valeur 99,4 en 1926 alors qu’en France il est passé de 75 à 110 entre 1919 et 1926.

Comme le montre le graphique page précédente le chômage atteint, quant à lui, des ni-veaux élevés entre 1921 et 1928 souvent supérieur à 8 %.

Les tensions sociales sont extrêmement fortes jusqu’en 1926 (elles culminent avec la longue grève des mineurs).

À la fin des années 1920 la livre retrouve son rôle de monnaie internationale mais sans l’avantage de pouvoir bénéficier de taux d’intérêt bas. En effet la place de Londres em-prunte les capitaux à court terme pour pouvoir les placer à long terme et doit en perma-nence les attirer.

La déflation anglaise reste aujourd’hui encore un cas d’école pour illustrer les méfaits d’une politique de déflation.

Repères chronologiques • 1918 : parution du rapport Cunliffe

• 1922 (avril-mai) : conférence monétaire de Gênes qui ne parvient pas à établir un régime de

Gold Exchange Standard

• 1925 (avril) : rétablissement de la convertibilité or de la livre sterling • 1931 : dévaluation de la livre sterling

La stabilisation Poincaré

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