La restauration Meiji au Japon 8

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La restauration ou « révolution » dite « Meiji » (gouvernement éclairé en japonais) désigne la phase d’ouverture et d’industrialisation du Japon entamée à partir de 1868 sous le règne de l’empereur Mutsuhito (1852-1912), promoteur de la modernisation du Japon. Des réformes structurelles d’envergure permettent d’enclencher un processus de développement et de convergence vers les économies les plus avancées.

Point clé

1. REPLI AUTARCIQUE, STAGNATION ET AFFAIBLISSEMENT a) Le choix de la fermeture

Depuis 1639, le Japon est en situation de quasi-autarcie… Seule l’île de Dejima au large de Nagasaki accueille quelques commerçants hollandais et chinois. La motivation de ce repli n’est pas économique mais religieuse, les shoguns Tokugawa souhaitent alors proté-ger le pays de l’influence du christianisme.

Au milieu du xixe  siècle, les structures économiques du Japon restent largement traditionnelles et ses performances économiques relativement médiocres. D’après Maddison (2001), la croissance du PIB du Japon est seulement de 0,41 % sur la période 1820-1870, alors qu’elle atteint 4,2 % aux États-Unis, 2,05 % au Royaume-Uni, 1,27 % en France et 2,01 % en Allemagne sur la même période. Cette séquence historique rappelle que l’ouverture est une condition nécessaire de la croissance, sans naturellement être une condition suffisante.

b) La menace occidentale

En 1854, les canonnières américaines du Commodore Perry pressent, par la force, le Japon de s’ouvrir aux échanges internationaux. Le Japon doit concéder l’ouverture de trois ports : Shimoda, Nagasaki et Hakodate. Il est contraint de signer des « traités com-merciaux inégaux » avec les États-Unis (1854) et les puissances européennes (1858). L’au-tarcie est analysée par certains samouraïs comme un facteur explicatif de l’affaiblissement du Japon. Craignant la colonisation par l’Occident ils entendent restaurer le pouvoir litique de l’Empereur accaparé par les shoguns depuis le Moyen Âge et impulser une po-litique d’ouverture et de modernisation. À la suite d’un coup d’État le pouvoir impérial est restauré, Tenno Mutsuhito est porté au pouvoir en 1868. Jusqu’en 1890 l’empereur promulgue les grandes réformes structurelles. Après l’octroi de la charte constitution-nelle de 1889, Tenno Mutsuhito ne légifère plus afin de ne pas user le prestige impérial mais il reste le symbole de l’unité de la nation et de sa modernisation. Le nom Meiji lui sera attribué à titre posthume.

Au début de son règne le pays paraît cumuler les handicaps structurels et rien ne laisse présager qu’il peut connaître un développement foudroyant. La surface agricole est re-lativement réduite, les ressources minérales et énergétiques sont très faibles, le risque sismique est permanent, le relief escarpé ne favorise pas l’intégration des marchés internes…

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2. LE RÔLE CENTRAL DE L’ÉTAT DANS LE DÉCOLLAGE DU JAPON

Comme le souligne Gerschenkron dans l’ouvrage Economic backwardness in Historical

Perspective (1962), l’État japonais joue un rôle clé dans le processus de rattrapage en mettant en place de nouvelles institutions et en favorisant le transfert des technologies occidentales.

a) La restructuration du système fiscal

L’État consolide son système fiscal et accroît constamment ses recettes. L’effort fiscal est d’abord supporté par les paysans avec la création en 1873 d’un impôt foncier assez élevé (3 % de la valeur de la terre) qui représente alors plus de 90 % des revenus gouverne-mentaux. Les recettes sont par la suite diversifiées avec le développement d’une taxe sur la consommation et la création d’un impôt sur le revenu dès 1887 : la part de l’impôt foncier dans les recettes budgétaires n’est plus que de 35 % en 1900.

b) L’État fournisseur de biens collectifs

L’État joue pleinement son rôle de fournisseur des biens collectifs  favorables au développement : réseau de télégraphe, bureaux de poste, canaux, routes, aménagements portuaires, chemins de fer… La première ligne de chemin de fer (Tokyo-Yokohama) est mise en chantier en 1869, avec l’appui des Anglais, et mise en service dès 1872.

Alors qu’auparavant l’éducation était réservée aux enfants des samouraïs et des marchands, l’école est ouverte à toutes les catégories sociales sans distinctions de sexe. L’école obligatoire est introduite en 1879, passe de trois à quatre ans de scolarité en 1900, puis à six ans en 1908. Des cours élémentaires et supérieurs sont institués, des universités sont créées. L’État contrôle les programmes avec la volonté d’intégrer les savoirs occidentaux les plus récents. Par ailleurs, beaucoup de jeunes japonais sont envoyés aux États-Unis et en Allemagne pour observer les institutions et acquérir de nouveaux savoirs.

Un mot d’ordre des nouveaux gouvernants japonais était au départ « un pays riche, une armée forte ». Un effort colossal est réalisé pour restructurer et renforcer l’armée : la part des dépenses militaires dans les dépenses publiques atteint 31 % en 1900 et 41,9 % en 1910, elles soutiennent le développement industriel du pays. Le service militaire est rendu obligatoire. Le nationalisme est exacerbé.

c) L’État promoteur de l’industrialisation et du transfert de technologies

Le Japon axe largement son industrialisation sur le transfert des technologies occiden-tales, il importe des biens d’équipements d’abord dans le secteur du textile (filature de la soie et du coton), un peu plus tard dans l’industrie lourde (aciéries, chantiers navals). Pour s’approprier véritablement les nouvelles techniques de production le Japon recoure à l’expertise d’ingénieurs et de techniciens occidentaux : en 1874 le ministère de l’Indus-trie finance le séjour de plus de 500 spécialistes étrangers.

L’État favorise le développement de secteurs jugés clefs en construisant lui-même des usines pilotes (filatures, entreprises métallurgiques, ciments, produits chimiques…). Certaines de ces entreprises sont privatisées dans les années 1880 renforçant ainsi des

zaïbatsus naissants. Ces privatisations permettent l’émergence d’un grand patronat très lié à l’administration, largement dépendant des commandes publiques et des finance-ments nationaux.

d) La mobilisation de l’épargne interne

Cette modernisation est financée essentiellement par une épargne interne. Immédia-tement après la Révolution le Japon tente d’emprunter des capitaux à l’étranger mais

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jugeant les taux trop élevés, il décide jusqu’en 1898 (date à laquelle il renverse de nouveau sa politique) de s’interdire l’accès au capital étranger. Les comportements d’épargne sont valorisés autour de l’ambition nationale de devenir une grande puissance.

Un système financier moderne est mis en place. En 1872 l’ordonnance sur les banques inspirée du « free banking act » américain de 1838 autorise les banques agréées à émettre des billets de banque convertibles en or. En 1875 un système d’épargne postale est mis en place, ces caisses sont autorisées à collecter des dépôts. En 1882 la Banque du Japon est créée (dans un premier temps elle ne bénéficie pas d’un monopole d’émission). L’État encourage l’émergence de banques d’investissement à long terme, capables de prendre le relais du financement public.

3. L’INSERTION DANS LES ÉCHANGES INTERNATIONAUX

À l’heure de la restauration Meiji, le mot d’ordre « Quittons l’Asie et rejoignons l’Occi-dent » signifiait une volonté de modernisation et de perméabilité aux influences occiden-tales. Mais l’ouverture du Japon n’est pas seulement une ouverture aux idées nouvelles, le pays connaît une rapide insertion dans les échanges mondiaux. Dès 1868, il ouvre ses principaux ports au commerce international. En 1871, il négocie d’égal à égal un accord avec la Chine. La trajectoire de son ouverture commerciale apparaît fulgurante : en à peine un demi-siècle, le Japon passe d’une situation de quasi-autarcie (fermeture sous l’ère des shoguns Tokugawa) à une ouverture comparable à celles des pays développés occidentaux malgré des contraintes structurelles beaucoup plus lourdes (insularité, re-lief…) : le rapport exportations de marchandises sur PIB atteint déjà 5,1 % en 1890, puis 12,5 % en 1913. Le Japon exporte alors pour l’essentiel des produits manufacturés relati-vement peu élaborés (tissus de coton, de soie…).

Cette ouverture économique reste contrôlée comme en témoignent les changements de stratégies concernant le recours aux capitaux étrangers et une politique commerciale par-ticulièrement active. En 1911, les traités commerciaux inégaux sont abolis. En 1913, le taux moyen de droit de douanes sur les produits manufacturés est estimé à 30 % ce qui est relativement élevé pour l’époque.

4. LE SUCCÈS D’UNE STRATÉGIE DE DÉVELOPPEMENT DIFFICILEMENT TRANSPOSABLE

a) L’essor japonais

Les performances de croissance du Japon sont brillantes  sous l’ère Meiji  : entre 1870 et 1913 le taux de croissance annuel moyen du PIB atteint déjà 2,44 %, il est sur la même période de seulement 1,9 % au Royaume-Uni, 1,6 % en France… Le PIB par tête aug-mente à un rythme rapide (1,48 % par an). Le niveau de développement progresse lui aussi comme en témoigne la composition sectorielle de l’économie. La part du secteur primaire dans le revenu national diminue très vite (63,9 % entre 1878 et 1882 35,6 % entre 1913 et 1917) au profit du secteur manufacturier dont la part bondit sur la même période de 10,4 % à 26,5 %.

Les objectifs initiaux d’indépendance et de puissance sont atteints. La puissance militaire du Japon est reconnue par l’alliance anglaise en 1902 et la victoire sur la Russie en 1905. Le Japon parvient aussi à se constituer un empire colonial (en Corée) avec lequel il réalise d’ailleurs une part significative de son commerce extérieur (de l’ordre de 10 % dès 1913).

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b) Le rôle des singularités culturelles japonaises

L’exemple du Japon est riche d’enseignements. Non seulement il rappelle que l’ouverture est une condition nécessaire du développement mais il démontre aussi la possibilité d’une convergence rapide quels que soient les handicaps initiaux d’une économie. Cela étant cet exemple ne parait pas transposable. Dans l’ouvrage Capitalisme et confucianisme, Morishima (1987) insiste sur le fait que l’une des clefs du succès japonais est d’avoir mis en place des institutions centralisées (d’ailleurs héritées de l’ère des shoguns Tokugawa), étroitement imbriquées et pleinement en phase avec le comportement des individus japo-nais. Ceux-ci sont fortement imprégnés de la notion confucéenne de loyauté entendue au Japon comme la capacité des individus à s’effacer devant certaines institutions comme la famille, l’entreprise et la nation… Cette éthique confucéenne associée à un engagement sans faille dans le travail et à un esprit d’épargne aurait joué un rôle de premier plan dans l’expansion japonaise.

Repères chronologiques

• 1854: ouverture de force du marché japonais par les canonnières américaines

• 1868: restauration Meiji, l’empereur prête le «  serment de la charte  » qui promet des institutions représentatives et la création d’une nouvelle société civile démocratique

• 1872: inauguration par l’empereur de la première ligne de chemin de fer. D’une longueur de 29 km, elle relie Tokyo à Yokohama

• 1905: victoire militaire du Japon sur la Russie

Le xixe siècle se caractérise à la fois par le maintien d’une domination britannique dans les relations internationales mais aussi une ascension inexorable de la puissance économique des États-Unis.

Point clé

1. LES FORMES DU LEADERSHIP BRITANNIQUE

L’Angleterre est entrée la première dans la Révolution industrielle et dispose d’une très large avance dans la première moitié du xixe siècle. En 1820, son PIB est trois fois supérieur à celui des États-Unis et son niveau de vie dépasse celui de la France de près de 40 % (ta-bleau ci-dessous). Le milieu du xixe siècle correspond à l’acmé de la puissance économique britannique qui apparaît alors comme le véritable centre de gravité des relations commer-ciales et financières internationales. Si au cours du dernier tiers du xixe siècle, les positions commerciales britanniques se détériorent du fait de la concurrence des pays nouvellement industrialisés, sa domination financière est incontestable jusqu’en 1913. Elle reste le princi-pal pourvoyeur d’investissement direct à l’étranger. La place financière de Londres est de loin la première du monde. La livre sterling joue un rôle pivot au sein du système monétaire international de l’époque (l’étalon-or). Le poids politique de la Grande-Bretagne se fonde également sur un empire qui regroupe, en 1901 à la mort de la reine Victoria, près du quart de la population mondiale (Inde, Australie, Canada…).

PIB par habitant en 1820 et en 1913 en dollars internationaux de 1990

1820 1913

Royaume-Uni 1 707 4 921

France 1 230 3 485

Allemagne 1 058 3 648

Italie 1 117 2 564

Total de l’Europe de l’Ouest 1 232 3 473

États-Unis 1 257 5 301

Japon 669 1 387

Chine 600 552

Total du monde 667 1 510

Source : d’après Maddison (2001)

2. LA MONTÉE EN PUISSANCE DE L’ÉCONOMIE AMÉRICAINE

Le tableau ci-dessous qui retrace les performances de croissance du produit global des grandes puissances contemporaines fait ressortir la fulgurance de la croissance aux États-Unis. Le taux de croissance annuel moyen du PIB y atteint 4,2 % sur la période 1820-1870 et 3,94 % sur la période 1870-1913. Le rythme de la croissance américaine est deux fois plus élevé que celui du Royaume-Uni, beaucoup plus élevé aussi sur la période 1870-1913 qu’en Allemagne et au Japon, pourtant elles aussi, puissances montantes de l’époque.

La hiérarchie des puissances

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